‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 30 sur 50 · MENZEL · texte numérisé non relu

MENZEL

Le fondateur de la nouvelle peinture de mœurs en Allemagne est un Prussien, M. Adolphe de Menzel. Seul, en dehors de toute école et presque de toute influence, il a suivi l'évolution complète de Tari allemand : peintre d'histoire, de genre historique, de cérémonies officielles; peintres de mœurs de la cour, des classes riches, de la bourgeoisie, des ouvriers ;^ classique d'abord, puis romantique, puis éclectique, puis naturaliste, enfin dans ses derniers tableaux presque impressionniste. Mais toujours nous le trouvons original. Quel qu'en soit le sujet, un Menzel se reconnaît de suite. Chaque œuvre du maître dit son

(1) Adolphe Menzel naquit à Breslan en 1815. Son père était gravear, et, dès le plus jeune âge, l'enfant mania le burin : à treize ans, il donnait une planche, qui représente un sujet de Thistoire romaine. En 1830,1e vieux Menzel s'établit à Berlin, il mourut bientôt et le jeune homme se chargea de nourrir sa mère et ses frères. Adolphe Menzel fit &t% études à l'Académie mais nul ne prit garde à lui avant Fapparition de ses gravures sur V Histoire du Brandebourg. Le premier tableau de Menzel est de 1836; en 1839, il peignit le Jour du Jugement. De 1839 à 184S parurent les deux cents bois pour la Vie de Frédéric le Grand par Kugler. Us sont exécutés avec le plus grand soin ; Menzel rapportait lui-même ses dessins sur \v bois. Il compléta sa première œuvre en donnant deux cents vignettes ou culs-delampe pour l'édition complète des Ofuvreii/e Fre</eric, par l'Étatprussien (1843- 1849) . Le talent du dessinateur s'y montre plus sûr encore et Timagination de l'artiste s'y donne libre carrière. L'on y trouve des portraits (les souverains et les princesses du temps, le comte Briihl, ministre d'Auguste le Fort, La Mettrie, Fontenelle, Bollin, J.J. Rousseau, le président Uénaut), des allégories, des satires, les plus mordantes peut-être pour le Falladion^ le poème où Frédéric se moquait de son favori d*Argens. Suivirent les Héros de la guerre et de la ;Miix(1855), puis l'Armée de Frédéric : d'abord trente-deux bois (1852), puis 453 lithographies en couleurs (1857).

caractère et ce caractère est tout énergie. Gomme Bismarck, Menzel ne craint pas qu'on Tappelle un barbare. Le peintre est de la même race que Thomme d'État; le Nord n'a jamais produit de plus durs génies. L'un et Tautre n'ont trouvé que dans un âge avancé la pleine maîtrise de leurs facultés. Aussi serace marqués par la. viejUesse que la postérité voudra se rappeler leurs visages. Seules les rides pouvaient imprimer à ces traits rudes toute la rudesse, qui leur donne une manière de beauté. Voici M. de Menzel, tel que nous le montre le célèbre buste de M. Reinhold Begas. La tête ovale, petit, trapu. Chauve et rasé. Un cadre blanc : quelques cheveux sur les tempes, de la barbe rude au bord des joues, sous le menton. Le front bombé, coupé de rides horizontales. Deux rides verticales entre les sourcils hérissés. Sous les lunettes, qui ont creusé la peau, meurtri la paupière plissée, des yeux durs, perçants, les yeux d'un observateur et d'un humoriste; un nez court, légèrement aquilin, aux narines frémissantes, la bouche large et sans lèvres, aux plis tombants, la mâchoire inférieure avançante, le menton court et volont&ire. Le visage de Menzel a quelques traits du visage d'Ibsen : aussi bien Tun et l'autre ont-ils également compris la misère, la petitesse de l'homme sans avoir jamais un mot de colère, de pardon ou de pitié (I).

Dans tous les sujets, M. de Menzel se montre soucieux de la vérité. De lui comme de M. Liebermann, l'on dit qu'il se plaità la laideur; mais Durer s'y plaisait aussi, et Rembrandt, et Shakespeare, et Goethe lui-même dans maintes scènes de Gœtz^ de Faustj et d'Egmont, Chez eux ce n'est pas affectation comme dans notre école romantique. Les artistes du Nord ont l'instinct du laid : ils le découvrent parce qu'ils Taiment, il l'aiment pour y trouver des formes plus nettes, des sentiments plus énergiques, une telle force qu'auprès d'elle la puissance calme semble faiblesse, un tel relief qu'il fait paraître la beauté ennuyeuse et plate. Voyezunetête de Vieux Juif de Rembrandt, une bataille de ribauds de Brower ou de Diez, une foule de

(1) M. Boldini a peint de Menzel un beaa portrait en 1895 (Galerie Nationale à Berlin).

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Menzel, les Fabricantes de conserves de M.Liebermann; lisez lar scène des Sorcières dans Macbetb, ou la Puissance des Ténèbres ou le début de V Assomption d'Hannele, et vous reconnaîtrez que Tauteur trouve à représenter cette laideur un plaisir d'artiste. C'est en gravant à Teau^forte que Gœthe a conçu la scène de Faust chez la sorcière. Dans Tamour qu'ont pour le laid les artistes du Nord, il y a Tinstinct de Teau-forte comme Tinstinct de la sculpture dans Tamour de Phidias pour les belles formes, Tinstiact de la peinture dans Tamour du Titien pour les chaudes couleurs.

Après des gravures et des tableaux d'inspiration romantique, M. de Menzel, Tun des premiers en Allemagne, résolut de se consacrer à rhistoire, mais il comprit que, pour donner de véritables compositions historiques, l'artiste doit restituer fidèlement les costumes et les mœurs d'une époque, connaître les traits et le caractère des personnages. Il choisit donc le règne de Frédéric II. Les monuments du grand roi, ses institutions, ses œuvres littéraires, les souvenirs de ceux qui l'avaient connu, faisaient paraître son règne contemporain et son ironie convenait à l'esprit sarcastique du jeune artiste. Menzel réunit des documents de toute espèce : costumes, livres, estampes et tableaux; il s'inspira de Ghodowiecki, le maître graveur du dixhuitième siècle. Ainsi préparé, il orna de centaines de- bois d'abord YHistoii^e du Brandebourg^ puis la Vie et les OEuvres de Frédéric II. Et pour la verve, l'humour, l'imagination, le naturel, le souci de rçndre les moindres traits de chaque visage et d'en marquer les sentiments, la science de l'anatomie, l'habileté à surprendre le détail typique, ces bois resteront parmi les chefs-d'œuvre de la gravure moderne . Pour la première fois, on voyait des gestes naturels, des attitudes simples, Frédéric, ses ministres, ses grenadiers peints comme

ut LA PEINTURE ALLEMANDE

des Allemands» non plus comme les Romains de David. Et Menzel ne représentait pas seulement la cour et Tarmée, mais la Prusse avec ses forêts, ses sables, ses marais ; Berlin, les monuments de Frédéric I*' et de Frédéric II ; mais le peuple tout entier, hobereaux, ministres protestants, bourgeois, artisanSy les paysans eux-mêmes dans les occupations les plus triviales de leur vie de* chaque jour.

Après les gravures, les tableaux.

La Table ronde de Sans-Souci (1850), est une œuvre supérieure : nous y trouvons une facture franche malgré la minutie des détails, une couleur juste, presque du plein-air (1).

1750. La grande salle ronde, blanche et or. Des colonnes corinthiennes, disposées deux par deux, en supportent la coupole, dont nous voyons seulement la corniche. Entre ces colonnes, à gauche, une statue. Dans le fond, une porte pour Tusage des laquais; à droite, une grande baie vitrée ouvrant sur le parc ensoleillé. Par terre un tapis oriental à fond rouge. Au milieu de la pièce, la table et les convives. Frédéric à trentehuit ans : grand, droit, le front découvert sous les cheveux poudrés, le teint frais, le profil régulier, le nez droit, à peine recourbé du bout: il porte Tuniforme bleu foncé, ouvert sur un gilet blanc. A droite du roi, le général Stille en uniforme rouge. Sans prendre garde à lui, Frédéric, un peu hautain, Tair moqueur, aimable pourtant, s'entretient avec Voltaire assis près du général. Élégamment vêtu de violet, avec la longue perruque. Voltaire se penche en avant : nous voyons son visage de profil. Cinquante-six ans, maigre, maladif, le front dégarni, les pommettes et les maxillaires saillants, le regard plein de feu, la bouche pincée, presque dure. La main droite nerveusement appuyée sur la table, la gauche relevée comme pour préciser du geste le sens de chaque mot. Il dit un compliment, quelque chose comme ce madrigal :

(1) Nous sommes cen&és noua trouver dans la pièce : les personnages assis autour de la table sont de dimensions inégaies et Frédéric, qui nous lait face, est le plus petit de tous.

Les fileuses des destinées, Les Parques, ayant mille fois Entendu les ftmes damnées Parler là-bas de vos exploits, De vos rimes si bien tournées, De vos victoires, de vos lois, Et de tant de belles journées.

Vous crurent le plus vieux des rois.

Alors des rives du Gocyte A Berlin, vous rendant visite, La mort s'en vint avec le Temps !

Que l'inhumaine fut trompée !

Elle aperçut de blonds cheveux

Un teint fleuri, de grands yeux bleus...

Mais déjà le temps des aimables confidences est passé. « On me Fait, n écrit Voltaire, « plus que jamais patte de velours... mais. » Et le sourire du roi, ses lèvres serrées, suffisent à nous expliquer ce a mais. »

Trois personnes suivent la conversation de Frédéric et de Voltaire. Assis à la gauche du roi et vêtu de bleu comme lui, le maréchal Keith daigne, avec une morgue britannique, faire aux deux convives la grâce de les écouter. Son voisin, le comte Algerotti, vêtu de marron-clair et poudré, met à suivre la discussion de Voltaire toute Tardeur d'un méridional ; le voisin d'Algerotti, le comte Rothenburg, en bleu, a Tair d*un Allemand soucieux de s'instruire. A côté de Voltaire et vêtu, comme tous les officiers, de Tuniforme bleu, celui que Thistoire connaît sous le nom de Mylord Maréchal s'est détourné pour causer avec un convive que nous voyons de dos, en habit marron, de grands revers de dentelle sur les manches, une longue perruque poudrée. En face du roi, son favori d' A rgens, grand, les traits réguliers, en habit vert : il cause avec La Mettrie. Petit, gros, le visage large, les yeux brillants, une longue perruque sans poudre, le médecin-philosophe rit bruyamment: n'est-ce pas son métier de rire? En 1751, Voltaire écrit à Madame Denis : « La Mettrie brûle de retourner en France. Cet homme si gai, et qui passe pour rire de tout, pleure quel-

quefois comme un enfant d'être ici. >' La gaieté forcée de La Mettrie, la disgrâce déjà pressentie de Voltaire, voilà la philosophie du tableau de Menzel. Les yeux durs de Frédéric nous font prévoir et l'arrestation de Francfort, et sa lettre sur la mort de son médecin familier en 1751. «Nous avons perdu le pauvre La Mettrie. Il est mort pour une plaisanterie en mangeant tout un pâté de faisan... Il était gai, bon diable, bon médecin et très mauvais auteur ; mais en ne lisant pas ses livres, il y avait moyen d'en être très content. »

En 1852, Menzel exposa le Concert de Flûte. Pour le coloris et Téclairage, c'est son meilleur tableau : tout en Técaillant, le temps lui donne une riche patine, qui le fait sembler d'un vieux maître.

Le salon des concerts du palais de Sans-Souci, tel que nous le voyons aujourd'hui, l'un des meilleurs modèles du style rocaille. Des boiseries blanches aux moulures d'or, des glaces, des panneaux, que Pesne a décorés de sujets dans le goût de Boucher ; au plafond un grand lustre ; des appliques de part et d'autre de la glace du fond, qui reflète le lustre, les appliques, les candélabres ; la lumière de chaque bougie fidèlement suivie par le peintre, comme elle tombe sur les nymphes des panneaux, la dorure d'un filet, les losanges blancs et marrons du parquet, les chairs ou les vêtements, le tout cependant fondu, sans rien de heurté, de telle sorte que cette toile aux cent lumières nous apparaît dans un seul effet de lumière.

Sous la glace, la princesse Wilhelmine, femme du margrave de Bayreuth : assise sur un sofa rouge, vêtue de blanc, la tête penchée. Une mantille entoure son visage mélancolique, elle regarde tendrement son frère qui joue de la flûte. Â droite de la princesse Wilhelmine, dans des fauteuils et formant le cercle, la princesse Amélie qui s'évente, et sa dame d'honneur ; derrière elle et debout, Graun attentif, Maupertuis les yeux au plafond, Bielfeld souriant, le comte Gotter. Â droite de la glace, la vieille comtesse Gamas et le major Chazot.

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Entre les fenêtres, Quanz, le professeur du roi, impatient, comme s'il craignait une faute prochaine.

Devant lui, un peu dans l'ombre, les musiciens, en tenue sévère, les bougies de leurs pupitres reflétées sur leurs perruques poudrées, leurs visages attentifs. Au piano, Philippe- Emmanuel Bach ; près de lui, le violoncelliste; plus loin Franz Benda tenant Talto, et deux violonistes.

Sous le lustre, devant un pupitre dont les bougies éclairent en plein son visage, Frédéric II debout, habit bleu à parements rouges, culotte et gilet blancs, bas noirs. De profil, encore jeune, poudré, un ruban noir à la petite queue nattée, la flûte appuyée à sa bouche pincée ; il s'oublie dans une improvisation. Guerre et politique n^existent plus pour lui; à de certains moments le roi prétend n'être qu'un musicien.

1857. Frédéric II et Joseph II à Neisse (le 25 août 1769.) Le jeune empereur veut connaître celui, qui ne lui parait plus Tennemi de sa famille mais le héros du genre humain. En uniforncie vert, le manteau blanc sur les épaules, il monte Tescalier du château épiscopal; derrière lui viennent le maréchal Landon elle chef de partisans Hadick.

Suivi du prince Henri de Prusse, du prince royal, de Seydlitz et de Tauentzien, Frédéric a descendu quelques marches pour aller au-devant de son hôte. Le jeune empereur s'élance pour Tétreindre passionnément et s'écrie : ^t Maintenant tous mes vœux sont accomplis, puisque j'ai Thonneur de presser dans mes bras le plus grand des monarques et des capitaines. » Frédéric sourit, tremblant et fatigué comme un homme vieilli avant Tàge ; il semble se dire : « Je sais ce que la gloire me coûte. » Puis l'expérience ne lui apprit-elle pas que l'homme jeune a, comme les femmes, la faculté d'aimer passionnément et de vite oublier? Cependant ses yeux, presque mouillés, montrent le héros touché de la passion qu'il inspire (1). (Château de Weimar.)

(i) L'œavre historique de M. de Menzel comprend encore les tableaux suivants. En 1854, Frédéric en voyage : un beau paysage, de tons noirs, — autour du roi

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