MAX KLINGER, FRANZ STUGK ET HANS THOMA
Le monde des êtres forts et libres rêvés par Bôcklin et par Nietzsche est une chimère ; Thomme ne peut pas, Thomme ne veut pas s'affranchir des douleurs et des misères, parce que douleurs et misères sont le prix de ses affections. Pour exprimer cette idée, M. Gerhart Hauptmann a trouvé le beau symbole de la Cloche engloutie. Les nymphes et les syl vains de la montagne ont englouti Tancienne cloche chantée par h'chiller, la compagne des joies et des peines de la vie familiale. Avec leur aide, le maître se flatte de fondre la cloche du Surhomme^ délivré de tous les attachements de Thomme. Et soudain la cloche engloutie recommence de sonner ; elle rappelle la femme et les enfants oubliés, la pauvre maison, témoin de tant de larmes et de rires innocents ; elle rappelle Téglise où rhomme a pris sa femme, fait baptiser ses enfants, porté le cercueil de son père et de sa mère. La vieille cloche sonne, sonne toujours, disant Thomme moins malheureux au milieu des misères partagées de la vie humaine que dans Torgueilleux égoîsme de la vie surhumaine.
Henri (le fondeur). — J^ cloche, la cloche.
Rautendelein (la fée de la nature). — Quelle cloche ?
Henri, — La vieille cloche, la cloche engloutie. Elle sonne, elle sonne. 0 trahison ! Je ne veux pas l'entendre. Au secours, au secours !
Rautendelein, — Henri, viens à moi, mon Henri.
Henri, — Elle sonne... que Dieu m'aide ! qui m'a trahi ainsi? Entends comme elle gronde, comme le son enterré, la tonnante tourmente vont toujours grossissant .. (à la fée) Je te hais... Loin *de moi, esprit maudit. Anathème à toi, à moi, à mon œuvre, à tout. Me voici. Je suis là. Je viens, je viens. Mon Dieu, ayez pilîé de moi !
Et Nietzsche, le grand individualiste, sentant la folie proche, poussait dans les monts de TEngadinece cri de désespoir.
Mes amis, nuit et jour je vous attends, mes amis ! où restez-vous ? venez. Il est temps, il est temps. Mais c'est pour vous que le glacier blême s'est aujourd'hui paré de roses. Le torrent vous cherche, et, passionnés, le vent, les nuages se pressent, se poussent dans Fazur pour vous épier du plus haut qu'il peuvent voler.
Mes amis ! Enfin vous voilà, mes amis ! llélasje ne suis pas celui que vous cherchiez. Vous hésitez, vous vous étonnez : que ne grondezvous ?... IVe suis-je plus le même ! Ma main, mon pas, mon visage, que trouvez-vous changé ? Ce que je vous suis, mes amis, ne le suis-je donc pas ?
Je suis devenu un autre? pour moi-même un étranger? Je me suis échappé à moi-même ? un hitteUr, qui trop souvent s'est vaincu ? qui trop souvent s'est bandé contre sa propre force ? blessé, mutilé de ses propres triomphes ?
Je cherchai où le vent souffle le plus fort? J'appris à demeurer où personne ne demeure, dans les zones désertes des glaces.et des ours? J'ai désappris iUiomme, désappris Dieu, le blasphème comme la prière? Je vSuîs devenu le spectre qui erre sur les glaciers ?
— Mes vieux amis ! Voyez ! maintenant, vous me regardez, blêmes, pleins d'amour et d'effroi. Non, partez ; ne m'en voulez pas ! Ici, vous ne pourriez demeurer, ici au plus haut des rochers, au seuil même des glaces. Qui veut vivre ici, doit être chasseur et pareil au chamois.
Chasseur, je le suis, et quel chasseur. — Voyez, comme mon arc est bandé ! Seul le fort des forts peut le bander ainsi. Mais malheur ! la flèche est plus dangereuse qu'aucune flèche. Hors d'ici ! pour votre salut, hors d'ici !
Vous vous détournez ? Oh ! mon cœur, tu en supportas trop ; rien n'a lassé ton espérance. Pour de nouveaux amis garde ta r jrte ouverte. Adieu les vieux amis ! Adieu tout souvenir ! Tu fus autrefois jeune, voici une jeunesse meilleure.
Des amis, eux, non, des spectres d'amis ! Cela revient encore la nuit frapper à mon cœur, à ma fenêtre, et me fixer, et me dire : Nous, nous... jadis... — mots fanés, qui avaient la senteur des roses !
C'est la lutte des deux cloches, la cloche de l'Homme et la cloche du Surhomme, c'est Tangoisse de Nietzsche superbe de sa solitude, effrayé de sa solitude, que veulent rendre les chefs de Técole symboliste allemande. Mais chacun donne du problème sa propre solution.
M. Klinger nous enseigne le fatalisme et la résignation stoïque.
En 1882, le célèbre critique danois, M. Brandes mettait M. Rlinger avec Ibsen, Bjôrnson, Flaubert, Renan, Stiiart Mill, etc, parmi les représentants de r esprit moderne {Moderne Geister) et terminait ainsi sa notice :
((Observateur du premier ordre, Klinger étudie fidèlement la réalité. Sans pitié même à force d'être fidèle, il n^épargne pas les nerfs du spectateur, lui rend chaque impression dans tout ce qu^elle a de pénible. Mais au fond du cœur Klinger est panthéiste. Son imagination s'est frayé son chemin jusqu'à la source primordiale d'où la vie s'échappe, débordante. Il créeavecla nature,au besoin la recrée. Il forme de nouveaux organismes comme de nouveaux monstres fabuleux, trouve de nouvelles expressions pour les sentiments, des images neuves ou renouvelées pour le bonheur, le besoin, l'effroi et la destruction, n
M. Klinger publia d*abord ses dessins pour la Vie du Christ (1878) puis son illustration de Y Œuvre d* Anacréon, En 1881, parut la suite d'eaux-fortes qu'il intitule : Paraphrase sur la trouvaille d\in gant. Le gant d'une jolie femme ramassé au patinage, conservé jalousement ef devenu l'objet de rêves étranges, terribles parfois et parfois comiques, tantôt multiplié comme les sujets des affiches américaines, tantôt gigantesque, le symbole du destin. Ici, l'océan et, sur la conque de Vénus, le gant, qui conduit un attelage de chevaux marins; là, près de la mer, un autel, et le gant adoré par des vagues, qui écument des roses.
Deux suites d'eaux-fortes ont surtout fait connaître l'imagination de l'artiste et l'esprit du penseur. La première a pour titre : U Amour,
A Bôcklin (Dédicace;. — La mer houleuse, une montagne.
' Assise au milieu des sirènes, Vénus apprend à Gupidon comment il doit bander son arc.
En Voiture, — Le printemps. Des roses, des marronniers en fleurs. L'arrière d'une Victoria : sur la banquette, une femme songe en regardant une rose. Un jeune homme Taperçoit.
A la Porte, — La grille d'un parc. Sur le seuil, la dame tend sa main au jeune homme, qui porte cette main à ses lèvres.
Le Baiser, — La nuit. Danslepénombre, une haute terrasse, un grand arbre. Au bas, la rivière, un bateau. A cheval sur le parapet, Tamant étreînt passionnément sa maîtresse.
La Nuit, — Une chambre. Dans le cadre de la baie ouverte, un décor fantastique que la lune éclaire : des arbres du nord, une rivière, des arcades, un fond de paysage d'Italie. Devant la fenêtre, un lit ; les amants enlacés, plutôt semblables à des morts ; et l'on pense aux vers de Wagner :
ti Douce, éternelle nuit de l'amour, s'éveiller de toi, quelle angoisse ! Puisse la douce mort, la mort ardemment désirée qu'est l'amour nous délivrer de l'angoisse... nous affranchir à jamais de la nécessité du réveil. »
Suivent deux songes. L'Amour maudit : Adam et Eve à genoux devant la Mort et le Péché. L'Amour racheté : — enlacés comme Francesco et Paola, les amants s'envolent dans le ciel ténébreux, par delà les mondes oubliés ; un ange de lumière leur montre dans un miroir leur image transfigurée. {Nouveaux rêves).
Le Réveil, — La chambre encore sombre. Par la fenêtre ouverte on voit le soleil se lever derrière les montagnes. Assise au bord du lit, la femme au visage dur regarde une image de l'Amour impitoyable, qui tient une barre dans ses mains.
La Honte. — Une route qui descend. Par-dessus le parapet, des têtes de rieurs. En bas, sur le mur de soutènement, en plein soleil, l'ombre d'une femme, et cette femme baisse la tête pour ne pas voir son ombre. A côté, une mégère hideuse et gigantesque, la Honte.
La Mort. — Sur un lit, l'amante, qui vient de mourir. L'amant en larmes tient la tête du cadavre. Au pied du lit,
Ki.iNGErt niAx;
un homme sombre, le visage couvert de son manteau ; il a pris le nouveau-né, lui montre l'horizon noir de Tavenir.
La seconde suite d'eaux-fortes est consacrée aux Lieder de Brahms. Pour les premières compositions, M. Klinger se contente de donner des encadrements et des vignettes. Mais, dans V Hymne au Destin, qui fait de Brahms l'égal de Wagner, M. Klinger abandonne le texte et rend les images que la musique éveille en lui.
Seul au bord de la mer, Brahms à son piano prélude 'par de graves accords. Devant le piano, une harpe avec le masque d'un dieu marin, qui regarde de ses yeux encore vides. Hors des flots, une naïade s'élève pour inspirer le compositeur, tandis que, dans le ciel nuageux, s'agitent des formes étranges et colossales.
L'Hymne du Destin, c'est l'histoire de la lutte des Titans, les grands révoltés contre l'Olympe invincible. D'abord V Assaut :
— dans l'ombre, les Titans roulant des rocs, s'élançant, tombant, hurlant; dans la clarté, calmes et beaux, Apollon et Diane, qui de leurs flèches sûres, percent les Furieux.
Puis, La Nuit. — Sur la terre, les corps immenses des Titans étendus. Les hommes errent hagards. Dans le ciel nuageux, une lumière.
Cette lumière, Prométhée la ravit. A peine, dans les ténèbres, distingue-t-on la foule qui tend les mains, suppliante. Dans un sillon de feu, Prométhée descend avec le présent divin.
La Danse. — Les hommes célèbrent le retour du Titan libérateur.
L'enchaînement de Prométhée. — Et tous les biens devenus dès lors inutiles : Homère, La Naissance de Vénus. Pourquoi la poésie? Pourquoi la beauté ? Tout est vanité, rien que vanité.
— La Mort y La Misère.
Mais voici Prométhée délivré. Dans un paysage fantastique, le Titan, libéré de ses chaînes, réfléchit, la tète dans ses mains. Près de lui, Hercule appuyé sur la massue. Dans la nier écumante, les Océanides élèvent les mains vers leur frère. Et Ton pense au dernier vers du Parsifal de Wagner:
M Rédemption soit au rédempteur. » Mais le rédempteur se demande anxieux : Avec mes chaînes, toutes ces chaînes tomberont-elles, qui retiennent l'humanité captive?
Gomme peintre, M. Klinger a produit de belles œuvres d*un réalisme brutal ; volontairement, il rend sa composition sèche, presque maladroite, son dessin heurté, sa couleur déplaisante. Ses deux meilleurs tableaux sont la Pietà et le Christ dans P Olympe.
La Pieià (1890, à Dresde). Des tons plus rudes que les plus rudes des Primitifs. Un mur blanc barre le fond du tableau : par delà, nous voyons un paysage d'Italie, des cyprès, des pins, des oliviers, la ligne bleue de la mer. Devant le mur, un champ de plantes sauvages. Dans ce champ, le sarcophage ouvert, une caisse de marbre jaune enfoncée dans le sol'et le dépassant à peine de son rebord. Derrière le sarcophage, sur le couvercle enveloppé du linceul, le cadavre nu du Christ aux longs cheveux : la barbe blonde, les traits tirés, les yeux clos, la bouche entr'ouverte ; la main gauche repose sur le linceul, la droite dans la main gauche de la Vierge à genoux. Yétue de bleu, un voile bleu sur la tête, les paupières alourdies par les larmes, les lèvres tendues comme dans le désir d'un dernier baiser, la Mère de Douleur abandonne son autre main entre les mains de Saint Jean, agenouillé dans sa tunique rouge, un coude sur le couvercle du sarcophage. Brun-roux, les cheveux pendants, le visage glabre, une rude figure comme en peint M. de Gebhardt ; ses yeux tristes ne peuvent se détacher du cadavre torturé de son Maître.
Le Christ dans C Olympe. Un tryptique : des palmiers en séparent les parties.
Sur la prédelle. — A gauche^ le monde antique, une statue de la Force vaincue : la tête cachée dans ses mains, elle foule un rocher de ses pieds nerveux, et ses formes robustes, ses muscles tendus rappellent Michel-Ange. A droite, le monde chrétien, VEspérance : le buste brisé aux reins d'une femme émaciée, qui, renversée en arrière, le visage douloureux,
tend vers le ciel ses mains crispées, et Ton dirait un Botticelli sculpté. — Au milieu de la prédelle, une peinture brossée noir et fauve avec des lueurs rouges et vertes. De leur long sommeil écrasé, les Titans, les Titanes s'éveillent péniblement, de grands corps tourmentés comme ceux des tombeaux des Médécis. De leurs mains, de leurs piques, plusieurs commencent à frapper la montagne ébranlée, tandis que d'autres étirent leurs membres oppressés par le poids de rOlympe.
Le tableau. — Un ciel gris moutonné avec des taches rouges et bleues, comme on en voit dans le Nord de TAllemagne. L'Olympefleuri. — Sur le volet de gauche, des nymphes mises en fuite par Tassant des premiers Titans délivrés. Sur le volet de droite, Mars et Pluton vainement irrités.
Le tableau snéme. — Adroite, le sommetdeTOlympe ;un temple grec au milieu d'un bois de sapins. Au pied du sommet le trône recouvert d'un manteau rouge, où siège Jupiter. Non pas le dieu puissant d'Homère, dont le regard lance l'éclair ; un vieillard aux membres grêles : pareil au VVotan de Wagner, il sent approcher le Crépuscule des Dieux, et, las, se résigne à l'arrêt de la Fatalité. Le front dénudé, le visage amaigri, les cheveux et la barbe chenus, son corps nu sans graisse, ni muscles, à peine soutient-il Ganymède, qui se presse contre lui, terrifié. Il est grand pourtant, et le groupe du vieillard et de l'enfant peut se comparer aux meilleures œuvres de l'art classique. Autour du trône, les dieux consternés emportent Vénus évanouie, courbée en deux, dans sa tunique blanche et son manteau rouge (un corps digne de Cornélius). Cependant, à Thorreur des Grâces nues, mais suivi des quatre Vertus nouvelles portant la croix, le Christ vêtu de jaune, roux, couronné d'or, s'approche calme et doux. Nous le voyons de profil. En vain Bacchus, un voile noir autour des hanches, lui tend la coupe des plaisirs ; en vain l'Amour le menace, un géant nu, la jambe droite tendue, le corps rejeté en arrière, le bras droit replié pour frapper. Le Christ avance la main, il bénit ; et Psyché, ses cheveux blonds épars.
amaigrie, pâle, s'affaisse sur le sol, pressant la main droite du Sauveur; de païenne, Tâme humaine est devenue chrétienne (I).
(i^ Deui tableaux de M. Rlinger méritent eacorc d'être décrits. Le Jugement de Paris (1886). — Un iryptique, deux volets très étroits séparés du milieu par des colonneites. Sur les trois panneaux, un paysage inspiré de Puvîs de Ghavannes. Une colline avec de grands arbres, la mer^ des rochers ^ pic. Sur une plate-forme, comme un jardin à la française. Paris aux cheveux bruns est assis, il tient la pomme fatale ; derrière lui, .Mercure debout, le dos tourné. Devant lui, Ilcré nue, le diadème dans ses cheveux noirs, les bras ouverts, orgueilleuse de son sein toujours fécond. Pallas, vue de face, le buste découvert, une tunique rouge attachée à la taille, et défaisant ses cheveux roux. Aphrodite, de protil, encore enveloppée daus son manteau. Elle n*esi pas belle comme la féconde Iléré ou la sage Pallas, mais provoquante et perHde, avec un regard vicieux dans ses yeux d*enfant, un sourire méchant sur sa bouche sensuelle. — Le volet de gauche représente un buste de femme &ur un haut piédestal, dont le bas, sculpté dans le cadre, porte une tête de faune. Sur le cadre du volet de droite esc sculpté un Triton écrasant la tête d'un dauphin, qui se tord. La queue du monstre est peinte et porte une tète de Gorgone. Appuyé sur son aie, l'Amour, semblable au démon, regarde Aphrodite d'un œil sympathique et cruel.
Le Crucifiement (1887-91) souvent exposé, est l'une des œuvres les plus discutées de M. Klinger. — Un paysage des environs de Sienne. Sur une colline lointaine, une ville avec des tours carrées et des coupoles blanches. Au premier plan, le sommet du Calvaire, pavé de grosses dalles ; les trois gibets, des personnages symboliques. A gauche, une femme nue, vêtue d'une chiamyde, la Beauté ; un homme nu, appuyé sur une lance, la Force. Puis un politique qui accuse ; derrière lui, un homme de loi, un banquier. Un lettré a»$is, gravant l'inscription delà croix ; un autre, l'index de la main droite appuyé dans le creux de -la main gauche. Un prêtre indifférent. Tous ces hommes vêtus de costumes conventionnels, rappelant ceux de la Renaissance italienne. Au milieu du tableau, la croix du bon larron vue de face ; une croix basse aux bras très étendus ; les pieds du supplicié touchant presque le sol. Brun, les cheveux crépus, le visage tout poilu, il tourne vers le Christ des yeux pleins de repentir et de bénédictions. Derrière la croix, un homme, une femme nus. Devant et debout contre le corps du larron, qu'il cache presque. Saint Jean, de face, revêtu d*un long manteau, dans une attitude raide et presque hiératique. Avec Marthe, une robuste femme, il soutient la Madeleine qui s'affaisse, les bras tendus et se tordant les mains. Dans le dessin, que possède le Musée de Dresde, les lignes de la Madeleine sont pures, les traits d'une beauté presque trop molle. L'attitude de la pécheresse renversée avec son doux visage de charme, d'amour et de douleur semblerait d'un art un peu morbide. Sur le tableau, la pose deven'Ue roide fait penser au Pérugin de la galerie Pitti. N'était pour les épaules pleines et l'harmonieuse ligne de la hanche, le corps au pied tordu semblerait d'un Primitif. A gauche du groupe, la Vierge, de profil, les mains sur la poitrine, robe claire, manteau, bonnet et voile sombres, vieille, le visage dur, sa bouche sans dents trop rudement fermée. A droite et sur le bord du tableau, le mauvais larron, qui se tord. Le Christ nu, au profil régulier, dont la baibe, taillée comme sur les statues d'A.ssyrie, allonge encore les lignes, la couronne d'épines, les cheveux longs en petites boucles. Son regard fixé sur la Madeleine est presque dur et semble vouloir scruter b'S secrets de ce cœur trop nitnnnt.
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De la vie, M. Klinger comprend surtout ramertume, et son remède est le stoïcisme : et son art dit la méditation, ces angoisses de la conscience, ce besoin de se vaincre soi-même, que Nietzsche appelle la dernière ressource de Tantique cruauté. De la vie M. Stuck comprend surtout la lutte, et son remède est Ténergie : et, tout d^énergie comme son inspiration, son art procède par des lignes simples jusqu'à la brutalité, des figures fièrement campées et dessinées à grands traits, des tons rudes, éclatants, sans nuances, un coloris plus vigoureux que celui des impressionnistes les plus vigoureux, sobre cependant comme celui des maîtres de Fart classique.
M. Stuck envisage la lutte pour la vie sous trois formes différentes : une ardeur humoristique, Tamour et la mort.
D'abord Thumour et le Combat de Faunes, qui rappelle Bôcklin. — La pâte épaisse et rocailleuse; des tons éclatants. Une muraille de rochers, deux Satyres assis. A droite, une forêt sombre; sur le seuil, la foule des Sylvains, des Pans, des Nymphes et des Dryades nues. Au grand soleil, deux Faunes se sont rués Tun sur l'autre, se frappant comme les boucs de leurs têtes cornues ; au-dessous des hanches un poil épais couvre leur corps debéte, mais, sous la lumière, leurs torses d'homme paraissent blancs : l'un tient ses bras noueux croisés sur sa poitrine; l'autre serre les poings, prêt à frapper. Sur le sol brillant, les deux ombres mêlées font une figure grotesque.
Puis l'amour dans maintes œuvres au faire rude, aux sombres Couleurs, surtout le vert et le bleu. La plus saisissante est le Péché (Munich). — Le buste d'une femme nue au pâle visage impassible, pâli encore par le contraste des cheveux noirs, qui, sur l'çpaule gauche, tombent tout d'une nappe. De cette épaule.
Dans ses dernières planches, M. Klinger emploie simultanément tous les pro cédés de la gravure, et se sert plus souvent de la taillë-douce que de J'eao-forte. Le chef-d'œuvre de M. Klinger est la suite de planches : la Mort»
pend un gigantesque serpent; s'enroulant au ventre, il se relève contre le flanc droit et sur le sein appuie sa tête hideuse.
Enfin la lutte et la mort. Un art brutal entre tous ; des tons noirs et bruns avec de blêmes reflets ou des lueurs d'incendie, des flaques de sang.
Ici rhomme contre Thomme. Le Meurtrier. — Un étroit goulet entre deux rochers abrupts. A la clarté de la lune, que les nuages voilent, on aperçoit la mer grise. Dans le goulet, où Teau prend des reflets étranges, le meurtrier s'enfuit loin du cadavre abandonné qui, parmi les flaques claires, semble une grande tache noire. Mais^ adossées à la falaise, les Furies guettent le coupable. Des serpents les enlacent. Vêtues jusqu'à la ceinture de haillons noirs, elles montrent, livides de lune, leurs poitrines décharnées, leurs hideux visages aux yeux hagards.
Là les peuples contre les peuples. La Guerre (Munich). — Sous un ciel noir avec des plaques de feu, la plaine d'où s'exhalent des vapeurs immondes. Dans une boue de sang, empilés, pressés, des corps livides : d'aucuns couchés sur le dos, roides, la bouche ouverte, les yeux fixes ; les autres tombés en avant, roulés sur le côté, hideusement tordus dans un dernier spasme. Et sur ces cadavres, la Guerre s'avance lentement : un homme nu, au corps bruni, le front ceint de lauriers d'or, son glaive sanglant sur l'épaule droite, le poing gauche contre la hanche; il monte un cheval noir, qui, la tête basse, la langue pendante, renifle les cadavres, dont à peine il peut se dépêtrer (1).
(i) A M. Stuck, dessinateur, nous devons des esquisses, des pochades d'un humour toujours {;ai bien que parfois amer. Sa collaboration au Fliegende Blàlter a fait la fortune de cette feuille. Je citerai, entre autres, tout une suite de {iravnres représentant le public aux expositions de tableaux de Munich : Cook's tourists, Anglaises excentriques. Allemands ventrus, professeurs hirsutes, pay* sons bavarois ù la démarche lourde, l\ l'air ahuri. L'amour sons cent formes diverses. Des allégories. Des scènes d'étudiants. Dans Cartes et vignettes un délicieux dessin : perche comme un oiseau japonais sur une tige trop mince, qu surmonte son nid, TAmour à Tair espiègle caresse une cigogne. Enfin les duuie mois, d'excellents dessins de la vie des champs.
Parmi les tableaux de M. Stuck, il faut encore citer £uci/er (1890), Im Chasse fantastique^ VExil iV Ovide ^ Le Cadavre d*Orphéey Œdipe et le Sphinx; un CruciHemeot, une Pietà (pour le Sphinx voir la fin de ce chapitre).