CHAPITRE X
Paris et Romme.
Le 8 août de cette môme année 93, sur le rapport de l'abbé Grégoire^ la suppression des anciennes académies fut votée.
Le 25, une députation d'instituteurs demanda que l'éducation nationale fût forcée et gratuite.
Guytori'Morveau fait établir, par le titre premier du Code civil, que les parents doivent à leurs enfants l'éducation professionnelle.
On nomme une commission des livres élémentaires.
Lakanal obtient la réorganisation de l'Obs'^rvatoire. 11 fait fermer les anciennes écoles militaires, o(i les admissions n'avaient guère eu lieu jusqu'alors qu'à la faveur de la naissance ; celle d'Auxerre est seule exceptée. 11 fait décréter que, provisoirement, les corps administratifs seront chargés de la nomination des instituteurs, et particulièrement du remplacement de ceux « qui n'ont pas constamment professé, depuis 4789, les principes de la Révolution ». Lakanal comptait un peu sans son hùte ; les corps administratifs n'étaient pas tous révolutionnaires. Cette disposition était cependant encore préférable à l'abandon d'une telle prérogative entre les mains des particuliers ou des municipalités. Les cho-^es restèrent réglées de celle faç^'on pendant la période républicaine *.
Nous touchons ici à un nouveau plan d'ensemble dont la source est double, en quelque sorte. Le lo septembre, une députation du département de Paris, dont la composition sera
1. Pour tout ce passage, v, M. Guillaume, Dict. de pét/ayogie^ art. Cofivtfition.
LA I^ÉDAGOGIE RÉVOLUTIONNAIRE 225
indiquée plus bas, se présenta à la barre de la Convention et demanda l'organisation de l'enseignement supérieur, présentant sur cette question un projet fort bien étudié. L'assemblée le décréta d'enthousiasme. Mais le lendemain, quelques députés essayent de faire rapporter le vote. On trouve en première ligne Couppé de VOise et Chabot, un curé et un capucin, tous deux violents et grossiers, unis pour demander qu'on ne s'occupe pas de baut enseignement et qui dénoncent la science comme constituant une nouvelle aristocratie. On n'est pas plus borné, plus fanatique à rebours et plus sot. Chabot espère qu'on pourra bientôt se passer de savants et se félicite qu'on ait déjà repoussé le plan de « Monsieur de Condorcet, parce qu'il était trop scientifique ».
L'assemblée ajourna sa décision. La commission discutait sans pouvoir aboutir, étant exactement divisée en deux moitiés dont Tune était hostile et l'autre favorable à un plan d'ensemble sur l'éducation. Enfin on nomma, pour départager les avis, trois commissaires nouveaux dont deux, Guyton-Morveau et Romme, apportèrent leur appui au parti éclairé de Lakanal.
J'ai étudié le nouveau plan de Romme, prolongé en quelque sorte par celui du département de Paris, dans des termes que je demande au lecteur la permission de mettre sous ses yeux *.
Consultons un de ces nombreux projets d'éducation nationale qui furent présentés à la Convention, et dont les circonstances ne lui permirent malheureusement d'appliquer qu'une faible partie. Il n'en est aucun qui se recommande plus à nous que celui qui fut lu dans la séance du 20 octobre 93 par le député Romme, rapporteur de la Commission d'éducation nationale.
Son projet, d'après un de ses ennemis, qui croyait par là le discréditer, semble avoir « l'encyclopédie pour modèle ». N'est-ce pas dire qu'il se rattache à cette grande tradition scientifique française qui,
1 . L'auteur tire la fin de ce chapitre du discoups de distribution de prix qu'il prononça au lycée de Valenciennes au mois d'août 1881.
malgré tout, sera certainement un des facteurs principaux de la constitution de la société future *. D'autre part, il procède d'une source sans laquelle aujourd'hui tout est stérile et non avenu, la démocratie. II fut conçu et rédigé à la suite d'une pétition portée à la barre de l'assemblée au nom du département de Paris, des districts ruraux, de la commune, des sections et des sociétés populaires. La terreur venait d'être mise à l'ordre du jour, la levée en masse était décrétée, la loi du maximum votée; la loi des suspects allait passer le surlendemain. C'est au milieu de cette tempête politique, la plus effroyable peut-être dont notre histoire ait conservé le souvenir, presque au bruit du canon de l'ennemi, parmi le déchaînement des passions à l'intérieur ; c'est alors que la voix du peuple s'élève avec sérénité pour demander l'organisation des études les plus élevées et les plus désintéressées — exemple mémorable de cet instinct supérieur et de ce souci de l'idéal propres à notre pays, qui font sourire les sceptiques et qui n'en ont pas moins été, dans tous nos périls nationaux, le gage du relèvement de la patrie. — Et qu'on ne croie pas qu'il s'agissait là de quelque vœu informe et confus. C'était un plan si bien élaboré que nous pourrons le citer comme celui de Romme lui-même.
Je laisse de côté les critiques ardentes adressées à l'enseignement des anciens collèges, bien qu'il y ait plus d'un article de leur programme qui ait surnagé jusqu'à nous; et je passe sous silence les imperfections signalées dans l'héritage des institutions sco-
1. C'est dire aussi qu'il se rattache au plan de « Monsieur de Gondorcet, » comme dit si finement Chabot.
lairesque la monarchie léguait à la République, bien qu'il y ait des tentatives de le réhabiliter aujourd'hui. Le premier point fixé par les désirs des pétitionnaires aussi bien que par le projet de Romme, c'est que l'instruction sera véritablement publique, c'est-à-dire obligatoire et gratuite: « Tout individu, depuis Tâge » de 6 ans, est inscrit dans les écoles nationales..,. » Nous ne voulons plus que les avantages de l'édu- )» cation soient l'apanage exclusif de la caste trop » longtemps privilégiée des riches ; nous voulons y » appeler tous nos concitoyens. Nous inviterons, » nous aiderons les indigents à sortir de leurs sou- » terrains, à descendre de leurs greniers pour venir » participer à ces institutions salutaires. »
Romme et la commission n'hésitent pas davantage devant le principe de la laïcité de Finstruction, et ils y pourvoient par les deux articles suivants, dont quelques particularités sont assez expliquées par les circonstances : « Aucun ci-devant noble, aucun ecclé- ^) siastique et ministre d'un culte quelconque ne peut » être élu instituteur national — les femmes ci-de- » vaut nobles, les ci-devant religieuses, chanoinesses, » sœurs grises, ainsi que les maîtresses d'école qui » auraient été nommées dans les anciennes écoles » par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles, ne )) peuvent ôlre nommées institutrices dans les écoles » nationales »
En vain se récrierait-on au nom de la liberté et de l'égalité que la Révolution elle-même avait proclamées. Nous n'avons pas affaire ici à des hommes qui missent leur gloire à ne pas transiger avec les principes, quand c'était le seul moyen de sauver ces principes eux-mêmes ; ils croya,ient que le premier des
devoirs était de subsister et que, suivant le mot des anciens, le salut de la patrie était la loi suprême.
Aussi afOrmaient-ils résolument le droit de TÉtat sur la fonction vitale de renseignement public, et ils disaient : « Ce n'est ni aux individus ni même aux » familles qu'il faut abandonner le soin de l'éduca- » tion ; c'est à une grande nation qui, prise coUecti- » vement, retire presque tout le fruit d'une éduca- » tion générale bien dirigée, à y attacher la plus » grande importance, à la surveiller avec le plus » grand intérêt »
Celte sollicitude de FÉtat commence avec la vie de l'enfant : « Le comité de l'instruction publique est » chargé de faire une instruction simple et courte » pour diriger les pères et les mères de famille dans » les premiers soins à donner aux enfants depuis » leur naissance jusqu'à leur entrée dans les écoles*.» Serait-ce un mince résultat, indigne des soins des plus hauts esprits, que de dissiper sur l'hygiène et la pédagogie de la première enfance tant de préjugés de l'ignorance, de la routine et de la superstition, qui régnent encore aujourd'hui ?
A peine entré dans l'école, l'enfant est attendu par ces instructions morales et civiques, qui nous ont été seulement rendues de nos jours, et qui, dans la pensée des hommes de la Révolution, devaient accompagner le Français durant toute sa vie, continuées qu'elles devaient être par une série de fêtes nationales organisées à cet effet. « Tout individu, dit le texte, » apprend, dans les écoles nationales, à connaître ses » d oits, ses devoirs comme homme et comme ci-