INTRODUCTION A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO
laçade et, plus gigantesque encore, la coupole de Michel-Ange qui vous regarde venir et se recule à m e s u i e par delà les toitures, comme une aïeule trop grande qui ne veut pas effrayer son minuscule enfant. Sur ce fond aux proportions colossales et à l’admirable harmonie, où vont et viennent mille petits ôlres humains et autant de fiacres de course semblables à des mouches, une seule personnalité vivante et souveraine se dégage comme un portrait dans son cadre : le Pape. La perspective qui l’encadre ne l’en rend que plus majestueux, et ce ne fut pas trop de huit jours pour préparer mes yeux à la contemplation de cette soutane blanche, arrivée là depuis les âges séculaires de Pierre et y faisant encore, de son deux cent soixante-troisième successeur, la clef de voûte de l’humanité catholique et la plus haute majesté encore debout, intacte, dans notre vieux monde décrépit.
Six heures ont sonné au campanile de San-Pielro, avec une gravité de bronze antique à laquelle les plus profondes basses de nos bourdons de cathédrales ne sont pas comparables. A ces coups de battant dont la majesté lourde vous accablerait presque sur cette Place-de-Sainl- Pierre, c’est l’heure des siècles qui vous parle, et ce sont les siècles eux-mémes qui tombent du campanile sur vos épaules et vous font vivre ailleurs, plus loin, plus haut, hors des temps et des âges, presque déjà dans Féternité.
Maintenant j’ai tout ou- g Vasaelot (i8y5 .
blié, l’heure énorme qui sonne,
les escaliers géants où je monte, les salles immenses que je traverse, les suisses et les monsignors qui glissent comme des ombres coloriées sur les dalles de marbre. Je vois des lampes qui s'allument et qui courent, de pièce en pièce, aux mains des serviteurs pareils à des torchères vivantes, à ces lampada cursores dont parle le poète Lucrèce. Ces nombreux flambeaux, allant Fun devant l'autre, semblent vaciller et tout à coup s’éteindre dans le rayonnementd’un dernier salon, — le cabinet de travail du Pape, — qui s’ouvre soudain. Là, sur un fauteuil dédoré, un vieillard long et maigre est assis, qui m’apparaît plus long et plus maigre encore dans l’éblouissement de sa soutane blanehe.
— Saint-Père!... balbutiai-je en perdant aussitôt mon assurance d’homme et en me sentant heureux de redevenir petit enfant, les genoux prosternés et les mains suspendues aux plis de cette
soutane bénie qui me rappelait , avec un charme presque taniilier , la robe de ma mère.
— Venez ! venez!... disait par-dessus ra])aL-joar d’une lampe écartée, une voix que je reconnus vite à son timbre profond; celle-Ui même que, depuis vingi ans, indéfectiblcment, le monde entier a appris à
connaître, le souverain dans son banc. I\Iais je ne voyais du son petit cabinet, sous sa lampe petite table avec un bréviaire et encore que la soutane blanche la chambre. Le petit fauteuil chait du dossier la muraille, et Taug'uste vieillard avant d’en ovale, — sans une ride, — aussitôt, pendant que les petits brunie étincelèrent et que la — Ah ! voilà un ami des — Des Pecci de Carpine suis qu'un enfant pour le Et, ce disant, je pris sa marmoréenne transparence l’énorme émeraude sertie de le poids précieux paraissait
La porte du Cambio, à Pérouse.
palais et le paysan dans sa ca- Saint-Père, là-bas, au fond de de travail que supportait une un lorgnon dessus, je ne voyais qui, par rellcLs, éclairait toute où Léon XIll était assis touj'aperyus le profil sculptural de contempler le grand et pur qu'un aimable sourire éclaira yeux vifs aux couleurs de topaze voix reprit :
Pecci !
neto,' oui, Saint-Père! Mais je père qui siège au Vatican, longue main froide dont la donnait encore plus d’éclat à diamants en couronne, et dont lourd à ses doigts étonnam¬
ment blancs et maigres. Je l’embrassai avec vénération, et, comme elle retenait la mienne avec une étreinte paternellement affectueuse, j’obéis à la direction qu’elle me donnait vers une chaise placée tout au bord de la table où Léon XIII m’invitait à m'asseoir, sans me permettre de m’incliner jusqu'à
ses mules pontificales pour le bai — Oui , continua-t-il, vous êtes mercier des pages que votre plume a Avec une bienveillance toulonger ses réflexions sur un livre jet. Assurément, dans les pages de Léon XIII ‘ d’après la correscorainuniquée, j’avais essayé de comtesse Anne Pecci ; cette IIoaux Cornélie antiques, jmisque, de Joachim Pecci n’avait fait rien du premier des tribuns modernes siégerait dans la chaire de Pierre, s’entretenir encore d’un sujet qui rais, assis auprès de lui et mes de ses petits yeux souverains et
La maison natale de Léon XIII, à Carpinelo.
ser de cérémonie.
un ami du Pape, et je veux vous reconsacrées récemment à ma mère, chante, Léon XIII se plut à prodonl sa jeunesse avait fait le sutroj) touffues de cette Jeunesse pondance de famille qui m’avait été mettre quelque âme à peindre la maine bien digne d’ôtre comparée comme la mère des Gracques, celle moins que l'admirable éducation qui, pour le salut de son siècle, Et, Léon XITI se complaisant à le touchait visiblement, j’admimains dans les siennes, la douceur
ordinairement sévères que l’amour filial venait tout & coup d’éclaircr, comme le charmant rcllet d'une aurore lointaine.
Elle «ait si lointaine pour le grand vieillard qui s'y allendrissail, celle jeunesse remontant aux
va finir! El les souvenirs adorés de la terre natale et de la
-Maillé éditeur rorresiioiidamic iiiCdite (De Carpinelo i, Béiiévent, iSio-iSSS); Tours,
A L'ŒUVRE DU PIXTURICCHIO
mere adorable qui l'y éleva, de jaillir cliaiilanis el pressés dans l'éloniianle mémoire de Léon XlIT, comme les mille et une sources vives des montagnolcs idéales du cher Carpinelo. La vitre froide était cassée, le diamant fondu à la chaleur des souvenirs; et les douces topazes des deux yeux étonnamment vifs, sous l'arcade profonde et les rares sourcib qui les abritaient, se mirent tout à coup h remplir de clartés blanches ce blanc visage, au corps tout blanc, dans une chambre éblouissante de blancheur.
tinuer votre élude par le Cardinalal que ce sujet semblait intéresser, comme graves devoirs de la charge pontificale si merveilleusement droit et jeune, du verain ponlife est assis, résolument. Pourvu, ajoutai-je en souvic et longue haleine, encore qu’un jeune homme. Oui, vous de partir. La journée est finie, et la venir la nuit : Ovmai è il Iramonlo!
avec une mélancolie empreinte d'une bien haut la tête vers la fenêtre où la
— Et vous vous proposez de conde Léon Xlil poursuivit le Pape une distraction d’un instant entre les qui, toutefois, ne courbait pas son buste moins me semble-t-il, quand le sou- — Oui, Saint-Père ! répondis-je riant, que Dieu prête au scribe longue — Que dites-vous lù ? ^'■ous n’éles vivrez et vous travaillerez. C'est ù nous besogne de l’ouvrier avec elle, ^’’oici déjà En prononçant ces derniers mots inexprimable douceur, Léon Xlil leva
Le Cardinal Pecci, évêque de Pérouse.
nuit était maintenant tout à fait arrivée. Ensuite, avec un imperceptible elTarement de ses yeux doucement voilés, il regarda autour de lui, comme si nous n’eussions pas été seuls dans ce petit cabinet de travail, et comme si la mystérieuse amie dont Léon XIII parlait se fût assise en quelque coin, attendant que l’ouvrier ayant fini sa ladic lui fît signe jiour le suprême départ. Un silence pénible accompagna ces paroles sur lesquelles, laissant retomber ses paupières, le Saint-Père se recueillit un instant. Puis, il prit sur ses genoux un Heurs, qu’il promena tremblante sur ses lèyeux humides où le le soleil après la pluie, d'arrêter là, sinon un \-alion et de charme, l'émotion pouvait falard. Cet opinai è il dais sonner encore à cette cloche du camqui frappait maintcmie, sous les fenêtres môme timbre profond à la ville et au monde gnant et son entrée pagnie des autres ponjirédécesseurs. Orinai è il Iramonlo
mouchoir-foulard à d’une main un peu vres. Et il rouvrit ses sourire reparut, comme Je sentais le besoin entretien plein d’élédu moins un sujet dont tiguer l’auguste vieiltramonto^ je l’entenmes oreilles, comme panile de Saint-Pierre nant six heures et dedu Pape. Un jour, ce annoncerait aussi bien l’agonie du Pontife ré,daiis la funèbre com- Lifes, ses séculaires N’était-ce pas la même plainte du vieillard fatigué, qu’avaient
Lrs frères, les neveux cl les nièces du Cardinal Pecci (Carlo Pecci, J. Baptiste Pecci. le cardinal .loachim Pecci. (D'après une photographie de famille, iSGO.)
entendue les restaurateurs de l’appartement Borgia, pendant la visite que le maître anxieux avait faite à ses ouvriers en pleins travaux, dans ces chambres célèbres qu’avant d’aller dormir dans la nuit du tombeau Léon Xlli, protecteur magnifique des beaux-arts, voulait rendre à la lumière du jour el à
1. — Le Cardinalat de Léon XIIL d’après sa correspondance inédite (de Bénévent au Vatican, 1838-1878). En préparation.
INTRODUCTION
rodmiralioii des foules ? Ce souvenir me remit en mémoire un nom, cher il l’ancien évêque de Pérouse, et je repris :
Saint-Père ! j’ai l’intention de visiter l’Ombrie
et d'aller recueillir dans votre premier diocèse, non seulement les souvenirs du cardinal Pecci qui le gouverna trente-deux ans, mais aussi ceux du maître Pinturicchio qui y laissa une glorieuse part de son œuvre.
Le Pinturicchio : quel nom et quel artiste !
Oui, voilà un voyage que vous devez entreprendre, et une vie qu'il vous faudra écrire. Ce qu'en ont dit Cavalcaselle * et Vcrniiglioli ^ est incomplet. Les Allemands Panorama général de Pérouse. Schmarsow ^ et Crowe '■* n’ajoutent que des nuages sur
le grand ciel d’azur de ce peintre et de son art. Qui croira à la rivalité mesquine d’un Pinturicchio et d’un Raphaël ? Et que peut valoir un carton du Sanzio, trouvé à Sienne, pour prouver que les chefs-d'œuvre de la Libreriu ne sont pas sortis tous du pinceau de Bctti ! La vérité est qu une amitié profonde lia le jeune Raphaël au Pinturicchio déjà mùr, ctque celui-ci s'attacha à favoriser 1 essor divin de celui-là, comme 1 aigle de Jupiter sur lequel Ganymède essayait son premier vol. Oui niera que Raphaël se soit inspiré du Pinturicchio, pour s’élever plus haut encore que son introducteur dans l’espace infini de 1 idéal divin où il plane? S’il est un critique qui en doute, qu’il vienne dans les chambres Borgia que nous restaurons, et il verra tels dessins, tels portraits de contemporains, que le Pinturicchio avait peints le premier et que Raphaël a copiés ensuite pour les transporter dans les Loges. Eh ! que prouvent ces emprunts, sinon l'admiration commune et l’indissoluble amitié que nos deux maîtres ombriens se vouèrent? Partirez-vous bientôt pour Pérouse ?
— Demain, peut-être, Saint-Père.
— Non ! Demain, nous prononcerons un éloge du Pinturicchio devant le Sacré-Collège, et vous assisterez à cette audience. Ensuite, vous partirez avec un de mes secrétaires, qui vous dirigera dans votre exploration dont VOEnvre du Pinturicchio devra bénéficier, mieux encore que le Cardinalat de Léon XIII. Et vous serez de retour à Rome, pour le malin du 6 mars, date où nous inaugurerons les chambres Borgia. Les Pontifes romains ne sont-ils pas, par investiture de Phistoire, les protecteurs en litre des beau.x-arts dans cette Ville et dans ce Vatican où les génies de tous les siècles ont, semble-t-il, pris à cœur de laisser leurs plus magnifiques et plus impérissables chefs-d’œuvre ? Allez donc , et revenez bientôt.
Une bénédiction du Saint-Père pour l’écrivain et sa famille marque la fin de l’audience. Je m’incline et je baise avec religion le bord de celte soutane blanche qui m’a donné tant d’émotions, en de si courtes minutes. En me relevant des. pieds deLéonXIll, q^ui me dit de la voix et du geste ,« Au revoir ! » je remarque une dernière fois sa tête toujours pleine de vie, qui cependant s’incline et reprend, sur une légère courbure des épaules, cette inflexion que