‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 17 sur 50 · FEUERBACH · texte numérisé non relu

FEUERBACH

Cliché réJuil J-Hlirit l

De 1860 à 1870, les artistes de Berlin se formèrent à Paris, surtout dans Tatelier de Couture. Les plus connus sont Henneberg, Spangenberg et Gustave Richter (1823-84) que son portrait de la reine Louise de Prusse a rendu populaire. On lui doit des œuvres historiques d'une pâte grasse et d'un coloris vigoureux comme la Construction des Pyi'amides aixMa.vimilianeum et le Christ Miséricordieux de la Galerie Nationale.

M. Karl Becker (1820) est le peintre de Venise. Avec un coloris qui voudrait imiter le Tiepolo, mais une facture moins franche, un coup de pinceau moins large, une pâte plus épaisse, il cherche à nous rendre églises, palais et canaux ; et tantôt c'est le siècle dernier, les costumes Louis XV, le carnaval, les vendettas, qui se cachent sous les masques, et tantôt c'est le moyen âge ou la Renaissance, le doge au manteau d'or, les sénateurs vêtus de rouge, les belles dames aux cheveux couleur de henné, Othello racontant ses aventures à la blanche Desdémone ou se défendant devant le Sénat.

M. Knille (1832-98) s'essaya dans des œuvres romantiques, dont la facture rappelle Dusseldorf. Mais dans le Tannhaeuser de 1873 (Berlin) son art est l'art de Munich.

La grotte de cristal du Venusberg. Contre un fond d'un bleu transparent, un lit de nacre, où des Amours se jouent au milieu des fleurs et des fruits. Appuyé sur sa lyre, Tannhaeuser (en justaucorps rouge brodé d'or) veut s'échapper de l'étreinte de la déesse. Mais elle lui prend l'épaule. Et le beau corps nu, vu de profil, le beau corps à la peau blanche, aux fines attaches, se détache sur le vêtement de pourpre du chevalier, sur le manteau de satin doré, d'où, lentement, les flancs se dégagent voluptueux.

M. de Deutsch (1835) s'inspirait au contraire de Feuerbach dans V Enlèvement d* Hélène (1879, Galerie Nationale). Avec lui l'école classique de Berlin abordait le naturalisme, que les succès de Menzel commençaient à rendre populaire (1).

(1) A cette «'rôle appartient M. Scliracler (1815).

Dans toutes les villes de rAllemog^ne, des artistes suivaient la même voie que les coloristes de Berlin.

Vers 1870, le meilleur était un Viennois, Canon (1829-85) qui professa d'abord à Stuttg^ard puis à Vienne. Il se fit surtout connaître comme peintre de portraits. Mais, dans la manière des Vénitiens et de Rubens, il peignit aussi des mytbologies, le Saini'Ildefonse du Musée de Vienne.

Dix ans plus tard, M. Ferdinant Relier de Karlsruhe (1842) se révéla comme un peintre vigoureux et emphatique, le plus hardi coloriste de TÂllemagne après Makart. Son art marque Tapogée du style décoratif : avec lui la Renaissance se transforme en Baroque. Il se plaît au clair-obscur, aux couleurs épaisses, au mobilier riche et lourd, aux poses déclamatoires, aux victoires imitées de Tiepolo, qui volent dans les airs, leurs jambes nues sortant de robes retroussées avec des plis emphatiques. C'est le peintre des apothéoses de la maison de Hohenzollern. Lui aussi dit à sa manière TAllemagne moderne, celle des pompes officielles, de Tarchitecture et du mobilier lourdement décorés, TAIlemagne enivrée de la puissance et de la richesse, conquises tout à coup.

La manière dont Piloty comprenait Fhistoire, son goût des armures, des costumes, des monuments de style emphatique, ses sujets dramatiques et solennels, tout, dans son art, était fait pour séduire ces nations non allemandes de TAutriche où les races de TOrient et de TOccident confondent leur sang, leurs croyances et leurs mœurs. Et ces nations s'éveillaient alors à la civilisation européenne, fières encore de leur rudesse, et cependant plus qu'aucun peuple deTOccident orgueilleuses de

la richesse et de la liberté enfin conquises. Rappeler leur passée le défendre, tel fut leur premier effort. Elles le rappelèrent, le défendirent par leur peinture.

Les peintres de TAutriche non allemande se divisent en deux écoles, les Slaves et les Hongrois.

Dans Técole Slave, deux peintres surtout sont connus, tous deux élèves de Piloty, un Polonais, Matejko (1838-93) et un Tchèque, M. Brozik (1852).

Patriote enthousiaste, Matejko a consacré son talent à glorifier son pays. Aussi bien, dans les dernières années de sa vie, son visage ridé aux yeux hagards, sa grande barbe blanche, ses longs cheveux le faisaient-ils sembler un prophète. Guerres, assemblées tumultueuses, fêtes éclatantes, jours d'enthousiasme et de découragement, souvenirs de gloire et de deuil, Matejko a rendu toute Thistoire de la Pologne avec la violence, la fougue, la passion nerveuse, qu'avaient autrefois et les seigneurs polis, et les boyards aux longues moustaches, et les paysans encore sauvages, habillés comme les Turcs, ou couverts de peaux de bétes comme les Cosaques, leurs alliés (l).

M. Brozik (1851) dit l'histoire de la Bohème. Il n'a pas la fougue de Matejko, mais plus de composition et de coloris. Ses meilleures œuvres sont : L' Ambassade bohémienne demaji' dant à Charles VII de France la main de sa fille pour le Roi La^ dislas (Berlin); la Condamnation de Jean Huss à l'Hôtel de Ville de Prague; le Félix Avstria Niibe du Musée de Vienne. (2)

Dans Técole Hongroise, il faut citer M. Liczen Mayer, M. d'Angeli (1840) le portraitiste delacour, M.Benczur(1844) Son meilleur tableau d'histoire est le Baptême de Saini-Étienne

(Pest).

(i) L'Assemblée île Varsovie en 1773 (1867, à Vienne). Œuvres à Cracovie^ au Vatican, etc.

(2) Pour avoir une idée complète du mouvement artistique chez les Slaves il ne faut pas oublier Técole polonaise de Municb.

Mais un nom domine toute Técole Hongroise, celui de Munkacsy (184G) (1). Un vrai Hongrois avec ses yeux perçants, ses cheveux plantés dru sur un front dur, son menton carré dont la coupe de la barbe exagère la forme. Un vrai Hongrois aussi par le choix des sujets comme par 1» manière de les traiter; et cependant Télève de Piloty et de M. Knaus, il rappelle Técole de Munich dans ses grandes œuvres et l'école de Diisseldorf dans ses tableaux de genre.

D'abord il peint les mœurs de la Hongrie. Ainsi le Dernier jour d'un condamné (Pest). Un grand caveau voûté dans une prison. Contre une arche, un soldat appuyé sur son fusil. Des curieux : enfants étonnés, presque moqueurs, et paysans au costume pittoresque; une femme qui presse son nourrisson contre son épaule. Sur une table, un crucifix entre deux bougies allumées. Assis près de la table, un homme au costume magyare avec des fers sur ses grandes bottes, Tair sombre, les poings crispés. Contre le mur, sa femme appuyée sanglote. Son petit enfant aux pieds nus mange sans se douter de rien.

Cette toile nous fait connaître Munkacsy tout entier : pâte épaisse, coup de pinceau large et pesant, tons noirs, manque de reliefs, le don de peindre des visages expressifs malgré l'absence de mouvement. Dans le même genre, il faut citer les Faiseuses de charpie, U Arrestation^ \q Héros de village (Cologne), Le Mont de Piété, Puis les scènes de la vie élégante. Toilettes chargées de volants, salons de style Renaissance, serres aux plantes tropicales, M. de Munkacsy excelle a rendre le luxe lourd, où se plaisait l'Autriche au temps de Makart. De cette époque datent aussi d'excellents paysages, dont deux au musée de Pest.

Suit la période des tableaux célèbres : Alilton dictant son poème à ses filles , Le Christ devant Pilate, Le Crucifiement^ La mort de Mozart^ la Renaissance (dans la coupole de l'escalier du musée (ï Histoire de l'art à Vienne), Arpad recevant les hom-

(1) Cependant la famille de Munckasy est sûrement d'ori{;ine [Arciianile. Son vrai nom est Micliaei Lieb; il prit celui sous ierpu^l on le connaît aujourd'hui de sa ville natale Munkacs.

mages des nations vaincues (Chambre des Majjnats, à Pest) — h^Ecce Ilomo, que le peintre tenait pour sa meilleure production.

Mais l'œuvre de Munkacsy nous apparaît hésitante comme Fépoque, trouble comme son caractère. Il n'a pas conservé le rang où la faveur du public l'avait porté; sans doute ses tableaux de genre feront plus pour sa mémoire que ses grandes compositions (1).

Ainsi, tout en croyant rester fidèles aux principes de l'art ancien, Piloty, ses élèves et ses imitateurs préparaient le triomphe de l'art nouveau. Malgré leur réalisme et leur goût de la couleur, leurs principales œuvres relevaient encore de l'esthétique Kantienne. Après eux, l'idéalisme disparut. Gomme la peinture d'histoire avait succédé à l'art idéal, et qu'ellemême était devenue le genre historique, la grande peinture céda la place au genre proprement dit : portrait, paysage, tableaux de mœurs. Moins solide chez Kaulbach que chez Cornélius, la composition se relâcha encore chez Piloty, chez Makart, chez MM. Keller, Max etDefregger, puis elle disparut complètement. Enfin, comme de Cornélius à Piloty, le dessin était devenu moins ferme et la couleur plus intense, les peintres abandonnèrent la couleur pour la pâte, puis la pâte ellemême pour une technique plus souple, dont les moyens varies pussent rendre tous les effets.

Cette transformation de la peinture eut son origine dans la transformation même du pays. L'école de Piloty fut contemporaine des grands événements, qui produisirent l'Allemagne moderne : les guerres victorieuses de la Prusse, l'Autriche séparée de l'Allemagne, la fondation de l'Empire, le développement du commerce et de Tindustrie, l'instruction rendue

(1) Parmi lo.< prinires du Nord, que leur manière rattache à l'école de Munich, il faut citer le pi^ntru russe M, Makovski, le peintre danois M. Ilellqvist, quî 9'inspire aussi de Menzel et de l*école de Dusseldorf.

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obligatoire, la diffusion de l'enseignement technique, le mouvement vers les colonies.

Bientôt les doctrines de Piloty parurent elles-mêmes surannées. La fondation de l'empire marque le commencement de la quatrième période de l'art allemand du dix-neuvième siècle. A l'idéalisme, à la peinture d'histoire, au réalisme coloriste, succède le réalisme proprement dit, dont les deux formes extrêmes sont le naturalisme et l'impressionnisme.

En même temps, l'ancienne discipline disparut. L'école de l'iloty est la dernière des grandes écoles allemandes. Tons les artistes d'aujourd'hui sont, de fait, des indépendants; comme eux, critiques et philosophes condamnent l'esthétique. Au commencement du dix-neuvième siècle, l'Allemajjne admettait que le hutde l'art est la beauté : la beauté est absolue, par suite l'art aura des principes et une méthode; découvrir ces principes, fixer cette méthode, voilà le but de l'esthétique. Aujourd'hui l'Allemagne reconnaît que le but de l'art est la vérité, il n'y a point de beauté absolue, donc l'art n'a ni principes, ni méthode. Tous, artistes et critiques, s'accordent à dire que l'esthétique perdit l'art; pour eux l'art allemand n'est devenu fort, original et souple, qu'en s'affrnncbissant de l'esthétique.

Avec I histoire des peintres qui cherchaient la beauté, finit celle des anciennes écoles ; avec l'histoire des peintres qui cherchent la vérité, commence celle des nouvelles écoles. Mais désormais le mol écoles ne saurait plus avoir le même sens, puisque l'art allemand repousse la tradition. Par école il ne faut pins entendre que des groupes d'artistes professant des idées communes et cherchant à représenter ces idées par des moyens techniques analogues.

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