CHAPITRE PREMIER
LE NATURAUSME DANS LA PEINTURE d'hISTOIRE
En Allemagne la peinture historique traite à la fois la fresque et le tableau, si bien que les tableaux rappellent la fresque par leur composition, et que les fresques rappellent le tableau par le naturalisme, Téclat de la couleur et le souci des lois du plein-air.
Deux écoles surtout méritent d'être étudiées : Dusseldorf et Dresde. L'une et l'autre procèdent directement de Lessing et de Rethel, mais surtout de Rethel, le fondateur de Fart moderne de la fresque, comme Cornélius fut le fondateur d'un art différent de la fresque au commencement du Kix* siècle.
Longtemps, l'école de Dusseldorf parut hésiter. Tandis que Wislicenus (1) et Gehrts imitaient les coloristes de Munich,
(i) Wislicenus (1825-99) a peint les Quatre Saisons (1876-77), dans la Galerie nationale à Berlin, Thistoire des empereurs Saxons et Hohenslaufen et la Restauration de t Empire dans le vieux palais de Goslar. — M. Baur (1835) a donné des tableaux dont les sujets sont empruntés à l'histoire des persécutions, et des fresques : les meilleures à Crefeld leprésentent l'histoire de l'industrie de la soie. — Gehrts (f 1899) est surtout connu comme illustrateur; il a continué Richter. Il a décoré l'escalier du musée de Dusseldorf de fresques représentant V histoire de Vart. — M. Janssen (1844), a peint pour la Rourse de Brème La Colonisation des provinces de la mer Baltique \ pour l'hôtel-de-ville d'Erfurt, l'histoire de cette ville ; pour le Musée militaire de Berlin, les batailles de Fehrbeilin, de Torgau et de Hohenfriedberg ; dans le musée de Berlin, la première salle de Cornélius (1875; ; enlîn dans la grande salle de l'Académie de Dusseldorf, une frise représentant VHisloirede Vhumanité,
M. Baur s'inspirait des Français ; puis M. Janssen s'eFForça de concilier Tari monumental de Rethel avec la bonne technique de Piloty et le naturalisme de Menzel. Entre autres édifices, il a décoré l'Université de Marburg (1894-96). Sa meilleure fresque représente Ste-Élisabeth de Hongrie. Une salle de Fhôpital. Sous un grand Christ de style byzantin, les lits, où les malades se débattent, fiévreux. Ste-Élisabeth, pieds nus, lave les carreaux ; elle est vêtue comme une religieuse, et la blanche coiffe pâlit encore son visage amaigri. Suivi de la cour indignée, Konrad de Marburg, le confesseur de la sainte, la Frappe brutalement de sa discipline.
M. Janssen s'est Fait comme maître une grande réputation. Le plus hardi de ses élèves, M. KampF (1864), peint des scènes empruntées à l'époque de 1812-15, ou bien à la vie du Grand Frédéric. Le musée de DusseldorF possède l'œuvre la plus connue de M. KampF :
Frederick à Kôben[i) Une chambre modeste. A droite, dans la clarté d'une Fenêtre invisible, les généraux en uniFormes sombres, tous vieux, avec le visage dur, les traits accusés, mais tous comme eFfrayés ou même abrutis par la défaite. Dans le fond, une seconde pièce et d'autres généraux dont nous n'apercevons que les visages las. A gauche, le lit : en contraste avec les uniformes sombres, les draps blancs, les rideaux blancs aux fleurs bleues attirent les regards. Près du lit, une chaise de paille, au dossier, aux pieds de bois rouge ; sur cette chaise, des papiers, un livre, un verre. Dans le lit, en pleine lumière, Frédéric assis, en chemise, son grand manteau jeté sur ses pieds, un bandeau noué autour de la tête, pâle, malade, les traits tirés, les yeux perçants brûlés de fièvre, mais seul calme et seul énergique.
L'œuvre est franchement traitée dans la manière des pleinairistes. Les reflets de la lumière sur les visages, les perruques
(1) En 1759, après la défaite de Kuiiersdorf (12 août), Frédéric II tomba malade à Kuben sur POder. Il réunit srs généraux pour les prier de dire aux troupes que sa maladie n'était pas feinte ; qu'après tant de défaites^ il ne se reposerait pas avant d'avoir tout rétabli et que la mort seule pourrait le séparer de son armée.
poudrées, les uniformes gris et bleus, les bottes marquées aux plis de plaques violettes, comme le visage pâle du roi, qui se détaclie bien sur l'oreiller blanc au-dessous des rideaux blancs, tout montre un artiste sûr de son art, et scrupuleux dans Texécution (1).
M. Hugo Vogel concilie comme M. Kampf les découvertes du plein-airisme et les exigences de la facture moderne avec les traditions de Técole historique. Une connaissance approfondie des vieux maîtres allemands, de fortes études d'après nature donnent à son œuvre une rare vigueur.
Le tableau qui fonda sa réputation, est le Luther prêchant à la Wartburg du musée de Hambourg.
La chapelle romane. A droite, sous les vitraux des fenêtres basses, qui jettent une clarté trouble et colorée, le landgrave, gros et lourd dans son ample surtout, les yeux bleus, la barbe et les cheveux roux. Près de lui, sa femme, ses enfants, des serviteurs, au premier plan un soldat avec le casque et la cuirasse, toutes fortes figures, soigneusement dessinées d'après le modèle vivant mais inspirées des maîtres du seizième siècle. A gauche, dans le jour franc de la seule fenêtre ouverte, Luther debout, une main sur le pupitre, Tautre sur sa poitrine. La soutanie, le collet aux larges plis, les cheveux longs, le front chauve, Téclat des yeux donnent à ce visage puissant et commun un air d'enthousiasme et de noblesse (2).
(i) Bonsoir, Messieurs, rappelle l'épisode suivaiU de la vie de Frédéric IL Ses troupes sont entrées de nuit dans Lis-sa, les Autrichiens tirent par les fenêtres. Frédéric va droit au château et, surprenant les officiers autrichiens h. diner^ leur dit : « Bonsoir, messieurs ; vous ne m'attendiez pas ici n .
(2) Depui», M. Vogel (1855) a peint d'autres œuvres historiques, des portraits et des tableaux de genre. Il a décoré de fresques la galerie extérieure de l'Hôtelde ville à Berlin; parmi ces fresques, je citerai : Les Echevins recevant la com' munion sous les deux espèces, le Grand hlecteur recevant les réfugiés français et Frédéric I" bâtissant Berlin. Dans toutes ses œuvres, les sujets historiques sont traités comme le seraient des sujets de la vie d'aujourd'hui : les personnages sont peints en plein air avec des contours effaces et dans les reflets des objets environnants. M. Vogel a traité la peinture murale dans sa grande composition : Vindustrie sous la protection de la couronne. (Galerie Ravenée.) Comme fond une ville industrielle, une rivière que remonte un bateau à vapeur^ des entrepôts, des usines, la fumée des hautes cheminées fondue dans la brume, qu'éclaire vaguement la lumière grise du matin. Au premier plan, à droite, un groupe d'ouvriers
L'art de l'école de Dresde procède de Fart de Dusseldorf, puisque ses fondateurs Bendemann^ de Ilubneret de Hoffmann sortaient de l'Académie de Dusseldorf. Le chef de cette école, M. Hermann Prell a le don de figurer tout une époque par im épisode décisif; il en restitue fidèlement les monuments, les costumes, les mœurs, et même les types; surtout il fait vivant ; nous retrouvons dans son art le don d'évocation de Michelet ; lui aussi semble partager les passions des hommes du moyen âge et de la Réforme.
Les fresques qui retracent l'histoire d'Hildesheim, resteront peut-être comme Toeuvre la plus complète de M. Prell. Hildesheim est une des jolies villes de la riche plaine du Hanovre : tout autour un cercle d'usines, puis de larges rues modernes; au centre, la cité aux ruelles étroites et tortueuses, aux maisons à pignon, aux belles églises romanes et gothiques. Sur la place, une fontaine monumentale avec des bustes de héros, la maison des Templiers, .celle de Wedekind, la maison des Travaileurs d'os, la plus belle de la Renaissance allemande; au fond, l'hôtel de ville en gothique fleuri. La grande salle est oblongue ; une galerie l'entoure, le plafond très riche repose sur des arceaux. A l'une des extrémités, une grande fenêtre d'où vient le jour; à l'autre, une peinture de la Vierge. Sur chacun des côtés, que décorent des boiseries., quatre fresques dans des cadres d'or : la couleur sobre ; aucun effet de lumière, les ciels légèrement esquissés, à peine quelques indications de plein-airisme. Mais le dessin, toujours correct et ferme rappelle le style monumental de Rethel.
d'une belle facture, à gauche des figures symboliques : l'Industrie vêtue de blanc, sur un trône et le rameau d'olivier à la main ; un homme nu, élevant en l'air la couronne impériale. Le buste découvert, une robe rouge à parements roses attachée aux hanches, l'Architecture est assise et dessine. Près d'elle, un dieu barbu, symbole de la navigation.
La meilleure fresque est celle de Y Établissement du culte réformé dans F église de Saint-André. A droite, contre Téglise, des femmes à genoux, les unes priant, les autres terrifiées par le sacrilège, des hommes curieux, un rettre avec un grand chapeau à plumes, les poings sur les hanches et Tair bravache ; au premier plan, des enfants espiègles. A gauche, la grande place aux maisons gothiques et Renaissance; la procession : enfants, qui chantent et femmes aux coiffes blanches. Devant les femmes, les échevins conduits par le bourgmestre pieux et solennel. Au milieu de la fresque, sous le porche de Saint- André, un bedeau incliné tient le ciboire. Sur le haut du perron, le pasteur, la tête rejetée en arrière, de ses deux bras tendus, élève la Bible.
A l'exemple des maîtres de Dresde et de Dusseldorf, noml>renx sont tes peintres qui exposent des tableaux d'histoire ou décorent de fresques les monuments de l'Allemagne. Et ces peintres traitent tous les genres; les uns rappellent les Nazaréens, les autres Lessing ou Rethel, d'autres encore Piloty ; la plupart s'inspirent de MM. Jansen, Vogel et Kampf ; les plus jeunes s'essaient dans le symbolisme impressionniste. Mais nulle part, nous ne trouvons un art franc comme l'était celui de Kaulbach ou celui de Piloty ; partout nous apparaît l'hésitation, l'effort, le désir de concilier les traditions de l'ancien idéalisme avec le réalisme aujourd'hui prépondérant (l).
(1) L'on a de M. Prell (1854) quelques tableaux relij^ieux, mais il a surtout peint des fresqaes historiques. Voici les principales étapes de sa carrière : Maison des Architectes à Berlin (1878-85), Hôtel de Ville de Worins (1885), Hôtel de Ville d*FIildesheiin (1887-92), Musée de Breslau (1892-94), Hôtel de Ville de Dantzig (i894), Palais Caffarelli à Home. Au Musée de Breslau, M. Prell a, comme Puvis de Ghaxannes, figuré Tart païen et l'art chrétien. Voici l'art païen. Au milieu, Apollon entouré des Grâces, de poètes à la barbe blanche, de jeunes femmes nues et d'enfants, qui jouent avec den roses. A (îaurhe, Paris tendant la pomme à la déesse Aphrodite A droite, un éphèbe saisissant Pégase, qui veut s'élancer vers les M^u^es planant dans l'empyrée. Les deux premières fresques nous apprennent ainsi comment les dieux venaient à l'homme; la troisième nous -apprend comme l'hoauno allait aux dieux. Pour l'art chrétien : à gauche, Saint- Georges terrassant le dragon; i^ droite, Béatnx conduisant Dante au ciel; dans le milieu, le Christ transK^uré sur une nuée lumineuse, au-dessous la fontaine de vie,
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où les anges de douceur étanchent la soif des misérableS) d*où les aiigea de colère repoussent les superbes. Ainsi le ciel et la terre ne sont pas irrémédiablement séparés, mais les jours d'autrefois sont passés, où Ton ne distinguait pas les hommes des dieuK. C'est par l'effort et la souffrance et les larmes que l'homme peut maintenant se rapprocher du ciel.
Parmi les grandes œuvres décoratives achevées dans ces dernières années, il fiaut signaler : l'Hôtel de ville de Hambourg par M. Arthur Fitger (1840), peintre et poète. Du même, aussi : les caves de Brème et de Hambourg, le château d'Oldenbourg, etc. M. Filger traite l'art religieux, la légende et l'histoire. Comme Gehrts et Wislicennus, c*est un éclectique et un coloriste.