CHAPITRE H
LES ANIMALIERS
L'étude des animaliers ne saurait se séparer de Tétude des paysagistes. L'art des animaliers n'en a pas moins ses règles et ses variations propres, qu'il importe d'étudier.
Si Ton trouve des animaux dans les tableaux de toutes les époques, c'est seulement au dix-septième siècle que la peinture d'animaux devint un genre particulier : nous y distinguons alors deux manières différentes. La première, celle de Rubens, est idéaliste, quoique le génie réaliste du maître lui donne les apparences du réalisme. Dans ï Enlèvement des filles de Déjamre, Rubens a montré des chevaux qui hennissent, impatients du fardeau des beaux corps nus ; dans ses prodigieuses scènes de chasse, des sangliers acculés décousent les chiens furieux et hurlant; des lions terrassent des Maures et, la bouche hideusement ouverte, enfoncent leurs crocs dans la chair palpitante, qui relève les plis poilus de leurs museaux renfrognés. Ni ces lions, ni ces chevaux n'intéressaient Rubens ; ce qu'il voulait figurer, c'étaient l'élan, la force, des couleurs fauves, une scène dramatique. Peu lui importait ce que nous appelons la psychologie de l'animal.
Tout différent est l'art naturaliste de la Hollande. L'on y peignait des b ufs et des moutons au pâturage, l'on s'efforçait de représenter exactement leurs formes et leur robe, leur regard et leur aspect. Mais le public tenait ce genre pour inférieur : sans de hautes protections, Paul Potter n'aurait pu épouser la jeune fille qu'il aimait ; le père, un architecte, trouvait honteux de recevoir un animalier dans sa famille.
Quant la philosophie rationaliste se répandit, beaucoup regardèrent les animaux comme des manières de machines.
Ceux-là mêmes qui les aimaient, comme La Fontaine, les comprenaient si peu que, pour les faire agir, ils leur prêtaient les sentiments des hommes. Dès lors les Hollandais eux-mêmes ne peignirent plus d'animaux que pour égayer leurs paysages : ainsi faisaient les maîtres qui vivaient en Italie ; on ne pouvait imaginer les ruines de la campagne romaine sans un troupeau de buffles.
Seul le cheval « la plus belle conquête de Thomme » pouvait figurer dans Tart noble ; c'était pour y refléter les sentiments de son maître. David fait se cabrer le coursier de Bonaparte sur le Saint-Bernard. Et, comme un député se plaignait à M. Thiers, que, dans les peintures de Delacroix à la Chambre, le cheval d'Attila ne ressemblât pas à un cheval, M. Thiers s'écriait indigné : Avez- vous vu le cheval d'Attila ?
Mais la morale du Bouddhisme développée par Scliopenhauer, puis le Darwinisme ont produit une philosophie nouvelle dont Lombiroso est le plus hardi représentant : il veut retrouver chez les animaux l'origine des lois de l'humanité : quoi qu'on pense de ces doctrines, elles ont exercé une heureuse influence sur la manière dont l'homme traite les animaux. Dans tous les pays, des sociétés, des lois les défendent, faiblement sans doute, contre les brutalités.
Inspirée par la science, la poésie voulut décrire les sentiments des bétes. h' Ane et le Crapaud de Victor Hugo est encore une fable. Mais Leconte de Lisle s'essaie à la psychologie des animaux dans le Rêve du Jaguar :
Il cligne ses yeux dW hébétés de sommeil. Et, dans l'illusion de ses forces inertes, Faisant mouvoir sa queue et frisonner ses flancs, Il rêve qu'au milieu des plantations vertes, II enfonce d'un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.
L'influence de la philosophie et de la littérature a transformé l'art. Les premiers, les Anglais tentèrent la psychologie de l'animal dans les portraits qu*ils faisaient de leurs chevaux de course et de leurs chiens de meute. De pareilles études
sortit le genre de Landseer et de Briton Rivière. Le talent du premier est inégal : si les œuvres de sa jeunesse sont bien observées, La Guerre et la Paix, Alexandre et Diogène sont des apologues. Nous retrouvons avec plus de finesse le même symbolisme dans le Daniel et la Circé de M. Briton Rivière.
Le Daniel fait penser aux vers de la Légende des Siècles où V. Hugo nous montre le prophète entre le lion du désert, le lion des sables, les lions des montagnes et le lion de la mer.
Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,
Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,
Collant sa face pâle aux grilles de la cave.
Dans la profondeur vague aperçut Daniel,
Qui se tenait debout et regardait le ciel,
Et songeait^ attentif aux étoiles sans nombre,
Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.
Dans la Circé, M. Briton Rivière nous peint des pourceaux véritables. Cependant, devant la jeune femme séduisante et nue, qui se rit de leur fureur, Tun exprime bien la lubricité sénile, Tautre la violence de la jeunesse, celui-ci la passion, celui-là le vice, d'autres encore toutes les formes du désir. Voici un Rodrigue :
Paraissez Navarroîs, Maures et Castillans,
•et voilà un romantique de Tamour idéal.
Moins subtil, Tart français nous apparaît comme plus fort. Les œuvres de Troyon sont d'un Paul Potter à qui la science aurait appris les pensées et les impressions des animaux. Quoi qu'elle peigne, cerf, buffle, cheval, mouton ou taureau. Madame Rosa Bonheur a su se montrer vraiment naturaliste dans tous ses tableaux : elle reproduit justement le corps, le regard, la pose et jusqu'au sentiments de ses bétes. Toutes sentent profondément, mais elles sentent comme des bétes.
Dans le genre des animaliers comme dans tous les autres, l'impressionnisme remplace aujourd'hui le naturalisme. L'on se préoccupe moins de la psychologie des bétes et l'on cherche davantage à rendre l'effet que leur vue produit sur nous. De
AU DÏX-:NEUVIEME siècle Î47
nouveau elles se trouvent confondues avec le paysage, ici perdues dans sa lumière, là s'en détachant contre un fond sombre comme de beaux morceaux de peinture. D'autres maîtres adoptent le style décoratif : les coqs, les canards, les cigognes fournissent des motifs de tapisseries ou de papiers ; la croupe d'un cheval est d'un bel effet dans un vitrail. Partout triomphe le réalisme sous cette forme particulière qui, dédaignant l'objectif, la science, cherche le subjectif: la sensation plaisante et plus souvent encore la sensation rare et troublante.
En Allemagne la peinture d'animaux comprend deux genres différents.
Le premier, qui s'occupe des animaux sauvages, s'inspire du romantisme, de Lenau ])ar exemple dans ses Chants des Roseaux.
La douce lueur de la lune repose sur rétan{; immobile, mêle ses roses blêmes à la verte couronne des roseaux.
Sur la colline lù-bas les cerfs s'arrcfcnt, ils lèvent la tête pour regarder la nuit ; et, dans les joncs épais, par moments les poules d^eau s^agitent avec un bruit de rêve.
Mon regard s'abaisse alors, plein de larmes ; et jusqu'au plus profond de mon <^me il me passe un doux mc-sonvenir-de-toi, comme une calme prière du soir.
D'abord cet art se confondit avec celui de Steinle, de Schwind, de l'école de Schadow, puis il devint naturaliste avec M. Thiele de Munich et Krôner (1838) de Dusseldorf. L'un des meilleurs tableaux de genre est celui de M. Richter LefensdorF. Au clair de lune, la montagne, les tourbières couvertes de neige. Entre des rochers à pic, dont les assises forment des marches, un étang étroit et long. Sur la rive la plus basse un troupeau de biches ; sur l'autre rive un cerf, audessus de lui des corbeaux, et dans l'étang, que la lune fait
bleu, Ton voit, avec Tombre du rocher, les bois du cerf dans Teau livide. (1)
C'est à Munich qu'il faut étudier révolution de la peinture d'animaux domestiques. Pendant que les maîtres du genre historique exécutaient leurs fresques monumentales, des artistes plus modestes s'efforçaient de représenter ce qu'ils voyaient. Une manière de naturalisme était permise dans les genres, dont l'esthétique ne daignait pas s'occuper (2).
Cependant l'idéalisme ne perdait pas ses droits. De Wagenbauer à Yoltz et de Voltz àM. Gebler, tous les animaliers furent des peintres d'idylles. Mais si M. Gebler nous dit encore des contes, c'est déjà un observateur. A travers les champs, par les longues routes poudreuses, sur la montagne, dansTétable, il suit partout les moutons et connaît aussi bien leur caractère que celui de leurs petits bergers.
(1) Comme animaliers allemands du dix-septième et du dix-huitième siècles, il faut citer la famille des Roos ; Ruthart (fin du dix-septième siècle) (le Musée de Dresde possède de lui un bon tableau représentant un combat entre des chiens et des ours); les Hnmilton, originaires de Belgique, qui peignent tous les animaux mais surtout les chevaux ; puisRidinger (1695-1767), enfin la famille desKobell, dont le dernier représentant connu est mort en 1855. Dans Técole historique, seul Rethel se montre bon animalier, surtout pour les chevaux de VEntrée de Charlemagne à Milan et les bœufs qui fuient de la Bataille de Cordoue. Les peintres de bataille, les Adam, Klein ^1792-1875) P. Hess à Munich ; les L'Allemand et K. de Blaas à Vienne; Bleibtreu et Cahiphausen h Dusseldorf, Steffeck (1818-90) à Berlin, le peintre officiel Kriiger (1797-1857) montrèrent plot de soin dans la peinture des chevaux. Mais il faut arriver aux jeunes maîtres comme MM. Rocholl et Ungewitter pour trouver de bons animaliers. La peinture de chasse fut surtout cultivée à Berlin (Schulz (1796-1866) et Preese (1819-71) : à Dttsseldorf (Jean Deiker (1822-95), Karl Friedrich Deiker (1836-92), Rroner (1838) et Pfannekuchen). M. Friese (1854) est le meilleur peintre d'animaux féroces. Il y a quelques années un de ses tableaux fut remarqué au Salon de Paris t deux lions guettant une caravane. M. Paul Meyerheim (1842) représente toutes les bêtes des foires dans des tableaux spirituels et d'une bonne facture. M. Riiuber (1849) peint des animaux dans des compositions historiques comme Saint-Hubert et Sainte-Geneviève de Brabant.
(2) Klein (1792-1875), peintre d'aquarelles et graveur, représente des chevaux, des bœufs et des moutons dans le genre Hollandais. Wagenbaur pense aux idylles de Gessner; Biirkel (1802-69) voudrait être un humoriste. Après eux ce furent Loue, Eberle (1815-60), Voltz (1817-86) puis M. Gebler (1838).
Un véritable naturaliste, Baisch représente des troupeaux de bœufs et de vaches, tantôt au bord de la mer, dans les gras pâturages de la Hollande, tantôt sur les hauts plateaux bavarois, battus par le vent et brûlés par le soleil.
M. Braith(1836) est un psychologue. Il excelle à peindre les vaches qui donnent, les veaux gambadant, les génisses altérées, les moutons dévalant les peutes de la montagne : Torage gronde, les agneaux trébuchent, et, le nez en avant, fixent la roche glissante où leur pied n'ose pas se poser.
Avec M. Ziigel (1850), apparaît Timpressionnisme. Sa manière est franche, sa pâte épaisse, son dessin hardi; aucun artiste allemand ne connaît mieux les lois du plein-air. Et ses qualités techniques sont celles mêmes qui conviennent à son art. Toute son œuvre dit la vie et la force et semblerait la meilleure illustration de la Terre de M. Zola.
Dur travail [V%^2), Dans la brume que perce l'aube, la rosée brille sur les mottes retournées par le soc, des vapeurs s'en élèvent et Ton dirait la mer. Traînant la charrue que Thomme enfonce, trois bœufs avancent lentement. Celui de volée renifle bruyamment, un nuage sort de sa bouche baveuse, faisant un brouillard dans le brouillard.
Une chaude journée. Dans Teau, où le soleil et les ombres des arbres jettent des taches brillantes et sombres, un fouillis de couleurs entrecroisées, deux bœufs blancs dorment appuyés l'un sur l'autre. (Galerie Ravenée.)
M. ZQgel peint aussi les moutons pressés derrière le chien haletant, la lumière se joue sur leur toison crépue, d'une pâte si épaisse qu'elle semblerait sculptée.
Ainsi, après s'être dégagé du paysage, l'art des animaliers tend de nouveau à se confondre avec lui. Aux patientes observations des naturalistes ont succédé les effets de lumière et de couleur des impressionnistes; il semblerait que las d'observer, l'homme moderne ne voulut plus que sentir et noter ce qu'il sent (1).
(1) Parmi les animaliers il conrient encore de citer M. Adam, le peintre
de cliats; M. Von Heyden (1860}, le peintre de coqs, qui, pour ia virtuosité, la belle pâte et la hardiesse du coup de pinceau ne le cède k aucun artiste de TAllemagne. Dans les principales écoles d'animaliers il y a des écuries de verre I où les peintres peuvent étudier les animaux dans tous les jeux de lumière.
f Pour compléter l'histoire des animaliers, j'ajouterai les noms suivants : le pein-
■ tre Viennois Schmitson (1830-A3), que son beau tableau de la Galerie nationale
I fait aujourd'hui classer parmi les maîtres : Un troupeau de vaches au bord d*un
ruisseau. Dans l'école deDusseldorf : Burnier, MM. Bergmann, Lins,Sohn-BetheI. Dans le Nord, M. Olde (1855). Comme peintres de Natures mortes il faut citer I M. Knnz, de Munich, et Charlemont, de Vienne.