‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 14 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PILOTY ET l'école DE MUNICH.

Le fondateur de l'art nouveau fut Karl de Piloty (1826-86). Les trois noms de Cornélius, Raulbach et Piloty marquent bien les trois grandes étapes de la peinture allemande de 1815 à 1880. Italien d'origine, brun, maigre, nerveux, phtisique et ne résistant à son mal qu'à force d'énergie, Piloty nous apparait comme un homme de volonté. Et son œuvre porte l'empreinte de son caractère. Dans l'histoire de l'humanité, il cherche avant tout des événements dramatiques, des personnages volontaires ou passionnés. Pour les représenter, il s'inspire de Paul Delaroche et de Gallait : c'est la même manière conventionnelle de disposer les personnages; le même souci de rendre fidèlement les costumes et le mobilier de chaque époque; le même goût pour les scènes violentes, les gestes emphatiques, les poses théâtrales. Mais Piloty n'oublie pas la manière de composer de son maître Kaulbach; mais, Italien et formé par Tétude des maîtres italiens, Piloty a le don de la couleur; son dessin est chaud, son coloris est franc, il manie la brosse, connaît tous les secrets du clair-obscur, et du premier coup étale une pâte grasse qu'il ne retouchera plus. Pour lui un tableau est un tableau, pas une œuvre de philosophe ou d'historien. Il ne pense pas son sujet, il le voit comme un effet de couleurs à produire par l'harmonie des tons ou par leur contraste.

La première grande œuvre de Piloty (1854) est la Fondation de la ligue catholique de 1609 (Maximilianeum). La seconde

représente Seni devant le cadavre de Wallenslcin (1856 Munich) Une chambre, )a lumière blafarde du matin. Devant un lit défait que cachent en partie des rideaux , un édredon bleus, nous voyons, sur une table encombrée de livres, un candélabre aux chandelles éteintes, une sphère céleste. Une étoffe de soie d'or couvre la table. Tirant de sa tète le pan traînant de Tétoffe, Wallenstein, vêtu de blanc, est étendu roide sur le tapis rouge de la pièce, le bras gauche écarté, la main droite contre sa blessure. La lumière éclaire le pâle visage ovale, que la barbe taillée en pointe fait plus ovale encore. Deboutdans sa longue robe violette, son chapeau pointu entre les mains, Seni regarde le mort et pense : C'était écrit. Ces œuvres nous font connaître les deux formes du talent de Piloty. D'une part, la grande composition, inspirée de Kaulbach ou de Lessing : ainsi Thusnelda dans le triomphe de Germanicus (Munich), Néron sur les ruines de Rome (Pest) et La Mort d' Alexandre [her\\n)\ d'autre part, le genre historique: Wallenstein traversant un cimetière en se rendant à Eger, Chris~ tophe Colomb découvrant l'Amériqne (Galerie Schack) (1).

Plus qu'à ses œuvres Piloty doit su renommée à son enseignement : il savait découvrir le talent propre de chacun deses élèves et le développer.

Son école a traité tous les genres.

D'abord ceux qu'il a lui-même cultivés. Portraitiste excel-' lent, il a conseillé ou inspiré plusieurs des meilleurs portraitistes de l'Allemagne : un idéaliste, M. de Lenbach; des peintres de cour, MM. Benczur, d'Angeli, F. A. de Kaulbach; des impressionnistes, MM. de Habermann et de Keller.

Dans la peinture d'histoire, l'école de Piloty forma deux

(1) Parmi les autres tableaux connus de Piloly, l'on peut citer : Galilée en prison (1864), Mort de César (Hanovre), Louis XVII et le cordonnier Simon (IIainI)Ourg), Marie Siuart, les Girondins etc. Son œuvre la plus considérable est la Munichia de l'Hùtol de Ville.

132 LA PEINTUllK ALLEMANDE

lignées. La première et la' plus importante comprend les maîtres des jeunes nations, qui s'efforcent d'obtenir leur indépendance et ceux des nations vaincues qui semblent oublier le présent dans les souvenirs d'un passé glorieux. J'étudierai spécialement les peintres de cette lignée, dont plusieurs sont aujourd'hui connus de tous : Matejko, Munkacsy et Brozik.

Dans la lignée allemande, les maîtres sont plus rares. L'époque de Piloty est celle même de la fondation de l'Empire; au lieu du passé, les peintres célèbrent le présent, et, toute peinture qui s'inspire du présent, devient réaliste.

L'on peut distinguer trois périodes dans l'évolution de la nouvelle école historique de Munich. Comme Piloty, ses contemporains s'inspirèrent des maîtres Vénitiens ou Flamands. Lindenschmit (1829-95, à Munich depuis 1864), cultivait et le genre historique (Vie de Luther et vie d'Ulrich de Hutten)(l) ; et l'histoire [L'Assemblée de Marburg (1867), la Fondation de Cordre des Jésuites (1869) ; et la philosophie de l'histoire : son Entrée d*Alaric à Rome représente le triomphe de la civilisation germanique sur la civilisation latine. Avec Lindenschmit, il faut citer M. Max Adamo (1837); la Galerie Nationale de Berlin possède le meilleur tableau de cet artiste : la Chute de Robespierre.

Des élèves de Pilotv, deux surtout sont connus comme peintres d'histoire : MM. Lofftz (1845) et Hermann Kaulbach (1846). Le premier a peint des scènes de la Bible et du Nouveau Testament. M. Hermann Kaulbach est le fils du célèbre peintre Guillaume de Kaulbach. Sa technique rappelle Piloty, son maître, mais son inspiration est plus moderne. Il figure les civilisations du passé non par de grands événements mais par des épisodes de la vie quotidienne. Ainsi, Une jeune Ro~ maine baisant turne d'un ami dans le Columbarium (Munich), Lucrèce Borgia dansant devant le pape Alexandre VI y l'empereur Frédéric II couronnant le cadavre de Sainte Elisabeth dans l'église

(i) niricK de Hutten (1488-1523) est un écrivain et partisan allemand du XVI* siècle, qu*ua livre de Strauss a rendu populaire.

de Marburg^ la mort de Mozart. Ces deux dernières œuvres sont les meilleures de M. Kaulbach. Ses tableaux de genre représentent surtout la vie des anciens bouffons de cour.

Aujourd'hui, ceux-là même qui restent fidèles aux principes du maître, connaissent les découvertes du naturalisme, surtout celles de Timpressionnisme, et Técole espagnole les inspire, j'entends celle de MM. Pradilla, Carbonero, Checa ou même de M. Luna. Voici les Flagellants de M. Marr (1889). Sur la place d'une ville italienne du xm* siècle, débouche une procession de pénitents, le torse nu avec la tunique blanche attachée à la taille, et, sous les bannières que le vent gonfle, les disciplines se lèvent et retombent, déchirant les dos sanglants, tandis que les bouches hurlent des cantiques et que les bras amaigris, tordus, se tendent furieusement vers le ciel, un ciel gris comme fermé à Fespérance.

L'école de Munich est par excellence Técole de la couleur. Sous ce rapport trois peintres marquent les étapes de son évolution : Makart^ M. F. A. de Kaulbach et M. Marr, Tauteur des Flagellants,

Petit, pâle, avec les traits réguliers, le nez aquilin, les che^ veux bouclés, une barbe noire bientôt grisonnante, riche par ses œuvres, fanatique de la Renaissance, des beaux costumes, du riche mobilier et de Tarchitecture chargée, passionné pour la couleur, passionné pour les femmes, Hans Makarl (1840-84), toujours brûlé par la fièvre, voit le monde comme dans un songe fantastique. Il transforme Vienne, les monuments, le mobilier, les toilettes. Dans son atelier de la rue Gnsshaus^ toute jolie femme est la bienvenue, et les plus grandes dames ne craignent pas de s'y montrer; ses fêtes Renaissance rappellent Venise; le cortège qu'il conduit aux noces d'argent

du couple impérial est le plus riche que l'Europe ait vu depuis le XVI* siècle.

L^art de Makartest unefèleperpétuelle delà couleur. Des tons fondus comme ceux d'Andréa del Sarto; la plus riche palette, surtout le rouge et le brun doré. Toutes les couleurs modernes, surtout les couleurs d'asphalte, qui malheureusement perdent ses tableaux. Wagner traite les voix humaines comme des parties d'orchestre ; de même Makart ne cherche dans ses personnages que des effets de coloris. Plus que les fleurs, le feuillage, les fruits, le marbre, le poil fauve des bétes ou les écailles polychromes des poissons, plus même que le satin rose, les soies bleu clair, le brocart d'or, le velours de pourpre, il aime la peau dorée des Italiennes, la chaire blanche et rose des Flamandes, les teintes ivoirées des membres qui jamais n'ont connu les rudesses de l'air.

La carrière de Makartest rapide. D'abord quelques tableaux de genres divers: Lédaetle cygne ^ un Chevalier embrassé par des fées (1869), les Amours (galerie du Comte Palfy), les Cin(f Sens, qui rendent le nom de Makart célèbre.

Puis, un premier séjour en Italie, (1869) la couleur des Vénitiens retrouvée avec des ombres plus dorées, des chairs plus éclatantes et des teintes plus chaudes. Comme premier essai dans cette nouvelle manière, la Juliette du musée de Vienne. (1869).

Alors paraissent les grandes œuvres. Les deux tableaux de V Abondance [ISll y à Munich)

La Terre. — Un bas-relief en couleurs. A gauche, dans les hautes herbes, une petite moissonneuse, habillée de vert, qu'un garçon vêtu de brun tient par la main ; une fillette en blanc vue de dos, la tête retournée; une enfant coiffée d'un turban d'or, et drapée dans une étoffe de velours rouge : elle porte les grappes de la terre promise. Puis un agneau, un chevreau, des monceaux de fruits. A droite, une jeune fille au corsage marron, à la robe bleu clair; trois gamins nus, qui font là ven* dange; des melons, un lapin qui broute de grandes feuilles. Au milieu, l'Abondance dans une robe d'un brun chaud; à ses

; CIIAIILRS ïi,,

Page 1