LA PEINTURE DE GENRE ET LE SECOND ROMANTISME
Les années qui suivirent 1830 furent aussi celles où fleurit le second romantisme. Deux caractères le disting[uent du romantisme véritable.
} D'abord le goût de la psychologie. Les poètes d'autrefois
i aimaient les légendes pour les légendes mêmes, pour les sou-
venirs qu'elles éveillent du passé, pour l'horreur que nous ressentons à voir des monstres et des fantômes. Les poètes de
^ 1830 se préoccupèrent surtout d'analyser leurs sentiments ;
pour eux les légendes étaient des symboles. Heine dit les perfidies de l'amour dans sa Loretei, Lenau en célèbre le panthéisme dans son Don Juan, Mais les écrivains qui continuèrent la tradition de ces maîtres n'avaient ni la même ampleur de pensée, ni la même mélancolie. Au sentiment succéda la sentimentalité. Geibel devint le poète préféré des femmes et
I des jeunes gens.
\ Voici son Roi des Songes ;
Doucement la fillette sommeille dans sa cliambrette, couchée sur son pur oreiller... A peine les rayons dorés de la lune peuvent-ils traverser le feuillage. 3Iais soudain le parfum des tilleuls devient plus fort ; les vers luisants scintillent en filant, les feuilles bruissent, et l'air retentit de mélodieux murmures : « Douce mie, douce mie, berce-toi doucement sur les tranquilles vagues du sommeil. Roi des Songes veut être ton amant. Roi des Songes vient à toi. w Déjà TElfe est au chevet... il se penche sur la belle enfant, lui baise doucement le front et les lèvres.... La cliambrette se transforme en palais. Dans une pompe princière, Roi des Songes y repose avec sa mie dans les baisers et les caresses, jusqu'à l'heure où le matin couronne leur
LA PEINTURE ALLEMANDE AU DIX-NEUVIEME SIÈCLE lOT
couche de roses de feu. Alors l'Elfe disparait doucement. Évanoui Tencbantemcnt ! Et la belle enfant s'éveille, rou(je d'une honte charmante. Elle ouvre ses yeux aux lon(js cils, et voilà qu'elle soupire, qu'elle presse son cœur a(][itc : u Tout mon bonheur n'était-il donc qu'un rêve?»
Mais pour rendre ces sentiments vagues, la musique convenait mieux que le poësie. Aussi de 1820 à 1848, TéGoleromantique produisit-elle Weber, Schubert, Schumann, Meyerbeer, Mendelssohn et Wagner. Dans la légende symbolique, musique et poésie trouvèrent d'ailleurs la véritable psychologie, amère chez Heine, désespérée chez Lenau, morbide mais puissante dans Tristan et Yseult. Du romantisme se dégageait lentement Tart moderne (l).
Le second romantisme présente un autre caractère : comme les historiens, les poètes et les romanciers voulurent dépeindre le passé. Tandis que Wilibald Alexis publiait ses romans sur rhistoire de Prusse, Simrock, Télève du philologue Lachmann, rendait en vers les vieux chants allemands et Scandinaves; sa traduction des Nibelungen lui valait la protection de Gœthe. Sur le modèle des anciennes épopées, Simrock donna des poèmes originaux, comme le Forgeron Wieland et de nombreux auteurs l'imitèrent ; les plus connus sont Jordan, Kinkei. Hoquette et Redwitz. Mais ces auteurs abandonnèrent les temps fabuleux pour le Moyen- Age, puis pour le quinzième siècle, enfin pour Tépoque de la Guerre de Ti^ente Ans, et leur peinture des mœurs se faisait plus fidèle, Tépopée devenait roman épique, puis roman humoristique et sentimental. En 1853, Scheffel publia Le Trompette de .Sakhingen, un des
(1) En 1821, le FreichiUz, et le Roi des Elfes de Schubert ; en 18S6, Oberon ; en 1827, Le Chant delà nuit dans le bois de Schubert ; en 1828, ses Lieder ; en 1831, Robert le Diable^ Mendelssolin : Songe d'une nuit d'été (1826 et 1843), Romances sans paroles (depuis 1831), Chœurs d'Athalie (1843), OEdipe à Colone (1845). Schumann : Compositions pour piano (1836-39), Lieder (1840), Le Paradis et la Péri (1844), Manfred (1845). Enfin Wagner : Rienù (1842;, Vaisseau fantôme {iUS^), Tannhauser {i%kb)^Lohengrin (1850), TW^^an (1865), Les Mattres-'Chauteurs [i%t%). Wilibald A leiis, pseudonyme de Hàring (1798- 1871), Jordan (1819), Kinkel (1815-82), Roquette (1824-96), Redwitz (1823-91), SchcfTel (1826-86), Simrock (1802-76), Lachmann (1793-1851), Lenau (Niembsch von Streblenau) (1802-50), Geibel (1815-84.)
108 LA PEINTURE ALLEMANIiE
poèmes populaires de l'Allemagne. Nessleren a tiré ud opéra, des centaines de tableaux ou de gravures en ont reproduit les principaux épisodes. Au temps de la Guen-e de Trente Ans, le jeune étudiant Werner se fait soldat et prend du service chez le seigneur de Sakkingen. Blessé en défendant le château contre des paysans révoltés, il charme les loisirs de sa convalescence en jouant de la trompette. Or le vieux seigneur vit avec sa fille, belle et rêveuse : telle la fiancée de Roi des Songes. Comment pourrait-elle résister à l'amour d'un sonneur de trompette ? elle n'a qu'un désir, s'essayer elle-même sur son instrument préféré. Mais une noble demoiselle ne doit pas épouser un soldat. Werner émigré en Italie, où le pape Innocent XI le prend comme maître de chapelle. A Itome, il retrouve Mademoiselle de Siikkingen, qui vient demander au pape de la guérir du mal d'amour ; le pape trouve plus sage de la marier à celui qu'elle aime.
Quoique sentimental et romantique, Scheffel a le don de l'observation. Ses descriptions sont précises. Plein d'humour, l'auteur de ce Gnu(/ca»ius qui charmait Bismarck, il sait au besoin se moquer de son sujet. Le chat Hiddigeigi a la verve du Chat Botté. Dans r(i;>penr/icc du poème, l'héroïne exprime ainsi sa passion :
Qu'il est fier el beau et de noble cœur. Ce n'esl qu'un trompette cl cependant je l'aime. Il aurait cent châteaux, qu'il n'aurait pas meilleur air. Et pourtant, mieux vaudrait qu'il ne fût pas trompette.
A ces tableaux dupasse le romantisme joint des tableaux de la vie paysanne contemporaine : ne trouvait-on pas dans les campagnes, et les costumes, elles mœurs, et les croyances du passé ? A la fin du siècle dernier, Voss et Goethe avaient créé le genre paysan, le premier dans la Louise, le second dans Hermann et Doroi/iée. Mais ces poèmes étaient des idylles, même celui de Voss, qui cependant ne craignait ni le libre langage, ni les scènes triviales : sa Louise crache des noyaux de cerise au visage de son fiancé. Immermann publia le premier roman paysan ; c'est l'un des épisodes de son Mûnclihausen
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(1838) ; les mœurs delà Westphalie, la terre rouge^ y sont fidèlement rendues, mais la donnée du livre est romanesque, et rhëroïne, la fille naturelle d'un noble, n'est paysanne queppur vivre chez des paysans. Dans ses premiers Contes Villageois de la Forêt Noire (1843), Auerbacli prétend, au contraire, peindre le peuple tel qu'il est. Son conte du Bien héréditaire {Lehenhof) vaut les meilleurs chapitres de Ia7er7*e de Zola. Le père et les enfants s'y disputent pour le partage du bien : cette querelle cause la ruine des frères ennemis, et le vieillard, resté sans héritiers, se console en songeant que son bien n'a pas été partagé. Dans ses dernières œuvres, Auerbach se montra sentimental et déclamatoire ; ses types ne rappellent plus ceux de Balzac mais ceux de George Sand. Cependant son influence fut considérable, il prépara les esprits au naturalisme des Tisserands et du Voiturier Henschel. Et la bergerie, ce genre qui paraissait le dernier refuge de l'idéalisme, devint ainsi le plus réaliste de tous.
L'art s'inspira des sentiments de la littérature. Avec la peinture historique l'Allemagne eut, après 1830, une peinture de genre. L'une et l'autre présentaient d'ailleurs le même caractère : elles unissaient le présent au passé, cherchaient à concilier la poésie et la réalité.
Catholiques et romantiques, les Nazaréens aimaient les légendes; et, pour les rendre, le paysage idéal ne pouvait leur suffire. Mais Tinfluence de Cornélius, trop grave, et d'Overbeck, trop mystique, nuisit d'abord à la peinture romantique. Les JSibelungen de Schnorr sont une œuvre puissante, qui n'est ni naïve, ni allemande.
Catholique et d'un génie plus souple, TAutriche produisit les deux grands conteurs de légendes, Steinle et Schwind.
110 LA PElNTUllE ALLEMANDE
Steinle (1810-86) est mystique. Historien, on lui doit les fresques du Musée de Cologne ; catholique fervent , il décora les cathédrales de Strasbourg et de Mayence. Romantique r Steinle illustra les Légendes du Rhin de son ami Brenfano et peignit la première Lorelei (Galerie Schack). Brentano avait trouvé le sujet que le génie de Heine a rendu populaire.
Le talent de Schwirid (1804-71) est plus complexe. Élève de Cornélius, il conserva toujours le goût de la composition solennelle et du dessin emphatique ; Ton retrouve les tons pâles de rÉcole et dans ses fresques, et dans ses tableaux. Mais, Allemand du Sud) Schwind avait Timagination vive et se plaisait aux récits fantastiques, sans pourtant chercher Thorrible, comme les peintres du Nord ; Viennois, il était spirituel etgai, ami de la.bonnechère et de la vie facile. Etson visage faitbien comprendre son caractère : un romantique aux yeux sombres dans le portrait qu'il a peint de lui-même à dix-huit ans ; un élégant à la taille mince, dans la lithographie qui lé représente à vingt-cinq ans ; un bon vivant, au corps, au visage trop forts dans l'esquisse que Lenbach a faite de Thomme mûr.
Schwind est un conteur charmant, avec juste ce qu'il faut d'emphase pour nous faire peur, juste ce qu'il faut d'esprit pour nous empêcher d'avoir trop peur ; il sait bien parler du ton qu'aiment les enfants et les hommes aussi, qiii restent toujours de grands enfants.
Empereurs à la barbe fleurie, chevaliers sans peur et belles dames sans reproche tels qu'ion en voit dans les vieux contes, les fées, les ondines, les gnomes, nous retrouvons dans l'œuvre de Schwind tout ce monde fantastique et charmant, que la vieille Allemagne a rêvé, que Biirger a fait sombre comme r.enfer, Heine triste comme la passion, que Goethe a voulu rendre éternellement heureux et beau de la beauté antique.
Voici, dans les fresques de la Wartburg, la vie de Sainte - ÉHsabeth de Hongrie. D'abord TenfantamenéeenThuringe par les Magnats aux longues moustaches, aux costumes fantastiques. Puis la jeune femme qui aime son mari mais aime mieux
les pauvres ; jaloux, le Comte lui fait un jour ouvrir son tablier, tous les présents des humbles se changent en roses. Mais le Comte part pour les Croisade, et le Régent persécute la Sainte, elle doit fuir sous la neige avec ses enfants. Plus tard elle se retire dans un couvent pour soigner. les infirmes et secourir les pauvres.
Voilà des tableaux : les ballades de Goethe, les légendes du Rhin, des contes plaisants ou sévères, enfin trois cycles d'aqua* relies : Cendrillon (1854), Les Sept Corbeaux (1857), la Fée Mélusi'ne [ISIO).
Dans ce dernier cycle, les aquarelles se suivent sans interruption : le cadre même d'un sujet (rocher, colonne, arbres ou muraille) le réunit au sujet suivant.
Fontes Melusinœ, Une gorge, des chênes noueux, une source : la belle Mélusine sommeille au bruit de ses eaux. Lusignan la surprend, tombe amoureux d'elle, Timplore, touche le cœur de Tinsensible et Temmène dans son palais ; la fée lui donne deux enfants, sa gloire et son bonheur ne sont pas d'un mortel. Mais chaque jour Mélusine se retire pour quelques heures dans un pavillon mystérieux, nul ne doit en franchir le seuil; Lusignan lui-même a juré de ne pas surprendre le secret de Mélusine. Lusignan a juré, mais il a compté sans les mauvaises langues. Au milieu de ces tableaux romantiques, nous voyons une scène triviale : les fortes têtes de la ville réunies pour narguer la simplicité du mari trompé.
Des pas ébranlent le pavillon où Mélusine joue et se baigne avec ses nymphes. Un sacrilège ! G*est Lusignan. Mélusine le maudit et s'enfuit pour toujours. Cependant un souvenir de sa vie humaine hante l'esprit de la fée : elle revient la nuit voltiger devant les fenêtres de ses enfants.
Le chevalier part à la recherche de celle qu'il aime toujours. Après bien des voyages et des fatigues, il la trouve enfin. L'impassible ne peut rien pour lui que le tuer d'un dernier baiser. De nouveau nous voyons : Fontes Melusinœ ; dans le site sauvage, la nymphe sommeille au bruit de ses eaux. Et nous pensons aux vers de Victor Hugo :
Nature au front serein, comme vous oubliez. Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés.
Catholiques et Viennois, Steinle et Scbwind se plaisaient aux légendes héroïques. L'élève aussi des Nazaréens mais protestant et Saxon, Richter, le paysagiste, voulut donner aux vieux contes un tour moderne et populaire. Dans ses illustrations, il confondit le présent et le passé, la légende et la réalité, au peuple, aux bourgeois des petites villes, l'œuvre du maître montrait la vie de tous les jours, et leur vie leur semblait douce et belle comme lin révè (1).
Noël. La nuit ; une clarté mystérieuse. Du ciel où le peintre nous fait planer, nous apercevons une ville moyen âge : des pignons pointus, un clocher élancé, sur la plateforme des sonneurs de trompettes. Les nuages illuminés, qui descendent des cieux, portent un arbre de Noël ; entre ses branches TEnfant divin repose dans une corbeille soutenue par des anges; d'autres anges répandent sur la terre des fruits et des guirlandes.
Maintenant Richter nous transporte sur le clocher. A la lueur de lanternes sourdes, nous voyons de comiques sonneurs de trompettes, des enfants aux grosses joues, aux yeux lourds de sommeil : sous la direction d'un maître d'école grotesque, ils chantent, les uns minaudant, les autres la bouche grande ouverte. Au premier plan, le veilleur, sa lanterne à la main, s'apprête à descendre l'escalier de la tour. Un chat regarde dans la rue dont les toits seuls apparaissent.
Comme dans les MaUres^Chantcurs de Wagner, la vie des vieilles villes allemandes, est restituée tout entière : travail et plaisirs, corporations, prières, enfants qui jouent, se battent,
(1) Son meilleur recueil est Pour la Maison ; 1858-61). En outre : Pour nutruire et pour amuser (Beschauliches und Erbauiichcâ) (1851), le Pater (1855), Dimanche (iS6l), Nouveau bouquet pour la maison (1866), So're pain quoù- (lien (1866), Collection d'imagei et de vif/nettes (187'»).
RICIITER (LUDWI'i)
iiiciiTiiR M.rnwiC)
rient et pleurent, pères sévères et mères trop bonnes ; les amoureux, surtout à Taurore, à midi, au coucher du soleil, au clair de lune, sous la lueur de la lampe, au seuil d*une maison gothique, dans un paysage romantique, et toujours avec des visages idéalisés, qui rappellent Tart classique, des costumes de convention, qui rappellent le moyen âge. L'amour est le sujet préféré du second romantisme, non plus Tamour mystique de Schiller, Tamour passionné de Kleist, mais ce que la vie bourgeoise peut permettre de rêves, V Oiseau bleu de Novalis mis en cage sur le balcon d'une maison gothique et moderne.
Aucune école de peinture ne nous montre mieux révolution de la société que la peinture de genre : n'est-elle pas destinée au peuple ? ne cherche-t-elle pas à représenter ses mœurs, à rendre ses idées et ses sentiments ?
Steinle, Schwind et Bichter étaient encore des conteurs. Mais deux écoles contemporaines abandonnaientdéjà les contes pour des récits delà vie quotidienne.
Vienne avait WaldmûUer (1793-1865). Après de longues années de vie errante et d'essais dans tous les genres, il réussit à se faire un genre à lui, le genre populaire. II peignait les paysans, qui étaient encore des serfs, les enfants gais malgré leurs haillons, les mendiants, qui se pressent dans la cuisine des couvents. Et, comme ses sujets étaient nouveaux, sa manière était nouvelle : dans ses premières œuvres, on trouve, avec un dessin ferme, un coloris trop rouge ; mais, ses derniers tableaux, Waldmiiller, au grand étonnement des artistes d'alors, les peignit au grand soleil. Et, bien que sa facture soit gauche encore et son art hésitant, on peut l'appeler le premier des plein-airistes.
Danhauser (1805-45) imita Waldmûller. Mais, si Waldmùller a Tesprit d'un Autrichien, Danhauser a celui d'un Viennois ; ses couleurs sont vives, son dessin est souple : il peint les bourgeois à Thumeur gaie, à la vie facile, les jeunes éle'gants, les belles dames aux formes amples, à la taille fine et ronde, au teint clair, aux yeux provocants. L'école viennoise ne sut pas se transformer ; cependant son influence produisit Tun des premiers maîtres de la peinture naturaliste moderne, l'aquarelliste Passini(I).
La seconde école de genre était celle de Dusseldorf. Schadow la fonda. Gomme il changeait la manière des Nazaréens en genre religieux, il créait le genre proprement dit en peignant sa Mignon, De ses élèves, les uns s'efforcèrent de charmer les personnes sentimentales ; ainsi Karl Solin (1805-67), l'auteur des Deux Léonores (Berlin). D'autres cherchaient l'humour; ainsi Schrôdter (1805-75) qui peint les héros comiques de la littérature : Falstaff, Ëulenspiegel, Mtinchausen, don Quichotte; Hasenclever (18 10-53) qui crée le type populaire de Jobs, l'étudiant malgré lui. Tous travaillèrent bientôt pour les sociétés d'amateurs [Kuntsvereine) \ - on mettait en loterie les tableaux achetés ; et les bourgeois de Dusseldorf ou de Cologne n'admiraient un tableau, que si, de couleurs vives, bien glacé, bien verni, le tableau lui montrait une scène d'amour au clair de lune ou quelque triviale plaisanterie.
Cependant l'influence des Belges renouvelait le genre comme la grande peinture. Hildebrandt (1804-74) donna le Roi Lear ; les sujets de ses autres tableaux sont empruntés à la légende ou à l'histoire. Après lui, les peintres du genre historique représentèrent surtout l'Allemagne du seizième et du dix-septième siècles, le plus connu est Karl Hoff (1838-90) ; sa
(i) Les autres peintres connus de cette école sont Fendi (1796-1842) et Gaucrmann (1807-62). Pasuini (^1832\
WALDMUI.LER
riAXllMISER
. DtiMANiit: I
couleur noire, son dessin froid conviennent aux scènes dramatiques, qu'il traite le plus volontiers, comme Y Enfant posthume (1875. — Berlin) (1).
L'art de Schadow relève encore du romantisme ; celui de Hildebrandt et de Hoff rappelle les récits de Wilibald Alexis et les poèmes de Scbeffel. Dusseldorf eut aussi son genre populaire : les costumes des paysans faisaient de ce genre comme une manière de peinture d'histoire, et les sentiments qu'on leur prétait, étaient ceux-là mêmes où se plaisait l'idéalisme. Meyer de Brème, surnommé le Meyer des Enfants (1813-86), donna des scènes naïves ou sentimentales. M. Knaus et Vautier sont déjà et de bons peintres, et des observateurs pleins de conscience, dont l'œuvre n'appartient plus aux anciennes écoles. Après eux, les peintres de genre suivirent deux tendances. Les uns, comme M. G. Hertel (1837) inventèrent des scènes aimables ou plaisantes ; beaucoup tombèrent dans la banalité. Les autres, suivant la voie ouverte par Knaus et Vautier, aboutirent au naturalisme. L'élève de Knaus, Munkaczy eut lui-même pour élèves MM. Liebermann et de Uhde.
Si Munich n'avait pas une école populaire, plusieurs artistes de talent y cultivaient le genre: Peter Hess (1792-1871), aussi connu pour ses peintures militaires, Karl Ënhuber (1811-67), Burkel (1802-69). Le plus estimé est Spitzweg (1808-85). Humoriste, il se souvenait de Brower et des Téniers, ou collaborait aux journaux de caricature. Sentimental, il aimait le clair de lune, les rues étroites bordées de vieilles maisons à pignons, les tours gothiques aux toits pointus, aux galeries de pierre dentelée. La Galerie Schak possède l'une de ses bonnes œuvres : la Sérénade du Barbier de Se ville.
Dans le même temps, Hugo Kauffmann (1808-83) et Martin Gensler (1808-45) de Hambourg, Meyerhèim (1808-79) et
(1) A cette école se rattache Riiter (1816-55; d'oiigîiie canailienne, fjui pcijjnit lies scènes de la vie américaine.
Jacob Becker( 18 10-72) (des provinces Rhénanes) traitaient les nombreuses variétés du genre, tel qu'on le comprenait alors, et, tout en s'inspirant de Tidéal, assuraient le succès du réalisme.
Depuis 1870, le second romantisme a disparu. Quelques artistes cependant s'inspirent de ses traditions et le public éprouve du plaisir h regarder leurs œuvres. Les uns traitent la légende ou le genre fantastique, les autres les scènes de la vie de famille et les épisodes sentimentaux.
Parmi les premiers, deux méritent d'être cités pour leur imagination et leur bonne technique apprise en France : Henneberg (1826-76) et Spangenberg( 1820-97). .
Le tableau le plus populaire d'Henneberg est La Course à la Foriune (1868 Berlin). Ciel sombre, décor fantastique. Le sommet d'une montagne: l'on aperçoit un château sur un rocher, dans le fond une lointaine vallée. Sur un précipice, un pont de bois, qui se termine par une poutre au bout aminci. Le long de cette poutre la fortune changeante et nue roule sur une boule de verre auit reflets de prisme. Et voilà que, renversant son amie, qui veut l'arrêter, un jeune seigneur lance sur le pont son cheval emporté. Près de lui galope la mort, dont le manteau rouge, tendu par le vent, semble l'aile d'une chauve-souris gigantesque.
Spangenberg a peint le Collège de la Mon (1876, Berlin). Une plaine à peine ondulée, un ciel bas où les corbeaux, s'assemblent. Précédée d'enfants, la mort en linceul blanc avec la cagoule noire, s'avance, sonnant sa cloche. Derrière elle, un paralytique enfin heureux, une femme avec son chapelet, un homme indifférent, un cavalier bardé de fer, un évéque, une femme, qui se lamente, puis une longue procession dont les lacets se perdent dans la brume de l'horizon. Vainement, une
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vieille oubliée supplie qu^on remmène; une première communiante, le teint terreux, les yeux fixes, vient rejoindre le cortège; au carrefour de deux chemins, un lansquenet quitte sa fiancée en larmes pour suivre la mort, qui Tappelle.
Après Schwind, Henneberg et Spangenberg, nombre de peintres traitèrent des sujets fantastiques; la photographie a rendu leurs tableaux f)opulaires. MM. Pyxis et Kray nous montrent, au clair de lune, les nymphes des mers du Nord ou des fleuves de TAllemagne. M. Dielitz a figuré les quatre principaux épisodes des Nibelungen de Wagner. D'autres représentent la fée des Alpes, le feu-follet, les filles-fleurs. Un homme de génie, Bôcklin transforma un genre devenu banal en trouvant aux vieilles légendes un sens nouveau, en donnant des formes nouvelles aux mythes de la Grèce et de l'Allemagne. Après lui, MM. Hans Thoma, Klinger, Steinhauseu, L. de Hoffmann, Stuck, Schneider ont restauré Tart symbolique de Diirer, de Holbein, de Cornélius et de Rethel. Leurs œuvres doivent être comptées parmi les plus originales et les plus fortes de la jeune école allemande.
De même que la peinture de légende est devenue la peinture symbolique, la peinture sentimentale de Richter et de ses mitateurs s'est changée en peinture de mœurs, puis en peinure naturaliste.
Beaucoup cependant n'ont pas voulu suivre cette évolution et plusieurs des chefs de l'école moderne se distraient en peignant comme l'on peignait autrefois.
Les scènes du genre historique abondent. Elles ont inspiré nombre de peintres populaires : MM. Beyschlag, Rauber, Lœwe, Nitczky, Probst, etc., quelques maîtres même, MM. Diez, Glaus Meyer.
Nombreux sont aussi les peintres, qui suivent la voie ouverte par Guillaume de Kaulbach et composent sur les opéras, les pièces ou les romans des séries de cartons, que la photogra-
phie reproduit. M. Thumann (1834), connu surtout pour ses tableaux du genre antique^ a donné des illustrations pour les œuvres de Heine et de Freytag. MM. F. de Keller, Simm, Gehrts, ont fourni des compositions pour les poèmes de Schiller et de Gœthe.
Enfin, un genre tout allemand est celui des figures sentimentales. MM. Bodenhausen, Seifert et Sichel (1844) le cultivent spécialement. Mais, les maîtres eux-mêmes ne craignent pas de s'y essayer. M. Defregger peint les paysannes duTyrol, M. Lossow les jolies filles de Munich en costume Louis XV, M. F. A. de Kaulbach des profils rêveurs, M. Gabriel Max des visages passionnés et morbides. Souvent les étrangers reprochent aux peintres allemands de chercher une facile popularité. Mais, n'est-ce pas le caractère propre de Tart allemand de savoir se rendre populaire? Le désir de plaire et d'enseigner a parfois mal servi ses maîtres, mais c'est à ce désir qu'ils doivent l'inspiration de leurs meilleures œuvres.
Gomme les idées philosophiques de Kaulbach, l'art de Schwind, de Richter et de leurs successeurs devint longtemps avant leur mort un art du passé.
Depuis 1840 la société se transformait. Dans la littérature, c'étaitle grand effort qui précéda la Révolution de 1848. On demandait l'unité de l'Allemagne, mais on la voulait républicaine et libre. « Place pour la liberté » , s'écriait Herwegh en 1841. « Arrachez les croix de terre, que toutes les croix soient des épées ! » Et les autres poètes de l'époque, Freiligrath et Hoffmann les premiers, répétaient ces paroles.
Les conditions économiques étaient changées : partout on construisait des usines à vapeur, des banques^ des télégraphes, des chemins de fer. Et les pauvres, les inquiets^ les audacieux se précipitaient vers les villes ; tous à tout prix voulaient gagner de l'argent. La spéculation à la Bourse était effrénée.
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Une grave crise se produisit, la misère devint affreuse. Dans plusieurs provinces éclatèrent des insurrections ; la Silësie connut les troubles que M. Hauptmann peint dans les Tisserands .
Dans les classes riches, apparut cette fièvre, ce mépris des anciennes lois, ce désir du nouveau, que Spielbagen décrit dans les Natures problématiques. Les liens de la famille se relâchaient ; plus que jamais on parlait de Témancipation de la femme ; tous avaient cette ivresse du plaisir, qui présage les catastrophes prochaines, a Jamais les modes, dit M. de Treitschke, n'avaient été plus charmantes. La taille était où elle doit être ; la jupe à plis bouffait mais pas trop : le buste s'en dégageait, élégant et mince ; les cheveux partagés par une raie étroite, les bras nus, le sein décolleté sans hardiesse laissaient la beauté naturelle paraître vraiment belle » .
L'Europe semblait dans l'attente d'un grand événement. La chute de la monarchie de Juillet et la proclamation de la République en France causèrent partout des troubles et des soulèvements. En Allemagne, c'est la Révolution victorieuse à Vienne, à Berlin, à Dresde, à Stuttgard, à Hanovre, à Munich ; l'abandon de la Hongrie, de la Lombardie et de la Vénétie par les troupes autrichiennes. Puis le Parlement de Francfort, l'unité allemande proclamée, toutes les utopies, toutes les querelles, toutes les désillusions. Enfin les gouvernements revenant sur les concessions accordées, la Révolution partout vaincue, la réaction partout victorieuse, Berlin soumis, Vienne repris, la Hongrie et l'Italie reconquises, l'ancien régime rétabli, l'idée de l'unité allemande abandonnée.
A cette effervescence succéda un profond découragement : les poètes les plus connus s'enfuirent à l'étranger; chaque année l'émigration augmenta; en 1854, 250,000 Allemands s'embarquèrent pour l'Amérique. Tandis que le pessimisme de Schopenhauer se répandait dans les hautes classes, Lassalle et Karl Max fondaient le socialisme.
Mais, lorst][ue la paix fut rétablie, lorsqu'en 1851,1e Zollve-
iîO LA PEINTURE ALLEMANDE
rein fut étendu à toute TÂlIemagne, excepté rÂutriche, le commerce et Tindustrie commencèrent à se développer. En même temps, la Prusse rendait Tinstruction obligatoire (1854), partout se fondaient des écoles techniques et les jeunes gens abandonnaient les études spéculatives pour les études pratiques.
Le bien-être se répandit dans toutes les classes ; la bourgeoisie acquit de grosses fortunes. De 1770 à 1815 l'Allemagne avait pris conscience d'elle-même dans sa littérature ; elle prit alors conscience d'elle-même dans la richesse enfin trouvée. Et la richesse changeait l'esprit : au rêve du progrès par la liberté succédait le rêve du progrès par le bien-être. L'aspect des villes se modifiait ; les arts, les mœurs, le costume, annonçaient une époque nouvelle : c'étaient bientôt les crinolines, les rubans, les modes brillantes de la France sous Napoléon III.
Alors se forma la littérature contemporaine. Le roman conquit la première place avec les Chevaliers de l'esprit (1850) de Gutzkow, Doit et avoir (1855) de GustaveFreytag, Les natures problématiques (1860) de M. Spielhagen, l'un des premiers romans psychologiques, enfin les nouvelles de M. Paul Heyse, et du Suisse Gottfried Keller. Au théâtre, Gutskow et Laube traitaient la comédie moderne, Hebbel et M. de Gottschall la tragédie et le drame. Et ceux-là même qui, avant 1848, demandaient une réforme complète de l'État et de la société, s'efforçaient de peindre les mœurs présentes sans plus songer à convertir personne. La défaite des révolutionnaires de 1848 marquait dans toute l'Europe la fin d'une certaine manière de penser, et cette manière de penser était l'idéalisme (1).
(1) Les poètes et les littérateurs, qui préparent le mouvement de 1848, sont, avec Heine (toujours en France) : Hervvegh (1817-75) : Chants (Vun vivant (1841). Dingelstedt (1814-81) Chants H'un veilleur de nuit cosmopolite (1840) ; Freiligrath (1810-76) Premières poésies (1838), Profession Je foi (1844), Nouvelles poésies politiques et sociales (i^kr^). Hoffmann von Fallcrsieben (1798-1874) : Horae belgicae (1830-62), Fundgruben (1830-37), Altdeulsche Blàtter (1835-40). — Les principaux auteurs allemands de 1840 à 1870 : Gutzkow. ThéAtre : Uriel Acosta (1847), Urbild des Tartufe (1847), Kônigs lieutenant (1852) ; Romans : Les chevaliers de l'esprit, Le magicien de Borne (1859-61), Hohemchwangau
(1867), Les fils de Pestalozzi (1870). — Laube : Théâtre : Monaldeschi (1845), Siruensee (1847), Die Karlsschuler (1847), Le comte d'Essex (1856). — Freytag (1816-95) : Doit et avoir, Le manuscrit perdu (1864), Les aïeux (1872-80). Théâtre: Yalentine (1846), Comte Waldemar (1847), Les Journalistes (1853).— Paul Heyse {i^^), Nouvelles en prose (1855 et 1858), En vers (1864). Théâtre. Romans depuis 1873. — Gottfried Keller (1819-90) : Der grûne Heinrich (1854). — Ilebbel (1813-68) : Théâtre : Judith (1841), Maria Matjdalena (1844), Les yibelungen (1862). — Gottschall (1823) : Poésies (1849 et 1858) ; Poèmes épiques. La Déesse (1852), Carlo Zeno (1863). Tragédies : Mazeppa, Catherine Howard, Comédie : Pitt et Fox. — Spielhagen (1829) : Problematische Naturen (1860). In Beih* und Glied (1866\ Uammer und Ambos (1869), etc. — Comtesse H ahn- Hahn (1805-80), catholirjuc depuis 1851. Fanny Lewald (1811-89).