‹ La peinture a l'exposition universelleChapitre 2 sur 9 · COUP D'CEIL PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

COUP D'CEIL PRELIMINAIRE

Si l'Angleterre a la première conçu et réalisé la grande idée d'une exposition universelle, la France, qui l'a bientôt suivie dans cette voie, peut de son côté revendiquer l'honneur d'avoir, la première, appelé à un solennel concours les artistes de tous les pays.

On se rappelle quel fut, sous ce rapport^ le succès de notre exposition en 1855.

L'Angleterre nous imite à son tour, et, plus hardie en 1862 qu'en 1851, elle offre bravement aux artistes du continent l'hospitalité de son ciel brumeux.

On se tromperait beaucoup cependant, si Ton croyait que l'exposition de Londres ressemble de

tous points à celle de Paris. Elle est conçue dans de tout autres conditions.

Chez nous, Tari était complètement séparé de l'industrie.

A Londres, il n'en constitue pour ainsi dire qu'une annexe, une annexe trop peu distincte, à mon avis.

Qu'un seul droit d'entrée donne accès aux deux expositions, qu'il y ait entre elles communication intérieure, de telle sorte que le visiteur puisse passer de l'une dans l'autre alternativement et selon son caprice, rien de mieux; mais, cela une fois admis, la séparation, sous tous les autres rapports, eût du, ce me semble, être complète.

Il y aurait eu plus d'un avantage à ce que deux bâtiments distincts reçussent les deux expositions. Celle des beaux-arts surtout aurait eu évidemment beaucoup à y gagner; car on eût été sans doute moins avare de place pour les artistes, si le local spécialement affecté aux arts n'avait pas dû entrer dans la triste symétrie du nouveau palais de l'Industrie. Triste symétrie, en effet, que celle de cette immense prison vitrée, dont l'aile gauche, consacrée aux beaux- arts, sert de glorieux pendant à l'aile droite, entièrement occupée par les buffets, restaurants et autres dépôts de victuailles. Juste la même superficie accordée à ceux-ci qu'à ceux-là.

Parmi les défauts du palais de l'Exposition, l'un des plus évidents est rinsufiîsance du local. Tout y est entassé, la circulation y est difficile, et l'œil ne peut saisir nulle part un bel ensemble. Mais si cette insuffisance du local se fait sentir un peu partout (aux étrangers, s'entend), c'est surtout dans la section des beaux-arts qu'elle est de la dernière évidence, et les résultats en sont infiniment regrettables.

Ce n'est pas que les salles d'exposition soient mauvaises en elles-mêmes. Loin de là : elles sont bien disposées et éclairées d'une manière très-convenable, ce qui est assurément beaucoup. Mais là, comme partout, l'Angleterre a voulu être pour moitié dans l'Exposition (ce qui, par parenthèse, est tout à fait au-dessus des forces productives de son école), et, en n'attribuant aux autres écoles qu'un espace égal à celui qu'occupe la sienne, elle les a renfermées dans des limites évidemment trop étroites. Aussi beaucoup d'artistes étrangers du premier mérite ont-ils mieux aimé s'abstenir complètement.

A cela près, le classement était bon.

Voici, en quelques mots, quelle en est la disposition générale:

Tout le premier étage du palais du côté sud est occupé par une succession de galeries exclusive-

ment consacrées à la peinture à l'huile. L'entrée principale est par le milieu. A gauche est l'école anglaise ; à droite les écoles étrangères, en commençant par la France.

Même division pour les aquarelles, les dessins, les miniatures, les pastels, l'architecture et la gravure. Elles occupent, toujours au premier étage, de longues galeries bâties sur les autres faces du palais, et qui, par leur extrémité, communiquent à angle droit avec les salons de peinture ; les galeries de gauche affectées à l'école anglaise, celles de droite aux œuvres des autres écoles.

Gela est fort logique assurément. Mais, encore une fois, on a poussé le culte de la symétrie beaucoup trop loin en voulant absolument parquer tous les artistes des autres pays dans le même espace, ni plus ni moins, que ceux de l'Angleterre. Certaines écoles très-productives, telles que la nôtre ou celles de l'Allemagne, se trouvent ainsi réduites à un contingent superficiel hors de toutes proportions avec le nombre des œuvres qu'elles eussent été fîères d'exposer. La grande peinture surtout a eu à en souffrir. Tant pis pour les pays où l'on a le préjugé d'aimer, de cultiver encore la peinture historique ou religieuse ! Une douzaine de tableaux de ce genre eussent suffi, à eux seuls, pour absorber la moitié de l'espace accordé à une école.

Où l'Allemagne aurait-elle pu placer les immenses cartons de Cornélius, que l'exposition de Paris avait été si fière de posséder? Oii M. Horace Vernet aurait-il trouvé assez de murailles pour y suspendre seulement trois ou quatre de ses grandes batailles? Force lui a été de se réduire, et c'est tant pis. Force a été à beaucoup d'autres de ne se faire représenter à Londres que par une seule toile, insuffisante pour donner une idée complète de leur talent.

Eh bien , malgré tous ces sacrifices, l'espace réservé aux écoles étrangères s'est trouvé encore trop étroit. Les élus seuls y ont obtenu leur place, et quant aux pauvres artistes des écoles secondaires, on les a traités vraiment avec un sansfaçon inouï . De malheureux Américains, des artistes russes d'un mérite réel, des Italiens même, ont vu, faute de place, leurs œuvres reléguées dans quelque coin obscur de la grande exposition industrielle, servant, pour ainsi dire, d'appoint aux caoutchoucs, aux cuirs ou aux taffetas exposés sous les mêmes pavillons.

Quant à la sculpture, c'est encore bien autre chose. De nombreux piédestaux lui avaient été réservés au milieu des galeries de peinture, mais ils se sont trouvés complètement insuffisants, de sorte qu'en définitive les œuvres des pauvres sculpteurs

se sont vues disséminées un peu partout, sous les vestibules, sur les escaliers, dans la grande nef, sous les coupoles, rivalisant ainsi avec les trophées industriels, et contribuant avec eux, plus ou moins volontairement, à la très-inharmonieuse décoration du palais.

La Mère des Gracques^ de M. Cavalier, pour ne citer qu'elle, est adossée à des tuyaux de drainage.

Cela n'est pas précisément commode, il faut en convenir, pour trouver les œuvres que l'on voudrait étudier, encore moins pour les comparer entre elles.

En somme, l'exposition des beaux-arts de Londres me paraît, je l'avoue, beaucoup moins bien organisée que celle de Paris.

Sous le rapport du nombre, elle lui est inférieure.

Pour la peinture seulement (peinture à l'huile, miniatures, aquarelles et dessins), l'exposition de Paris comptait plus de cinq mille sept cents numéros ; celle de Londres n'en compte que trois mille soixante-quatre.

Il est vrai que les artistes français, qui n'ont pu faire admettre à Londres que trois cents tableaux, en avaient exposé plus de quatre mille deux cents à Paris, tandis que l'école anglaise, représentée à Paris par trois cent soixante et quinze tableaux,

n'en compte chez elle que mille quatre cent cinquante, dont près de la moitié aquarelles et dessins.

Pour les autres écoles, le chiffre est un peu supérieur à Londres, cent cinquante numéros de plus environ. Quelques nations du Nord y sont plus largement représentées qu'à Paris, et il y a en outre à Londres la Russie, que la guerre avait empêchée de répondre à notre appel en 1855.

Comme qualité, l'exposition de Londres diffère encore assez notablement de celle de Paris. Sur quelques points, elle l'emporte, sur beaucoup d'autres, c'est le contraire.

Ainsi qu'on devait s'y attendre, l'école anglaise s'y montre dans des circonstances beaucoup plus favorables, et, il faut le reconnaître, sous un jour très-éclatant. 11 y a aussi une supériorité assez notable dans les œuvres de sculpture envoyées par certains pays qui n'avaient pas brillé chez nous. Enfin certaines écoles secondaires témoignent d'un progrès notable. Par contre, plusieurs autres se présentent avec un désavantage marqué, qu'explique suffisammentrabstention de leurs plus éminents artistes.

Qu'est-ce que TAllemagne, par exemple, sans Schadow, sans Cornélius, sans Overbeck, sansBendeman, sansKaulbach, sans Steinle?

Et la France elle-même, peut-on dire qu'elle

soit suffisamment représentée là où manquent Heim, Goignet, Bracassat, Schnetz, Couture; où Delacroix ne figure que pour une petite toile de très-secondaire importance; Ingres, Ary Scheffer et Rosa Bonheur que pour un seul tableau ?

Quelle école, je le demande avec orgueil, pourrait supporter de pareilles lacunes aux premiers rangs, se trouver resserrée, comme l'école française l'est à Londres, dans un cadre absolument insuffisant pour son développement normal, et néanmoins occuper encore une si belle place?

Chez nous, en 1855, le concours était plus sérieux, et il a produit des résultats plus satisfaisants, parce que les conditions en étaient plus égales.

A Londres, ce n'est pas sous une seule forme que se produit le défaut d'égalité. L'insuffisance de l'espace accordé aux écoles étrangères n'est pas le seul désavantage auquel elles soient exposées. L'école anglaise s'est attribué en outre un privilège tout à son profit, dont plusieurs autres eussent pu tirer un lustre au moins égal : le privilège de faire figurer dans son exposition les œuvres de tous ses grands peintres du dernier siècle ou des premières années de celui-ci. Les artistes vivants ne comptent pas, en effet, pour plus des deux tiers dans le nomdre des tableaux exposés par l'Angleterre ; et encore, dans le tiers emprunté à son glorieux passé,

les organisateurs de l'exposition ne se sont-ils pas fait faute de réunir en groupes nombreux les œuvres les plus remarquables de leurs plus célèbres artistes. On y compte trente-quatre tableaux de Reynolds, trente- deux de Hogarth, une vingtaine de Gainsborough, quatorze de Wilkie et jusqu'à cinquante-six tableaux ou aquarelles de Turner.

Cela constitue, il faut en convenir, une magnifique exposition, et l'Angleterre peut être fière de montrer à ses visiteurs une collection qui prouve d'une manière aussi éclatante la valeur trop souvent méconnue de son école.

Mais croit-on que les autres pays, la France, 11talie, la Hollande, l'Espagne elle-même, n'eussent pas eu un passé tout aussi glorieux à opposer à celui de TAngleterre, s'il leur eût été possible d'exhumer également leurs morts? Même au temps de la plus désolante décadence du goût, la France avait encore ses Chardin, ses Boucher, ses Watteau, ses Nattier, sesVanloo, ses Latouche, ses Greuze et ses Vernet. Omegank est mort depuis moins d'un siècle, et Ganaletto naissait à Venise la même année que Hogarth en Angleterre.

Pourquoi, me dira-t-on, les autres pays n'ontils pas suivi Texemple de l'Angleterre? Les mêmes privilèges leur avaient été offerts par les organisateurs de l'exposition universelle.

C'est vrai. Mais aucune des écoles sérieuses u'a profité de la permission et, en cela, ces écoles ont très-bien fait.

D'abord, qui dit exposition dit concours. Or, eut-on jamais l'idée de faire concourir les morts avec les vivants, le passé avec le présent?

Puis, lors même que cette idée eût souri à quelque autre école, comment la réaliser? — Est-ce dans un espace à peine suffisant pour contenir trois cents tableaux que la France, par exemple, eût pu songer à mettre en regard ses gloires passées et ses illustrations présentes?

Pour l'Angleterre, cela pouvait être bon. Ses glorieux morts n'étaient certainement pas de trop pour remplir le vaste espace qu'elle s'était exclusivement attribué, et que ses vivants n'auraient jamais pu occuper entièrement à eux seuls.

Mais, pour nous, c'était tout le contraire.

D'ailleurs les organisateurs de l'exposition avaient limité le droit de puiser dans le passé aux œuvres des artistes qui vivaient encore il y a cent ans.

Pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir, on verra que cette clause tout arbitraire était encore une condition de choquante inégalité.

Tard venue dans la famille des arts, l'Angleterre évoque tout son passé lorsqu'elle remonte seule-

ment d'un siècle et demi en arrière. Mais le cas est fort différent pour les grandes écoles historiques. Qu'est-ce que cent ans pour elles ! C'est de trois ou quatre siècles, ou même davantage, qu'il leur faudrait remonter en arrière pour donner une idée exacte de leur passé. Et alors, je vous le demande, quelle figure ferait la pauvre école anglaise ?

Voyez-vous d'ici la Flandre descendre dans la lice avec son Rubens et son Van Dyck; la Hollande avec son Rembrandt et son Ruysdaël ; l'Espagne avec Murillo et Velasquez; la France avec Poussin, Claude, Lesueur ; l'Italie avec sa divine cohorte, les Raphaël, les Corrége, les Titien... un peu plus, je dirais la Grèce avec Apelles et Phidias?

Impossible utopie ! ... Tel n'est pas, tel ne saurait être le but des Expositions, si solennelles qu'elles soient. En principe, le présent seul leur appartient, et c'est aux musées qu'est exclusivement réservé l'honneur de servir de sanctuaire aux œuvres immortelles du passé.

Je ne blâme pourtant point l'Angleterre d'avoir saisi l'occasion, unique pour elle, de réunir et d'offrir à l'admiration du monde les œuvres les plus parfaites de ses anciens maîtres. Elle fait honneur à ses hôtes en ceignant ainsi son front des plus beaux diamants de son écrin.

Pour nous, d'ailleurs, cette exposition est pleine

d'intérêt. Elle nous fait voir réunies (ce qui n'arrivera peut-être plus jamais) une foule d'œuvres que l'on connaît chez nous seulement par la gravure, et dont jusqu'ici, par conséquent, nous n'avions pu que très- in complètement apprécier la valeur.

Il y a là un sujet d'étude dont la critique d'art doit s'emparer avidement, ce à quoi, pour mon compte, je ne manquerai certainement point.

Mais, tout en reconnaissant l'extrême intérêt de cette exposition rétrospective, il faut bien se garder de la confondre avec celle des peintres vivants de l'Angleterre, lesquels, seuls dans l'exposition actuelle, entrent en concurrence à armes égales avec les peintres des autres pays.

La véritable utilité d'une exposition universelle est d'élargir la donnée du concours. Ce n'est plus entre' les individus que la lutte s'engage, c'est entre le génie national de divers peuples. Là, ce n'est plus le talent d'un homme, ce sont les caractères propres d'une école que la critique a pour tâche d'analyser.

Tâche imposante et dont je ne me dissimule pas la difficulté !

Je l'ai prise, pour ma part, très au sérieux. J'espère qu'il suffira de me lire pour en être convaincu.

La moquerie, le persiflage, le ridicule jeté à pleines mains sur de pauvres artistes sans talent,

sont les moyens le plus souvent employés pour se faire lire. On appelle cela avoir de l'esprit.

Quant à moi, je nourris une plus haute ambition. Je serais désolé sans doute d'ennuyer mes lecteurs ; mais je tiens moins, je l'avoue, à les amuser qu'à les intéresser. Donc, je leur demanderai la permission de néreinter personne, de ne me montrer exceptionnellement sévère que pour les tendances dangereuses ou pour les prétentions par trop outrecuidantes, de laisser de côté une foule d'œuvres et d'individualités obscures qui ne sauraient leur tenir beaucoup à cœur, et de chercher simplement à leur donner une idée aussi juste que possible de la valeur et des traits caractéristiques de chacune des écoles qui se trouvent aujourd'hui en présence.

Voilà mon programme. Je l'aborde sans parti pris, avec la ferme conviction que les dons précieux du Ciel ne sont le privilège exclusif d'aucune race, et que, par conséquent, il y a du bien à trouver un peu partout.

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