‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 31 sur 50 · SS · texte numérisé non relu

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t.A rSlNTUBE ALLEMANDE

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En 1861, le roi Guillaume chargea M. de Menzel de représenter la cérémonie du couronnement à Rœnigsberg. Cette œuvre empruntée à la vie moderne fit connaître à Menzel sa véritable vocation : il devint Thistorien de la Prusse contempo* raine, surtout de la foule berlinoise. Et dans ses œuvres nous trouvons en même temps cette foule représentée avec ses senments de foule, son instinct ou sa volonté, et chaque personnage étudié en particulier ; la psychologie de la foule ainsi opposée à celle des individus.

En 1848, Menzel avait déjà fait une esquisse, qui représen« tait les funérailles des insurgés tombés sur les barricades. L'ensemble de la composition nous donne Tidée du peuple honorant les martyrs de la liberté. Mais regardons les per* sonnages: une femme, qui se sait belle quand elle pleure ; des étudiants, restés enfants, qui tirent vanité de leurs insignes ; un homme politique irrité qu'on s'occupe des morts et non pas de lui, les gardes nationaux embarrassés de leurs armes. Des gens crient et gesticulent, s'encouragent et s'insultent ; M. Prudliomme s'éloigne en haussant les épaules.

Même dans le tableau du roi partant pour la guerre de 1870, (Galerie Nationale), M. de Menzel n'a pu retenir sa verve. Sans doute, sous les Linden aux maisons pavoisées, nous ne voyons qu'hommes au front découvert et femmes inclinées. Pas de cris. La foule semble grave, même recueillie. Nous assistons à l'un de ces événements dont dépend le sort d'une nation. Mais la foule n'a rien de commun avec les indi-

déjà vieQx> l*aii' affairé, un seigneur, une daine courbée ju$qu*à terre, des bourgeois, des paysans, un diaitre d*école, l'architecte. (Galerie Ravenée). En 1856, la Bataille de Hochkirk. En 1858, Frédérto Guillaume I" dans une école populaire. En 1862 : Frédéric II au bal de cour de Rlieinsberg, Enfin La Rencontre de Blùcher et de Wellington a la Belle Alliance (1858), et Le Couronnement du roi Guillaume I*'. Plus d'antres tableaux se rapportant à la Guerre de Trente-Ans, au dix-septième et au dix-huitième siècles.

yidus, qui composent la foule : des curieux, des enfants veulent voir ; une jeune fille pose ; une femme est sur le point de s'évanouir, d'autres femmes se montrent sentimentales ou coquettes. Un petit vendeur de journaux agace un boule-dogue muselé; des boursiers lisent leurs dépêches; un ancien soldat se met au port d'armes ; d'un geste emphatique, un père noble raconte ce qu'on faisait de son temps. Cependant, derrière le cocher raide, le chasseur les bras croisés, le roi se raidissant contre la fatigue et l'émotion, porte la main à son casque d'un geste las, tandis que la reine se cache le visage dans son mou^ choir.

Deux tableaux complètent cette histoire de Berlin ; ils ne représentent plus la foule, mais la haute société : ce sont : Le Souper après le Bal (1870) et Le Cercle de F Empereur (1879).

Le premier de ces tableaux nous apprend ce qu'était la cour prussienne avec son étiquette militaire. Les dames même saluent de l'air d'un soldat qui se met au port d'armes. Mais, fait-on connaissance avec ces gens guindés, on trouve de jeunes officiers, et de vieux dignitaires également empressés auprès des femmes, flattées des attentions des uns, friandes de l'amour des autres ; des amateurs de vieux vins et de bonne chère: un juge embarrassé de ses provisions, un officier blagueur, un diplomate à l'air anglais, qui mange gloutonnement.

Derrière eux, dans le salon rocaille, c'est un flamboiement de lumières, de toilettes et d'uniformes, et le peintre, amoureusement, suit les lueurs, suit les reflets sur les glaces, les sculptures, les robes de satin et de velours, les broderies, les épaule ttes, se plaisant à ce contraste de tant de petitesse et de tant de splendeur.

Le Cercle de Cour semblerait une photographie. Au milieu, l'empereur, encore droit et vert, l'air bienveillant, presque paternel. Devant lui, une dame vue de dos : sa tournure, le mouvement de son voile, les plis de sa traîne trahissent son émotion ; elle se relève d'une profonde révérence et sent ses jambes se dérober sous elle, A droite, des diplomates roides.

A gauche, des hommes à la physionomie bien observée, une dame, qui, Toeil fixe, serre ses bras contre son corps et se mord les lèvres, crispée ; une jeune fille curieuse et coquette; une autre jeune fille recueillie comme dans une église.

Dé pareilles œuvres nous font connaître Tespritdu Berlinois toujours observateur, même quand un événement semble retenir son attention, toujours froidement moqueur sous les apparences de la discipline et du respect.

L'étude de la foule berlinoise conduisit Menzel au naturalisme. Son génie s'y montra d'abord humoristique. Dès 1851, parut Taquarelle : Dans un coupé de chemin de fer, — Une dame, sans chapeau, le buste droit, les mains sur ses genoux, sommeille en face de son enfant couché. Près d'elle, son mari dort, appuyé contre Taccoudoir du milieu, les genoux ployés et de côté, les pied» sur la banquette d'en face, une main sous la tête, l'autre entre les genoux, son chapeau melon de travers enfoncé jusque sur les yeux, la face congestionnée, le nez rouge, enflé, la barbe dépeignée.

Quarante ans après, Menzel reprit le même sujet. A travers la belle nature, — Une jeune femme, sentimentale malgré son embonpoint, qui, des fleurs à la main, regarde d'un air béat le dos d'un monsieur penché par la portière ; un enfant endormi, un professseur hirsute avec lunettes et lorgnette ; un importun préoccupé de réveiller son ami ; une dame élégante, ses jumelles braquées sur rien du tout, pour montrer son romantisme et son profil ; dans le cadre de la seconde fenêtre, la tête de l'employé, qui demande en souriant les billets (1892) .

De 1867. Un Dimanche aux Tuileries — toute la vie parisienne du Second Empire mise en charge comme dans l'œuvre célèbre de Meilhac et d'Halévy. Le bout des quinconces de la Petite Provence, au printemps, par unbeau soleil. Des enfants

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puent ^ se disputent, et pleurent. Des bonnes, des nourrices les entourent; vêtues d'amples crinolines, des mamans les surveillent, que leurs maris devraient bien surveiller. Un Levantin, coiffé d'un fez, vend des étoffes. Plus loin, unspabi, des vieillards au chef branlant, amoureux d'un rayon de soleil. Un poète hirsute, des militaires retraités. En dehors des arbres, dans la belle lumière, un éblouissement de toilettes claires : chapeaux cabriolets avec de larges brides, ombrelles, jupes bouffantes, froufrous et rubans.

Plus tard, Menzel peignit les villes d'eaux, surtout Kisçingen et Gastein, leur société mêlée de princes et d'aventuriers, les riches près des pauvres, les débauchés près des mourants, souvent eux-mêmes des débauchés ; le luxe, les vices, les misères des grandes villes au milieu des paysans d'abord étonnés, puis corrompus par le spectacle.

Dans ce genre, le chef-d'œuvre de Menzel est la Procession à Gastein (1880). Des rues étroites de la ville le cortège débouche sur la route, qui monte vers l'église. Des portebannières, le dais, puis des montagnards au visage respectueux. Mais, le long du chemin, les baigneurs regardent, curieux : un protestant s'indigne ; appuyé contre un mur, un libertin détourne la tête en fredonnant; un gros monsieur barbu tonne contre la superstition au milieu de dames étonnées ou préoccupées de leur toilette.

L'œuvre proprement réaliste est supérieure.

La Foire de Noël à Berlin (1866). Un soir de pluie. Contre le fond sombre des grandes maisons se détachent les lumières des baraques, et leurs reflets se jouent sur les visages heureux des papas et des mamans, qui gâtent leurs enfants ; sur les visages bouffis des enfants, qui se disputent et se frappent; les

JOa LA PEINTURE ALLEMANDE

reflets caressent les jupes ou les pelisses de fouri'nre et, glissant dans la boue, font des taches de feu entre les vêtements sombres.

En 1867, le Service divin dans le bois de Kosen. Des hêtres immenses aux troncs élancés ; sous le feuillage, Tes sentiers, qui montent, une clairière où prêche le pasteur^ les notes claires des bonnets de paysannes et des toilettes des baigneuses. Au premier plan, des gens s'en vont : une femme ouvre son ombrelle, un monsieur remet son chapeau. La beauté sévère du paysage forme un contraste saisissant avec Ifss attitudes banales des assistants.

L*année 1876 voit Tapparition du cheM'œuvre de Menzel : le Laminoir.

La manufacture de rails de Kônigshutte en Silésie« Les cloisons à coulisse sont tirées; le jour pénètre de tous côtés. Dans la lumière d*un bleu violet, qu'obscurcit la fumée, et qu'au fond la clarté d'un brasier tache de rouge, nous voyons comme un écheveau de barres, de poutres, de courroies, des roues, la suite des laminoirs. Ici des ouvriers sont réunis autour d'une femme qui leur apporte à manger ; là, d'autres se lavent demi-nus (Menzel a fait de leurs corps des Académies dignes des maîtres classiques). Au milieu du tableau, une lueur éblouissante : la pièce de fer va passer sous le laminoir. Chauffée à blanc, les bords encore rouges, des étincelles bleues et roses. Armés de grandes pinces, des ouvriers aux bras nus poussent la pièce sous les rouleaux ; derrière le laminoir, d'autres ouvriers se préparent à la recevoir ; la grue mobile la soulèvera pour la déposer devant le second laminoir. Et les reflets du fer chaud deviennent blancs et rouges sur la chair des bras et des visages, violets et vert foncé sur les vêtements plissés ; et les barres de métal^ les traverses de bois ont de sombres lueurs, et les spirales de la fumée paraissent de feu. Et l'œuvre tout entière est vie, effort, puissance, et semble nous donner la synthèse de l'Allemagne qui commençait alors à se former : l'industrie, le commerce, les usines, les chemins de fer, les bateaux, la volonté chez tous de s'en-

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om (1875)

richir ; Tinfluence de rAmériquey où des millions d'Allemands apprennent la lutte pour la vie, la démocratie et la liberté.

Depuis, Menzel a de nouveau représenté le travail dans la Forge à Gastein (1879 et 1881) et des scènes de marchés italiens, mais le Xamtnotr restera son œuvre décisive: car le Laminoir marque une date dans Thistoire de Tart allemand, une date dans l'histoire même de TAlIemagne ; celle où ce pays de poètes, de philosophes, de paysans et de soldats est devenue un pays de commerçants et d'ouvriers (1).

(i) Dans i'œuvre complète de Menzel nous trouvons des essais de tous genres, tableaux, dessins, aquarelles, gouaches, etc. La belle tête de Rabbin^ qui semblerait de Rembrandt (de 1851, retouchée en 1882), le Christ dans le Temple^ do 1851, une composition sur transparent, l'un des premiers essais du naturalisme dans la peinture religieuse. Des scènes de genre historique. Des paysages, Téglise de Salzbourg, d'autres églises de style rococo, des japonaiseries, des vues de ménagerie, des diplômes d'honneur, comme celui qui fut exposé à l'Exposition de 1889. Et M. de Menzel travaille toujours, maître de sa main, observateur et sarcastique. L'empereur lui a conféré l'Aigle Noir.

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