‹ La peinture a l'exposition universelleChapitre 5 sur 9 · ALLEMAGNE ET AUTRICHE · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE ET AUTRICHE

Les Auglais ont bien voulu, dans leurs catalogues comme dans leurs galeries d'exposition, accorder à la France le pas sur toutes les autres écoles étrangères.

Dois-je suivre l'ordre indiqué par l'extrême courtoisie de nos voisins?

Je ne le pense pas.

Il me semble plus logique de réserver pour la fin de ce travail l'examen des œuvres exposées par nos compatriotes.

Ce n'est pas, en effet, pour voir des tableaux français que nous allons à Londres. Pour nous, le véritable intérêt d'une exposition universelle est de nous montrer réunies les œuvres de tous nos

rivaux, de tous nos émules, de nous permettre ainsi de les étudier comparativement entre elles, de manière à pouvoir ensuite nous bien rendre compte en quoi chaque école diffère de la nôtre, l'imite ou s'en éloigne, la dépasse ou la suit de loin.

Or, le premier élément de cette étude comparative est évidemment l'examen, au moins sommaire, des caractères principaux de chaque école.

Parmi celles qui se trouvent représentées à Londres, l'une des plus importantes, une de celles qui se sont acquis le plus d'estime depuis un demisiècle, est l'école germanique. Nulle part, le grand art, l'art religieux surtout^ n'a été cultivé, dans ces derniers temps, avec plus de conscience, de dignité et de persévérance qu'en Allemagne.

11 est donc tout naturel que l'Allemagne appelle, une des premières, notre attention.

Pourtant, je le constate à regret, l'école allemande est loin d'occuper à Londres la grande et noble place qu'elle occupait chez nous en 1855. Cette fois, elle se trouve représentée d'une manière si incomplète;, qu'on serait fort exposé à se montrer injuste envers elle, si on ne la jugeait que sur ce qu'elle a exposé. Mais il y a des noms trop illustres pour que l'absence même puisse les faire oublier.

Pourquoi ces illustres artistes sont-ils donc restés

sourds à l'appel qu'on leur adressait? Je ne saurais l'expliquer.

Leurs œuvres les plus belles, me dira-t-on, celles qui servent de base à leur célébrité et la justifient le mieux, sont, pour la plupart, des peintures murales, véritables immeubles par destination, qu'il faut se donner la peine d'aller voir sur place si Ton veut les connaître, ou bien qu'il faut se contenter d'admirer sur la foi du graveur.

J'en conviens.

Néanmoins, Cornélius avait bien trouvé moyen de nous envoyer, en 1855, la magnifique collection ds ses cartons pour les fresques du Gampo Santo de Berlin; — Kaulbach, ceux qu'il avait composés pour le nouveau musée de la même ville (plusieurs parties de ces derniers étaient même peintes en grisaille); — et, si Steinle n'était pas représenté chez nous par aucune de ses grandes compositions, il figurait du moins à notre Exposition pour deux tableaux de moindre importance.

De ces peintres éminents il n'y a rien à Londres; rien non plus de Schadow, rien de Bendeman, rien d'Overbeck.

C'est fort à regretter. Pourtant, ce n'est pas une raison pour refuser une juste part d'attention aux œuvres d'auteurs moins connus, qui représentent, seules à Londres, l'école ou les écoles allemandes.

Pour bien se rendre comj3te de la \'aleur d'une armée, il ne suffit pas de connaître les généraux ; il faut savoir encore ce que valent les simples soldats. Or, l'art me paraît avoir en Allemagne une landwehr fort respectable.

Faisons connaissance avec elle.

Mais d'abord entendons-nous bien 1 Qu'est-ce que l'Allemagne? et qu'est-ce que l'école allemande?

Y a-t-il une ou plusieurs Allemagnes? Y a-t-il une ou plusieurs écoles allemandes ?

Le congrès de Vienne a singulièrement compliqué la première de ces questions. Il a constitué vingt- trois ou vingt-quatre petites Allemagnes, se résumant en une seule sous le nom de Confédération germanique, mystère à peu près aussi complexe que les mystères religieux les plus abstraits, et d'autant plus difficile à comprendre que , pour celui-là, la foi ne saurait venir en aide à la raison.

En France, oii nous avons la duperie d'être, seuls entre tous, encore un peu fidèles aux traités de 1815, nous avions taillé, dans notre exposition de 1855, une foule de petites Allemagnes officielles, étiquetées au catalogue sous les noms de Bavière, de Bade, de Hesse, de Wurtemberg, etc., etc.

En Angleterre, où l'on est plus pratique, on a simplifié tout cela, et l'on a eu raison, — Germany,

cela dit lont : — ^Badois, Prussiens, Bavarois, Hessois et tutti quanti, arrangez-vous comme vous voudrez : c'est votre affaire; ce n'est pas la nôtre. Vous parlez tous la même langue, c'est à vous de vous entendre.

Là-dessus, on a mesuré un bout de galerie de tant de mètres de superficie ; on a écrit à la craie le mot Germany y et voilà, jusqu'à nouvel ordre, l'unité allemande constituée... à l'exposition de Londres.

Cependant, on a laissé en dehors rx\utriche.

Ce n'est pas très-logique, direz-vous. Mais le contraire l'eût été encore moins. Les Autrichiens, il est vrai, sont aussi Allemands que qui que ce soit au monde ; mais les vrais Autrichiens seulement; et comment faire entrer avec eux dans la grande famille allemande tous ces braves Hongrois, Bohèmes, Vénitiens, Transylvains, Dalnîates et autres, que l'Autriche abrite si paternellement sous son drapeau?

Décidément le^temps de la logique absolue n'est pas encore arrivé. En attendant, c'est déjà quelque chose que de n'avoir plus à compter qu'avec deux catégories d'Allemands : ceux de la Germanie et ceux de l'Autriche.

Grâces soient rendues aux organisateurs de l'exposition de Londres pour cette innovation.

De ce que, sérieusement parlant, il n'y a qu'une Allemagne, enrésulte-t-il qu'il n'y ait qu'une école allemande?

Non, l'un de ces faits n'est pas la conséquence rigoureuse de l'autre ; et si, par écoles, on entend les grands centres d'enseignement et d'encouragements aux arts, où toute une génération de peintres se forme sous la conduite et l'influence de quelques maîtres éminents, il existe, et surtout il a existé dans ces derniers temps, en Allemagne, plusieurs écoles rivales et presque également célèbres. Munich, Dusseldorf, Berlin ont vu simultanément se grouper, autour de professeurs illustres, une foule de disciples avides de recevoir leurs précieux enseignements.

Toutefois, ces différentes écoles ne sont pasreconnaissables à des caractères aussi distincts, aussi tranchés qu'on pourrait le supposer. Les tendances du génie allemand s'y retrouvent avec une remarquable similitude de forme. Gela s'exphque du reste, si Ton a présent à la mémoire l'échange fraternel de grands artistes que les principaux Etats de l'Allemagne n'ont cessé de faire entre eux ; si l'on songe, par exemple, qu'un maître originaire des petites principautés englobées par la Prusse, Kaulbach, dirigeait l'Académie de Munich , pendant que, de son côté, la Prusse, un peu jalouse de la

Bavière, lui disputait et finissait par lui enlever son Cornélius.

De là provient, au moins en partie, le peu de différence, quant au style et aux tendances, qu'on remarque entre les diverses écoles de l'Allemagne.

C'est donc aussi bien sans distinction d'écoles que sans distinction de provenances que j'examinerai les œuvres envoyées par les artistes allemands à l'exposition de Londres.

L'Allemagne est, avec la France et la Belgique, à peu près le seul pays où la grande peinture, la peinture historique ou religieuse, soit cultivée avec succès. Nouveau motif pour regretter l'absence des chefs de l'école, dont les œuvres pouvaient seules représenter suffîsamnient le grand art !

Qu'en résulte-t-il ? La peinture religieuse, où nos voisins excellent, où ils ont fait preuve d'une supériorité de composition qui annonce de si fortes études., la peinture religieuse allemande ne compte à l'Exposition qu'un seul tableau digne de fixer jusqu'à un certain point l'attention ; c'est la Fille deJciiT , par M.Bichter, scène bien composée, bien éclairée, mais que dépare malheureusement une figure de Jésus-Christ absolument sans caractère.

L'histoire est plus sérieusement représentée à Londres. Dans ce genre, l'Allemagne nous montre au moins quelques toiles estimables, et, parmi elles,

une des œuvres capitales de l'Exposition. Je veux parler de la Marche de Néron à travers Rome qu'il vient d'incendier.

Ce tableau, qui est d'un peintre bavarois, M. Piloty , attire l'œil tout d'abord par ses grandes dimensions,par son effet très-dramatique ; et l'incontestable talent dont l'artiste a fait preuve justifie la faveur qui s'attache à son œuvre. La gravure s'en est déjà emparée.

Tout le monde se rappelle le caprice de ce bon empereur qui, blasé sur toutes choses et ne sachant plus à quoi s'amuser, se passa, un beau jour, l'innocente fantaisie de faire mettre le feu aux quatre coins de sa capitale.

C'est ce grand crimequeM.Piloty a entrepris de peindre. Il nous montre l'odieux césar, couronné de roses, se promenant en grand cortège à travers des monceaux de ruines encore fumantes. Là;, au détour d'un palais écroulé, un groupe de chrétiens, vivants et morts, gît au pied du poteau fatal oi\ la sanguinaire persécution du tyran les avait fait enchaîner. Les licteurs, les soldats de l'escorte, jettent sur eux un regard épouvanté, et semblent s'en écarter avec horreur, tandis que l'abominable Néron jette à peine un regard distrait sur ce groupe d'innocents martyrs.

Cette scène est pleine d'une sinistre grandeur.

Le dessin des figures est presque irréprochable; les draperies sont bien étudiées, d'un style sévère. La peinture est fort bonne, et Teffet d'une remarquable puissance.

Ce n'est cependant pas un tableau parfait. Il manque, selon moi, de distinction; la couleur en est triste (ce qui est fort indépendant de la tristesse du sujet), et enfin la compositionelle-mème aurait pu, je crois, être encore plus saisissante, si, moins préoccupé de l'effet dramatique, M. Piloty se fût plus rapproché de la vérité absolue de l'histoire. Sa ville est trop complètement en ruine et pas assez brûlée.' L'artiste eût pu mettre plus habilement à profit les dernières lueurs de l'incendie, et substituer ainsi, à la lumière indécise de son tableau, un effet plus largement conçu, qui eût donné plus d'unité à la composition.

Le groupe des chrétiens est fort beau. Peut-être seulement M. Piloty leur fait-il jouer un rôle trop important dans cette tragédie, dont l'ennui et l'imagination dépravée de Néron furent la cause, bien plutôt que sa haine contre le nom chrétien.

L'expression de la physionomie de l'empereur n'est pas non plus tout à fait ce que j'aurais voulu qu'elle fût. Ce n'est pas là le monstre blasé de débauches, qui cherche à s'étourdirune heure par l'excentricité d'un grand crime. Néron a l'air boudeur, et voilà tout.

Sa pose est belle, mais la tête manque de caractère. Les soldats de son escorte placés an premier plan ont aussi le défaut d'être beaucoup plus des Allemands que des Romains du temps des Césars.

Par contre, les licteurs, les enfants, les chrétiens surtout, sont parfaitement traités au point de vue du caractère des têtes. L'homme dont le cadavre pend encore à la chaîne du pilori a seulement le défaut de paraîtremort depuis trop longtemps. C'est une exagération d'effet très-inutile. J'en dirai autant de la robe noire de la femme, qui fait inutilement tache au milieu du tableau.

Malgré tout cela, le Néron de M. Piloty n'en reste pas moins l'œuvre capitale de l'exposition allemande.

Après lui, je dois citer, dans le genre historique, les Derniers survivants d'une communauté protestante du dix-septième siècle recevant la communion, œuvre d'un autre Bavarois, M. Kreling. C'est trèspathétique, bien composé, bien dessiné; mais ici la peinture n'est malheureusement pas à la hauteur du reste.

Le tableau de M, Hausman,- Galilée devant ses juges, œuvre d'ailleurs estimable, pèche également par de sérieux défauts : la lumière y est trop éparpillée ; il manque d'effetd'ensemble, reproche qu'on pourrait souvent adresser aux œuvres de peintres

allemands, et enfin le Galilée est une figure vulgaire qui ne saurait concentrer l'intérêt.

Les peintres de batailles, eux aussi, ont bien le droit de voir leurs tableaux classés dans la peinture d'histoire, en vertu du noble monopole qu'ils possèdent d'illustrer toutes les pages de nos annales sur lesquelles il est tombé quelques gouttes de sang. Or, l'Allemagne, tout comme les autres nations, a ses peintres de batailles.

Il en est jusqu'à trois que je pourrais compter.

Si je suis l'ordre chronologique d'après la date du tableau, je citerai d'abord la Parade de la garde à Berlin^ par Krûger, tableau fort amusant, qui contient deux ou trois cents portraits civils ou militaires, dont la liste explicative est affichée au bas du cadre. Krûger était un contemporain de Carie Vernet, et peignait dans le même genre que lui, mais avec moins d'esprit et de verve.

Si, au contraire, je m'étais préocupé de la date du sujet, j'aurais dû commencer par le tableau de M. Meuzel y F?'édéricie Grand surpris pendajit la 7iuit, à Hochkirch. Si vous aimez le mouvement, en voilà. ,Vous n'avez pas idée d'un pareil remue-ménage. Ce sont descoups de fusil partout, du feu, de la fumée, et le grand Frédéric s'élançant au milieu de tout cela, au triple galop de son cheval, quitte à se casser le cou; car il y fait si noir^ que c'est à n'y rien recon-

naître. Aussi, iie pourrai-je bien vous dire mon a\is sur le talent de M. Menzel que lorsque j'aurai eu l'occasion de le voir au jour.

Mon troisième peintre de bataille est un Autricbien qui s'appelle L'Allemand, un Allemand qui se fait gloire d'être Autrichien, car il a pris pour sujet la bataille de Gomorn. Il y a du mouvement dans son tableau; mais M. L'Allemand entend mieux les charges de cavalerie que la peinture. Je serais tenté de croire que c'est tout bonnement un capitaine de uhlans qui peint à ses moments perdus.

Comme œuvre d'art, \^ Bataille de Comorn n'a pas grande importance. Mais voyez un peu où mène la constitution politique de l'Autriche : — qu'un pauvre artiste hongrois ait la fantaisie d'exposer, voilà son œuvre, grâce au pavillon qui la couvre, condamnée peut-être à l'honneur de servir de pendant au tableau qui représente la dernière victoire remportée sur la nationalité hongroise !

Aussi, je l'avoue, je m'insurge ici contre le catalogue. Un Hongrois, pour moi, n'est pas un Allemand., non plus que ne le sera jamais un Yénitien; et c'est précisément pour cela que je ne dis rien aujourd'hui d'un fort bon tableau de M. Antonio Zona, qui figure au livret sous la y\\\)vI(\\xq Anstria. Selon moi, il trouvera mieux sa place ailleurs.

L'exposition allemande ne contient pas un seul portrait d'une valeur sérieuse.

On regarde celui de l'impératrice d'Autriche, par M. Schrotzberg, parce que l'impératrice d'Autriche est une très-jolie femme. Mais il m'est impossible de ne pas reprocher au peintre d'avoir voulu la faire encore plus jolie qu elle n'est, et d'être tombé ainsi dans ce style de peinture pommadé que cer-r tains artistes à la mode ont également cherché à introniser chez nous.

L'Allemagne a bien un peintre de portraits, et qui jouit même d'une vogue sans égale : j'ai nommé M. Winterhalter. Mais, en conscience, ce peintre ne lui appartient plus. Toujours au service des personnages officiels, c'est un peu partout qu'expose M. Winterhalter. Il fait si bien le satin des robes et celui des blanches épaules 1 II rend si bien l'éclat de la majesté souveraine et celui des bottes à l'écuyère! Que deviendraient les Majestés à peindre si l'Allemagne avait l'égoïsme de réclamer M. Winterhalter?

A défaut de peintres de portraits, nos voisins d'outre-Rhin ont-ils du moins des peintres de genre? — Oui, quelques-uns, mais pas beaucoup, qui se recommandent par un talent réel.

Le meilleur, incontestablement (et celui-là c'est un maître), est M. Knaus, du duché de Nassau. Il est bien connu chez nous, où il a envoyé plusieurs

de ses meilleurs tableaux . En 1855, son Incendie, ses Bohémiens interrogés par un garde champêtre allemand^ et son Lendemain dune fête de village, eurent un succès de vogue. Depuis, nous avons pu admirer son chef-d'œuvre, la Cinquantaine, dont la gravure se voit partout. A Londres, M. Knaus n'est représenté que par une seule toile d'importance trèssecondaire, Un enterrement dans la forêt Noi7'e^(\m me paraît n'être que la répétition amoindrie du beau tableau possédé par M. Ernest André. Ce a- est pas là un spécimen suffisant du talent de M. Knaus.

En fait de tableaux de genre, je retrouve dans l'exposition allemande de 1862 une autre jolie composition que nous avions également vue à Paris en 1855. Ce sont les Adieux des émigrants à leur patrie^ par M. Hûbner, peintre prussien de l'école de Dusseldorf : une pauvre famille agenouillée sur la berge du cimetière paroissial, saluant d'une dernière prière la tombe vénérée dont elle va s'éloigner pour toujours. Dans le fond, on danse; c'est la fête du village : ainsi va la vie î Le tableau de M. Hûbner n'est pas un chef-d'œuvre comme peinture; mais il est bien composé et très-bien senti.

J'aime encore à citer le Dante trouvant un refuge dans un monastère^ bon intérieur avec figures de M. Mohrhagen, de Hambourg; le Tribunal (deux pauvres femmes abordant timidement leurs

juges), par M. Becker, et VOndine de M. Wiegmann, charmante figure de jeune fille, qui montre qu'en ce genre la blonde Germanie pourrait bien disputer la palme à la blonde Angleterre. Le paysage au 'milieu duquel se balance mollement Ondine est malheureusement d'une assez triste couleur, sans profondeur et sans air.

Le paysage, en général, n'est pas le triomphe de l'école allemande. Sous ce rapport, son exposition ne nous montre rien de vraiment supérieur. On y rencontre quelques œuvres estimables, mais d'un mérite presque toujours incomplet.

Entre les meilleurs, les deux Achenbach (André et Oswald) se recommandent, le premier par une assez bonne marine, et le second (qui est l'élève de Tautre) par deux paysages parfaitement éclairés:

— une Plage des environs de Naples^ que caresse une lumière oblique très-habilement distribuée;

— et une Vue d'Italie, toute embrasée de cette chaude lumière qui rend la fin du jour si admirablement pittoresque dans le midi de l'Europe.

Un autre Prussien, M. Flamm, a été également bien inspiré, sous ce rapport, par l'Italie.

La froide Allemagne ne saurait mieux faire que d'emprunter un rayon de soleil à l'Italie... Et les Italiens le lui céderaient assurément bien volontiers, si elle voulait se contenter de cela.

Cependant tous les paysagistes allemands ne vivent pas d'emprunts. M. Lange, par exemple, un peintre bavarois, a su trouver d'heureuses inspirations sans sortir de son propre pays, dont quelques parties sont, il est vrai, très-pittoresques.' Il est allé les demander à Berchtesgaden, jolie petite ville d'une province trop peu visitée, le Saltzburg. La vue qu'il nous en donne est éclairée à merveille, et ce serait vraiment un bon paysage, s'il avait un peu plus de style.

M. Bottomley, de Hambourg, éclaire également fort bien ses tableaux, mais il les compose un peu trop : site et effet paraissent être le produit de son imagination. Si l'observation de la nature y avait une plus grande part, sa lumière, d'ailleurs fort brillante, serait plus harmonieuse et n'aurait pas cet aspect moucheté qui nuit au tableau.

La recherche de l'effet entraîne souvent messieurg les paysagistes un peu trop loin. Ce n'est pas seulement en Allemagne qu'on peut s'en apercevoir.

Sans doute la mission du paysagiste, sa plus belle mission est de poétiser la nature en l'interprétant, de lui donner en quelque sorte une âme ; mais encore faut-il que celte âme ait un corps vraisemblable. L'artiste s'égare quand, à l'œuvre de Dieu, il croit pouvoir substituer avec avantage une œuvre toute d'imagination.

Interprétez la nature de votre mieux, traduisezla en vers ou en prose, selon que vous êtes poëte ou prosateur ; mais n'oubliez pas que c'est le texte sacré qu'on ne saurait changer, dénaturer, altérer en rien, sans tomber par cela même dans une déplorable hérésie.

Du reste, la secte des adorateurs sincères de la nature est toujours nombreuse, grâce à Dieu. On lui reproche son prosaïsme. Pour moi, j'avoue que j'aime mieux encore une bonne prose sans prétention qu'une poésie boursouflée, présomptueuse et vide de sens.

En fait de paysage, l'école des naturalistes ne me paraît pas du tout à mépriser. Ceux qui la composent sont en général des artistes sincères. Elle n'est pas bien brillamment représentée en Allemagne. Cependant j'aime à citer deux ou trois noms qui me semblent lui appartenir. Le plus recoramandable peut-être est celui d'un peintre autrichien, M. Wœscher ; il a envoyé à Londres une vue prise dans les plus hautes montagnes du Tyrol, tableau d'une vérité saisissante.

C'est du reste une chose à remarquer que ce sentiment vrai de la nature se rencontre plus particulièrement chez les peuples montagnards, dans ces hautes régions où l'homme se trouve en quelque sorte plus rapproché du Créateur, et plus recueilli

dans son isolement, en présence des œuvres immenses de la création. Loin du monde, tout ce qui est de convention disparaît de soi-même, et l'on devient vrai presque à son insu. C'est un fait dont je m'efforcerai, si mes lecteurs le permettent, de poursuivre la démonstration dans le cours du présent travail.

Mais, quand on veut être vrai, il ne faut pas l'être à demi, ni se contenter de l'être par reflet. J'ai loué M. Wœscher pour la sincérité de ses efforts. Je ne saurais donner les mêmes éloges à M. Jabin, de Brunswick, dont les vues ne manquent certainement pas de mérite, mais qui me paraît avoir observé la nature un peu trop exclusivement à travers les lunettes de M, Galame.

L'Allemagne a fait jusqu'ici des efforts assez infructueux pour se constituer une marine nationale. Peut-être faut-il attribuer aux mêmes causes le peu de succès de ses peintres de marine. Je n'en puis citer que deux, et encore ne les citerais-je pas s'ils étaient Français : — M. Weber a exposé une assez bonne Vue de File de Jersey^ qui pourtant ne vaut pas un tableau anglais du même genre ; — et M. Gude nous montre des Côtes de NorwégCy trèsbien éclairées sans doute, mais qui sont loin de valoir les vues de ce même pays que les peintres norwégiens ont exposées à Paris et à Londres,

Un autre, M. Weber (Otto), a exposé des Chevaux au vert^ effrayés et surpris par le bruit d'une musique militaire qui vient à passer de l'autre côté de la haie. Le sujet est original. M. Weber l'a rendu avec beaucoup de vérité, de verve et d'observation. Je ne vois que lui à citer en fait de peintres d'animaux.

Les expositions de peinture n'admettent pas en général de copies. On a fait exception pour celle d'un tableau d'autel de Tan Eyck, rendu par M. Mohn avec un tel soin, avec une telle perfection, que tout le monde approuvera cette infraction à la règle.

Somme toute, l'exposition de l'école allemande renferme encore bon nombre d'œuvres dignes d'intérêt. Je m'y suis arrêté peut-être un peu complaisamment ; mais il m'a semblé que cet hommage était dû à l'Allemagne, moins encore pour ce qu'elle expose aujourd'hui que pour tout ce qu'elle a produit de bon et de grand depuis une trentaine d'années.

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