LES PAYSAGISTES
Après s'être dégagé de la grande peinture^ le paysage allemand ne se mêla plus avec elle, mais il subit la même évolution de ridéalisme au réaliâme : héroïque et classique puis romantique, le paysage devint progressivement naturaliste^ puis impressionniste, puis décoratif.
Deux grandes écoles ont surtout contribué à cette transformation : Dusseldorf et Carlsruhe.
Les fondateurs de Técole du paysage à Dusseldorf furent Schirmer et Lessing : le premier traitait le paysage héroïque; le second s'inspirait des romantiques. Leurs élèves voulurent concilier la tradition idéaliste avec le goût de la réalité.
M. Andréas Achenbach (1815) souhaitait d'être sincère mais il craignait que la vérité ne parût triviale. Ses premiers tableaux représentent la mer du Nord, des rochers à pic sous un ciel d'orage ou de tempête, les lames déferlant avec fureur, des navires brisés, des mouettes volant autour des épaves, tandis que les aigles planent au-dessus des pics enveloppés de nuages. Plus tard, quand le naturalisme prévalut, le genre de M. Achenbach devint plus simple : il peignit les ports et les canaux de la Hollande; beaucoup déjeunes artistes de Dusseldorf lui empruntent encore et sa manière et ses sujets.
Pour se faire pardonner son naturalisme, M. Os^^ald Achenbach (1827) copia les sites classiques de l'Italie : Naples au
clair de lune, le Palais des Do{jes, la Voie Appienne. Puis il abandonna les sites classiques pour les villages perchés sur les collines, les rues bordées de maisons peintes et de huttes sordides, la foule des montagnards de la Sabine ou du pays albain : hommes en culotte courte avec la veste de velours et le grand chapeau, femmes en jupe bariolée, fichu blanc, foulard de couleur sur les cheveux noirs, grandes boucles d'oreille; maisons et foule dans la lumière rouge du matin ou du soir, tandis que, au bas des collines, la plaine ondulée, la mer bleue vue au loin semblent enveloppées d'une poussière d'or. Depuis quinze ans, la manière de M. Oswald Achenbach s'est transformée : ses tons noirs, sa pâte épaisse rappellent Munkacsy; ses effets de lumière trahissent l'influence croissante des jeunes impressionnistes.
Comme M. André Achenbach, M. Gude (1825) et le comte de Kalckreuth (1820-94) voulurent concilier l'idéalisme et le réalisme ; l'un peignait les rives romantiques de la mer du Nord ; l'autre, s'inspirant du peintre suisse Calame, représentait la haute montagne, les rochers, les glaciers, la neige amoncelée dans les cirques, les forêts sillonnées par l'avalanche.
Tout en progressant dans la voie du naturalisme, la génération suivante n'abandonna pas le paysage romantique. Ses principaux maîtres vécurent dans les fiords : ce sont M. Osterley(1839) un Allemand, et les Norvégiens M. Normann (1848) et Munthe (1841-96). Nul comme M. Normann ne nous fait comprendre ce qu'est un fiord : une étroite nappe d'eau entre de hauts rochers à pic; dans ses tableaux de dimensions moyennes nous voyons la montagne tout entière. Cependant ses tableaux ne sont pas des œuvres d'atelier, mais des œuvres faites d'après nature, qui rendent tous les effets du jour et de l'atmosphère. Munthe peint volontiers la glace : le soleil couchant enveloppe les blocs rougis, des réflexions multicolores effleurent la surface, dure et blanche ici, là transparente et là fondante. Patinant ou poussant des traîneaux, les hommes et les femmes emmitouflés s'avancent sur le fiord gelé, de plus en plus perdus dans le brouillard.
Puis le paysage a cherché des sujets plus simples : M. Oeder (1846) et M. Jernberg (1855) peignent rAllemagne et de préférence l'automne, le ciel gris, la campagne désolée, les routes détrempées entre des buissons aux feuilles roussies ou de grands arbres morts. Ce sont des plein-airistes mais ils se plaisent aux tons noirs. Aussi bien la peinture blanche ne réussit-elle à Dusseldorf que peu d'années et sans y produire aucun ouvrage remarquable. Aujourd'hui les jeunes paysagistes créent un style décoratif (1).
L'École de Garlsruhe doit aussi son origine aux maîtres du paysage idéal Lessing et Schirmer; puis deux professeurs de Munich, M. Schônleber et Baisch y tentèrent la même réforme^ que, trente ans plus tôt, MM. Achenbach avaient commencée à Dusseldorf.
M. Schônleber (1851), un élève de Lier, aime les beaux sites et compose avec soin. Ses premiers tableaux représentent la Hollande ou F Allemagne du Nord. Les lignes droites d'une église, d'une jetée ou d'une maison y relèvent les lignes trop molles des contrées marécageuses, qu'il peint volontiers. Ainsi le paysage du Musée de Carlsruhe.
La nuit; de grands nuages couvrent la lune mais laissent s'épandre sa lumière : un fond de collines, au premier plan une
(1) Comme peintres contemporains de M. M. Achenbacb, je nommerai Weber (1817-73) et Ruthâ (1825\ Les meilleure élèves de Kalckreutb sont M. de Rameke (1836) et le comte Harrach (ISSî") — Dans la génération suivante, il faut citer le peintre de marines M. Diicker (1841) surtout connu comme professeur, M. Lutterotb (184>2) et M. Bracbt ;^184>2), qui a donné des vues de la mer du r^ord, de la Méditerrannée et de l'Orient. Parmi les peintres de marine, M. Petersen-Angeln (1850), qui a peint le Scble^wig, sa patrie; parmi ceui qui, TexempledeM. Achenbacb, représentent la Hollande, MM. Hermanns et Eugène Rampf (1861).
M. Fritz Ebel (1835) est un peintre consciencieux — Les jeunes maîtres du paysage décoratif sont MM. Liesegang, Otto, Wendlîng et Breu. Les deux premiers traitent surtout la liibograpliie.
rivière, une écluse, un pont; à g^auche, un moulin; à droite, un bouquet de grands arbres.
Plus tard, M. Schônieber s'établit à Venise; aujourd'hui la RivieraTinspire. L'un de ses meilleurs tableaux est sans doute Mer profonde. On ne voit pas le ciel. Au fond des rochers à pic; au premier plan des écueils à fleur d'eau. La mer d'un bleu lilas devient presque rouge en couvrant les écueils violets sous les stries des vagues blanches.
Connu surtout comme animalier, Baisch (1846-1894) fut aussi un peintre de marines. Il emprunte ses sujets h la Hollande. Ainsi V Arrivée du bateau, — Un ciel nuageux, une mer moutonneuse : sur la plage des femmes causent, des hommes s'avancent pour haler un bateau. L'un des chevaux a comme un frisson en posant ses pieds dans l'eau, tandis que plus loin un autre cheval mieux dressé saute par-dessus les vagues écumantes.
A Carlsruhe comme à Dusseldorf, les paysagistes s'essayèrent dans la peinture blanche puis revinrent aux tons noirs; ils s'efforcent maintenant de figurer par des lignes simples la synthèse d'une plaine ou d'une vallée (1).
Dusseldorf et Carlsruhe sont les seules villes qui possèdent des écoles de paysagistes mais à Munich l'on trouve une suite ininterrompue de maîtres influents. Lier et Schleich avaient préparé la transition de l'idéalisme au réalisme. La génération suivante, qui subit l'influence de Piloty, a produit deux artistes remarquables, MM. Wenglein et Dill.
(1) Le meilleur naturaliste de Garlsiuhe est M. Rallmorgen (1856), qui a donné des vues des bords de l'Elbe près de Hambourj; et des paysages aux sujets dramatiques comme V Inondation, — Les maîtres de la peinture noire sont MM. Poetzclberger (1856) et Haveisen ; ceux du genre décoratif MM. de Wolckmann (1860), Hocfa (1869). Langbeiss (1872) et Weîss (1875).
M. Wenglein (1845), s'inspire de Schleich; avec une pâte grasse et des teintes sombres il peint les bords de l*Isar aux eaux vertes et torrentueuses, les hauts plateaux bavarois, les tourbières, les marais, les grands arbres tordus par le vent, à rhorizon des montagnes enveloppées de brouUIards, d'où Ton voit saillir des faites blanchis.
M. Dill (1850) donna d'abord des marines et des tableaux de genre inspirés par la vie de Venise : le port, la Giudeca aux canaux sordides ou la pleine mer sous le soleil, les voiles rougies, le bateau cahoté, les hommes au visage hàlé, au sourire grossier et bon enfant, les filets, les amorces, les baquets, les cordages, la grande voile rapiécée que Ton amène (1855).
Puis M. Dill délaissa la marine pour le paysage. Il peint aujourd'hui la plaine de Dachau, le Barbizon allemand : des sites vus de haut, des raccourcis, routes et rivières en ligne droite, les masses des bois et les ombres indiquées seulement par leurs contours, \ë% taches sans modelés des impressionnistes, une facture chaque année plus hardie. Volontiers il emploie la gouache, l'aquarelle et le pastel.
Ainsi Chardons fanés {IH99), Non plus blanc et noir, suivant l'expression anglaise, mais blanc et jaune. Entre des bouleaux au tronc moucheté, une rivière aux eaux rapides, coulant droit vers nous. Au milieu un ilot. Sur l'ilot, sur les rives, de grands chardons fanés, et la lumière du soir dorant l'eau, les plaques blanches des bouleaux, les chardons à la tige jaunie dont les fleurs cotonneuses se désagrègent sous la brise.
Des jeunes paysagistes de Munich, le plus délicat est M. Keller-Reutlingen (1854). Voici un bon paysage de 1899. Au-dessus de la petite rivière, qu'on voit à gauche, Dachau sur la colline couverte de buissons. Des peuples à droite. Les maisons humbles, basses, avec de grands toits noirs. Seule, une vieille chapelle octogonale, qui forme la tour d'une maison, est couverte d'un toit rouge. Le soir, et Dachau est exposé au couchant. Au-dessus des maisons, le ciel gris; entre les peuples une échappée d'un bleu clair. Et les rayons obliques forment des prismes dans l'eau, rougissent le mur des maisons, font les
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE Î4t
vitres de feu, se reflètent crûment sur le toit rouge de la chapelle et raient d'or à gauche le tronc des peupliers.
Le maitre impressionniste le plus hardi est M. Stuck surtout connu comme peintre symboliste.
Le soir près du vivier. Harmonisé rose-violet. Contre Tborizon à peine teinté, trois arbres, un buisson, bleus avec un nimbe rose. Au premier plan, le vivier : sur le fond rose du ciel reflété, les reflets des arbres font un fouillis d'ombres grises.
Le vivier aux truites. Entre les troncs d'une rangée d'arbres, la lumière bleutée du soir, et, dans l'étang, où l'eau fait de grands cercles, des plaques bleues et blanches entre les ombres noires déviées.
Le style de M. Stuck est déjà le style décoratif, que les jeunes peintres de Munich ont adopté (1).
En dehors de Dusseldorf, de Carlsruhe et de Munich, de nombreux artistes traitent le paysage : les uns se sont formés dans ces villes, les autres en France et en Hollande.
Des peintres naturalistes, le plus délicat est M. Franz Skar-
(1) Parmi les peintres de la génération de Lier, il faut citer Morgenstern (1805-67), Lange ^1817-78), qui a donné de belles vues des lacs des Alpes. Parmi les premiers peintres naturalistes, M. Willroider (1845), dont la manière rappelle celle de M. Wenglein, et M. Peter^en, (1850) un excellent peintre de marines. Ainsi //a ufe-mer (1898), les belles vagues aux plis moirés, comme tigrées, un remorqueur s'avançnnt ver^ un voilier, qui arrive droit vers nous à pleines voiles.. Im Ftotille des pêcheurs; de grandes houles aux plis d'écume, plus de trente bateaux voguant de conserve, toutes voiles dehors.
Aujourd'hui les Jeunes de Munich cherchent avant tout le style décoratif : ainsi M. Berchtold, M. Pûttner et surtout M. Georgi (Midi — le Soir), M. de fierlepsch (1852), M. Gradl et M. Btirck (1878) en sont franchement arrivés aux arts décoratifs. Voici une bordure de tapis de M. Gradl. Un motif de lianes tortueuses qui s*élèvent, portant des fruits rouge*. Entre elles, ici un village aux fenêtres éclairées, là une église sur un fond de ciel de crépuscule aux teintes effacées. — De M. Biirck, une portière : V Automne dam la vallée de VIsar, Entre des massifs d'arbres bien indiqués, la rivière sinueuse. Au premier plan, deux troncs gris et de grandes herbes aux fleurs jaunes et rouges.
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bina de Berlin. En 1899, il exposait à Dresde la Rivière du moulin. — Le soir. Un coude de la rivière. La colline, dont Tautomne a bigarré le bois, ne laisse voir qu'une trouée de ciel rouge et or. Au-dessous du bois, le moulin; plus en aval une cabane. Sur l'autre bord et contre une palissade, qui suit le coude de la rivière, une femme debout regarde Teau d'un air rêveur. Et cette eau, verte ou presque noire sous le feuillage, est là d'or, d'argent et de pourpre. Et cette femme, le bois, le moulin sont enveloppés de la buée douce qui, montant de la rivière, fond tous les tons dans la lueur dorée du couchant.
Des poètes du paysage, le plus suggestif est M. Reiniger (1863). Il se plaît aux teintes mélancolique du soir et de l'automne. Ses fonds à peine brossés rendent bien les effets de lu pénombre et du brouillard, où des objets nous ne distinguons que leurs vagues contours. Au premier plan, il étale au contraire des plaques épaisses, comme en font les rayons obliques dans la boue et la neige foudante.
Des peintres de la synthèse, le plus hardi est M. Leistikow (1865). D'abord des fiords, des canaux peints en raccourci sous les rayons obliques du soir. Puis des dessous de bois, et la lumière se jouant sur les troncs bruns ou gris, sur la mousse où tremblent au bord des herbes les ombres grouillantes du feuillage. Enfin des synthèses hardies, comme la belle lithographie : Un pont le soir. — Indiquée par un frottis, une masse d'arbres aux simples contours se détache nettement sur le ciel rouge imprégné de lumière. Devant, un pont de bois; à gauche, la berge ; au premier plan, un étang, où se reflètent nettement les bois plus rudes et le ciel rouge plus transparent (I).
(j) Parmi les peintres plus âgés, il faut citer M. DouzcUe(183V); M. de Gletchen-Russvrurm (1836), vlmtl coiileui-g crues (c'est le peintre du printemps); M. Ludwig (1839); M\I. A. Hertel (1843) et Rorner (1846), de bons peintres de mai ines aux chaudes couleurs. — Parmi les peintres plus jeunes, M. Ilans Herrmann, (1858), un vigoureux naturaliste, et M. Scliultze-Naumburg, Tun des maîtres du style décoratif. — J'étudierai, en parlant du symbolisme, les meilleurs maitres du paysa(*e impressionniste, MM. Thoma, Lu{«o et de Hoffmann, auxr|ucl8 il faut joindre M. Triibner, et je traite l'école de Worpswede à la fin de ce troisième livre.
Vienne, reste sous TinHuence de Makart, s'est refusé longtemps à suivre l'ÂlIc-
Dans ses {][randes lignes, révolution du paysage en Allemagne correspond avec l'évolution de ce même art dans les autres pays : du paysage idéal au paysage observé ; du paysage observé au paysage naturaliste donnant Tillusion de la réalité; du paysage naturaliste au paysage impressionniste; et maintenant il se produit partout un effort pour arriver au paysage synthétique qui aboutit au style décoratif.
Ce qui manque à Técole allemande, c'est d'avoir peint l'Allemagne et de l'avoir peint dans un style allemand. Devant un Corot, un Manet, un Cézanne, tous savent de suite que l'auteur est Français; de même le sujet et la facture d'un Kroyer, d'un Thaulow, d'un Johansen nous font comprendre de suite que le maître est Scandinave. Mais les paysagistes allemands peignent toutes les régions, imitent la manière de toutes les écoles. Depuis quelques années, les jeunes artistes représentent les endroits qu'ils habitent et se créent un style personnel. Leurs œuvres sont remarquables, mais ils cherchent les marais, les tourbières, les endroits désolés. L'Allemagne n'a pas encore une école comme celle de Barbizon, dont les maîtres, se plaisant aux sites les plus ordinaires, s'efforcent d'en comprendre la poésie simple, d'en rendre les effets toujours variés. Si M. Dill et M. Vinnen sont de grands paysagistes, l'art de Dachau est l'art de Dachau, Tart de Worpswede est l'art de Worpswede. Il manque à l'Allemagne l'art du paysage allemand.
magne dans la voie du naturalifiinc et de riropresaîonnisrae. Mais, depuis plusieurs années, Vienne a sa Sécession où les peintres rivalisent de hardiesse. Le meilleur paysagiste est Mme Tina filau Lang. Parmi les piein-a'r.'stes et les impressionnistes l'on peut citf*r : M. En;*elliardt (Au soleil, femmes nues couchées dans une clairière), à la Sécession de 1899.