CHAPITRE M
FRANZ VON LENBACH (I)
Bavarois, grand, maigre, la barbe et les cheveux longs, la bouche plutôt dure, le visage énergique, sous les lunettes les yeux fixes et perçants malgré leur délicatesse, M. de Lenbach a le type de TÂliemand des Alpes; d'où sa franchise, sa puissance d'observation, la rudesse volontaire de ses meilleurs ouvrages. Elève de Piloty, formé à cette époque, où Tenrichissement rapide de l'Allemagne lui donna le goût des fêtes, des plaisirs, de Tarchilecture chargée, de la peinture imitée des vieux maîtres, M. de Lenbach a cherché lui aussi les tons chauds, la pâte grasse et la belle facture.
Et Tunion de ces qualités, qui sembleraient d'abord opposées, fait l'intérêt de son art. Chez lui, point de décor. Dans ses portraits d'hommes, le clair-obscur de Rembrandt :
(1) M. de Lenbach est né en 1836 ^ Solirobenhaiiscn, dans la Haiito-Bavîère, entre Ang8bui*g et Ingolstadt. Le père de M. de Lenbarh, un maître maçon d'origine tyrolienne, destinait son Hlsi à sa profession, mais Tenfant ne s'occupait que de peindi-e; quand son père mourut, il avait seize ans; il abandonna le métier de maçon et se consacra tout entier à son art. Après plusieurs années d'eFforts et d'essais, Lenbacb s'établit à Munich, où Piloty l'accueillit dans son atelier. Kn 1857, il peignait ses Paysans demandant a la Vierge de les préserver de Vorage^ et Piloty Tcmmena en Italie. Déjà Lenbach s'intéressait à ceux qu*il «ippeiait ■ les pauvres grands prisonniers des musées • Titien, Rubens , Rembrandt rt Velasquez. Mais le meilleur de son temps se passait aux environs de Rome : il prétendait ne travailler que d'après nature : de son voyage, il rapporta son tableau des Paysans passant sous Varc de Titus» Puis, de retour à Munich, il peignit le Petit Berger^ de la galerie Schack (1860). Lenbach comprit alors que son art propre était celui du portrait. Il s'y consacra tout entier. Rembrandt devint son maître. L'on n*ad mirait pas alors l'art de Rembrandt comme on le
c'est pour Lenbach une condition obligée du portrait d*aujourd*hui. Le costume moderne est laid et pour tous les modèles Ton ne peut imaginer un déguisement, comme il Ta fait pour le comte de Mouy.
Aussi, du corps, laissé dans Tombre, Lenbach ne rend-il que Taspect, Tattitude fière ou fatiguée, cette idée générale d'un caractère que donnent le port et la tournure. Pour les vêtements, une simple esquisse; à peine reconnaft-on les uniformes. Les mains le plus souvent ébauchées. Seul, le visage intéresse le peintre. Là, chaque trait montre Teffort de trouver Tàme dans les rides des joues et du front, les plis de la bouche, le froncement des sourcils, la couleur des yeux et l'éclat du regard. Et, pour exprimer ce qu'il a trouvé, avec les effets de lumière de Rembrandt, le clair-obscur de Van Dyck, les tons dorés des chairs du Titien, Lenbach emploiera les empâtements des modernes, leur facture tantôt lâche et tantôt minutieuse; souvent même il accusera d'un coup de crayon les plis des tempes et des paupières, la moue des lèvres ou leur sourire.
Volontiers M. de Lenbach peintplusieurs fois les mêmes personnes, il néglige alors l'impression du moment pour découvrir le type même de l'homme. Et, si l'homme a du génie, Lenbach veut imiter Raphaël, Léonard et Titien, nous donner
fait aujourd'hui; et les premiers portraits en clair obscur de Lenbach lui valurent les attaques de tous.
Nommé en 1860, professeur h l'Académie de Weimar, il y connut MM. Bocklin et Begas, qui devinrent et sont restés ses intimes amis. Alors et maintes fois depuis, il a peint leurs portraits. De retour à Munich, Lenbach fit la connaissance du comte Schack, qui lui fit copier pour sa galerie les meilleures œuvres des Vénitiens, des Flamands et des Espagnols. Il acquit bientôt le coloris de ces maîtres : plusieurs de ces copies ont l'éclat des originaux. Ces études eurent une grande influence sur son talent. En 1868 Lenbach se Ha d'amitié avec Wagner; cette amitié décida de son succès. 11 devint le peintre des Wa^nériens puis il s'établit ù Vienne, installa son atelier dans la même maison que Makart. Bientôt ce fut un -peintre célèbre. Les souverains, les jolies femmes voulurent poser devant lui. En 1873, il exposait les portraits de l'empereur d'Autriche et de l'empereur d'Allemagne. De nouveau établi à Munich, Lenbach s'y est fait bâtir une belle villa près des Propylées. Tous les peintres et les hommes célèbres de l'Allemagne sont venus dans cette villa. Sans l'œuvre du maître, il serait impossible de comprendre l'histoire de l'Allemagne à la fin du dix*neuvième siècle.
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dans le portrait de Moltke Tidéal du capitaine, dans celui de Bismarck Tidéal du grand ministre, dans celui de Léon XIII ridéal du pontife. L^école naturaliste lui reproche de pareilles synthèses, et Moltke disait finement : « Je ne sais pourquoi Lenbach veut faire de moi un héros. » Mais cet art de synthèse présente aussi son intérêt. Dans quelques années, le temps, effaçant les petitesses des grands hommes, les aura fait entrer dans la légende ; sa patine aura simplifié les traits des tableaux ; peut-être alors ces œuvres idéalisas sembleront-elles plus vraies que les esquisses scrupuleusement exactes, qui aujourd'hui nous intéressent davantage.
Étudier l'œuvre de Lenbach, c'est revoir toute l'histoire de l'Allemagne contemporaine. Beaucoup lui refusent les dons du peintre de cour ; il hait les décors emphatiques et les attitudes solennelles; cependant tous les souverains de TÂllemagne ont posé dans son atelier. On lui doit plusieurs portraits de l'empereur Guillaume I" : un seul de ces portraits est vraiment beau, celui de 1887. Le visage las, le regard désolé trahissent la tristesse du père inquiet pour la santé de son fils, la mélancolie de l'homme de tradition, qui voit l'œuvre de sa vie aboutir à la destruction de tout ce qu'il aimait.
M. de Lenbach a peint aussi les hommes célèbres de l'Allemagne.
Le premier portrait de Moltke porte la date de 1873 et représente le maréchal en petit uniforme, assis, la main appuyée sur une table. La ressemblance physique est déjà parfaite. Voilà bien les lèvres pincées, le nez aquilin, le front haut, le menton fort, le regard perçant, les traits connus de ce visage glabre et ridé, que l'on comparait à celui d'une vieille femme. Mais Lenbach n'a pas encore découvert le secret de ce taciturne qui hait les curieux. Chaque étude nouvelle lui
permet de mieux définir le gfénie de son modèle. Une esquisse de 1886 parait Tœuvre décisive; elle nous fait comprendre le caractère du savant, qui traite la guerre comme tout autre Science, sans considérer que celle-là demande des milliers de vies humaines.
Pour un portrait de 1 888, Moltke consentit à retirer sa perruque. Lé buste à peine traité. Un manteau sombre, un col blanc. Penché en avant, le visage de profil. A peine quelques cheveux, la tète ovale, le front bombé, le nez a'quilin, la bouche dure, le menton volontaire, l'oreille trop large, une grande fixité dans le regard et dans les traits contractés.
Mieux qu'aucun historien, Lenhach a compris le caractère de Moltke; et cependant ses portraits ne nous donnent pas du maréchal une idée aussi claire, une image aussi nette, que le fin profil, la longue silhouette des tableaux de M. de Werner. Lenbach fait parler celui qui ne parlait pas, il nous dit le secret d^un homme qui n'a jamais trahi un secret.
En 1879, M. de Lenbach connut le prince de Bismarck, qui l'accueillit bientôt dans son intimité, l'invitant à sa table, le recevant dans sa chambre, dans son cabinet, à l'heure même où il travaillait. Aussi, pendant près de vingt ans, Lenbach ne cessa-t-il de donner de nouveaux portraits du chancelier. L'on en trouve un au moins dans tous les musées, toutes les collections particulières de l'Allemagne. Plusieurs sont des chefsd'œuvre, beaucoup trahissent une production hâtive ; tous marquent une observation particulière, une découverte nouvelle faite dans le caractère de l'homme d'État.
Aucun visage, si l'on excepte celui du grand Frédéric, n'a changé autant que le visage de Bismarck : quand nous regardons la suite de ses photographies, à peine pouvons-nous croire qu'il s'agisse de la même personne. Mais à Tépoque où le prince connut Lenbach, Tâge, les émotions, l'exercice du pouvoir lui avaient déjà fait ce masque particulier, qui pour là postérité restera celui de Bismarck. Les traits distinctifs de ce masque sont le front haut et bombé, la tête petite et chauve;
LENBACH (FRANZ VOS)
le nez court aux narines frémissantes, le menton long et lourd, les grands plis de part et d'autre de la bouche, la moustache rude, les sourcils en broussailles, sous les paupières ridées les yeux ronds, saillants, durs et parfois comme pleins d'éclairs.
De 1879 à 1890 les portraits de Lenbach nous montrent tour a tour le ministre tout-puissant, le soldat, le diplomate, le convive à la rude gaieté, le père de Famille aux idées patriarcales, TaYeul indulgent et parfois attendri, comme aussi le lutteur sans pitié, l'homme qui falsifie la dépêche d'Ems et s'en fera une gloire, qui perd Ârnim, tous ses ennemis et déclare que l'empire allemand devait se fonder par le fer et par le feu.
D'abord des études, puis le portrait du Musée de Berlin : Bismarck en civil, debout, le grand chapeau entre ses mai]. s posées sur le dossier d'un fauteuil. Vers 1885, la fameuse esquisse du prince en uniforme, les épaules de face, le visage presque de profil : le front puissant, la moustache et les sourcils hérissés, le menton féroce, les yeux durs et colériques.
Puis l'heure de la disgrâce arrive, et l'extrême vieillesse rendue plus pénible par le désœuvrement. Et c'est alors, dans des portraits d'une psychologie plus pénétrante encore le dépit, la haine, la tristesse, la souffrance physique, parfois presque du découragement.
Cependant, en 1892, l'année du voyage de Vienne et de Munich, Bismarck semble retrouver la verdeur et la confiance de la jeunesse. Lenbach le reçoit dans sa maison et fait de lui un beau portrait. Debout, les mains derrière le dos^ uniforme et manteau sombres, le casque de cuirassier, presque de profil, cependant on voit les deux yeux. Les rides accusées, comme des trous dans les joues. Le regard dur, la bouche méprisante. Bismarck a dit : « Je suis heureux que le pinceau de Lenbach m'ait immortalisé ici, tel que je souhaitais de passer à la postérité » .
De tous les portraits, le plus curieux est celui de 1896 : Bismarck, en civil, renversé contre le dossier de son fauteuil,
une main dans sa poche, Tautre sur sa poitrine, les yeux comme volontairement sans regard, la bouche pleine de mépris : le mépris universel de Thomme qui connaît les causes mesquines des événements glorieux, les tristes secrets du cœur des grands et des vertueux.
M. de Lenbach a fait les portraits de tous les hommes connus de FÂllemogne.
Les chefs des partis religieux. Dôllinger, plusieurs fois torturé par le doute, aigri par la lutte, puis vieilli et apaisé ; Mgr. Strossmayer : la tète relevée, le front dénudé, les cheveux hirsutes, les yeux vifs disent le besoin de contredire et de combattre.
Les savants : Helmholtz grave, solennel, le Goethe de la science; Mommsen : une saisissante esquisse de 1898,1e front haut et large, de longs cheveux blancs et, dans le visage bruni, ridé, aux traits accusés, aux plis douloureux, les yeux restés jeunes et brillants, pleins d'entrain et de curiosité.
Les littérateurs : Paul Heyse, Voss etc.; les artistes : le sculpteur Begas, Varchitecte Semper, Maurice de Schwind, Bôcklin beau comme un de ses dieux, le comte Schack, avec un grand manteau et toutes ses décorations, fin, aristocratique et solennel. Tous les Wagnériens : Liszt, Bulow, M.Levy, etc; Wagner lui même, a plusieurs reprises et d'une manière définitive, dans une belle esquisse : voilà bien Fauteur de cette Marche funèbre^ que les Wagnériens appellent de la musique monumentale.
M. de Lenbacli a peint beaucoup d'étrangers célèbres, ceuxlà surtout dont Tinfluence s'est fait seotir en Allemagne.
Gladstone plusieurs fois, avec son visage glabre, la bouche et le menton volontaires, le front carré, des yeux perçants, un visage qui trahit la faiblesse malgré Tentétement. L'un des portraits avec Dôliinger, celui-ci perspicace, scrupuleux, défiant, l'autre presque naïf dans sa confiance de la vérité trouvée. Minghetti, avec la chaleur, la souplesse de talent, le regard perçant de ceux de sa race. En 1898, M. Bjôrnstern Bjornson. Du premier coup d'œil, on reconnaît l'agitateur de génie, dont Brandes écrit : » Si je cherche la situation la plus conforme à sa nature, aussitôt m'apparaît une assemblée populaire : des milliers de paysans Norvégiens, sur la tribune les dominant tous, Bjornson sûr de lui. Le silence se fait, sa voix s'élève, cette voix au timbre puissant, qui charme par son accent de sincérité. Tous restent fascinés, jusqu'au dernier mot : alors éclatent les applaudissements, les hommages des milliers d'auditeurs. »
En 1884, M. de Lenbach fut présenté au pape Léon XIll. Cette entrevue nous a valu : d'abord une esquisse, puis le portraitde Munich (1885), enfin des variantes, moins intéressantes que les portraits de Bismarck, puisque Lenbach n'eut pas l'occasion de revoir Léon XIII.
. Dans le tableau de Munich, le pape est représenté, assis, en rochet et camail, les mains posées sur les bras du fauteuil : Léon XIII semble fatigué, mais calme et sûr de lui-même; les yeux perçants et le fin sourire donnent un air jeune au visage émacié.
Les critiques allemands comparent volontiers ce portrait à ceux de Jules II et de Léon X par Raphaël, à celui d'Innocent X par Yelasquez dans la galerie Doria. Sans doute, le dessin de Raphaël est plus net, ia couleur de Yelasquez plus chaude, sans doute, l'un et l'autre nous font mieux comprendre qu'ils
peignent un pontife, mais d'après ces critiques Lenbach serait plus profond, plus pénétrant; il ne peindrait pas seulement le pontife mais Thomme, ses ambitions, ses rêves, la joie du triomphe que Tissue heureuse du Kuliurkampf devait donner au vainqueur de Bismarck.
Lenbach traite aussi le portrait de femme. C'est dans ce genre qu'on a le plus discuté sa manière.
D'abord, il copia les anciens mattres (1), puis il se fit un genre à lui surtout pendant son séjour à Rome (1880-85). Les couleurs de Titien et de Rubens, le clair-obscur de Rembrandt sont remplacés par des teintes plus douces et plus pâles; la lumière se joue également sur foutes les parties du tableau, la pâte devient molle et comme transparente; souvent même le maître emploie le crayon ou le pastel.
Dans ce genre, nouveau M. de Lenbach reste puissant psychologue, mais sa psychologie se fait plus fine conime son art. Il observe tout mais sans trahir tout ce qu'il observe; dire tous les caprices d'une femme, n'est-ce pas exagérer, ou même caloninier? La psychologie de Lenbach rappelle M. Anatole France plus qu'Ibsen ou que Tolstoï. Moins flatteur que M. de Kaulbach, il n'a jamais l'amertume de M. de Keller ou la rudesse des jeunes impressionnistes.
Le plus souvent M. de Lenbach peint des femmes célèbres. Des princesses : La reine d'Italie (1886), la reine d'Angleterre, la princesse Clémentine de Saxe-Cobôurg. Des actrices : MmeDuse, MmeSembrich. Des écrivains : ladyBlennerhasset. Mais le plus souvent son modèle est une femme simplement jolie; et Lenbach ne professe pas pour la beauté cette sorte d'adoration qu'ont les artistes de l'Italie. Il se demande : Pour-
(1) Parmi les portraits de cette première manière de Lenbach, il faut citer celui de la princesse impériale, aujounrhui veuve de l'empereur Frédéric 111, et le beau portrait de la comtesse Wolkenstein (peints à Berlin 1873-74.)
LENBACH (FRANZ VON)
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^rrmtiiia-, i- runîùi pheti
quoi cette femme est-elle séduisante ou belle? Et dans le caractère de cette femme il cherche le secret du charme ou de rharmonie des lignes.
Ses portraits de jeunes filles, les esquisses surtout, la plupart sans nom, mériteraient une étude spéciale. Ce qui nous séduit dans un visage d'enfant, c'est que les joues rondes, la peau fraîche et sans rides, même sur.le front, même sous les yeux, la bouche sans plis et les lignes a peines indiquées ne disent encore ni la pensée, ni la passion, ni la douleur; mais, dans un visage, où la vie n'a rien écrit, Lenbach, à défaut du passé, veut trouver l'avenir. Le nez à peine courbé, le menton, qui deviendra fort, lui trahiront la femme despotique; des lèvres, qui rougissent, lui révèlent l'ardeur des passions encore ignorées; le front parait lisse, mais lui sait y découvrir la première trace des rides futures, qui trahiront la réflexion ou le souci. Dans ces traits seulement ébauchés, il lira parfois la santé, l'amour, les joies futures de la maternité; souvent il verra bonheur égoïste, activité sans but, plaisirs factices ou trop réelle douleur.
La critique s'est montrée sévère pour les derniers portraits de M. de Lenbach. Ceux de sa femme et de ses enfants égalent les meilleurs qu'il ait peints. Dans les autres l'on trouve souvent une manière conventionnelle. Mais quelques portraits peints hâtivement ne peuvent rien changer à la valeur de son œuvre. Aucun artiste n'a représenté de plus grands hommes et de plus belles femmes, et, si l'artiste a hésité sur le choix de ses moyens, le psychologue s'est toujours montré réaliste convaincu. C'est pour cet amour de la vérité que Lenbach mérite d'être compté parmi les maîtres des nouvelles écoles.
Examinons maintenant l'œuvre des portraitistes depuis Graff et Ghodowiecki jusqu'aux jeunes peintres impressionnistes de Munich ; et comparons les types qu'ils nous présentent.
Les hommes d'abord. Ceux du siècle dernier, avec la petite perruque et Thabit à la française, raisonneurs, froids malgré leur affectation de sensibilité mais d'une exquise politesse, ayant besoin du monde et de la société des femmes. Rant luimême faisait des visites tous les soirs. Puis les romantiques aux cheveux longs, beaucoup encore rasés, d'autres avec la moustache, tous vêtus de costumes étranges, affectant de ne parler, de n'écrire que d'eux-mêmes. Classiques et romantiques sont des idéalistes, mais les premiers sont des idéalistes de la raison, les seconds des idéalistes du sentiment.
Viennent ensuite les libéraux de 1820, roides et solennels, idéalistes dans leurs principes, réalistes dans leur conduite; et ce besoin de justifier par des maximes de désintéressement une morale ^utilitaire constitue précisément ce qu'on appelle l'esprit doctrinaire. Les radicaux de 1830 ont les yeux perçants, la bouche moqueuse sous la fine moustache ; ils parlent de la Jeune-Allemagne^ du progrès, de la liberté : pour nous ce sont les derniers romantiques. Barbus, les cheveux longs, l'air volontairement farouche, les révolutionnaires de 1848 nous apparaissent comme des lutteurs, mais ils combattent pour une conception de la vie contraire à celle de l'Europe mo« derne, et leur défaite sera celle de l'idéalisme.
Après 1848, nous trouvons comme un autre type dans les visages; le rêveur a fait place à Thomme d'action. Voici Bismarck, Moltke, Lassalle, Marx, le prince de Hohenlohe, tous les généraux; et la plupart des écrivains et des savants ont les mêmes traits rudes que les hommes d'État et les militaires. . Puis c'est l'Allemagne moderne : des visages résolus à la bouche moqueuse, au regard perçant.
La comparaison des types de femmes est plus intéressante encore : et pour nous guider, nous n'avons pas seulement les portraits, nous avons les têtes idéales et les tableaux de genre.
L'œuvre de Graff et d'Angelica Kauffmann, les gravures de Chodowiecki nous font connaitre la grande dame de l'ancien
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temps, élégante et spirituelle; la bourgeoise rêveuse mais d'intelligence pratique et d*esprit mesuré, telle que Goethe nous dépeint sa mère.
Schadow nous montre les romantiques, qui toujours semblent suivre un vague rêve d'amour désireux de la mort. Danhauser et Schwind représentent la société de 1830, et celle de 1840, les tailles fines, les longues papillottes, les robes bouFFantes, Vienne épris d'élégance et de plaisir. Tandis que Richter dessine encore des Charlotte et des Gretchen, les portraitistes de Berlin peignent les premières Femmes de lettres, qui tiennent des salons philosophiques et demandent l'émancipation de la femme.
Depuis quarante ans, surtout depuis trente ans, le type de TÂllemande s'est transformé. Rares deviennent les tableaux où des amoureux se promènent dans le bois, chastement enlacés; où des jeunes filles rêvent au clair de lune en lisant quelques poésie romantique. Comme ceux des hommes, les visages des femmes expriment l'énergie. Les unes ont le goût des sports anglais; d'autres s'inspirent des Scandinaves et prêchent le Féminisme. Intelligentes, instruites, la plupart s'occupent de la bonne tenue de leur maison, de la carrière de leur mari, de l'établissement de leurs enFants, oublieuses de l'amour idéal, dont rêvaient leurs grand'mères.
Sans doute, le caractère et la position de la femme ont
moins changé en Allemagne que dans les pays anglo-saxons
et Scandinaves. Cependant l'influence de ces pays se fait
sentir en Allemagne. Pour bien comprendre l'évolution des
mœurs au dix-neuvième siècle, il faut parcourir la collection
des livres et des journaux illustrés depuis Richter et Schwind
jusqu'aux publications d'aujourd'hui Pan, Jugend, Fliegende
J3/â//er, surtout celles de Berlin, où l'esprit est plus amer. Il faut
relire aussi les romans : libertins au dix-huitième siècle, puis
passionnés au temps des romantiques. Immermann crée le
genre bourgeois : ses héroïnes sont éprises d'idéal, mais de
manières simples, rêveuses mais d'esprit pratique; ses récits
nous décrivent un amour tendre et sans passion, la sentiments
talité ne se comprend plus sans les vertus domestiques. Gutskow, Hebbel et M. de Gottschall défendent au contraire les théories de George Sand. M. Paul Heyse, Fontaneet Freytag hésitent entre Tidéalisme et le réalisme; ils cherchent des excuses pour la passion comme ils en cherchent aussi pour la sentimentalité de la vie bourgeoise qui leur semble banale. M. Paul Lindau s'inspire des naturalistes français pour dépeindre le nouveau Berlin. Puis Tinlluence d'Ibsen inspire MM. Hauptmann, Halbe et Sudermann, tandis que M. Hansson et sa femme, madame Laura Marholm ramènent le psychologie à la physiologie.
Gomme la Norvège, TAIlemagne a ses Nora de Maison de poupée, sesRebecca de Rosmerholm, et même ses Femme de la mer : ne sont*ce pas les types mêmes que, dans leurs Jigures idéales y leurs gravures, leurs esquisses nous présentent MM. Gabriel Max, Klinger, Greiner, Stuck et Witzel?
Et comme ses Nora, TAllemagne a ses Hedda Gabier, Déjà Makart avait peint Cœurs de marbre. En 1899, M. A. de Keller a donné le Trio.
Le tableau tout en longueur. Les teintes violettes chères à Tartiste. Contre un mur gris, le bas d'une glace, un grand sofa bleu. Sur le dossier une peau de bique rayée de rouge; des coussins, l'un blanc avec des armoiries, l'autre de satin jaune, une étoffe rouge. A droite, un caniche immobile, un petit terrier qui dort. A gauche, la maîtresse, une jeune fille. Renversée contre le dossier, la tète posée sur le bord, le bras droit étendu, le gauche plié, dans la main une cigarette. Blouse avec des raies verticales, grises, rouges et noires; le haut du corsage de dentelle blanche transparente. Robe noire, dessous roses; les jambes croisées; cheveux blonds ondulés, yeux rêveurs, bouche sensuelle et moqueuse, menton fort, quelque chose de triste et de dur. Et la lumière violette de la fenêtre à gauche jette sur le visage une étrange clarté, des reflets bleus et blancs sur la robe tendue, la rend transparente, montrant les jambes fines et rondes ; un rayon s'arrête sur les dessous roses; à travers le bas de soie noire, il éclaire la
chair pâle, fait une ligne blanche sur le soulier verni qui pose à terre, un point lumineux au bout de Tautre soulier, mis en avant comme par défi.
Ainsi tous ces portraits d'hommes et de femmes nous montrent la transformation de TAlIemagne. Et nous ne voyons pas seulement changer les sentiments, le type physique change aussi. Les tètes larges sont aujourd'hui plus nombreuses que les têtes ovales; les cheveux blonds se font rares: La race germanique, qui a donné à TÂllemagne son art, sa littérature et son organisation, disparait devant les Celtes, les Slaves, les Finlandais, les Hongrois, les Mongols, qui forment le fond de la population. Avec elle disparaît aussi l'idéalisme; plus que tout autre nation, TAUemagne devient démocratique; dans aucun pays, ne prévaut au même degré cette conception réaliste de la vie, dont son commerce et son industrie, sa richesse énormément accrue sont les garants, comme aussi les moeurs nouvelles et le nouvel esprit de Tort et de la littérature.