‹ La peinture allemande aux XIXe siècleChapitre 38 sur 50 · II. i-,ii— I · texte numérisé non relu

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rougi par les derniers feux du soleil. Au pied d'un escalier, sur la plage de la baie, une femme enveloppée dans un manteau sombre : les vagues, bordées d'écume, viennent mourir à ses pieds. Et nous avons le même paysage sous un ciel bleu (la villa plus éclairée, les massifs parés de fleurs printanières). Et nous Tavons comme embrasé dans la lueur tragique du couchant.

Et Bôcklin imagine des sites romantiques comme le Château en ruines battu par les vagues sous un ciel d'orage percé de longs rayons d'or; cet autre château en ruines, qui s'élève au-dessus d'une vallée arrosée par un fleuve. Le bois sacré, — Un long marais aux herbes vertes, aux fleurs blanches. Des arbres le bordent : à gauche des peuples au tronc clair, au feuillage clair; à droite des pins au tronc noir, au feuillage noir. Entre les arbres gris, le ciel transparent; entre les arbres noirs, la mer d'argent, à l'infini. Au pied des peuples, l'autel du feu, où l'on accède par des dalles, qui coupent le marais. Et des profondeurs mystérieuses des bois, une procession de prêtres blancs s'avance. Les premiers arrivés sont prosternés devant l'autel.

Enfin Vile des Morts. — Sous le ciel pur de la nuit, qu'emplit la clarté de la lune invisible, la mer^ un rocher de la forme d^un croissant, où sont creusés des tombeaux. Entre les pointes du croissant, une allée de hauts cyprès : au fond, sous la lueur blême, comme l'entrée de l'Au-delà, Et voici que lentement un bateau s'approche. A l'arrière, une ombre rame d'un geste régulier, implacable comme le Destin. A l'avant, un fantôme blanc debout près d'un cercueil blanc. Et nous pensons à V Hymne au tombeau de Zarathustra :

u Voilà l'île des tombeaux, l'île silencieuse. Ces tombeaux sont ceux de ma jeunesse. J'y porterai une couronne de vie toujours verte.

« Ainsi je pensai dans mon cœur et je traversai la mer.

« 0 vous, fantômes; ô vous, apparitions de ma jeunesse, regards de l'amour, moments divins, que tôt vous m'êtes morts! Aujourd'hui je pense à vous comme à mes morts...

mais de vous, mes chers morts, un parfum s'élève, qui délivre le cœur et fait couler les larmes. Vraiment ce parfum émeut, affranchit le cœur de celui qui doit naviguer solitaire. »

Paysages fantastiques, scènes idéales, figures symboliques nous montrent seulement Tébauche du songe de Bôcklin. Il a rêvé du monde jeune encore où, comme le dit Victor Hugo, la terre restait « molle du déluge. » Pour peindre ce monde, Bôcklin prend aux montagnes de la Suisse leurs verdures, à ses torrents leurs tourbillons; Tltalie lui donnera la mer bleue, le ciel pur, les couchers de soleil, les paysages, les cyprès et les ruines mêmes : comme Le Poussin et Claude Lorrain, Bôcklin ne peut s'imaginer Tltalie sans ruines. Sur ces verdures, ces tourbillons, les cyprès, le ciel et la mer bleus, il répand une aveuglante lumière qui fait penser au vers de la Légende des siècles.

Tant ces immenses jours avaient une aube immense.

£t nous nous rappelons Hauptmann dans la Cloche engloutie.

Mère de tout, o lumière (Urmutter Sonne), que tes enfants... nourris du lait de tes mamelles... jettent tous leur cris de joie en suivant ta course glorieuse dans leciei... Cette fête. Vous savez la parabole de l'enfant prodigue ; c'est la parabole de la mère lumière à ses enfants égarés... La cloche merveilleuse chante en tons doux, doux comme les cris d'amour des oiseaux et des bêtes ; toute poitrine étrangle... La cloche chante un hymne perdu, oublié, l'hymne de la patrie, l'hymne des enfants aimés, puisé aux profondeurs du puits de la fable, connu de tous, mais de nul entendu. £t, comme l'hymne s'élève mystérieux, fiévreux, tantôt sanglot de rossignol, tantôt rire de colombe, la glace fond dans chaque poitrine humaine ; la haine, la rancune, la colère, l'angoisse, la souffrance s'épanchent en chaudes, chaudes, ah ! combien chaudes larmes.

Bôcklin rêve aussi d'une race de héros, qui soient comme le veut Nietzsche «des lions riant... par delà le bien et le mal. »

Mais, peintre, Bôcklin se représente tous les sentiments par des formes et des couleurs : le Surhomme lui apparaît comme l'animal humain dans Tivresse de sa force. Pour le représenter avec toutes les violences de ses colères et de ses amours, la réalité ne saurait sufBre. Bocklin fait revivre les êtres mythiques de la Grèce. D'abord, les dieux; leur beauté les dira les enfants des pays où brille toujours le soleil. Puis les Centaures, les Pans, les Sylvains, les Naïades, les Tritons; ils nous rappelleront le Nord par leur brutalité, leurs faces rougeaudes, leurs corps gras, leur bonne humeur, comme aussi par leur front soucieux, leurs yeux songeurs, qui semblent chercher le brouillard par delà le ciel bleu.

Le monde conçu par Bôcklin est prodigieux, mais il nous semble vrai. Sites fantastiques ou réels, lumière intense, dieux classiques, Tritons à la face triviale, son génie a su fondre tous les disparates dans un ensemble harmonieux. L'œuvre de Bôcklin nous fait penser au plafond de la Sixtine; Ton pourrait appeler Bôcklin un autre Michel-Ânge, lui aussi créateur de Titans, mais de Titans gais, charnels et brutaux.

Voici quelques scènes du monde rêvé par Bôcklin.

Dans le Printemps d'amour, une source, que guette un pâtre en haut d'un rocher couvert de mousse et comme enveloppé de branches fleuries ; des amours dansent, d'autres font de la musique.

Encore le printemps : au pied dune colline, la nymphe de la fontaine tient son urne penchée ; derrière elle une grotte où deux enfants jouent. Dans le ciel, la ronde des amours. Des Satyres. Gros et joufflu, le plus âgé glisse sur Therbe. Pour boire à la fontaine, le plus jeune, un coude appuyé sur le ventre du vieux, hausse ses pattes de chevreau grandissant plus épaisses que ses cuisses poilues...

Bôcklin excelle à peindre les dieux cornus. Dans ce bois, une femme nue chevauche un Pan qu'elle pique de son bâton.

Sur cette roche, nous surprenons deux Faunes à surveiller Diane endormie : à la vue des belles jambes nues, Tun, d'âge mûr, trahit une surprise ahurie; Tautre, un vieillard, sa hideuse lubricité.

Accroupis, ceux-là guettent une source qui sommeille. Leurs lèvres épaisses s'allongent, leurs yeux se mouillent, leurs joues tannées rient entre les cheveux blancs et la barbe grise. Que volontiers leurs mains s'étendraient vers la belle rêveuse ! mais elle pourrait fuir; tremblants, ils regardent et n'osent remuer.

Les maîtres du monde de Bocklin sont les Centaures. Penché sur l'eau, celui-ci voit jouer des poissons. Cet autre se Tait mettre un fer en plaisantant avec les forgerons. Des paysannes le regardent ahuries. Un troisième centaure apprend à sa compagne comment l'on franchit d'un bond les précipices.

Toute cette vision du monde jeune est résumée dans les Chamj)S''Étysé€S .

Un paysage idéal aux montagnes dorées par le matin. Des rochers d'où tombe une cascade. Au-dessous, une grotte d'azur dont les eaux s'épanchent dans un lac que bordent de vertes prairies aux fleurs éclatantes. Sous les peupliers, la danse des jeunes hommes nus, des vierges aux longues tuniques, autour de l'autel des dieux toujours propices. Sur le bord du hic, un couple goûte l'amour, sans craintes ni remords, que donne la saine, la sainte inconscience. Dans l'eau bleue presque noire, deux cygnes nagent l'un vers l'autre lentement. Derrière eux, deux sillons droits qui s'éloignent. Devant eux, leurs images réfléchies en rides paies : de plus en plus petites, elles s'enfoncent dans l'abime lumineux du ciel aux beaux nuages qui se reflète entre les masses sombres des reflets des arbres. Contre un bouquet de roseaux, deux naïades, tapageuses et gamines. Leurs longs cheveux sont parés de fleurs : l'une est blonde, l'autre brune. Le soleil rend leur blanche peau éclatante, se joue en prismes sur les écailles polychromes de leurs cuisses, tandis que, dans les flots fouettés par leurs jeux, leurs ombres jettent des rides blanches et les rayons des rides d'or.

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Calme, le centaure Ghiron traverse le lac. Dans Tonde azurée ses pattes et sa queue laissent un remous d'écume; la lumière se joue sur son torse d'homme, sa croupe d'un brun-gris marquée de taches fauves. Des fleurs couronnent sa tète chauve, d^où pendent les cheveux blancs, mêlés à la barbe blanche. D'un regard jaloux, Ghiron surveille l'un des cygnes, il soupçonne Jupiter, car sur son dos, il porte Hélène. De sa main droite passée sous le menton, la fille de Léda tient le cou du centaure; l'autre main joue avec le voile de gaze reuge qui flotte autour des belles jambes. La tète relevée, elle ne voit pas le cygne ; son regard cherche encore dans le ciel son rêve d'un amour divin.

Et nous pensons à l<t nuit classiijue de WalpurgiSy quand le Pénée, soudain éveillé, s'écrie :

Agitez-vous, roseaux murmurants, respirez doucement, joncs leurs frères; bruissez, légères pousses des prairies, et vous, rameaux des peupliers, que vos bruits tremblants consolent nos rêves interrompus.

Quand les nymphes disent à Faust :

Ge qu'il te faut, c'est te coucher ici, reposer dans la fraîcheur tes membres fatigués, jouir du calme qui te fuit toujours. Ëcoute nos murmures; pour toi nous frémissons, pour toi nous coulons, pour toi nous tremblons.

Faust. — Je m'éveille! Puissent-elles rester ces formes inoubliables!... Sont-ce des rêves ou des souvenirs?... Des ondes se glissent dans la fraîcheur des bois épais, doucement remués; loin de se précipiter, à peine coulent-elles. De toutes parts, cent fontaines se réunissent dans le bassin pur, dont les bords se creusent doucement pour former un bain. Déjeunes et belles femmes, que mon regard charmé voit une seconde fois dans le miroir humide!... Des cygnes, qui, sortant des anses, nagent d'un mouvement majestueux et pur... Mais l'un, hardi, se rengorgeant, superbe, passe au milieu des autres, rapide; son plumag^e se gonHe, une vague sur les vagues... Il violera le lieu sacré.

Ghiron apparaît alors, emporté dans une course folle. Faust saute sur la croupe du centaure et le supplie de parler d'Hélène.

Ghiron. — Les Dioscures venaient de délivrer leur sœur des mains

de bandits... Ceux-ci les poursuivaient. Les marais d'Eleusis arrêtèrent la sainte fuite des Jumeaux, Les frères passèrent à gué ; je pataugeai, je nageai, je la transportai sur l'autre rive. Hélène alors de sauter sur le sol : elle caressait ma crinière humide, me flattait, me remerciait, délicieusement fine et siire d^elle-méme, séduisante, jeune, la joie du vieux.

Tel est ce inonde heureux où nul ne connaît de contrûinte ni de remords, le monde de la force et de la liberté.

Mais la violence des Centaures cause leur perte; nous assistons à leurs luttes prodigieuses. Deux se poignent, tandis qu'un troisième, cabré, soulève un rocher pour les en écraser. A droite, deux autres Centaures renversés. Dans un fouillis de jambes qui ruent, de bras qui se débattent, deux tètes hideuses : un vieux râlant., un jeune, qui mord à pleine bouche le bras du vieux étouffé.

C'est la fin d'un monde ; déjà s'approche la Déesse du silence.

Une forêt, rien que le bas des troncs nus des sapins; entre deux troncs, une éclaircie, quelque vague pays de rêve. Dans la forêt même, la licorne à la tête hideuse, aux yeux de feu; et sur son dos, rousse, couronnée de bleuets, vêtue d'une robe bleu clair avec des paillettes d'argent, une déesse impassible, aux grands yeux sans regard. {Le Silence dans le boi's.)

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Mais, dans cet âge des dieux, la mer couvre les deux tiers du globe, la mer nourricière qui baigne toute choses d'azur et de lumière. Sur ses bords, des plages salies d'algues polychromes, de grands arbres, des rochers. Ici deux Sylvains pèchent : appuyé sur une perche, un vieillard regarde d'un air narquois : son compagnon jeune et fou a pris une naïade dans son filet. Sous le poids trop lourd, le bâton casse; d'un coup de queue le poisson-femme aux grands yeux effrayés peut emporter dans l'eau et bâton et filet.

Plus loin, des récifs. La vague écume et rejaillit en poussière de prismes ; des naïades, des dieux-marins, des enfants-

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poissons se poursuivent, se culbulent, se narguent sous les cascades ou dans les tourbillons. {Les Naïades. Bàlc.)

îu Idylle de la mef\ Un écueil plat. Un Triton, aux cheveux blond Blasse, traîne deux phoques tenus par les oreilles ; une nymphe couchée sourit, son bébé dans les bras ; un enfant aux yeux dilatés de surprise regarde les monstres battus par les lames écumantes.

Plus avant encore, un rocher vert de mousse. Un Triton assis sonne de la conque ; couchée sur le dos, une Néréide tient par le cou un gigantesque serpent de mer.

Le même rocher, la même nymphe plus lascivement étendue ; un autre Triton aux pattes de phoque, au visage douloureusement amoureux et jaloux.

Dans le Jeu des vagues. Sous un ciel bas, gris et noir, aux trouées d'un bleu pale, la mer sombre avec des plis qui sembleraient moirés, des gouffres glauques au fond d'argent, des abimes d'écume. Pataugeant bruyamment, un centaure marin, le torse couleur de bronze, le ventre gonflé, galopait à la poursuite d'une nymphe. Soudain il s'arrête cabré, l'écume ruisselle sur sa croupe. Dans la vague soulevée le corps aux pieds palmés apparaît déformé par la réflexion, partie sombre et partie glauque. Les bras ouverts ; entre les cheveux noirs, la barbe noire, rien qu'une bouche béante, deux grands yeux dilatés. Pour échapper, la nymphe plonge, tête en bas, les genoux ployés, les hanches, les pieds hors de l'eau; à la joie d'une vieille nymphe, qui fait la planche, le centaure aperçoit dest rondeurs qui lui rendent sa perte cruelle. Devant eux, un dieu cynique et rieur, au visage rouge, a la blanche barbe limoneuse, aux rares cheveux blancs couronnés de lotus, son torse jaune hideusement poilu, autour de lui l'eau prend de vilains reflets. De la main droite, il entraine une naïade. Elle ne sait pas nager, s'appuie à l'épaule du maître. Blonde d'un blond filasse, couronnée d'algues rousses, la chair éclatante, ses larges hanches d'une femme, ses cuisses recouvertes de blondes écailles, pour jambes d'énormes queues de poisson aux reflets métalliques. Ses yeux regardent terrifiés, ses

grands yeux glauques à la pupille toute petite dans la prunelle énorme. Qu'elle abandonne Tépaule protectrice, elle se noie; qu'elle s'y cramponne, les petits yeux brûlés de luxure, le gros rire du hideux vieillard lui présagent son sort.

Le Calme, Une mer d'argent sans une ride, où tout se reflète avec de grandes ombres noires presque droites comme sur un miroir de métal. Là-bas, quatre têtes surnagent, lubriques et grotesques. Ici trois nymphes au corps blanc, aux cuisses recouvertes d'écaillés polychromes, taquinent un vieux triton qui joue sur une lyre faite du màt et des cordages de quelque vaisseau échoué.

Sur un rocher, une naïade s'éveille au milieu de ses mouettes au collier noir. Elle aperçoit le hideux fantôme des abîmes, poisson hors de l'eau et dans l'eau cadavre blême et gonflé aux bras faits d'algues traînantes; démesurément ouverts, les yeux du monstre marquent l'étonnement de qui a vu les hideurs du fond de la mer.

Cependant au-dessus des flots de pourpre on aperçoit le corps géant de Prométhée allongé sur le Caucase, tandis que de l'écume des ondes s'élève Vénus Anadyoraène.

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