CHAPITRE II
LES COLORISTES DE l' ALLEMAGNE DU NORD ET DE l'aUTRICHE
D'auters maîtres que Piloty et les peintres de Munich tentaient les mêmes réformes.
L'on peut diviser ces maîtres en trois groupes : les indépendants; puis les peintres qui, dans le Nord et surtout à Berlin, s'inspirèrent de Técole française ; enfin les peintres non allemands de TAutriche, qui développèrent suivant leur génie propre les préceptes de l'école de Munich.
Des peintres indépendants, quatre surtout sont connus : A. Bocklin, Millier, Feuerbach et Marées. A. Bôcklin est un précurseur ; c'est en parlant de l'école impressionniste et symboliste d'aujourd'hui qu'il convient d'étudier son œuvre.
Victor Millier (1829-71) est un maître de la couleur. Élève des anciens Italiens, disciple des Français, il procède par tons francs, sans hésitation ni surcharge. Dans Herodiade^ dans Roméo et Juliette (Munich) sa couleur pleine, sa pâte grasse font penser à Van Dyck peignant à Gènes sous l'influence des Vénitiens. Mais dans YHamlet de Francfort nous trouvons les teintes argentées de Véronèse avec un premier essai de plein-airisme. Le ciel gris, la mer grise, les tours d'Elseneur. Assis près d'un bouleau, Hamlet parle au fossoyeur enfoncé jusqu'au buste dans la tombe; il voit venir au loin le cortège
d'Ophélie, Horatio le soutient. Vêtu du costume allemand de la Renaissance, Hamlet est mince et gras comme un enfant; son fin profil semblerait d'une jeune fille; son regard annonce la Folie.
Artiste personnel entre tous, Feuerbach ( 1 829-80) idéalise dans ses tableaux les événements de sa propre vie. D'une famille illustre dans la science, beau d'une beauté classique, spirituel, amoureux, aimé, mais nerveux et mélancolique, il se plaît à représenter le génie malheureux, que consolent les larmes, la tendresse et Tadoration des femmes.
Dans les tons violets de son maître Couture, Feuerbach peint d'abord le poète persan Uafis versifiant près de la fontaine : par l'escalier creusé dans le rocher, montent, leur cruche sur l'épaule, les belles Persanes aux bras nus (1852). Après un séjour à Rome, voici Dante appuyé sur les bras des Dames de Ravenne (1857) puis les tableaux de la Galerie Schack : les Jardins de VArioste (1 863), la belle Pieta de 1864, Francesca de Rimini^ et Laure dans V église d'Avignon (1865). Enfin, avec une facture plus classique, une couleur plus chaude, quoique dure encore, le Banquet de Platon (1873, Berlin).
Une salle richement décorée. Au fond un jardin entouré d'un portique. A droite, les convives étendus : après avoir longtemps discuté de l'amour, silencieux, ils réfléchissent sur les paroles profondes qu'a prononcées Socrate, sa tète barbue appuyée dans sa main.
En ce moment, Alcibiade arrive, il est ivre; son manteau rouge, qui tombe, laisse voir sa poitrine. Comme lui demi-nues, des peaux de panthère jetées sur leurs robes aux teintes bleues, déjeunes femmes lascives le soutiennent. Vêtu d'une tunique blanche brodée d'or, la couronne d'or sur la tête, Agathon debout présente à son hôte la coupe de la bienvenue. Jeune et beau mais grave et doux, le poète Agathon servira d'interprète entre ces vieillards qui discutent de l'amour mort pour
MULI.ER (VICTOR)
eux, et ces enfants qui s'en grisent sans savoir ce qu'il est. L'art réconcilie la sagesse et le plaisir ; de petits Cupidous^ apportent au chanteur une guirlande de roses.
Deux grandes œuvres marquent l'apogée du talent de Feuerbach : le Jugement de Paris (Hambourg) et la Médée (Munich). H veut y concilier le style classique et le naturalisme. Ce que Bôcklin a pu, Feuerbach l'a cherché. Son art est cependant l'opposé même de L'art de Bôcklin. Celui-ci rend la beauté classique naturelle, Feuerbach impose à la nature la beauté classique.
Voici la Médée. Le ciel gris avec une trouée de feu : l'un de ces soirs lourds qui finissent les chaudes journées de sirocco. A gauche, des rochers. A droite, la mer d'un bleu noir à l'horizon, près de nous d'un bleu clair avec des plaques pourpres. Poussant des épaules ou des reins, éclaboussés par la vague, des bateliers demi-nus lancent dans l'eau verte la barque aux voiles pliées. Sur la rive, une servante pleure, le visage caché dans un manteau sombre. Au premier plan, Médée impassible. Assise, le pied gauche en avant, de profil, robe grise, manteau rouge ; d'un geste tragique elle étreint se^^ enfants encore insouciants : le plus jeune, pressé contre son cœur, le plus âgé debout sous sa main distraitement caressante.
Professeur à Vienne, Feuerbach y compose deux œuvres puissantes mais tourmentées : Le Combat des Amazones et La Chute des Titans (au plafond de la grande salle de l'Académie).
Chassé de Vienne par ses ennemis, il se réfugie en Italie. A Venise, il peint Le Concert du Musée de Berlin. Sous une arcade de la Renaissance deux jeunes filles en longues robes; les yeux levés au ciel, l'une appuie son archet sur son violon, l'autre touche sa guitare, le front penché vers la terre. Derrière elles, deux têtes : le fin profil d'une enfant qui tientun violon ; le visage plus sombre de sa compagne qui, les yeux fermés, joue de l'alto. Sur les marches, une fleur.
A peine le tableau achevé, les jeunes Vénitiennes périssent en mer ; et, comme leur fin, le peintre a pressenti sa fin prochaine : quelques mois après l'on trouve Feuerbach mort dans
son lit, mort de découragement pour n'avoir pas su créer Fart qu'il a rêvé.
Plus hésitant, plus inégal encore que Feuerbach, Hans de Marées (1837-87) tenta beaucoup sans jamais rendre ce qu'il imaginait. Sa première manière le rapproche des Hollandais modernes; avec une couleur plus chaude, c'est la même pâte épaisse et la même franchise de facture. Ainsi son Paysage delà galerie Schack (1864). Un étang sous les arbres : une femme, une jeune fille regardant des hommes et des enfants, qui font baigner des chevaux. Les corps sont peints avec une grande énergie et le temps a donné à l'œuvre une patine dorée, qui la fait sembler d'un vieux maître.
Une théorie de Marées a beaucoup influé sur l'école allemande. Le premier but de la peinture serait de donner l'idée de l'air, de l'espace : dans un tableau, le ciel devrait couper la terre à angle droit, chaque corps être indépendant de tous les autres et perpendiculaire au sol. Raphaël aurait perdu l'art avec sa manière conventionnelle de peindre l'horizon incliné et tous les corps groupés en pyramide.
Les dernières œuvres de Marées sembleraient des esquisses trop souvent retouchées : les unes représentent des sujets religieux [Saint Huberty Saint Georges, Saint Martin)^ les autres des sujets mythologiques {les Hesperides, lAge d'Or, Ganymède^ l'Enlèvement d'Hélène) .
Les peintres de Berlin cherchaient aussi la couleur. Mais le propre du génie prussien est d'être naturaliste et le temps du naturalisme n'était pas venu. Menzel lui-même s'occupait encore de peinture d'histoire; son souci de la vérité lui valait des admirateurs mais point d'élèves.