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LES PEINTRES D'HISTOIRE

Dans révolution qui a conduit l'art allemand de Tidcalisme des romantiques jusqu'au réalisme d'aujourd'hui, tous les genres se sont progressivement dégagés de la grande peinture^ qui depuis 1840 était devenue la peinture d'histoire. Après que Piloty eut rendu les visages des héros avec exactitude, aucun artiste ne pensa plus s^abaisser en faisant des portraits. Du genre historique sortit la peinture officielle, puis quelques œuvres plus faciles représentèrent les plaisirs des classes élégantes, enfin parut la peinture des mœurs. Quand les maîtres eurent reproduit les anciens monuments, les élèves reproduisirent les monuments modernes, les villes, les ports, les manufactures. De même, les tableaux de la Réforme ou des guerres du Tyrol ou les tableaux humoristiques montrèrent des paysans, puis l'on eut des scènes sentimentales ou tragiques de la vie des paysans d'autrefois et d'aujourd'hui, puis encore des scènes de la vie paysanne sans prétention au sentiment ou à l'humour, et ce fut le naturalisme.

Avant de traiter des genres, je parlerai de la peinture historique, telle que l'ont faite les idées nouvelles et la nouvelle technique.

Bien qu'attaquée depuis trente ans, la peinture d'histoire subsiste encore, et elle subsistera toujours, car toujours les hommes voudront connaître les origines de leur patrie et leurs propres origines. Sans doute la peinture d'histoire ne tient plus la première place. Dans une société démocratique, la

littérature et Tart s intéressent surtout au présent comme les sciences physiques abandonnent les systèmes pour les découvertes pratiques, et que les sciences économiques et sociales remportent sur celles qui se consacrent à Tétude du passé.

Sans doute aussi, la peinture historique est de tous les genres le plus conventionnel. Il y a toujours de la convention dans ia manière dont nous représentons le passé. Si nous n'ajoutons rien à ce que Tarchéologie nous en apprend, notre image reste froide; si nous cherchons à faire revivre le passé en lui prêtant nos propres passions, l'image que nous en donnons est surtout Tiraage de notre temps.

Mais, parce que la peinture* d'histoire est Tart propre du XIX* siècle, et qu'elle a ses traditions, et que ses traditions nous rappellent Tart d'autrefois, mieux qu'aucun autre genre elle nous fera comprendre l'évolution des croyances et des mœurs. Après avoir cherché les types éternels, la grande peinture a traité la philosophie de l'histoire; plus tard elle a représenté les événements, puis la vie extérieure des différentes époques, enfin les peintres s'efforcent aujourd'hui d'exprimer leurs propres idées sur une époque ou sur un événement.

Il semblerait qu'une pareille conception de l'art aurait dû aboutir au culte des héros, tel que Garlyle et Nietzsche l'ont compris. Non, le contraire s'est produit. Le peuple n'aime que sa propre histoire, et point celle des grands hommes dont il ne descend pas. Puis, ceux qui ne veulent pas comprendre le passé mais l'évoquer, le sentir, s'intéressent davantage à la foule impersonnelle qu'aux grands hommes trop personnels, pour la même raison que. les femmes, les jeunes gens, les hommes sans éducation préfèrent les beautés naturelles aux œuvres du génie humain.

Ainsi la peinture d'histoire est devenue un genre réaliste comme tous les autres, et, réaliste, elle s'est faite populaire.

Plusieurs causes contribuèrent à lui donner ce caractère.

D'abord son évolution même. Les coloristes n'avaient que deux soucis : l'archéologie et la bonne facture. Tandis que le public regrettait les scènes dramatiques, la critique accusait

les artistes de se préoccuper seulement de montrer leur science des monuments et des costumes, leur virtuosité à rendre les étoffes. Mais ainsi Tintérét se reportait des personnages principaux sur la foule même, on la voyait revivre, on comprenait ses moeurs, ses instincts, ses passions.

Et la peinture historique suivait aussi la science. Augustin Thierry, Michelet, Treitschke et Greene se sont efforcés d'écrire l'histoire du peuple. Plus que les victoires des généraux ou les négociations des diplomates, plus même que Tinfluence des écrivains etdes hommes politiques, il nous importe de connaître à chaque époque les mœurs du peuple, ses croyances, ses aspirations, les relations du mari et de la femme, du père et des enfants, du maître et des domestiques, du propriétaire et du paysan ou de l'ouvrier; comment on s'habillait; comment on se nourrissait, comment on cultivait la terre, on fabriquait les objets d'un usage quotidien. En restituant les monuments et les costumes, la peinture d'histoire a fait œuvre véritable de science historique.

D'ailleurs, dans tous les pays mais surtout en Allemagne où les monuments sont décorés de fre^ues, la peinture d'histoire moderne est destinée au peuple et, par suite, d'esprit populaire. Dans leurs fresques, les peintres Allemands ne parlent jamais que du peuple. Pour éviter de mettre au premier plan des souverains ou des grands hommes, ils choisissent le plus souvent des scènes où le premier rôle appartient aux mandataires d'une collectivité. Ainsi M. Vogel : Le Sénat de Berlin recevant la communion sous les deux espèces , M. Prell : Le bourgmestre et les écheuins d' Hildeslieim établissant le rite protestant dans r église de Saint-André.

Mais, dans les fresques mêmes où se trouvent des princes, la foule tient encore le premier rang. Ainsi M. Janssen : La com^ tessede Hesse montrant son jeune fils aux habitants deMarburg et leur demandant leur appui [12A1). Ainsi M. Vogel : Frédéric- Guillaume s'adressant au peuple prussien en 1812, De même, la peinture de batailles ne célèbre plus comme autrefois le triomphe d'un souverain ou la victoire d'un général; elle doit exalter la

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il bravoure des soldats, faire comprendre au peuple que Tannée

^ est nationale et que sa gloire est la gloire de tous.

b Gomme les Allemands n'ont pas eu de révolution, ils ne veu-

ï\, lent pas seulement connaître les événements du dernier siècle

mais tous les événements de leur passé. Aucun livre ne révèle mieux leur esprit que Les Aïeux de Gustave Freytag. Ces romans étudient les transformations d'une famille allemande à travers les âges : son premier auteur connu est Ingo, un chef Germain du iv* siècle. A chaque période décisive de l'histoire de l'Allemagne, Freytag nous montre le rôle que jouent les descendants d'Ingo : l'un est souverain dans la Saxe au temps de Saint-Boniface, l'autre chevalier de l'Ordre Teutonique au xn* siècle. A l'époque de Luther, le chef de la famille est un noble qui embrasse la Réforme ; nous la voyons représentée sous Frédéric II par deux frères, un ofBcier et un pasteur protestant, au temps des guerres de Napoléon par un médecin, en 1850 par un journaliste.

L'idée de l'ouvrage est celle même qui inspire les œuvres de M. Prell et de M. Janssen. Pourquoi le peuple maudirait-il les princes et les nobles du passé? Ces hommes, qui préparèrent la grandeur de l'Allemagne d'aujourd'hui, sont physiquement les ancêtres de bien des humbles et moralement les ancêtres de la nation tout entière.

Aussi la fresque est-elle devenue pour les Allemands une manière d'enseignement démocratique : en visitant l'hôtel de ville, les enfants apprennent Thistoirede leur ville; en visitant le palais dejustice et la préfecture, ils apprennent celle de leur province; tous les monuments leur racontent l'histoire de leur pays.

Quand un esprit nouveau l'inspira, la peinture d'histoire dut changer son art et sa technique.

En Allemagne, la plupart des jeunes peintres d'histoire sont des naturalistes. Dans leurs fresques et leurs tableaux ils

admettent le plein-airisme, la peinture blanche, les reflets multicolores ; ils méprisent Tancienne composition et, si leurs personnages se trouvent dans une pièce, ceux du premier plan seront deux, trois fois plus grands que ceux du second, comme sur un cliché photographique.

Un pareil art est démocratique ; on le vit' bien à la manière dont il fut accueilli; la plupart toléraient que M. de Menzel et M. Janssen figurassent les rois et les grands hommes du passé dans des poses naturelles, avec les gestes les plus communs, mais tous se récrièrent quand M. Vogel et M. Kampf les peignirent en plein air ou dans le jour d'une fenêtre avec des reflets sur leurs visages ou sur leurs vêtements. Aux peintres classiques ces reflets jaunes, verts, bleus sur le visage du grand Frédéric semblaient comme une insulte au génie et h à la majesté royale. Et de fait aucun artiste n'a peint en plein air Alexandre, César ou Giiarlemagne. C'est ainsi que la technique même des écoles modernes impose à la peinture d'histoire de s'occuper du peuple et de se faire démocratique(l).

D'ailleurs, notre manière de figurer les choses, si objective que nous la voudrions, nous demeure toujours personnelle. Moins formés que nous-mêmes par une éducation artistique spéciale, Louis XIV ou Frédéric II ne discernaient pas les reflets et les nuances qne nous discernons. Les peindre avec ces nuances et dans ces reflets, c'est leur attribuer notre sensibilité nerveuse et raffinée, qui leur eût paru folle ou morbide. L'on peut se demander si pour la peinture d'histoire le meilleur procédé n'était pas celui de Piloty : employer dans chaque sujet le style et la technique qu'employaient les maîtres de l'époque à laquelle on emprunte son sujet.

Maintenant les peintres d'histoire s'inspirent de l'impressionnisme. Ils essaient de nous intéresser aux événements en n'y voyant que des symboles ; ils prêtent au passé nos propres

il) Et cependant la foule a été la première à s'insurger contre les procédés des naturalistes, qu'elle ne comprenait pas et contre leur manière de représenter les grands hommes et les souverains. En art comme en histoire le peuple est

conservatrnr.

sentiments : écartant ce qui rappelle directement ses croyances et ses mœurs, ils lui donnent des costumes conventionnels ou parfois même les costumes d'aujourd'hui.

M. de Uhde, M. de Gebhardt et leurs imitateurs ont traité de la sorte V Ancien et le Nouveau Testament. M. Bôcklin, M. Klinger, M. Stuck attribuent aux dieux antiques nos senti- Enents et nos mœurs. Pour Puvis de Ghavannes, la vie de Ste-Geneviève est comme une légende dorée qu'aurait inventée un poète d'aujourd'hui. Les récits de l'antiquité et les traditions bretonnes deviennent chez M. Durne Jones des allégories. Pour beaucoup de poètes et de peintres Tyr ou Alexandrie, l'Athènes de Phidias ou la Rome de Néron n'est qu^un état d'âme. Dans l'histoire comme dans le paysage, Fart moderne cherche des impressions.

Déjà quelques personnages historiques ne semblent plus que des symboles populaires. Les Allemands identifient Sainte- Elisabeth de Thuringe avec la pitié, Charlemagne et Barberousse avec l'empire Allemand, glorieux jadis, puis endormi, puis réveillé enfin du sommeil du tombeau. Chez nous, Jeanne d'Arc est devenue l'image de la Patrie ; la statue d'Ltienne Marcel se dresse devant l'Hôtel-de- Ville pour réclamer les droits de Paris comme les Rolands des anciennes villes allemandes rappelaient leurs chartes municipales ; et dans la foule, il commence à se créer une légende de Napoléon. L'on ne distingue plus Dante des personnages de son poème, et dans le tableau de Gabriel Max, nous voyons Heine à genoux devant sa Vision.

Pour l'artiste, qui fait de l'histoire du passé un symbole de tous les temps, la difficulté est de fondre les disparates. M. de Uhde, qui représente le Christ au milieu des paysans, y réussit mieux que M. Béraud, dont le Christ s'adresse aux riches. Le costume des pauvres aux formes indistinctes semble n'être d'aucune époque. Mais les vêtements des riches, dont la coupe précise la mode de quelques années, ne conviennent pas dans un tableau qui veut figurer ce qui ne passe pas.

Tel est le genre nouveau qui tente la peinture historique ;

s'il devait se généraliser, c'est en Allemagne qu'il produirait ses meilleures œuvres. Aucun autre pays ne conserve assez la tradition du passé pour qu'on y puisse figurer certains personnages du passé comme encore vivants ; et, bien que d'esprit réaliste aujourd'hui, TÂllemagne a gardé le souvenir de l'idéalisme d'autrefois. Or, un pareil genre semblerait un effort pour sauver l'ancien idéalisme en lui donnant les apparences de la réalité. De l'histoire, qui est la science de la mort, il fait une science de vie en montrant comment le passé se continue dans ses effets.

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