CHAPITRE II
KDUàRD VON GEBHARDT ET FRITZ VON UHDE
Les deux maîtres allemands dont Tinspiràtion est le plus religieuse sont MM. de Gebhardt et de Uhde. L'un et l'autre semblent ne voir dans le christianisme que le symbole des sentiments mystiques et charitables qui subsistent dans rhomme d'aujourd'hui ; mais leurs conceptions de ce symbole diffèrent comme leurs talents.
Le christianisme de M. Gebhardt est protestant, et même puritain. Dans les traditions de toutes les écoles, il cherche ce qu'elles ont de rude : à Rembrandt, il prend son clair-obscur, à Raphaël sa composition solennelle, aux Primitifs flamands leurs couleurs franches, les plis raidesdes draperies, les gestes et les postures gauches. Chez les maîtres aUeman4^ du seizième siècle , dont les œuvres nous donnent comme la synthèse des idées de la Réforme, il trouve les visages pleins de foi et d'énergie des soldats et des martyrs : ces visages nous feront mieux comprendre l'indifférence et la mollesse des visages d'aujourd'hui. Mais M. de Gebhardt sait que nul art n'est fort, qui n'est pas naturaliste ; il choisit donc ses modèles parmi les robustes paysans de l'Esthonie, sa patrie ; leur type est le vieux type allemand, tel que l'ont peint Cranach et Diirer.
Trois tableaux nous font bien comprendre l'évolution de l'art de M. de Gebhardt. — Dans sa jeunesse, il s'inspire directement des Primitifs Flamands et sa religion est celle du Dieu de miséricorde.
La fille d^ /afre(18G4). — Une chambre dans une vieille maison allemande : murs nus, grosses poutres, meubles d'un travail grossier. A droite, un homme au visage ride, qui retient à la porte les voisins curieux. De face trois apôtres inquiets. A gauche, le lit. Pieusement, la mère lève le voile posé sur le front de la morte, une enfant d'une dizaine d'années, aux membres grêles, à la fine tète, aux joues tirées. Plein de pitié, Jésus se penche ; sa main gauche s'appuie au lit ; sa main droite touche le front de l'enfant ; son geste est doux, ses yeux sont doux ; sa bouche, que la barbe ne cache pas, a de ces paroles que les femmes trouvent pour consoler les enfants. Et la petite, les mains sur sa poitrine, comme sa mère les a placées en l'ensevelissant, regarde le Maître de ses grands yeux stupéfaits d'enfant naïf, qui veut comprendre et ne comprend pas, ses grands yeux, qui disent à la fois l'étonnement craintif et l'espérance, et, malgré ses membres las encore, la mort déjà presque oubliée, tant la jeunesse fait son corps souple et son âme innocente.
Un séjour en Italie, la pratique de la fresque donnent au maître une composition plus ample, et sa pensée aussi s'élargit.
Le Sermon sur la Montagne. — Au seuil d'un bois, le Christ assis, les apôtres debout derrière lui. De ses mains tendues, le Maitre semble supplier la foule, qui l'entoure. Ne prêche-t-il pas l'Évangile des pauvres ? Pourquoi n'est-il pas compris ? Mais hommes, femmes, enfants, paysans, ouvriers l'écoutent curieux, étonnés, charmés parfois, jamais convaincus. Sur aucun de ces visages, même celui de la jeune tille aux yeux rêveurs, même celui de l'ouvrier socialiste, qui penche la tête, les bras croisés, ou celui de la mère, qui serre contre elle ses enfants, nous ne lisons la foi, la reconnaissance ou l'amour (1893).
Enfin M. de Gebhardt s'inspire de Rembrandt ; sa couleur devient chaude, il se plaît aux effets de la lumière. Mais avec l'âge sa conception de la vie se fait plus sombre: le Christ n'implore plus, il menace.
La Résurrection de Lazare. Dans le cimetière, bordé de peuples gris et de cyprès noirs, les dalles blanches des tombes. Quatre hommes dépouillant du suaire Lazare assis : le corps est décharné, les yeux aux paupières lourdes sont hagards. Il appuie sa main sur son front, s'efforce de réfléchir et ne peut. A gauche la foule étonnée ; et devant elle, à genoux, Marthe effrayée, la Madeleine en extase. Mais le Christ au visage sévère touche de sa main droite le. front de la pécheresse ; sa main gauche lui montre le ciel. Il semble dire : « Je n'ai pas rappelé Lazare à la vie, pour qu'aucun de vous en ressente de la joie. Je savais que sa tâche n'était pas achevée, ni la vôtre. Combien d'efforts, de luttes et de souffrances ne me rendrezvous pas en retour de ce miracle ? » (1896) (1).
(1) M. de GebYiardt est né dans TEsthonie en 1838. Son père était ministre protestant. Après avoir travaillé à Saint-Pétersbourg, à Dusseldorf, en Hollande, M. de Gebhardt s'établit à Dusseldorf. Son premier tableau : L'entrée du Christ a Jérusalem (1863) faisait déjà connaître les grandes lignes de son art. — Un paysage allemand ; des visages allemands ; les poses, les gestes, les mœurs, les maisons de l'Allemagne; enHn des costumes allemands mais ceux que Ton portait du temps de Luther. L'artiste n*eut pais le même courage que M. de Ohde : il n*osa pas représenter les scènes du Nouveau Testament avec les costumes d'aujourd'hui. Dans cette première œuvre, Gebbardt prêche encore l'évangile de la douceur et du pardon. Monté sur un âne, le Christ an visage souriant, ouvre les bras à tous les misérables : ouvriers, paysans, mendiants, les femmes, les enfants l'entourent, se prosternent devant lui, couvrent de fleurs la route, qu'il doit parcourir.
Dans cette première manière nous ayons' encore la Cène (1870). — Une pièce, décorée de boiseries dans le style de la Penaissance. Autour d'une table oblongue, les apôtres assis. Sur le devant, deux se retournent et nous les voyons de profil. Entre eux, la place laissée vide de Judas : vêtu d'un long manteau d'un jaune orange, il ouvre discrètement la porte du fond pour s'échapper ; seul, il a le type juif. Aux bouts de la table, des apdtres étonnés, irrités, consternés. Dans le milieu, un groupe de quatre personnes. Le Christ, vêtu d'une tunique violette, est assis entre Jean à droite et Pierre à gauche, Jacques se tient debout derrière lui. Jean, les prunelles fixes, le visage dur, que ses longs cheveux et sa robe rouge font paraître plus dur encore, a les deux mains appuyées sur l'épaule du Maître; Pierre, en bleu, accoudé, la main sur le menton, regarde avec des yeux sombres. Jacques, en jaune, se penche vers le Sauveur comme pour le consoler. Cependant Jésus tient dans chaque main un morceau du pain qu'il vient de rompre et le calice est devant lui. Pâle dans le cadre de la barbe et des longs cheveux roux qui pendent, il tourne vers Jean sa tête un peu inclinée. Son regard est voilé de tristesse mais sa bouche semble dire : • Pour le fils de l'homme, il en sera selon ce qu'il est écrit. » (Berlin).
Le Crucifiement (1873, Hambourg). — Dans le fond, un paysage avec de grands arbres, des soldats, une femme avec des enfants, des paysans qui crient.
Au contraire de M. de Gebhardt, M. deX}hde nous peint le Christ souffrant et pitoyable, qui se mêle aux pauvres d'aujourd'hui non seulement pour les encourager et les guérir, mais encore pour vivre leur vie, souffrir leurs souffrances, rêver leurs vagues espérances. Et son art même révèle son inspiration: le naturalisme, le plein-air; avec un dessin hardi et la science de tous les effets de la lumière, une pâte 6ne, presque transparente, une touche délicate parfois jusqu'à la subtilité.
Laissez venir à moi les petits enfants (1884. Leipzig). — Une chambre éclairée par deux fenêtres. Le Christ en tunique bleue et pieds nus, assis sur une chaise : de profil, les cheveux longs, la barbe courte taillée en pointe, le visage régulier, rêveur et doux. Un tout petit enfant a posé sa tête sur les genoux du Christ, qui le caresse ; une fillette au regard naïf met sa main
Sur un tertre, les croix : le mauvais larron blasphémant, le bon larron les yeux tixé.<) sur son Sauveur. Le Christ, le haut du corps tombé en avant, la tète exsangue; déjà mort. Au pied de la croix, une femme étendue par terre sans connaissance ; la Vierge dans les bras de saint Jean, Joseph d*Arimathie ; Marthe, d'autres femmes, les ap6tres, la Madeleine un genou en terre, la tète penchée et se tordant les mains, les yeux fermés, la bouche convulsionnée par la douleur.
Devenu professeur à la classe de peinture à Dasseldorf (1874), M. de Gebhardt s'attacha davantage à la couleur et s'effor<^ de rendre le clair-obscur de Rembrandt. En même temps, pour s'affermir dans la voie qu'il avait choisie, il voulut retracer dans plusieurs tableaux des scènes du temps de la Réforme : Le pendule (1874), Dispute (1875), Vu Réformateur (1877), Élèves du Cow vent (1882), etc. De la même époque nous avons : V Ascension (1881, Berlin), Le Christ sauvant Pierre des flots, (1881, Ziegenhals), Pieià (1883, Dresde). Plusieurs voyages en Itilie donnèrent à M. de Gebhardt le goût de la fresque; il y apprit aussi la composition. Raphaël surtout l'inspira, le Raphaël des Cartons et des dernières Chambres du Vatican. Il accepta donc de décorer une salle du couvent protestant de Loccum, près de Hanovre. Ses fresques représentent : Saint Jean^Baptiste, les Noces de Cana^ le Sermon sur la Montagne^ la Femme adultère^ la Guéridon du paralytique^ Jésus chassant lex vendeurs du Temple, — Depuis il a donné Ecce Homo (1889, Dussteldorf), Jésus et le jeune homme riche (i89S,Du88eldorf;, Jésus enfant au milieu des docteurs '1893), la Résurrection de Lazare (1896\ etc.
dans la main gauche du Sauveur et la lumière se joûànt sur la tête blonde en fait comme le centre du tablean. Tout autour, des enfants en vêtements grossiers, avec de lourds souliers, des poses naturelles, des visages souriants pleins de douceur et de confiance.
Le Sermon sur la montagne (1888). — Un plateau, d'où Ton aperçoit les toits d'un village, les pentes nues des hauts sommets ; une prairie aux herbes mêlées de fleurs. Sur un banc, le Christ, la main levée vers le ciel. Devant lui, des enfants, une femme debout aux grands yeux rêveurs ; une autre femme, à genoux et priant, des paysans, des paysannes agenouillés ou debout, leurs faux, leurs râteaux dans les mains. Et sur tous ces visages, on lit le recueillement, la foi, la piété. Si le Christ sévère de M. de Gebhardt n'a trouvé que des tièdes ou des indifférents, le Christ compatissant de M. de Uhde rend leur sourire aux lèvres qui ne souriaient plus, leurs larmes aux yeux qui ne pouvaient plus pleurer.
Enfin La Cène (1886, médaille d'honneur à l'Exposition universelle de 1889). — Le soir. Une grande salle. Lesobjets, les hommes comme estompés dans une brume dorée. En face de la fenêtre, les apôtres assis autour d'une table, des robes grossières, de longs manteaux : tous à contre jour et vus de face, de rudes têtes d'ouvriers allemands , qui expriment l'affection, la naïve confiance, la tristesse ou l'étonnement. Seul de profil et seul en plein jour, le Christ regarde doucement Judas, qui s'est levé; le regard du maître semble dire : Sa faute n'est pas sienne, l'ignorant ne comprend pas son crime.
Et voilà bien l'idée que l'artiste semble se faire du christianisme : la communion des humbles, des souffrants, des misérables dans un idéal de pitié, de résignation, avec l'espérance lointaine d'un temps meilleur, qui serait celui de la souveraine justice et de l'universel amour.
Dans d'autres tableaux, M. de Uhde se montre plus hardi encore. Il ne représente plus le Christ au milieu du peuple, il confond le Christ avec le peuple même.
Noël (1888). — Une grange. A gauche, des paysans éveilles en sursaut: leur lanterne à la main, ils vont où la voix céleste les appelle. A droite, assis sur les pièces de la charpente, des anges en robe blanche, les âmes des enfants morts de misère. Au milieu, une chambre sous les combles, la clarté vague de Taube. Dans le fond, un homme endormi contre une échelle. Sur un grabat où se reflète la lueur vacillante d'une lanterne, à genoux, les mains jointes et Tair pensif, une ouvrière regarde son enfant qui dort (Dresde).
La Fuite en Egypte, — La nuit ; sous un ciel gris, la plaine couverte de neige. Au loin, les feux du village, où des hommes connaissent le bien-être et les joies de la famille. Transis, découragés, las, un ouvrier, une femme qui porte son enfant, s'éloignent péniblement de la hutte, d'où le maître les a chassés.
L'Adoration des Mages (Magdebourg). — Une pauvre chambre de paysans, si sombre qu'à peine on voit saint Joseph, mais dans la fenêtre, la Vierge est assise, une ouvrière, une enfant, à la robe commune, aux longs cheveux pendants, aux traits à peine formés, aux grands yeux bleus doux et rêveurs, timides et comme effarouchés. Tremblant, son fils, vêtu de blanc, se serre contre elle. Et par cette fenêtre le soleil entre radieux, illuminant la Vierge et l'Enfant, se jouant sur les visages des Mages aux rudes figures, vêtus comme au moyen âge: l'or qu'ils apportent, leur encens et leur myrrhe ne seraient-ils que les rêves des légendes oubliées? (1).
Ainsi les peintres religieux de l'Allemagne aiment le christianisme pour y trouver la communion des humbles. En oppo-
(i) Saxon, de vieille famille, le His du président du Consistoire Évangélique de Dresde, M. de Uhde, (1848), servit dix ans dans un des ré^inents de cavalerie à la mode. Cinquante ans aujourd'hui^ grand, droit, Toeil rêveur, la bouche plutôt mélancolique et cependant avec son visafje aux traits arrêtés, le regard décidé, les longues moustaches, quelque chose encore de Tofficier. Comme M. Liebemann, M. de Uhde est un élève de Munkacsy : ses premiers tableaux ont la
sition à ces vertus, que Nietzsche appelle les vertus des maîtres et qu'exaltent les symbolistes, ils prêchent eux les vertus des esclaves : la modestie, Tobéissancc, le pardon, la douceur. Le Christ leur apparaît comme le Dieu, qui veut connaître la douleur et la mort, afin que son exemple soit une consolation à quiconque doit souffrir et mourir. Les yeux pleins de larmes du Fils de THomme apprennent aux faibles la résignation, Tespérance dans ce paradis de Dieu sur la terre, qui est la pitié accordée et rendue.
V Assomption d'Hannelé de M. Gerhart Hauptmann nous donne la synthèse des idées chères à MM. de Gebhardt et de (Jhde. Meurtrie des coups de son père, le maçon Mattern, jetée dehors dans la tourmente, Hannelé s'est réfugiée dans l'asile des pauvres. On la couche, on la soigne, mais la fièvre la prend% Elle rêve que, morte et vêtue d'habits splen-
couleur noire du maître et montrent le désir de 8c rapprocher de HaUet deTéaiers. Ainsi La Chanteuse exposée à Paris en 1880; Le Concert de Famille et les Chiens savants (1881). L'influence de Bastien Lepage lui fit abandonner les tons noirs pour le plein-airisme, dans la Scène d* auberge de 1881 et Les Couturières de 1882. M. de Uhde se rendit alors en Hollande, et, comme M. Liebermann, il ne put résister À Tinfluence du maître Israë'ls. De cette époque datent : Le Joueur d'orgue de Barbarie (1883); la Leçon de Tambour (1883); et A la Campagne (1884). La même année, M. de Uhde exposait à Berlin, puis à Pari>i, son célèbre tableau reli{;ieux : Laissez venir à moi les petits enfants. L'ancien officier que beaucoup traitaient encore d'amateur, était devenu Tun des maîtres de la peinture moderne.
De tous les naturalistes, M. de Uhde est le plus exact. Quand il peint un tableau d'intérieur, il suppose le spectateur dans la pièce même, où se trouvent ses personnages. Par suite, il peint, comme dans la réalité, les personnages et les objets du premier plan très grands, ceux du second plan petits, ceux du fond tout à fait petits. Ainsi dans Seigneur Jésus sois notre hôte, les hommes et les chaises, qui se trouvent devant la table, sont deux fois plus grands que ceux qui sont placés derrière.
Depuis 1884, M. de Uhde a surtout donné des tableaux rell|{ieux et des portraits ; mais il n'a pas cessé ses études proprement naturalistes. En 1885, Un Joueur d* orgue dans un orphelinat hollandais; en 1887, La Procession d^ enfants sous la pluie^ on il égale Menzel. En 1889, la même année oà la Cène obtenait la médaille d'honneur à l'Exposition universelle, deux bons tableaux, exposés à Munich. Le premier rappelait Bastien Lepage — contre un enclos de légumes, une jeune fille assise, de face, en raccourci et baignée de lumière. — Le second représentait une chambre d'enfants. — La lumière vient de la fenêtre, dont un battant est fermé, Tautre ouvert. En face une maison. Dans les reflets, que jettent et cette maison^ et les tentures, les meubles, les rideaux blancs du battant fermé, le jeu des prismes sur les battants de la double fenêtre ouverte, nous apercevons la mère, qui coud
dides, des hommes Font mise dans un cercueil de verre. Voici que Mattern arrive ; il trouve un étranger.
L'Étranger. — Salut à toi, maçon Mattern.
Mattern. — .... Que veux-tu?
L'Étranger. — J'ai couru, mes pieds saignent; donne-moi de Teau pour les laver... Je n'ai pas mangé depuis ce matin. J*ai faim.
Mattern. — Travaille.
L'Étranger. — Je suis un travailleur.
Mattern. — Un gréviste
L'Étranger. — Je suis un médecin...
Mattern. — Je ne suis pas malade, je n'ai pas besoin de docteur.
L'Étranger. — ... Tu ne veux pas me donner à boire, pas me donner à manger, et moi cependant je te guérirai malgré toi
Mattern. — Va t'en... J'ai tous les os en bon état. Je ne veux pas de docteur. C'est compris?
L'Étranger. — Je viens du Père et je retourne au Père. Qu'as-tu fait de son enfant?
Mattern. — Est-ce que je sais où elle se traîne ?... L'Étranger. — Tu as un cadavre dans ta maison.
dans l'ombre, deux fillettes assKes, Tune dans la fenêtre, et presque à contre-jour, l'autre de profil et recevant le jour en plein visage ; au milieu de la pièce, une enfant debout, vue de face, tournant le dos à la fenêtre et, par suite, comme auréolée de clarté.
Parmi les tableaux religieux de M. de Uhde, je citerai encore. Seigneur Jésus sois notre hôte (réduction au Luxemboui*^'). — Une chambre dans une maison de paysans, qu*éclairent deux fenêtres, dont l'une à moitié fermée. Par la porte encore entr* ouverte, le Christ aux pieds nus est entré doucement. Il porte la longue tunique bleue; une légère auréole flotte au-dessus de sa tête, doux et triste, il lève la main droite pour bénir. Se levant de leur modeste repas, les pauvres gens se sont tournés vers le Maître. L«> grand-père, dans le fond, a les mains jointes. Le père en blouse bleue, avec de gros sabots, son bonnet à la main et la tf^te biiissée, demande au Maître de s'asseoir. La mère apporte la soupe. Les enfants ouvrent de grands yeux étonnés. Et l'on croit entendre la parole du maître. ■ Heureux les pauvres d'esprit, car le royaume du ciel leur appartient. » Puis viennent les Disciples d*Emmaûs (1885), une seconde Cène (1897), le CrU'cifiement (1898), Tobie, Jésus et Nicodème ^\e même sujet traité par M. de Gebhardt, à Dusgeldorf).
M. Walter Firle (1853) s'inspire d'abord de M. Liebermann et de M. Kuehl dans sa Prière du matin dans une maison d'orphelines en Hollande. — Comme fond, deux grandes baies à petits carreaux; l'on aperçoit les maisons voisines et les rayons obliques du matin (venant de droite) éclairent en plein la salle. A droite, de face et le dos à la lumière, une vieille femme assife dans un fauteuil,
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Mattern aperçoit alors Hannelé : « Où as-tu pris ces beaux habits et ce cercueil de verre? ...» Mais les porteurs se tournent vers Mattern et lui crient: « Assassin! assassin! v Et, comme Judas, Mattern s'en Fuit pour aller se pendre.
L'étranger s'approche alors d*Hannelé ; il Tappelle.
Hannelé. — > C'est lui.
L'Étranger. — Qui suis-je?
Hannelé. — Toi.
(^'Etranger. — Dis mon nom.
Hannelé. — Saint, Saint.
L'Étranger. — Je connais toutes tes peines, toutes tes souffrances... Mais j*enlève de toi toute bassesse et je te donne la lumière éternelle.
Alors, pendant qu'une douce musique retentit et que, chantant, les anges parent la chambre de tapis et de fleurs, l'étranger dévoile à Hannelé les merveilles du Paradis : les maisons de marbre aux toits d'or, les fontaines qui répandent du vin, les tours, les rues pavées de roses, les murailles de la cité céleste qu'entoure le vol des cygnes au blanc plumage.
Puis l'Étranger appelle les enfants du ciel: a Ce pauvre corps, émacié de souffrance et de fièvre, enveloppez-le doucement, prenez bien garde de ne point heurter sa chair malade. Sans même battre des ailes, portez-le dans la douce lumière de la lune... Et vous la coucherez (la pauvre Hannelé) dans un lit de soie; et vous lui donnerez le vin de pourpre, les plus beaux fruits... parez-la de toutes les splendeurs... charmez-la de toutes les musiques. »
Ainsi rêve Hannelé. Celle à qui la vie n'a réservé que la souffrance trouve le bonheur dans cette vision du ciel dont la religion console son agonie.
les mains jointes; a côté Gl*elle un table; derrière la table, une bonne qui s'arrête. A gauche, les orphelines forment cercle, robe foncée, tablier blanc, grand fichu blanc, leurs caliiers blancs, toutes dans la fenêtre, les unes de face, d'autres de profil, la dernière de dos, et la lumière inonde les fichus blancs, les bonnets blancs, les cheveux blonds, et se joue sur les visages ovales aux joues roses, aux yeux bleus. — Puis M. Firle s*est inspiré de M. de Uhde dans ses tableaux religieux surtout dans la Nativité (Munich).
Comme pour M. Jaurès, le christianisme est pour M. Haupt* mann et M. de Uhde, le chant qui longtemps a bercé la misère humaine. Maisce chant, ils Taiment, ils l'adorent, etleproclament vraiment divin, comme la meilleure consolation qu'aient encore trouvée le besoin et la douleur.