LA PEINTURE HISTORIQUE
A Tépoque de la philosophie idéaliste succéda Tépoque de l'histoire. La société se transformait : si Ton n'admettait plus de principes absolus, Ton admettait encore des principes. L'on n'en cherchait plus l'origine dans la métaphysique, mais dans la tradition ; et la tradition était discutée ; il convenait de faire la part de la légende et la part de la réalité : une pareille critique est l'histoire même.
Tous les pays de l'Europe professaient alors des doctrines identiques, mais, seule, l'Allemagne sut les formuler dans la philosophie de Hegel. Kant et Fichte n'admettaient que l'-E/re; Hegel comprit le défaut de leurs systèmes et prétendit fonder le sien sur la seule idée qui leur échappait, celle du Devenir. Pour lui, Dieu est l'Idéal dont l'humanité se rapprochera toujours sans l'atteindre jamais. Le Vrai d'aujourd'hui prépare le Plus Vrai de demain, donc la philosophie se confond avec l'histoire de la philosophie ; le Bien d'aujourd'hui fera naître le Meilleur de demain, donc Thistoire des religions est la religion même ; le Beau^ d'aujourd'hui n'est que l'ébauche du Plus Beau de demain, donc l'esthétique aura pour fondement l'histoire e l'a r t.
Plusieurs causes politiques et sociales contribuèrent à la diffusion de la nouvelle philosophie.
La première était le principe des nationalités. Dans un temps où la coutume, la prescription semblaient encore le fondement
du droit, les nations recherchèrent leurs actes d'identité, leurs titres de liberté et de propriété. L'Allemagne surtout avait intérêt à produire ses titres : déchue et divisée, elle aimait à se rappeler la gloire de TErapire germanique, héritier de l'Empire d'Occident.
La seconde cause du mouvement historique était une cause sociale, l'influence de la bourgeoisie. La noblesse aimait la légende ; tous les droits acquis lui paraissaient sacrés, quelle qu'en fût l'origine. Pour le peuple, l'histoire est sans intérêt : il n y trouve ni souvenirs de famille, ni la preuve d'aucun droit. Aussi le peuple s'attache-t-il au présent : depuis que toutes les grandes nations ont adopté le suffrage universel et l'instruction obligatoire, les sciences historiques ont cédé le premier rang aux sciences sociales ; dans l'étude du passé, l'on ne cherche plus que l'explication du développement économique ou des transformations de la morale. L'histoire fut au contraire la science même du Tiers État, il avait ses privilèges et ses traditions mais il se voyait forcé de les d^endre : en montrant les droits que lui conféraient les anciennes chartes, il discutait ceux que s'attribuaient la couronne et les nobles. La constitution de l'Angleterre a son origine dans une charte et celte constitution fut prise comme modèle par tous les États de l'Europe. Et la bourgeoisie ne défendait pas seulement ses droits politiques, elle défendait aussi ses droits comme propriétaire : les titres de propriété sont des documents historiques. Quand Lassalle voulut fonder le socialisme, il commença par s'attaquer à la théorie des droits acquis (1). Enfin les Chroniques ne mentionnaient guère que des familles nobles ou des familles bourgeoises anoblies. Pour montrer le rôle qu'il avait joué, le Tiers État dut rectifier la chronique par l'histoire. Aussi toutes les grandes œuvres his-
(1) Ce qui caractéiiije bien l'esprit de cetie époque en Allemagne, c'est la polémique entre Savigny et l'Ecole hé{;élienne. De part et d'aulre l'on cherche l'origine du droit dans l'histoire. Mais les Hégéliens admettent le progrès, les partisans de VÉcole historique le rejettent. Donc pour ces derniers, une institution est sacrée, parce qu'elle est ancienne ; pour les premiers, parce qu'une institution est ancienne, elle doit disparaître.
toriques, publiées de 1820 à 1840, furent-elles d'esprit bourgeois et libéral : la France avait Guizot et Augustin Thierry, l'Angleterre Macaulày, FAllemagne Schlosser, Rotleck, Droysen et Dahlmann. Seul Raumer, Tauteur des Hohenstaufen, se souvenait encore du romantisme.
Avec ces causes une troisième contribua au développement des sciences historiques dans TAllemagne protestante, ce fut la question religieuse. Le protestantisme ne peut se comprendre sans rhistoire : tandis que le catholicisme s'appuie sur la tradition et chérit la légende, le protestantisme prétend combattre la tradition et détruire la légende. Il lui faut d'abord démontrer que les dogmes repoussés par ses fondateurs n'ont pas toujours été admis par l'église ; il lui faut ensuite justifier ses fondateurs des accusations portées contre leur morale ou leur intelligence. Aussi le plus grand des historiens allemands, Léopold de Ranke a-t-il consacré ses efforts à fixer l'histoire des différents pays de l'Europe dans le seizième siècle.
Après avoir discuté certains dogmes, le protestantime voulut discuter tous les dogmes. L'école de Hegel appliquait à l'histoire du Christianisme sa propre méthode ; pour elle les doctrines évoluent. Mais les Vieux Hégéliens ne s'écartaient pas des principes que le maître avait posés pour l'étude de la religion. Tout au contraire, les Jeunes Hégéliens, Feuerbach, Strauss, Bauer voulurent expliquer le dogme par la théorie des origines historiques. En 1835, parut le livre de Strauss : il ne voit dans la vie du Christ que la dernière forme du mythe grec et de la légende hébraïque. Dès lors l'Allemagne se trouva divisée; et pendant un demi-siècle, l'étude de la religion s'y confondit avec l'étude de l'histoire religieuse.
Enfin une dernière cause contribuait à transformerl'histoire comme à la rendre populaire. Macaulày, Augustin Thierry, Raumer et Ranke s'efforçaient de (aire revivre les nations, dont ils racontaient les gloires ou les revers : ils décrivaient le pays, les monuments, les mœurs et les costumes. La littérature aidait à l'histoire : Walter Scott peignait l'Ecosse, Château-
brîand la France barbare, Victor Hugo le moyen âge. Wilibald Alexis restituait dans ses romans les mœurs et les costumes de la Prusse d^autreFois.
Avec la philosophie, Testhétique changea. Sans doute Fart nouveau conservait le principe de l*art ancien : le beau considéré comme Tunion de Tidéal et du réel. Mais Fécole idéaliste voyait cette union dans les types primordiaux, les idées platoniciennes, tandis que Hegel croyait la trouver dans 'effort incessant de Thumanité vers un état plus voisin de la , perfection.
Pour lui, la beauté estTidée sous la forme d'une apparence finie. A Tétat d'ébauche dans la nature inconsciente, le beau se précise dans les œuvres de Thomme. L'histoire du beau se confond avec celle de l'humanité. L'on peut y distinguer trois grandes périodes. Chez les peuples primitifs, qui ne savent pas concilier l'idéal et le réel, l'inspiration est symbolique; chez les peuples jeunes, qui confondent l'idéal et le réel, l'inspiration est classique ; chez les peuples supérieurs, qui réussissent à transformer le réel même en idéal, l'inspiration est romantique. Chaque période connaît tous les arts : d'abord les arts plastiques (architecture, sculpture et peinture), puis la. musique, enfin la poésie; mais, dans chaque période, un art prédomine. L'époque symbolique a l'architecture, l'époque classique la sculpture. Les peuples romantiques cultivent surtout la musique et la poésie, qui est la matière comme affranchie d'elle-même et faite Idéal mais ils ont aussi leur art plastique et c'est le plus complexe de tous, la peinture. L'esthétique de Hegel a reçu le nom d'esthétique du fond par opposition à l'esthétique dela/orme, que professa plus tard l'école de Herbart.
Vîscher, le principal défenseur de la doctrine hégélienne, s'occupa surtout de Tart romantique, la peinture ; il voulut démontrer que la peinture a pour but de représenter les événements de Thistoire. De 1840 à 1842, Yischer soutint contre Overbeck une violente polémique.
L'un et Tautre partent du même principe, que Tart doit glorifier Dieu. Mais comment le pourra-t-il? En représentant le Christ, la Vierge et les Saints, affirme Overbeck, et, comme le moyen âge avait une foi plus vive, en s'inspirant de Tart du moyen âge. Mais Vischer répond : Même les catholiques les plus fervents ne sauraient se figurer le dogme sous des formes sensibles. Dante croyait que le ciel, Tenfer et le purgatoire sont tels qu'il les dépeint. Depuis les découvertes de la géologie et de l'astronomie, Overbeck lui-même ne croit plus à la Vision de Dante ; il ne s'imagine pas que la Vierge et les Saints ont réellement les apparences qu'il leur prête. Son art ne donne donc que des symboles; et ces symboles, d'autres les ont trouvés, dont les croyances n'étaient pas ses croyances, dont la piété n'était pas sa piété. Vischer en conclut que l'art religieux touche à son terme.
Quel art le remplacera ? L'art historique, répond Vischer. Hegel n'enseigne-t-il pas que Dieu est dans tout mais que dans l'esprit de l'homme Dieu prend conscience de Lui-même ? Hegel n'enseigne-t-il pas que Dieu est Devenir ? l'histoire de Dieu est Thistoire même de l'humanité ; les actes de Dieu ne sont pas les miracles mais les événements de l'histoire, par lesquels Dieu se crée. Parmi ces actes, lesquels regarderonsnous comme les plus décisifs, les plus féconds d'avenir, par suite les plus divins ? Ceux, qui révèlent l'une des graves crises de la conscience populaire. Et, Vischer, protestant, voit dans la Réforme la plus grave crise de l'histoire.
Philosophes et littérateurs développèrent les principes posés par Vischer : Quelle tâche plus haute, disaient-ils, pourraiton proposer à l'art que de représenter les grands hommes, les belles et les nobles femmes de tous les temps, et de les représenter dans leurs actes les plus héroïques ? En nous montrant
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sur le visages de ces êtres d'exception Timage de leur vie tout entière, l'image même de leur rôle dans Thistoire ; en dégageant la figure des grands hommes des faiblesses et des hésitations, que la Chronique a rapportées; en débarrassant les grands événements des complications, des intrigues, des faits accessoires, qui pour les contemporains en ont caché le sens, Tartnecomplète-t-il pas l'œuvre de Thistoire et de la philosophie ? Ne donae-t-il pas la véritable histoire, que l'historien ne saurait donner sans mentir ? La véritable philosophie qui présente comme concrètes les synthèses abstraites de la spéculation ?
Ainsi l'esthétique hégélienne proposait en même temps deux buts à Tart, la beauté et la vérité. L'ancienne n'en connaissait qu'un, la beauté. De nouveau, Testhétique n'admet aujourd'hui qu'un but de l'art, mais c'est la vérité.
Étude de l'histoire due à la philosophie de l'évolution, libéralisme soucieux de définir les droits de la bourgeoisie, politique des nationalités, voilà les trois causes morales de la peinture historique. Mais, dans l'évolution de l'art au dix-neuvième siècle, on peut la considérer comme le genre transitoire, qui permet l'évolution de l'ancien idéalisme au réalisme moderne. La peinture idéaliste ne figurait que des symboles ; la peinture réaliste ne reproduit que les faits de la vie quotidienne : la peinture historique tient de l'une et de l'autre puisqu'elle représente les événements de l'histoire et comme des faits, et comme les symboles des idées et des sentiments d'un peuple ou d'une époque.
Complexe dans son esprit, la peinture historique l'est aussi dans sa technique. L'idéalisme veut le dessin ; le réalisme veut le coloris, la pâte épaisse et la bonne facture. Chez les
peintres d'bistoirey nous trouvons le désir de concilier ces tendances opposées : DétBtroche admet rëcfecfisme cEants la peiatare, comme Meyerbeer Tadmet dans la musique et Cousin dans la philosophie, comme Thiers et Guizot l'admettent dans rhistoire.
De même dans la composition. La peinture historique veut luire vrai ; et, du moins en Allemagne, elle conserve la tradition (le partager la toile en trois plans, de représenter les personnages du premier plus grands que ceux du second, ceux du .Nccond plus grands que ceux du troisième : ni la distance laissée entre les plans, ni aucun effet d'atmosphère ne justifie ces différences. Dans les tableaux de cette époque nous retrouvons aussi Tancienne division en trois parties, les côtés sombres et le milieu éclairé. Obligés de faire vite des œuvres colossales, les peintres allemands en arrivèrent à répartir leurs fresques en neuf compartiments; ils les remplissaient avec les mêmes motifs, des personnages disposés en groupes harmonieux qui affectaient la forme de pyramides, comme le veut Tartde Raphaël.
C'est surtout dans la manière de représenter les personnages que l'on sent les hésitations de l'école historique. Les peintres dessinaient leurs figures toutes nues, puis ils les habillaient; malgré leurs vêtements ces figures paraissent encore nues. Toutes les figures rappellent l'antique ; un soldat de notre siècle a la même attitude que les Romains et les Grecs de David.
Que fait d'ailleurs le peintre d histoire? 11 établit une académie d'après le modèle nu ; il lui met une tète copiée sur une statue ou sur un portrait, puis il couvre son académie de vêtements empruntés à la défroque d'un musée. A cet être complexe, comment donner le naturel et la vie ? Et s'il ne s'agit plus d'un seul personnage, mais de vingt, de trente personnages ? Et si ces personnages doivent se rencontrer dans la mêlée d'une assemblée politique, d'une émeute, d'une bataille ?
Aussi bien est-il sans intérêt de discuter les principes et les
procèdes de la peinture historique. Par sa nature même c'est un art de transition. Ses "plus anciennes œuvres montrent le même mépris de la couleur locale que les fresques de Raphaël ; ses dernières œuvres sont des merveilles de restitution archéologique. Ses premiers tableaux appartiennent au style classique,
ses tableaux d'aujoiird'hui sont des scènes naturalistes. Ce qui nous intéresse chez les maîtres de cette époque, c'est leur hésitation même. Leur éducation leur apprend que Fart a pour seul but le beau ; et, comme inconsciemment ils cherchent la vérité, chaque œuvre nous dit, avec Tidéal oublié, le réel mieux compris et plus aimé (l).
(1) Le diK-septième et le dix-huitrème, siècles avarient produit nombre de peintres d*kistoire. Dans l*Alleniagnc du Midi, Elsheimer représente surtout des scènes de la Bible et triomphe dans le |iay«a(re héroïque ; Sandrart de Francfort (1606-88) peiiit dans la manière des naturalistes italiens La Mort de Sénè<iue (Erfurt), et. dans celle des peintres de portraits hollandais La Réception de la reine Marie de Médicis par les chasseurs tT Amsterdam, Au commencement du dix-huitième siècle, il existe une école Tyrolienne, qui sUospire de Tltalie. La meilleure œuvre de Rottroayr (1660-1730) est Le Sacrifice d*Iphigénie (Vienne). Au milieu, Iphi{;énie agenouillée; derrière elle, un guerrier, le poignarda la main; à droite, le vieux Calchas ; dans les airs, Diane montrant le cerf,' dont le sang rachètera celui d*lphigénie. Le rival de Roltmayr est Strudel (1660-1714), dont la galerie Lichtenslein possède La Mort d*Archimède, — Dans TAllemagne du Nord, Kloecker-Ehrenstrahl (1629-98) vit en Suède, où il peint Le Couronne^ ment de Charles XI. Dietrich (1712-74) est le maître par excellence de Dresde. D*un talent souple et peu personnel, il a non seulement traité tous les genres, mais imité toutes les manières. De tableaux proprement historiques, je citerai, à la galerie de Dresde : Bélisaire mendiant. Blessés près d^un champ de bataille. Explosion d'un Bastion (1747).