‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 22 sur 50 · LES PORTRAITISTES · texte numérisé non relu

LES PORTRAITISTES

Le premier genre que la peinture d'histoire ait produit en Allemagne, est le portrait.

L'art ancien connaissait trois formes du portrait.

A de certaines époques troublées, Fanarchie, les lutter quotidiennes, Tindépendance de Tesprit, Ténergie du caractère faisaient aux hommes des visages si forts et si fiers, que les lignes s'en imprimaient naturellement dans la mémoire. Et le peintre accentuait encore les traits de ses personnages. Chez Durer et chez Ghirlandajo les foules semblent des collections de portraits.

A d'autres époques, le despotisme du gouvernement, des mœurs et des croyances imposait à tous les hommes une seule manière de penser, de croire et de sentir. De plus, à ces épo* ques, tous les membres d'une famille suivaient de père en fiU la même carrière, ils en portaient le costume ; si bien que les aïeux et les enfants, peints d'ordinaire au même âge, semblaient avoir le même visage. Tels nous apparaissent les personnages du siècle de Louis XIV et du siècle de Louis XV. Dans les œuvres de Rigaud, de Nanteuil, de Boucher, nous ne cherchons pas l'homme mais le type du noble de cour, du magistrat, de l'officier, du prêtre, de l'échevin, et voilà justement la seconde forme du portrait.

La troisième est le portrait idéal. Suivant l'expression de Schopenhauer^ le peintre veut donner l'idée platonique du Chaste» du Violent ou du Sage. Dans ces temps mêmes où l'art semble a son apogée, seuls les plus grands.ont .tenté cette

forme du portrait. Raphaël et Léonard y ont réussi , Titien et Rubens les ont parfois approchés.

De notre temps M. de Lenbach s'est efforcé d'imiter ces maîtres; la seconde manière du portrait est devenue celle des coloristes et des peintres de cour; mais la première a maintenant triomphé comme la plus conforme aux tendances réahstes deTart contemporain.

Cependant si Ton compare les portraits d'aujourd'hui à ceux d'autrefois , il semblerait qu'on découvre un art nouveau.

L'homme moderne est, de sa nature, complexe : dans son intelligence, car il prétend étudier tout; dans sa sensibilité, car ses nerfs affinés le rendent susceptible des émotions les plus diverses ; dans son caractère, car le mélange des races empêche qu'il puisse avoir, comme les hommes d'autrefois, une faculté proprement dominante. De plus l'indépendance, que trop souvent la société lui refuse, l'homme moderne la trouve dans sa vie intérieure ; il tend aujourd'hui à ne chercher le principe de ses résolutions que dans ses pensées, à n'admettre pour juge de ses actes que sa conscience.

L'homme moderne différant de l'homme d'autrefois, il faut un art nouveau pour le représenter. Le portraitiste ne sera pas seulement un peintre mais un psychologue. Gomme un romancier, il analysera le caractère de son modèle ; puis, comme un auteur dramatique, il composera son personnage. Inconsciemment il fera sienne cette pensée de Nietzsche : « Supposons que dans un portrait, un grand peintre ait découvert et rendu l'expression la plus complète dont un homme soit capable, ce que nous pourrions appeler l'instant-type de cet homme. Si plus tard ce peintre retrouve son modèle , presque toujours il pensera voir une caricature^ »

Avec l'art, la technique a changé. Les coloristes imitaient Rubens Bt les Vénitiens; puis le& premiers naturalistes, s'inspirant des maîtres allemands et hollandais, peignirent fidèlement chaque ride, chaque pli de la peau, chaque poil de la barbe ou des cheveux. Mais à cette manière froide et précise

les naturalistes de la seconde génération préférèrent le faire heurté, le plein-air, les taches sans modelés. Et le naturalisme devint ainsi l'impressionnisme.

Les artistes d'aujourd'hui ne peignent plus un modèle, ils peignent ce qu'il sentent devant un modèle. Quelques-uns s'intéressent surtout aux couleurs comme M. Whistler, aux reflets comme M. Zorn ou M. Sargent, aux effets de la lumière comme M. Krôyer. D'autres, sans se préoccuper de définir le caractère ou même de figurer exactement les traits du visage, cherchent à rendre l'impression qu'ils éprouvent près d'une personne. Font-ils le portrait d'une femme, ce n'est pas même son regard qu'ils voudront peindre ou sa tournure mais la sensation d'élégance que sa marche donne, la nervosité que produit le froufrou de sa jupe.

A propos d'un modèle, quelques-uns diront leur manière de comprendre la vie. Dans son beau portrait, M. Besnard a moins cherché à nous montrer Madame Béjane que l'actrice parisienne toujours en mouvement et toujours dans le feu de la rampe ; tandis que le décor de verdure rappelle les grands rôles d'amoureuse, les passions communes à tous les temps, les reflets roses et jaunes symbolisent la vie mondaine d'aujourd'hui et les toilettes, et les plaisirs plus fatigants que le travail, et le masque de gatté que les plus tristes ne doivent pas quitter.

Ainsi se forme un art particulier. Il s'applique difficilement aux portraits d'homme, bien que le Carlyle de M. Whistler soit un chef-d'œuvre ; dans les portraits de femme, il semblerait l'art moderne par excellence mais, pour s'appeler 5ii^^e5/{/ et 5/mboliqucy cet art n'en est pas moins réaliste. On le compare à la musique : M. Whistler intitule ses tableaux des harmonies. Or combien n'ont pas cru la musique le moins matériel de tous les arts parce qu'elle ignorait les formes! mais aucune perception n'exige au même degré que la forme le concours de la raison. Le toucher ne fournit que la notion de résistance et la vue que celle d'étendue : seule, la raison crée les formes, et ces formes nous révèlent des êtres indépendants de nous,

les arts plastiques nous apprennent à nous désintéresser de nous-mêmes pour étudier les autres êtres. La musique n'exprime que nos propres sentiments ; le plus souvent elle excite les nerfs sans demander aucun effort à la raison : c'est donc le plus matériel de tous les arts. Comme la musique, la peinture impressionniste ne veut qu'émouvoir nos sens. Depuis les écoles classiques qui, dans Timage d'une femme belle, voulaient figurer la beauté absolue, jusqu'aux écoles modernes, qui rendent l'imprerslon produite par une femme, l'art du portrait a connu tous les genres de l'idéalisme et du réalisme (1).

(1) Au dix-septième et au dix-huitième siècles, l'Allema|rne a de bons peintres de portraits. Dans l'Allemagne du Sud, je citerai Strauch (1554-1630) (portraits d*homme au Musée Gainanique de Nuremberg) ; Jacob von Scbuppen d'origine hollandaise, directeur de TAcadéraie de Vienne (1670-1751) (portrait équestre du prince Eugène de Savoie, Turin) ; Rupetzky (1667-1740), depuis 1709 le peintre favori des Viennois. Dans l'Allemagne du Nord : Michel Willmann de Roenigsberg (1629-1706) (un beau portrait d'enfant, à Dresde.); Denner de Hambourg (1685-1749) un véritable maître et un maître bien allemand. Le soin avec lequel il peint les yeux, la barbe, les cheveux, rappellent Diirer; La Vieille Femme de la galerie de Vienne et Le Vieillard de Munich sont presque des chefs-d'œuvre

Viennent ensuite deux peintres, qui sont aussi deux maîtres, Chodowiecki et Graff. Chodowiecki (1726-1801) de Dantzig a peint et dessiné d'excellents portraits. La facture n'en est pas originale : dans les premiers, il s'inspire de Greuze et de Chardin, dans les derniers de David. Mais ce qui est bien à lui, c'est l'observation, le besoin tout prussien de faire vrai. Les musées de Berlin ont les portraits du docteur Solander, de Joseph Banks, du marchand Levin. Et l'on peut citer aussi toute une série de portraits de femme au crayon rouge et à la craie. Graff de Winterthur (1736-1813) (Ik Dresde depuis 1766) a peint douze cent quarante portraits. Quelques-uns sont excellents, comme son propre portrait (Dresde) et ceux du peintre Chodowiecki et de madame Chodowiecka (Académie de Berlin) qui sont d'une rare puissance. J'aime surtout celui qu'il a peint de lui-même, assis devant une table et tenant à deux mains ses lunettes. Tourné vers le public, il sourit de sa bonne grosse figure déjà ridée sous les longs cheveux blanchissants. Des yeux de myope, habitués à tout regarder de près; le nex long, lourdket crochu, la lèvre épaisse. et cynique.du matéd^diste et de Tironiste, mais un air de bonne humeur, et même déboute. — Raphaël Mengs, s'il tente de réformer la pe'nture d'histoire, reste d'une simplicité tout allemande, dans ses portraits, bien que sa technique se rapproche de celle des Italiens. Ainsi son portrait, celui de son père Ismael et ses douze pastels (Dresde). — A ces noms, il convient d'ajouter ceux de Tischbein (1751-1829) dont l'on connaît surtout le portrait de Goethe (Francfort), et d'Angelica Rauffmann (1741- 1807).

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