‹ La peinture a l'exposition universelleChapitre 6 sur 9 · BELGIQUE, HOLLANDE; SUEDE,, NORWEGE, DANEMARK ET RUSSIE · texte numérisé non relu

BELGIQUE, HOLLANDE; SUEDE,, NORWEGE, DANEMARK ET RUSSIE

L'école belge est peut-être celle qui a obtenu le plus de succès à l'exposition de Londres.

Cela lient, certainement, pour une grande part, au mérite même des artistes belges. Cependant la faveur toute spéciale dont le public les honore me paraît pouvoir être attribuée, en même temps, à d'autres causes.

Et d'abord, l'exposition belge est la mieux conçue, celle qui se présente dans les meilieures conditions. Ce n'est pas le nombre qui fait sa valeur. En 1855, l'école belge était représentée k Paris par deux cent vingt-trois toiles; elle n'en a envoyé que cent quinze à Londres. Mais l'école elle-même est peu nombreuse, de sorte que cela

suffit pour la représenter convenablement. Une salle de moyenne grandeur lui sert de tribune, à la suite de la galerie consacrée aux écoles française et allemande. Maîtresse dans ce petit espace, comme elle l'est dans son territoire restreint, la Belgique a fait preuve de beaucoup de bon sens et de goût dans la manière dont elle a organisé son exposition. Les bonnes idées maladroitement délaissées par nous, elle les a soigneusement reprises pour en faire son légitime profit. Ainsi, par exemple, elle a compris que, à un aussi solennel concours, il fallait se faire représenter, non par une carte d'écbantillons, mais bien par un bon assortiment d'œuvres d'élite; elle a compris que le talent d'un maître était bien difficile à juger sur une seule toile isolée, perdue au milieu d'une foule d'autres peintures plus ou moins incohérentes; qu' on ne pouvait donner une idée sérieuse de la valeur d'un peintre qu'en groupant plusieurs de ses œuvres, de manière à ce qu'elles s'harmonisent, s'entr'aident et se prêtent une valeur mutuelle. Elle a fait, en un mot, ce qu'on a fait à Londres pour les oeuvres de l'ancienne école anglaise; ce qu'on avait fait chez nous, en 1855, pour la plupart des artistes de quelque renom.

Nous avons, pour notre part, renoncé à ce système, et nous avons eu grand tort.

Les Belges ont été mieux avisés que nous, et ils s'en trouvent bien.

Du reste, je le répète avec plaisir, le talent de leurs artistes est aussi pour beaucoup dans le succès qu'ils obtiennent.

Le plus éminent de ceux qui ont exposé celte année, celui du moins dont les œuvres ont le privilège de captiver le plus l'attention de la foule, est M. Gallait.

Cinq tableaux d'histoire à figures de grandeur naturelle, trois autres plus petits et un portrait du pape forment un groupe qui ne saurait échapper à l'attention publique, lors même que le mérite artistique en serait moins remarquable.

M. Gallait est un peintre d'histoire dans la plus pure acception du mot. Il est connu en France, oii il a travaillé presque autant qu'en Belgique, et où presque toutes ses œuvres importantes ont été exposées. Je pourrais ajouter que la nature même, les affinités de son talent, le rattachent tellement à l'école française, qu'en cas de disette nous pourrions presque le réclamer comme un des nôtres. Heureusement pour nous que nous n'en sommes pas encore là.

On a souvent comparé M. Gallait à Paul Delaroche. Ce rapprochement devait forcément résulter de la similitude générique des sujets traités le plus

habituellement par les deux peintres, et de la similitude non moins grande de leurs procédés de composition et de peinture.

L'un et l'autre aiment à résumer dans trois ou quatre figures de grandeur naturelle, les plus célèbres drames des deux derniers siècles.

L'un emprunte volontiers ses sujets à l'histoire d'Angleterre, l'autre à l'histoire des Pays-Bas, et ces sujets même ont bien souvent une triste ressemblance.

A peine Delaroche nous a-t-il montré Gromwell contemplant le roi Charles dans son cercueil, que M. Gallait nous montre les comtes d'Egmont et de Ilorn étendus sur leur lit de mort.

Delaroche, il faut bien le reconnaître^ marche toujours le premier, et cependant le talent de M. Gallait est d'une trempe trop vigoureuse pour qu'on puisse voir en lui un copiste, ni même Un vulgaire imitateur. Il nV a certainement là qu'une influence d'école, influence dont là France a le droit de s'enorgueillir ; car Delaroche, par ses défauts comme par ses qualités, était Français jusqu'au bout des ongleSj et il fallait être né Belge pour parvenir à être aussi Français que lui.

M. Gallait voudra bien comprendre que ceci, dans ma boiiche, ne saurait être un mauvais compliment. D'ailleurs, je ne prétends nullement éta-

blir Une assimilation qui, sons beaucoup de rapports, manquerait d'exactitude.

S'il ii'â pas toutes les qualités de Delaroche, M. Gallait en a d'autres qui lui sont propres. S'il n'a pas la grâce, la distinction parfaite et toute la correction du maître français, il a parfois plus de vigueur, de jeunesse et d'inspiration. S'il ne lui est pas donné de pouvoir peintre une Jeanne Grey, il y a dans ses deux tableaux du Comte d'Egmont une énergie, une puissance, une virilité calme que Delaroche eût difficilement atteinte, et dans sa composition de la Prise d Antioche une fougue qui lui est toute personnelle.

M. Gallait me paraît seulement pécher sur un point d'autant plus grave que c'est en quelque sorte la {)ierre de touche des véritables maîtres. Il me paraît ne pas avoir poussé assez loin l'étude du nii. Ce défaut est particulièrement sensible dans deux tableaux envoyés par lui à l'exposition de Londres, sa Jeanne la Folle et sa Dalilah. Pour cette dernière. M, Gallail a choisi sans doute un beau type de femme, il a su donner une belle expression à là tête; mais le corps joint à une grande indécision de contours une absence presque complète de modelé. Rien ne palpipe, aucun muscle ne joue sous cette peau, qu'on dirait rembourrée de coton. Passez au vestiaire, farouche Dali-

Jah ! Votre nudité n^est Yraiment pas le fait de M. Gallait.

Je ne sais s'il faut ranger parmi les tableaux d'histoire ou parmi les peintures de genre Montaigne visitant le Tasse dans sa prison^ une œuvre en tout cas fort recommandable du même peintre. Mais la grande page historique de M. Gallait et de l'exposition belge est V Abdication de Charles-Quint^ vaste composition, bien peinte et savamment agencée, où l'artiste a fait preuve de qualités d'un ordre véritablement éminent. Voilà les sujets qui lui conviennent. Le domaine de son talent se compose de deux ou trois siècles. Le plus sage pour lui me paraît être de ne pas en sortir... pas même pour faire des portraits, s'ils doivent tous ressembler à celui de Pie IX qu'il a envoyé à Londres. On dit ce portrait fort ressemblant ; jene le nie pas, mais franchement c'est une peinture par trop... temporelle.

Malgré ces deux ou trois tableaux critiquables, l'exposition de M. Gallait justifie cependant trèsbien la faveur dont elle jouit.

Le public ne serait que juste en y associant pour une petite part le Judas Iscariote de M. A Thomas. Mais le nom de M. Thomas est beaucoup moins connu, et son tableau (peut-être à cause de cela) est placé très-haut, de sorte que le pubhe s'en pré-

occupe assez peu. Il y a pourtant là du talent de bon aloi. La composition du tableau m'a paru fort bonne, l'expression puissante, et l'on ne saurait méconnaître l'habileté avec laquelle est éclairée cette scène nocturne.

Je ne puis en dire autant du Vésale pansant les blessés^ par M. Slingeneyer. C'est une œuvre bien froide, bien vide, bien pâle, qu'on ne remarquerait guère, si l'œil n'était forcément attiré par les dimensions de la toile, par la taille des personnages et par les ailes du gigantesque moulin à vent qui les abrite. Mais il ne suffît pas de peindre les objets en ^ grand pour que cela constitue de la grande peinture. Ce Vésale eût peut-être fait un assez bon tableau de chevalet. Pourquoi l'artiste a-t-il donc pris une si vaste toile? — Sans doute avec l'espérance de se classer ainsi parmi les peintres d'histoire.

Le fait est qu'on est tout dérouté par ces grandes proportions données aux moindres choses.

Exemple :

Lorsque, dans un petit cadre, on vous montre un jeune garçon attrapant un papillon sur l'épaule d'une lîllette, c'est évidemment, n'est-ce pas? un tableau de genre. Mais quand les figures sont grandes comme nature, guère plus vêtues qu'elle, et qu'on intitule le tout Age 6?'or,.cela ne devient-

il pas, je Yous le demande, une sorte de tableau d'histoire ?

Voilà la question que je me suis (oosée en face de ï Age d'or de M. Van Lérins. En attendant que j'aie pu la résoudre, je mentionne toujours le tableau parce qu'il le mérite.

Je mentionne également, à la suite de la peinture d'histoire, les études de M. Portaels, qui s'y rattachent moins encore par la dimension des figures que par les qualités sérieuses de l'exécution. La Gipsy hongroise est particulièrement fort belle, et la Rebecca serait également recommandable si elle avait un caractère un peu plus bibUque.

Sur cent quinze tableaux que l'école belge a envoyés à Londres, on ne compte que cinq à six portraits. Heureuse Belgique ! c'est évidemment là un des éléments de sa supériorité.

En revanche, elle expose beaucoup de tableaux de genre^ et il ne faut pas nous en plaindre, car il y en a de fort jolis. Elle a de véritables maîtres dans ce style.

M. Leys est du nombre ; mais il est archéologue autant que peintre. S'il était Français, il pourrait tout aussi bien prétendre à T Académie des inscriptions et belles-lettres qu'à celle des beauxarts. Il ne vit qu'entre le quinzième et le seizième siècle. Ses tableaux, pleins d'érudition, seraient

— sale plus admirable commentaire d'une histoire de cette époque. Ils n'ont certainement pas été faits pour illustrer aucun livre ; mais on ferait un livre fort instructif rien qu'en les décrivant avec quelque détail.

N'allez pas croire cependant que, chez M. Leys, la recherche de la vérité archéologique jusque dans les moindres détails tue l'intérêt ou même le sentiment de la composition. Plusieurs de ses tableaux sont là pour nous prouver le contraire. Le jeune Luther chantant des hymnes dans les rues d'Eisenach est plein d'une grâce un peu gothique peut-être, mais très-naïve et sans afféterie. La Fublication de Védit qui introduisit l'inquisition dans les Pays-Bas est, malgré ses petites dimensions, un vrai tableau d'histoire, tableau plein de passion contenue, où chaque personnage, tout en concourant à l'effet d'ensemble, est empreint d'une individualité très-distincte, profondément sentie et finement rendue.

En archéologue consommé, M. Leys comprend combien il serait futile de s'attacher à reproduire jusque dans ses moindres détails la forme extérieure du costume, si l'on ne devait en même temps faire revivre les mœurs et jusqu'à l'esprit de l'époque qu'on entreprend de peindre. C'est à quoi il s'attache avec une passion toute particu-

— salière, et il y réussit à merveille. Nous en avions vu à Paris une preuve bien éclatante dans sa Promenade sur les remparts^ admirable étude de la vie bourgeoise au moyen âge. Les cinq ou six tableaux exposés à Londres par M. Leys ne sont pas moins recommandables.

Gomme peintre, M. Leys a une fermeté de main, une solidité de couleur peu communes; mais sa peinture manque de relief; ses compositions manquent d'air. Ses figures, isolément fort bonnes, se découpent un peu trop crûment, ce qui donne une certaine sécheresse à sa peinture.

Je reprocherai également à M, Leys de choisir un peu trop exclusivement ses types parmi ces figures roides^ dénuées de beauté réelle, et au costume ridiculement surchargé, qu'ont reproduites à profusion les graveurs de l'Allemagne et de la Flandre, au commencement du seizième siècle.

Cette brillante époque nous a pourtant laissé de plus précieux modèles, et je serais tenté de partager les préférences de M. Hammon^ qui va chercher les siens à Venise. Son Adrien Willaert^ faisant exécuter une messe de sa composition devant je ne sais quel doge, est un fort agréable tableau.

Mais revenons en Belgique ! Voici un autre artiste, M. V^^illems, qui se rapproche volontiers des types flamands consacrés par les anciens maîtres

de son pays, Gomme ces derniers, il aime à peindre les jeunes femmes toutes couvertes de guipures et de satin blanc, et y réussit certainement fort bien. Seulement cette peinture, d'un fini irréprochable, manque de vie, et, par cela même, nous laisse nécessairement très-froids.

On a plus de sympathie pour les fraîches figures de paysans zélandais que nous montre M. Dillens. Nous connaissons déjà son Hiver en Zélande et son Péage du pont. Dans ce dernier tableau, l'artiste nous montre deux couples amoureux se disposant à passer un ruisseau sur une planche ; chaque fille paye un baiser au garçon qui l'aide à franchir ce pont mouvant. Et filles et garçons sont d'une fraîcheur qui fait comprendre, je vous assure, tout le prix d'un pareil péage. Cela sent bien un peu l'églogue et l'opéra-comique ; je ne vous promets pas que vous trouveriez en Zélande beaucoup de gars aussi ragoûtants, ni beaucoup de filles aussi appétissantes que ceux-là. Mais enfin c'est joli, c'est gracieux, facdement fait, et, somme toute, fort agréable à voir.

M. Madou nous présente la vie intime sous un aspect moins riant, mais par cela même peut-être plus vraisemblable. Sa réputation comme peintre de genre est faite depuis longtemps. Je ne crois pas, à dire vrai, qu'elle tire un nouveau lustre des

neuf tableaux qui tigureiit sous son nom à l'exposition de Londres. Il y a sans doute, dans les tableaux de M. Madou, beaucoup d'observation et de la vérité de détails; mais la distinction y fait complètement défaut, et c'est bien mollement peint.

La Belgique possède quelques bons paysagistes, parmi lesquels je citerai tout d'abord un peintre à qui, selon moi, on n'a jamais rendu assez de justice en France : je veux parler de M. Bossuet. Sa manière ne convient probablement pas à ceux qui font les réputations chez nous. Cependant il me paraît difficile de lui contester plusieurs qualités éminentes. M. Bossuet a une touche très-ferme; sa peinture est d'une excellente pâte, et il éclaire à merveille ses tableaux. Ses Vues de Cordoue et de Séville sont des œuvres d'un mérite réel, que je n'ai que le regret de connaître depuis trop longtemps. M. Bossuet n'avait-il donc aucune œuvre nouvelle à joindre à ces tableaux déjà plusieurs fois exposés?

Je ne connaissais pas M. Ruffîaen. J'ai fait sa connaissance à Londres par sa Vue du lac de H'mtersee, en Bavière; ce qui veut dire d'une manière fort agréable. Encore un paysagiste qui est allé chercher dans les montagnes le culte de la vraie nature. Il faut lui en savoir gré.

Dois-je ranger parmi les paysagistes ou parmi

les peintres d'animaux M. Louis Robbe, qui a exposé une Grande vue de la Campine, ornée de bétail ? J'aime mieux le comprendre dans la dernière catégorie ; car ses bestiaux sont fort bons, et, si j'avais à le traiter en paysagiste, je me croirais en conscience obligé de lui dire que rien n'est plus troid que son paysage.

La Belgique a deux autres peintres d'animaux fort distingués, mais qui ne se ressemblent guère entre eux.

L'un est M. Verboeckoven, une Yieille réputation méritée, mais dont le genre a un peu vieilli.

L'autre est M. Yerlat, un jeune artiste plein de sève et d'entrain, qui s'est déjà fait une certaine célébrité sur le continent par un tableau exposé de nouveau à Londres, Au loup ! Ce sont deux ou trois jeunes paysans qui, la fourche en main, se précipitent sur la bête fauve, effroi et juste sujet de haine de tous nos campagards.

Il y a dans cette toile une vie, une vérité, un mouvement incroyables. Tout le monde l'avait remarquée à notre dernière exposition ; mais je suis sûr que plus d'un visiteur avait eu, comme moi, la simplicité de prendre M. Verlat pour un peintre français.

Ne nous voilà-t-il pas bien, avec notre vanité gauloise, toujours disposés à croire que ce qui est

bon doit venir exclusivement de nous, toujours prêts, hélas ! à nous parer des plumes du Belge !

J'ai tâché, pour mon compte, d'expier ce tort aujourd'hui en faisant la part bonne à la Belgique. C'était justice. Mais, pour rendre cette justice complète, je ne dois pas oublier de mentionner encore un peintre de fruits d'infiniment de talent, M. Robie, véritable Rubens du chasselas, dont les appétissants raisins n'eussent pas été désavoués par Saint-Jean lui-même.

Pour être complet, je voudrais encore avoir à parler de M. Wapers, de Mi de Keyser, deux célébrités de l'école belge, qui sont restés cette fois renfermés dans leur tente. C'est fort à regretter sans doute; pourtant on voit que la Belgique a pu se passer d'eux, et vaincre même en leur absence.

Heureuses les écoles, heureux les pays à la gloire desquels personne n'est indispensable I

La Hollande est également dans ce cas, mais par un tout autre motif : c'est tout bonnement parce qu'elle ne possède pas aujourd'hui de maître assez éminent pour pouvoir prétendre à l'honneur de la représenter mieux qu'un autre.

Aucun de ses peintres, que je sache, ne jouit d'une réputation européenne, ce qui pourtant ne veut pas dire que la Hollande manque absolument d'hommes de mérite. Si son exposition ne ren-

ferme rien qui ressemble à un chef-d'œuvre, on y trouve du moins un certain nombre de toiles qui prouvent que cette terre, jadis si fertile en grands artistes, n'est pas devenue tout à fait improductive.

Pas plus dans le présent que dans le passé, la peinture d'histoire n'est son affaire. La Hollande reste ce qu'elle a toujours été, la terre classique des tableaux de chevalet : genre, paysages, marines ou intérieurs.

Un tableau qui excède les dimensions ordinaires a cependant frappé mon attention, c'est V Episode dun naufrage (un groupe de pêcheurs rapportant le corps d'un matelot noyé), par M. Israëls, scène lugubre, mais d'un grand caractère, peinte un peu négligemment peut-être, mais simplement conçue, et d'un efFet puissant, sans cesser d'être vrai.

A voir les qualités et les défauts de cette peinture, je me tromperais fort si M. Israëls ne se rattachait point par quelques liens d'école à la jeune génération des peintres français.

Les petits tableaux de genre de M. Blés paraissent bien pâles à côté du Naufrage. Cependant il s'y trouve de jolis détails. La Musique d' amateur ^ le Premier duo et le Jeune Lovelace sont de jolies compositions. J'aime moins le tableau où M. Blés nous a représenté une Salle à manger hollandaise en 1795, et je ne comprends même pas bien quelle

a pu être l'intention du peintre en nous représentant ses compatriotes très-piteusement affublés du bonnet rouge, pour faire honneur sans doute à roccupation française.

Par la nature du sujet, le Déménagement de M. Yerveer appartient aussi à la peinture de genre. Mais, en réalité, c'est plutôt un paysage, une charmante vue d'un des canaux d'Amsterdam, où une barque toute chargée de meubles se glisse parmi beaucoup d'autres, tandis que, siitle quai, des portefaix s'occupent à hisser par la fenêtre d'une pittoresque maison de briques la partie du mobilier déjà débarquée. Ce petit tableau sans prétention, mais très-agréable et fort bien peint, est la propriété de l'empereur des Français.

La Hollande, pays complètement plat d'un bout à l'autre, n'a guère que ses vieux édilîces, sa maison à pignolis dentelés et ses mats de vaisseaux pour rompre l'harmonieuse mais monotone uniformité de son horizon. Cette ressource, les peintres hollandais savent très-bien l'utiliser, ainsi que le montrent M. Spriiiger dans son Hôtel de ville de la Haye^ dans son Orphelinat de Leyde ; M. Weissenbrucli dans sa Koppergate d' Amersford^ tâbièàtix d'une exécution remarquable et très-vigolirelise. M. Weisseiibrucli a fait preuve des mêmes qualités dans un aiUre tableaii, sa Vue de la Leky qui

rentre plus complètement datis le genre payéàge.

Mais le peintre le plus Vraiment paysagiste de tous les exposants hollandais me paraît être M. Mollinger. Dans le très-pittoresque tableau intitulé Après une pluie d'orage, cet artiste a déployé Une fermeté de main peu commune, et s'est montré le digne desceildant des vieux maîtres de son pays.

Où saiirait-on peindre la glace, si ce n'était sur la terre classique des patineurs? M. Schelfhout me paraît s'y entendre à merveille. Seulement, son talent n'admet pas le dégel, et il s'entend beaucoup moins bien à peindre l'eau que la glace, si l'on doit en juger d'après la Vue de mer qu'il a exposée à Londres.

Où êtes-vous Van de Welde, Guyp, Bakhuysen, incomparable phalange de peintres de marine dont le souvenir est aussi cher à la Hollande que celui de ses plus illustres amiraux ? Les mélancoliques horizons du Zuyderzee n'ont -ils donc plus le don d'inspirer aucun peintre ?

Je vois bien M. Wiilem Yan Deventer, un peintre estiinable, qtii sait jeter un bon reflet de lumière sur la surface des eaux; mais je ne vois guère que lui... et ce n'est pas assez.

Par exemple, je trouve encore, parmi les artistes hollandais, un fort bon peintre d'intérieurs, M. Bos-

boom. La Synagogue et la Cuisine du monastère sont de très-jolis tableaux, parfaitement éclairés, ce qui est un des principaux mérites du genre.

Enfin, si la Hollande n'a plus de Paul Potter, elle compte néanmoins encore quelques artistes qui savent vous peindre fort convenablement une vache, ainsi que Font prouvé M. Stortenbeker, dans ses Bestiaux au pâturage^ et M. Burnier, dans son Retour à la ferme ^ m. il nous montre, au milieu d'un gracieux paysage, une jeune fille ramenant sa vache et prête à passer un gué avec elle.

J'en reviens donc à ce que j'ai dit : l'art hollandais n'est pas mort, et, à défaut de chefs-d'œuvre, son exposition renferme un certain nombre d'œuvres très-dignes d'estime.

Les écoles Scandinaves (Danemark, Suède et Norwége) se présentent dans de toutes autres conditions. Ce n'est pas la moyenne de leurs œuvres qui est bonne; mais, par contre, il s'en détache quelques individualités bien plus franchement caractérisées que celle des peintres hollandais, quelques talents plus robustes.

Les fruits de la civilisation ont été longs à mûrir sous les rudes latitudes de la Scandinavie. Ce fut presque une surprise pour l'Europe, lorsque l'Exposition universelle de 1855 vint lui révéler l'existence d'une petite phalange de vrais artistes éclose

sur les bords de la Baltique Mais la suprise fut Irès-agréable ; car plusieurs de ces artistes montraient un talent plein de vigueur et de sève, des qualités originales et néanmoins assez identiques entre elles pour que ce groupe pût désormais prendre le nom d'école.

Il était représenté principalement, enNorwége, par M. Tidemand, en Suède, par M. Larson et M. Hockert, et, en Danemark, par M. Exner.

Les mêmes peintres se retrouvent aujourd'hui à Londres. L'un d'eux, M. Hockert, expose plusieurs œuvres d'un vrai mérite, V Intérieur d'une chaumière en Laponie^ une Jeime paysanne dalécarlienne, la Cabane du pêcheur, grand tableau très-bien composé, très-bien éclairé et très-bien peint, qui nous montre, sous une forme saisissante de vérité, le ménage du pauvre pêcheur des régions boréales pendant la saison du chômage, le mari réparant ses filets, la jeune femme berçant son nouveau~né dont le berceau est suspendu par des cordes aux solives de la hutte. Les deux figures de l'homme et de la femme, bronzées par le travail et la misère, sans en être pourtant dégradées, sont bien le type de ces rudes existences endurcies à la lutte et ennoblies par elle. Voilà de la peinture simple et sérieuse à la fois.

La Fayiaison en Dalécarlie est aussi un fort bon

tableau, qui emprunte un grand caractère d'originalité à la lumière toute boréale dont il est éclairé. On sent que cela doit être vrai.

M. Tidemand, le peintre norwégien, demande également ses sujets à la vie intime des peuples du Nord. Ce sont Y Administration des sacrements aux malades dans une hutte norwégienne^ une réunion de la Secte des Haugiens^ un Maître d'école norwégien faisant le catéchisme dans une église de village^ et quelques autres sujets moins complètement religieux, parmi lesquels je remarque un petit tableau plein de sentiment, \m^ Pauvre mendiante recevant ï hospitalité chez des paysans. Ce dernier est tout à la fois un joli tableau de genre et un excellent intérieur. On doit aussi à M. Tidemand une Procession funèbre sur le Sonns fjord et le Défilé dune noce à Hardonger, deux tableaux faits en coopération avec un excellent paysagiste, M. Gude, qui a su, par la saisissante vérité de ses effets, leur donner un grand caractère de couleur locale.

Les paysagistes Scandinaves me paraissent avoir contracté des habitudes de sincérité dans Thabituelle fréquentation de la puissante et austère nature au milieu de laquelle ils vivent. Plusieurs d'entre eux savent rendre avec un rare bonheur les vastes horizons, les profondes perspectives de

leurs sauvages montagnes et des côtes escarpées de leur presqu'île. Ils sont généralement exempts de charlatanisme, de systèmes préconçus, et s'efforcent tout simplement de traduire la nature telle qu'elle se montre à eux dans ses sauvages magnificences. Paysagistes comme peintres de genre, les artistes Scandinaves ont, si j'ose m'exprimer ainsi, une virilité, une franchise de méthode qui commandent l'estime.

Parmi les paysagistes, je dois citer, comme étant le plus connu peut-être, M. Larson. Sa Cascade en Nonvége est une belle étude, d'un caractère trèssombre mais poétique. J'ai le regret de dire que les autres tableaux exposés par M. Larson sont loin de valoir celui-là.

Deux autres paysagistes suédois, M. Holm et M. Bergh, ont aussi fait preuve de mérite; mais le dernier a tort de sortir de son pays. Son talent n'est pas assez flexible pour cela : il donne à toutes les autres contrées un caractère tellement Scandinave qu'on ne les reconnaît plus.

Deux Norwégiens, M. Frish et M. Morton-Milller, ^"^ entendent également assez bien le paysage. Quoique avec une couleur médiocre, le dernier a su donner de l'intérêt à une Vue de la ville de Trolhetta.

Dans Texposition danoise, j'ai remarqué de bons

Fimits et fleurs^ de M. Groenland (quel nom pour peindre des fruits et des fleurs I); un bon Effet du matin en mer, par M. Sorensen, et quelques gracieux tableaux de genre de M. Exner. Parmi ces derniers, le plus original et le mieux composé est La fin de la fête, — C'est la lutte très-spirituellement interprétée du plaisir et de la lassitude. On a dansé toute la nuit. Le petit jour vient surprendre une bande déjeunes paysans, garçons et filles, au milieu de leurs joyeusetés nocturnes. Les musiciens et les mamans s'endorment; quelques jeunes filles même en feraient bien autant, si leurs infatigables amoureux n'étaient pas là qui les agacent de mille façons.

Tout cela est frais et joyeux comme la jeunesse elle-même; mais, avouons-le franchement, le tableau pourrait être mieux peint.

Somme toute, pour des écoles écloses d'hier, la Norwége, la Suède et le Danemark font très-bonne figure. Quoique peu nombreux, ce groupe a de la valeur, et possède certaines qualités natives dont il fera bien de ne jamais se départir.

La peinture russe, au contraire, a le défaut de manquer absolument de caractère, de n'être qu'un pâle reflet, qu'une imitation timide d'œuvres étrangères souvent elles-mêmes fort médiocres. Aussi ne peut- on en conscience lui accorder le nom d'école.

Cependant la Russie paraissant aujourd'hui pour la première fois dans un concours de ce genre, cette circonstance donnait un certain intérêt aux œuvres exposées par elle.

Autorisée par Texemple de l'Angleterre, elle a envoyé à Londres plusieurs tableaux dont la date remonte au siècle dernier. Ce sont presque tous des portraits. La plupart sont fort médiocres. Cependant, parmi plusieurs personnages de la cour de l'impératrice Catherine, peints par Levitsky, j'ai remarqué deux figures de femmes assez bien réussies, celles de Catherine Moltchanof et de GlaphyraAlymof. Du reste, ce peintre, fort en faveur à la cour de Russie, ne justifie guère la vogue qui paraît s'être jadis attachée à ses œuvres et que l'absence de concurrents peut seule expliquer aujourd'hui. Sa couleur est des plus maussades, et sa composition absolument sans caractère.

Parmi les œuvres du même temps, je préfère le portrait de M. Ootkin, attribué à Basile Varnek.

Enfin je mets à peu près sur le même rang que Levitsky le peintre OresteKiprenski, qui est représenté à Londres par un assez bon portrait de son père.

Mais c'est trop s'occuper de ces anciens peintres, dont la gloiie, déjà bien terne de leur vivant, est aujourd'hui plus pâle encore.

On ne risque pas de faire un trop grand compliment aux peintres actuels de la Russie en leur reconnaissant un talent au moins égal à celui de leurs prédécesseurs. Seulement il est à remarquer qu'ils s'adonnent de préférence à des genres tout différents. Si le portrait est encore aujourd'hui cultivé en Russie, cela paraît n'être plus que d'une façon toute intime ; car les deux seuls qui figurent à l'Exposition sont celui de M. Tropinin, par lui-même, et celui du général Tutrunaof, par un autre Tutrumof, décoré du prénom deNicanor. Ce sont là d'innocentes satisfactions de famille, qui n'en sont guère pour le public.

Les meilleures toiles de l'exposition russe me paraissent être quelques paysages ou marines et quelques tableaux de genre.

M. Meschersky, qui appartient évidemment à l'école de Calame, a exposé une fort bonne Tempête dans les Alpes, tableau bien composé, bien peint, d'un effet poétique et en même temps trèsvrai. Tout en s'inspirant un peu du peintre suisse, M. Meschersky a su conserver d'ailleurs une trèssuffisante individualité.

M. Aïvazofsky jouit, m'assure-t-on, d'une grande réputation en Russie, et cela ne m'étonne pas, car il joint à un talent réel tous les avantages qu'un borgne peut rencontrer dans le pays des aveugles.

Ce peintre a envoyé à Londres plusieurs tableaux, paysages ou marines. Ses Moutons surpris par la tourmente sur les côtes sablonneuses de la mer Noire sont une heureuse composition, une sorle de drame de la vie rustique rendu d'une façon saisissante. Une grande marine de M. Aïvazofsky, perdue dans je ne sais quel obscur recoin des galeries industrielles, a aussi fixé mon attention ; mais les mérites par lesquels elle se recommande sont d'une nature si différente, que j'aurais eu peine à la croire du même auteur, si je ne i'avais vue signée du même nom. C'est un effet de nuit très-sombre avec de puissants reflets très-soigneusement étudiés. L'effet de lumière est bon ; mais l'exécution pèche par une recherche si excessive, que le tableau finit par avoir un peu l'éclat du cuir verni.

iM. Aïvazofsky a pour rival unique M. Bogolubof. Celui-ci pourrait être un assez bon peintre de marine : il ne lui manque que de savoir un peu mieux peindre l'eau.

L'exposition russe renferme aussi quelques tableaux de genre recommandables. Dans cette catégorie, je citerai une jolie toile, très-vraie et sans prétention apparente, Scène de la foire de Nijni- Novgoi'od, par M. Popof, et quelques petits tableaux de M. Schwertchkof. Parmi ces derniers j'ai remarqué la Noce en traîneaux^ et surtout les Voya-

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geurs égarés, autre scène qui se passe également en traîneau, mais d'une Façon infiniment moins agréable. Ce sont deux pauvres diables (le voyageur et celui qui le conduit), surpris par la nuit tombante au milieu d'un bois dont la neige recouvre tous les sentiers. Gela est d'une vérité qui fait froid, et qui me donne hâte, je l'avoue, de quitter la Russie. Aussi bien j'en ai fini avec les écoles du Nord, nouvelles nées de la grande famille des arts, à qui je souhaite sincèrement de prospérer, de croître et de se fortifier.

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