‹ La peinture a l'exposition universelleChapitre 4 sur 9 · PEINTRES VIVANTS · texte numérisé non relu

PEINTRES VIVANTS

Depuis trente ou quarante ans, l'école anglaise a fait des pertes considérables. Elle a vu mourir successivement Cromeen 1821, Thomas Lawrence en 1830, Gonstable en 1833, Wilkie en 1841, Calcott en 1844, Turner en 1851; et, sans faire injure à leurs successeurs, on peut dire que ces grands artistes n'ont pas été remplacés.

Cependant on se tromperait fort si l'on croyait l'école anglaise complètement déshéritée, si l'on s'imaginait qu'elle ne possède plus aucun artiste démérite.

Chez nous, on est beaucoup trop disposé à compter pour non avenu ce qu'on ne connaît pas. Or, comme nous ne voyons presque jamais de tableaux

anglais en France, on est tout prêt à en conclure que la peinture anglaise est un mythe, quelque chose qui n'existe pas, ou qui, du moins, ne \'aut pas la peine qu'on s'en occupe.

Et pourtant, voyez quelle étrange contradiction ! ceux-là même qui seraient tentés de nier l'existence des peintres anglais admirent volontiers les gravures exécutées d'après les tableaux de ces mêmes peintres.

A cette apparente contradiction, il faut pourtant hien qu'il y ait quelques motifs. Le plus sérieux, le plus fondé que l'on puisse invoquer, c'est que la plupart de ces tableaux, dont la composition ingénieuse et charmante a le don de nous séduire, sont effectivement assez mal peints.

Sous ce rapport, la décadence de l'école anglaise est très-sensible. L'Angleterre a encore de bons artistes; mais, à bien peu d'exceptions près, on peut dire qu'elle n'a plus de bons peintres. Chez la plupart d'entre eux rexécution est d'une faiblesse déplorable.

Autant en Angleterre Taquarelle affecte de force et de puissance, autant la peinture à l'huile s'amoindrit, s'appauvrit et s'étiole. A côté d'admirables aquarelles qu'on prendrait pour de la véritable peinture, on voit à chaque instant des tableaux à l'huile qu'on a peine à ne pas prendre pour des

aquarelles. Et c'est vraiment dommage; car, surtout dans les sujets empruntés à la vie contemporaine, les artistes anglais ont un sentiment, une habileté de composition qui les placeraient évidemment très-haut, si, chez eux, l'exécution répondait un peu mieux à la pensée.

Mais je m'aperçois que je vais beaucoup trop vite en besogne. Je conclus avant d'avoir posé mes prémisses, ce qui est contraire à toutes les règles de la rhétorique.

Commençons par jeter un coup d'œil sur les faits. La critique ne doit juger que sur pièces. Examinons donc avec soin celles que l'Exposition a placées sous nos yeux.

Mise en regard de son glorieux passé, l'école anglaise contemporaine n'est pas à son avantage, cela ■va sans dire, et il en serait de même pour presque toutes les autres. Cependant quelques instants d'examen attentif suffirent pour y faire découvrir quelques fort belles choses et une foule d'œuvres estimables à divers titres. Seulement il ne faut demander à l'Anglelerre que ce qui paraît être le propre de son génie^, point de grands tableaux d'histoire ou de sainteté, rien de classique ni d'héroïque, rien de ce qu'on appelle chez nous le grand art.

Chez nos voisins, aujourd'hui, l'éloquence par-

lementaire ne dépasse guère en général les proportions d'une élégante et spirituelle conversation.

Il en est à peu près de même de leur peinture.

C'est dans les sujets tirés de la vie domestique, c'estdanslareproductiondelanature inanimée sous toutes ses formes, paysages, marines, fruits, etc., qu'excellent les Anglais.

Pourquoi n'ont-ils plus de bons peintres de portraits? je ne saurais le dire. Gela me semblait même si improbable, que j'ai cherché partout à l'Exposition quelques figures dignes d'être citées avec éloges. Mais j'avoue qu'en ce genre je n'ai trouvé rien que de fort ordinaire.

C'est bien la peine d'avoir la population de jeunes filles la plus fraîche, la plus rose, la plus gracieuse qu'il y ait au monde, pour qu'elle ne puisse pas trouver un pinceau digne de conserver à la génération future le souvenir de tant de charmes !

On se fait faire en marbre, c'est une consolation. Mais le marbre, qui rend si bien toutes les suavités de la forme, ne reproduit, hélas! ni les roses, ni les lis de ces charmantes filles d'Albion.

Pour le moment donc, les animaux ont pris le pas sur l'homme dans la peinture anglaise.

Le meilleur peintre peut-être (selon moi, certainement) que possède aujourd'hui l'Angleterre, est

un peintre d'animaux, sir Edwin Landseer. Tout le monde connaît, au moins par la gravure, quelques-unes de ses œuvres les plus importantes, le Sanctuaire, la Paix et la Guerre^ V Abbaye de Bolton^ et ses chiens de toute espèce, et ses scènes de chasse dans les montagnes d'F^cosse.

Sans cesser jamais d'être absolument vrai, Landseer apporte dans ses compositions un sentiment de poésie inexprimable. Nul n'a jamais su lire aussi bien que lui dans l'àme des bêles. Il est le poëte de la vie animale, que d'autres, chez nous, ont su traduire si admirablement en prose. Landseer n'est certainement supérieur ni à Brascassat, ni à Rosa Bonheur. Sa peinture a moins de solidité, je le reconnais; mais pourtant il ne leur est pas inférieur non plus: c'est autre chose. Landseer est un peintre d'animaux sui generis; ses tableaux font rêver.

Yoyez le Sanctuaire^ par exemple, cette belle et mélancolique composition que je citais tout à l'heure et qu'on retrouve à l'Exposition. Un cerf aux abois, bramant son dernier appel, seul au milieu d'une immense solitude, qu'éclairent les premières lueurs du crépuscule se reflétant sur une nappe d'eau tranquille. — Quoi de plus simple! mais aussi quelle admirable étude de l'animal l quelle expression dans sa tête ! quelles belles lignes, et quelle belle lumière l Où donc Landseer

a-t-il pu dérober ces ém uvanls secrets de la nature sauvage?

Deux nouvelles pages actuellement exposées nous montrent le talent de l'artiste sous un jour peutêtre plus puissant encore. Il les appelle le Combat et la Défaite. L'un fait suite à l'autre.

Le premier, c'est le combat à outrance de deux cerfs qui se rencontrent et s'attaquent pendant la nuit, au milieu de l'imposante solitude des montagnes. Egalement beaux, également résolus, nul ne doit sortir vivant de cette lutte sans merci.

Le second tableau nous montre, à l'aube du jour, les deux champions étendus côte à côte sur la terre imprégnée de leur sang. Déjà un oiseau de proie plane sur eux, et un renard s'avance timidement pour voir s'ils sont bien morts.

Tout cela est d'une grandeur mélancolique qu'.aucun peintre d'animaux n'a jamais approchée. Ceux qui naguère, chez nous, admiraient tant les cerfs de car ion de M. Courbet devraient bien venir apprendre ici comment combattent et meurent ces nobles rois des forêts.

Le même sujet se retrouve deux fois dans Texposition de sir Edwin Landseer. Il l'a traité avec non moins de succès dans une suite de grands dessins au pastel. Mais cela sort de mon cadre : je n'ai à m'occuper ici que des tableaux à l'huile.

X ceux que j'ai cités Landseer a joint un sujet (le chasse, et de charmants petits singes jouant avec un ananas.

Il y a joint aussi son célèbre tableau de Y Abbaye deBolto?i;\e prieur de l'abbaye recevant les riches redevances de gibier et de fruits que lui apportent un jeune chasseur et une gracieuse jeune fille. C'est là un vrai tableau de genre. II est fort joli, sans doute, mais je lui reprocherai de manquer absolument d'originalité, de couleur locale, de ne reproduire, dans son élégance de convention, que des personnages d'opéra-comique.

J'aime infiniment mieux la Paix et la Guerre^ ces deux belles compositions dont je parlais plus haut. — La Guerre : un cheval mourant qui relève une dernière fois sa noble tête pour jeter un regard d'adieu à son cavalier mort à côté de lui, scène de carnage que voile et qu'assombrit encore la fumée du combat. — La Paix : de beaux moutons paissant tranquillement Fherbe qui pousse dans la gueule d'un vieux canon démonté, et, près d'eux, une souriante jeune fille dont le candide regard embrasse un horizon sans nuages.

Ce sont de véritables petits poëmes que ces deux tableaux-là. Pourquoi sir Edwin Landseer ne les a-t-il pas envoyés à l'Exposition ? Ils y eussent tenu leur place, selon moi, beaucoup mieux que les trois

ou quatre portraits dus au pinceau du même auteur.

L'Angleterre possède un autre peintre d'animaux à qui je serais fâché de ne pas rendre également justice; c'est M. Ansdell. Son Berger mort^ retrouvé dans la montagne, est un tableau bien composé, bien dessiné et plein de sentiment. La vérité du paysage, l'émouvante anxiété du chien, qui cherche à ranimer son pauvre maître à moitié enseveli sous la neige, donnent à Cette toile une valeur réelle. On ne peut guère lui reprocher que sa grandeur, hors de toute proportion avec l'importance du sujet.

L'école anglaise compte aussi quelques bons peintres de fleurs et surtout de fruits. Ce surtout-lk ne doit surprendre personne. Le génie national de l'Angleterre l'entraîne beaucoup plutôt vers ce qui porte des fruits que vers ce qui porte des fleurs.

Parmi les peintres en ce genre qui ont exposé, M. Lance me paraît occuper incontestablement la première place. La plus importante des œuvres qu'il nous montre ligure au hvret sous le nom de rHôte inattpjidu. L'intrus dont il s'agit est un beau paon qu'on aperçoit au milieu de la plus appétissante collection de fruits de toute espèce, à laquelle sans doute il se dispose à faire honneur.

Ces fruits, il faut le reconnaître, sont réellement fort beaux. Un vrai paon s'y tromperait.

La fille de M. Lance a également beaucoup de talent. Il est à regretter qu'elle n'ait rien envoyé à l'Exposition.

A plus forte raison, doit-on regretter de n'y voir aucune œuvre de Hunt, dont les fruits, les raisins surtout, sont fort recherchés par les amateurs. Hunt se recommande par un grand fini d'exécution. Mais M. Lance me paraît plus véritablement peintre.

Les fruits de M. Duffield, et le gibier qu'il y a joint (mais les fruits surtout) sont également trèsbien rendus.

En fait de fleurs, je ne vois guère à citer que les Roses tremiêres de missMuttrie.

Remontons maintenant l'ordre naturel du règne végétal; du fruit remontons à l'arbre, élargissons le cadre, et nous voilà en plein paysage. C'est un des aspects sous lesquels Técole anglaise est certainement la plus intéressante à étudier. Ici, comme partout, elle porte son caractère éminemment national. Ne lui demandez pas de reproduire les ardeurs brûlantes d'un soleil tropical, Taustère grandeur d'une Thébaïde, les imposantes magnificences des Alpes. Au peintre anglais il faut son vert gazon, ses eaux tranquilles et diaphanes, ses horizons vaporeux. Là il est dans son centre, et là (mais là seulement) il se montre dans toute sa valeur.

Cette exclusivité d'aptitude ne prouve rien, du reste, contre son talent. La même observation pourrait s'appliquer à d'autres : les plus admirables paysagistes hollandais, par exemple, n'ont jamais su bien rendre aucune autre nature que celle de la Hollande.

Toujours est-il que les peintres anglais, bon gré, mal gré, donnent une tournure, un vernis britannique à tout ce qu'ils touchent. Pour rester vrais, il faut donc qu'ils se renferment dans la reproduction de la nature au milieu de laquelle ils vivent.

Leur talent même ressemble à cette nature. Il en a le plus souvent la fraîcheur, Télégance, la grâce un peu monotone : mais, comme elle aussi, il manque en général de variété, de force et de grandeur.

Ceci, bien entendu, admet des exceptions. Je vois, par exemple, à l'exposition de Londres, une belle et grande vue de Venise, par M. W. Wyld, tableau plein de chaleur, de lumière et de couleur locale. Mais il est bon de faire observer que M. W. Wyld n'a jamais peint qu'en France; qu'à toutes nos expositions, même en 1855, il a toujours figuré comme peintre français, si bien qu'en définitive il a été décoré comme tel.

Venise a également très-bien inspiré M. Millier,

dont ia Vue de l'église San-Geurgio se Fait remarquer par une belle lumière et des eaux d'une limpidité, d'une transparence parfaites. Mais est-ce bien un Anglais de bon aloi qui porte ce nom tout germanique ? J'en douterais;, rien qu'à voir la détestable place qu'on a donnée à son charmant petit tableau.

Je suis plus sûr de mon fait avec M. Dillon, qui nous montre, dans ses Colosses de Thèbes, un bel effet de nuit tout empreint de la chaleur de l'atmosphère égyptienne. Pour le coup, voilà un Anglais qui est sorti franchement des brouillards de son pays.

Mais revenons à ceux qui restent purement Anglais. C'est la grande masse, et, encore une fois, je ne les blâme pas. Seulement, j'ai le regret de trouver l'école actuelle dans une moins bonne voie, en fait de paysage, qu'elle ne l'était au commencement du siècle. Elle comprend moins largement la nature et sacrifie trop souvent l'effet d'ensemble à la reproduction minutieuse du détail.

Gomme exemple de cette manière, je citerai un Automne t de M. Cole, et une Matinée de jjrintemps^ de M. Mac-Galum. Dans chacun de ces paysages, vous compteriez les feuilles. Forme et couleur, tout y est vrai isolément ; mais, pris ensemble, Teffêt du tableau est d'une crudité désespérante. L'air y manque. C'est la nature mise

SOUS la machine pneumatique, la nature bien observée, mais mal comprise.

Cette tendance plus ou moins exagérée, je la retrouve malheureusement dans les tableaux ou les aquarelles de beaucoup de paysagistes anglais de la nouvelle école. En cela, ils font du réalisme à leur façon, mais du réalisme si propre, si bien peigné, qu'on a peine à le reconnaître pour un parent du nôtre.

Il y a là évidemment une sorte de réaction contre le style si pittoresque et si hardi que Turner avait mis en honneur. Or, de cette réaction il ne sortira jamais, j'en suis bien convaincu, un peintre à lui comparer.

Du reste, Turner a aussi des continuateurs. Leur seul tort est de l'imiter trop servilement. C'est ce que je reprocherai , par exemple , à M. Dawson, dont la Vue du palais de Westminster n'a d'autre défaut que de sentir un peu trop le pastiche ; — ce que je reprocherai surtout aux Vues de Rome et de Florence, de M. Pyne. L'artiste a voulu les noyer dans une lumière diffuse, la manière de Turner ; il n'a réussi qu'à les y délayer. On n'imite pas un talent aussi original que Turner. La vraie manière de marcher sur ses traces, c'est d'être original à son tour. Mais, pour y parvenir , il ne faut surtout pas le chercher ; il faut

simplement étudier la nature, tâcher de surprendre le secret de ses magnificences infinies, et s'efforcer de les rendre comme on les sent. L'originalité, si Ton en porte en soi le germe, se produit alors d'elle-même.

La partie la plus saine, si ce n'est la plus éclatante, de l'école paysagiste anglaise se compose d'une petite phalange de consciencieux artistes, étrangers à toutes les exagérations de système, et moins jaloux d'attirer l'attention de la foule que de servir d'interprètes fidèles à la nature. Dans cette voie, ils rencontrent souvent juste et font preuve de qualités estimables, alors même qu elles sont incomplètes.

En examinant, par exemple, la jolie vue de montagnes exposée sous le nom de Sigreal, par M. Thompson, la vérité du site, la justesse de Teffet font aisément oublier la couleur un peu grise du tableau. De même, si les Moulins par un soir d'automne^ de M. Gooper, ne sont pas aussi bien peints que voudraient le prétendre ses amis, il est impossible, du moins, de ne pas rendre justice au talent avec lequel ce paysage est éclairé,

\J Avenue^ de M. Lee, tableau de lignes un peu monotones, se recommande, de son côté, par une remarquable entente du jeu des ombres et de la lumière.

Mais, selon moi, l'Angleterre possède dans la personne de M. Stanfîeld un paysagiste très-supérieur à tous ceux que je \iens de nommer. Celuilà est de la vieille roche. C'est un vrai peintre. Comme Calcott, comme Turner (dont pourtant il n'atteint pas le niveau), Stanfield esta la fois paysagiste et peintre de marine. Pour lui, la nature est autre chose qu'une lettre morte, et il sait au besoin en comprendre la poésie, ainsi qu'il Ta prouvé dans son Navire abandonné . Le même artiste a aussi exposé une Vue de la Meuse à Dordrecht. C'est un fort bon tableau ; mais pourquoi le malheur veut-il que le même sujet ait été traité par Cuyp, dont c'est peut-être le chef-d'œuvre? Une pareille comparaison est par trop écrasante.

Oublions les vieux maîtres hollandais ! Si je nommais Van der Welde, pourrais-je dire, après cela, que M. Sommers peint de fort jolies marines? Si je nommais Peter Neefs, pourrais-je ensuite louer comme je le dois les intérieurs de M. Roberls, de M. Lewis, de M. Horsiey? M. Roberts excelle surtout dans les intérieurs d'égUses. Celui de la Cathédrale de Milan est particulièrement remarquable. Il est sagement éclairé, et la multiplicité des détails n'y nuit aucunem.ent à l'eiTet d'ensemble. Du reste, la réputation de l'auteur est établie depuis longtemps jusque chez nous.

Maintenant j'arrrive à la partie la plus délicate de ma tâche. Laissant de côté la grande peinture historique ou religieuse, par la honne raison qu'il n'y a là personne pour la représenter sérieusement, j'arrive à la peinture de genre, oii les Anglais, non sans quelque raison, ont pris Thabitude de se considérer comme étant tout spécialement sur leur terrain.

Leurs aptitudes particulières les prédisposent effectivement à ce genre de peinture. Toutefois, la plupart de ceux qui s'y adonnent aujourd'hui me semblent n'y apporter que des qualités incomplètes. Je l'ai déjà dit, les peintres anglais composent en général avec intelligence et sentiment ; ' chez eux l'idée est habituellement ingénieuse, délicatement rendue ; il y a beaucoup de vérité dans les poses et une suffisante correction dans le dessin ; mais aussi, encore une fois, presque toujours c'est très-mal peint. Disons le mot : c'est colorié plutôt que peint. Les artistes anglais ont beaucoup'de talent; mais, chose incroyable, c'est le métieî' qui leur manque... à l'inverse de tant d'autres qui n'ont que cela.

Des généralités passons maintenant aux individus.

Dans le chapitre qui précède, j'ai laissé la peinture de genre à Wilkie. A côté de lui j'aurais dû

peut-être nommer son contemporain Stothard, dont le nom est très-populaire en Angleterre. Chez nous, on le connaît presque uniquement par son Pèlerinage de Canterbury^ lequel figure à l'Exposition, en compagnie de quelques autres toiles assez gracieuses et d'une Cléopâtre, hélas ! bien médiocre. Stothard ne manquait certainement pas de mérite ; mais il reste loin de Wilkie.

Parmi leurs peintres de genre, les Anglais placent aussi au premier rang Leslie, qui a tiré le plus souvent ses sujets de quelque roman connu; et M. Mulready, qui traite de préférence les sujets familiers. Leslie a emprunté, entre autres, de fort jolies scènes aux Meiry wives of Windsor, et M. Mulready se montre plein de naturel dans ses Petits ccunonniers ou dans son Ménage du charpentier. On ne saurait méconnaître le talent plein de finesse et d'observation de ces deux artistes; mais peut-être pourrait-on leur reprocher d'avoir donné, des premiers, l'exemple d'une peinture sans consistance et sans relief.

D'autres ont exagéré ce défaut sans le racheter par les mêmes qualités. Il m'est impossible, par exemple, de ne pas protester contre la vogue qui s'attache aux tableaux de M. Millais. Sa Vallée du repos (des religieuses creusant leur tombe), et surtout ses Feuilles d'automne et ses Pommiers

en fleurs, sont, disons-le franchement, de détestables peintures, où le réalisme fraternise de la manière la plus singulière du monde avec une certaine naïveté prétentieuse. Chez nous au moins, le réalisme a l'énergie de sa brutalité ; mais chez nos voisins il n'affecte pas même ce faux air de puissance. Les jeunes filles de M. Millais, couchées sur l'herbe au milieu d'un verger en fleurs, n'ont ni grâce, ni vie. Figures, draperies, arbres et fleurs ne sont que des découpures de papier peint.

M. Millais peut faire mieux que cela, et nous lui conseillons de ne pas persister dans cette voie.

Je dois dire aussi un mot d'un fort hizarre tableau déjà exposé chez nous en 1855, et qui jouit en Angleterre d'une assez grande faveur. Je veux parler de la singulière figure du Sauveur, par E. Hunt, inscrite au livret sous le nom de Lumière du monde. — C'est le Christ, une lanterne à la main, frappant à la porte d'une chaumière. — Sans parler du goût plus que douteux de cette allégorie, qui renferme la lumière du monde dans un fallot, rien n'est plus bizarre que le tableau de M. Hunt. L'effet de nuit est bien rendu, l'exécution est très-soignée, trop soignée même, et d'une ' vigueur extrême, que fait encore ressortir la glace dont est recouvert le tableau. Mais le bizarre accoutrement du Christ, sa couronne toute mon-

daine, le paysage tout anglais au milieu duquel on l'a placé, désorientent complètement, et enlèvent tout caractère à cette peinture, dont il est pourtant impossible de méconnaître le mérite.

Je trouve, au contraire, une foule de compositions charmantes parmi les œuvres de peintres contemporains dont les prétentions ne se sont pas élevées si haut.

Tout le monde connaît déjà chez nous, par la gravure, la Plage de Ramsgate^ de M. Frith. Rien de plus vivant que ce tableau de moeurs, qui nous montre, réunie au bord delà mer, toute une population de baigneurs opulents et oisifs.

M. Hook a aussi quelques jolies compositions empruntées à la vie du matelot.

Malheureusement, ni M. Hook ni même M. Frith ne peignent aussi bien qu'ils composent.

Mais c'est surtout dans les sujets de sentiment que se distinguent, selon moi, les peintres de genre de Técole anglaise.

Je ne connais, par exemple, rien de pins touchant ni de mieux composé que le Eastward Ho î (départ pour TOrient), de M. O'Neil. La scène se passe sur l'escalier extérieur d'un vaisseau de transport. Des troupes anglaises sont à bord. Dans un instant elles vont mettre à là voile pour la Grimée. Les pauvres femmes qui viennent de dire adieu à

leurs maris, à leurs enfants, à leurs amoureux peutêtre, sont encore sur cet escalier qu'elles descendent à regret, et de là, dans un dernier embrassement, une dernière étreinte, un dernier signe, un dernier regard, elles envoient toutes leurs bénédictions et la moitié de leur âme au bien-aimé que peut-être elles n'auront jamais le bonheur de revoir. Les riches, les pauvres sont confondues dans cet étroit espace. Et ces braves soldats et ces Jeunes officiers tout émus, penchés sur les bastingages, donnent, eux aussi, une dernière pensée à ces chères affections que le sentiment du devoir leur ordonnera de sacrifier demain. Le sujet était bienchoisi.il est traité avec une sensibilité exquise et une mesure parfaite. Ce tableau serait une perle si la peinture en avait plus de valeur. Je ne trouve pas un sentiment moins exquis dans Je tableau de miss Osborn, Sans amis et sans nom. Là, nous voyons une jeune et jolie orpheline, dont le visage pâli trahit assez la misère, et qui, accompagnée de son petit frère enfant, vient timidement offrir à un marchand de tableaux quelque œuvre de son pinceau. L'œuvre doit être bonne, car le vieux marchand paraît y faire grande attention, et deux amateurs présents dans la boutique semblent eux-mêmes y prendre grand intérêt. Mais est-ce la beauté du tableau ou celle de

la jeune fille qui les séduit? Ce doute poignant pour la pauvre débutante est rendu avec une extrême délicatesse. Il y a dans cette petite composition une grâce, une chasteté qui captivent. On s'intéresse à la jeune artiste sans amis et sans nom, et l'on se dit que, si elle a autant de talent que miss Osborn, le vieux marchand serait bien malavisé de ne pas acheter son tableau.

Je veux encore citer Acquitté ! un tableau malheureusement assez mal peint, mais parfaitement composé par M. Salomon. Dans un premier cadre, également recommandable, l'artiste nous avait montré la famille d'un accusé attendant la décision du jury au milieu de toutes les angoisses de rincertitude. Ici c'est le dénoùment, le verdict : l'innocent est acquitté. Quelle explosion de joie émue, de transports^ de reconnaissance à Dieu ! quels embrassements ! comme toute cette pauvre famille se resserre bien autour du chef qui lui est rendu 1 comme toutes les nuances du sentiment y sont bien observées, selon Tâge et le caractère de chacun ! Cette petite scène est dramatique et touchante au suprême degré.

Yoilà du sentiment vrai. Je n'en dirai pas autant des mauvais mélodrames que certains artistes anglais ont prétendu emprunter aux annales de la Révolution française. La Charlotte C(?rt/«y conduite

au supplice en chemise rouge, parM. Ward, est le plus pitoyable tableau que l'on puisse voir , et sa Marie- Antoinette ne vaut guère mieux. M. Elmore, l'auteur d'une autre Ma7ie- Antoinette , semble avoir voulu encore renchérir sur lui. Et pourtant l'histoire de cette pauvre reine est assez triste pour n'en pas faire l'objet de pareilles caricatures. Les Anglais, qui admirent tant la manière dont Paul Delaroche a traité ce sujet, auraient dû apprendre de cet artiste à lui conserver au moins sa dignité.

Décidément^ l'histoire moderne n'inspire pas mieux les peintres anglais que celle des siècles passés. Le genre historique ne leur réussit pas mieux, semble-t-il, que la peinture d'histoire.

Cependant quelques-uns d'entre eux entrent dans une meilleure voie ; plusieurs abordent avec succès l'étude sérieuse de la figure humaine : — - M. Rothwell a exposée une Calypso couchée, dont le torse nU;, peut-être un peu trop lascif, est remarquablement bien peint; — M. Goodall, sous le titre du Premier ?îé, une bonne étude de femme égyptienne; — M. Bûckner, un petit Berger romaiii fort bien peint, dans la manière de Reynolds;— M. Leighton, une très-bonne tête de femme italienne^ avec un petit tableau archaïque dans le style florentin.

Ce sont là des études sérieuses, et je les signale avec d'autant plus d'empressement que, jusqu'ici,

c'était précisément le côté faible de l'école anglaise. Si les peintres anglais prennent une bonne fois le parti d'apprendre à peindre^ je ne doute pas qu'ensuite ils ne produisent d'excellents tableaux. Ils ont toutes les autres qualités qu'il faut pour cela.

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