L'ÉCOLE IDÉALISTE
Dès le milieu du dix-huitième siècle, la recherche de fidcal était devenue le but que tous les philosophes, tous les critiques proposaient à Fart en décadence. Mais chaque école avait sa conception particulière de Tidéal et de la manière d'y atteindre.
L'art n'avait d'abord connu qu'un idéal dedilettante, comme en pouvait concevoir le dix-huitième siècle ; c'était assez pour lui de rectifier les lignes d'un membre ou d'une montagne. Plus tard, la critique s'enhardit et conseilla de mêler les études faites d'après nature pour en former des corps ou des paysages qui approchassent de la perfection. L'on parlait d'un sculpteur grec, qui, pour composer sa Vénus, avait pris les plus belles parties de toutes les femmes qu'il connaissait.
Avec les progrès du rationalisme, cet idéal de dilettante [ devint un idéal de mathématicien. Le* comte de Gaylus, j Mengs, Winckelmann fixèrent le canon des proportions de la^ beauté humaine ; pour trouver la beauté, il fallait résoudre un. problème de géométrie. Mais^ si ce canon suffisait à la sculpture, la peinture en voulait un autre, celui de la couleur. Aussi mathématiquement que le sujet le comportait, Mengs .démontra que la meilleure technique était celle de Raphaël, le plus beau coloris celui des Vénitiens, que le clair-obscur
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parfait était le clair-obscur du Gorrège. Unir les perfections de ces maîtres, s'en tenir fidèlement au canon des proportions dans le dessin des figures, telle était la formule de Tart.
Cette formule nous montre combien Festhétique a changé , depuis un siècle. Mengs et Winckelmann croyaient que le beau est absolu : les hommes ne se distingueraient les uns des autres que par leurs défauts ; parfaitement beaux, ils seraient tous semblables. La philosophie moderne ne s'inquiète plus de la beauté ; dans toutes les formes, elle ne voit que le produit de certaines forces. Et, comme les forces sont distinctes, les • formes sont distinctes. La pensée même ne saurait les supposer unies, puisque par leur nature même elles s'excluent.
Déjà Schopenhauer se demandait si aucun corps pourrait exister qui n'ait pas existé ou ne doive pas exister réellement ; si, dans les corps idéalisés, une connaissance plus approfondie de la nature ne nous ferait pas découvrir des monstruosités. Cette objection est juste. La physiologie a prouvé que les parties du corps sont dans une étroite dépendance. L'éclat du teint et des yeux, la forme du visage, même la vivacité de l'intelligence proviennent delà circulation et changeraient, si, le cou étant plus long, le sang arrivait moins vite aux cellules du cerveau. De même, la géologie nous montre toutes les lignes d'un paysage comme connexes. C'est le travail lent du vent et des eaux, qui a donné leur forme aux montagnes et aux vallées. Resserrez la rivière, modérez son cours, diminuez le nombre des arbres ou peignez-les plus droits, par suite dans un pays où le vent souffle avec moins de force, changez la nature du terrain, et le paysage devient impossible.
Comme la physiologie moderne condamne l'idéal plastique du dix-huitième siècle, les sciences historiques condamnent aussi l'idéal du coloris que Mengs se proposait. L'art de Raphaël, l'art du Titien, l'art du Gorrège supposent chez ces maîtres des tempéraments dissemblables comme dans leurs patries des lois et des mœurs distinctes. L'électisme de Raphaël ne prouve rien que le caractère de Raphaël,
le coloris du Titien rien que le caractère du Titien ; et, comme Ton ne saurait confondre leurs caractères, Ton ne saurait confondre les productions de leurs génies.
Mais Winckelmann était Allemand, et la réaction littéraire qui commençait en Allemagne ne lui restait pas indifférente. Aussi trouvons-nous chez lui avec cet idéal classique un autre idéal, que Ton pourrait appeler romantique.
Voici comment il décrit TApollon du Belvédère :
La statue de rApoUon est Tidéal le plus élevé de Fart entre toutes les œuvres antiques qui ont échappé à la destruction. L'auféur a fondé toute son œuvre sur Tidéal ; de matière il a pris seulement ce qui était nécessaire pour réaliser son dessin et le rendre visible... Imaginez le royaume des beautés immatérielles, cherchez à créer une nature céleste... Car, ici, rien de mortel, rien qui rappelle les misères de rhumanité. Ce ne sont pas les veines et les muscles qui échauffent et meuvent ce corps, c'est un -esprit céleste, n
Cette seconde forme de Tart est l'idéalisme parfait. L'artiste ne cherche plus à modifier la nature ; il prétend créer comme la nature. Par l'imagination il mêle les données des sens, il les change d'après ses sentiments, ses idées, produit un monde nouveau et des êtres nouveaux, pour qui ne valent plus les lois du monde matériel.
Hais Tart crée de diverses manières.
Autrefois, c'était inconsciemment Aucuii sculpteur, aucun poète n'inventa le monde merveilleux des dieux, des Centaures, des.Sylvains çtdes Nymphes. Dans la houle qui défer* lait sur les rochers rou^s par le couchant, les marins de l'Archipel croyaient reconnaître des Tritons, comme les vagues, dont la lune éclairait lâ crête, leur semblaient des Néréides à la chevelure d'or. De nxème, incapables de raisonner et d'avoir des idées abstraite», ces marins Grecs diéliehaient à se représenter leurs sentiments par des images. Kè pouvant concevoir
ce qu'était la colère, ils se figuraient Tun de ces rudes cavaliers de Thessalie que les voyageurs disaient moitié homme et moitié animal, et nommaient des Centaures. Incapables de se former Tidée abstraite de la ruse, quand ils pensaient à cette ruse première, dont celle de la femme est une forme atténuée, ils voyaient réellement la comparaison de Shakespeare : « Perfide comme TOnde. » Pour eux, la vague devenait femme, on l'appelait une Sirène.
Quand le Christianisme eut détruit avec TOlympe la croyance aux divinités naturelles, le moyen âge imagina le monde merveilleux que Dante décrit et qu'ont peint les Primitifs. Fra Angelico croyait que les élus étaient les êtres sans ombre qu'il nous peint glissant sur ses fonds d'or ou ses prairies en fleurs.
Mais aujourd'hui nul ne saurait se représenter un Olympe ou un Paradis. L'art idéal' recourra donc au symbolisme, il cherchera des formes pour des conceptions abstraites. Ou bien il s'efforcera, comme le veut Schopenhauer, d'avoir la vision des types premiers des êtres, que Platon appelait les Idées et la Scolastique les Universaux. L'artiste vulgaire peindra la mon- i tûgne^ le cheval, l'homme, qu'il aura sous les yeux ; le génie aura la vision du type idéal de la montagne, du cheval, de l'homme. Et voici comment, précisant sa pensée, Schopenhauer nous explique la nature des idées platoniciennes :
Les nuages passent, peu importent leurs formes... mais qu'ils soient de la vapeur élastique, comprimée par le vent, voilà leur nature, voilà ridée Le ruisseau roule sur les pierres, peu importent tourbillons, vagues, écume... mais qu^il obéisse aux lois de la pesanteur et se comporte comme un liquide.... voilà l'idée...... Ainsi en est-il
pour le développement de Tidée la plus parfaite : l'histoire de Thviinanité. Circonstances multiples, changements des temps, formes variées de la vie humaine dans les différents pays, les différents ^^es^ autant d'accidents, qui ne, concernent que l'apparence de l'idée, et n'affectent pas l'idée elle-même.
.Mais c'est le propre de l'humanité, que chez elle le caractère de l'espèce et celui de l'individu sont distincts ; chaque homme repré* sente dans une certaine mesure une idée particulière. Aussi les arts.
qui fi^j^urent l'homme ont-ils un double but : d'abord le caractère de l'espèce, la beaulé, puis le caractère de l'individu, ce que nous appelons proprement le caractère. Encore ces arts ne doivent-ils pas repi*oduire ce qui, dans le caractère, est simplement accidentel, ce qu'on doit considérer comme propre à l'individu pris comme individu ; ces arts reproduiront seulement le côté particulier du type humain, qui dans un individu en particulier se manifeste plus distinctement que dans aucun autre n (1).
Ainsi Schopenhauer et les Idéalistes allemands admettent deux principes. D'abord que chacun de nous ne connaît rien que lui-même (couleurs, formes, sons, odeurs, sont des phémènes, des états de son Moi.) Ensuite, que parmi ces phénomènes, les plus précis, les plus vrais sont les idées platoniciennes : entre Thomme qui voit un cheval et l'artiste qui conçoit le cheval-type, il n'existe pas d'autre différence que rintensité du sentiment, plus grande chez Tartiste. Ce qu'une pareille pensée peut renfermer de vérité, Gœthc l'exprimait plus clairement, quand il disait : J'aime mieux voir Michel- Ange que la nature ; Michel-Ange, c'est la nature vue avec des yeux plus grands.
Kant et Schiller proposèrent à l'art un troisième idéal qui était un idéal moral.
Chacun de nous, écrit Schiller, porte en soi un homme idéal ; notre devoir, à nous qui changeons toujours, est de nous conformer à cet homme idéal, qui ne change jamais.
(I) Voilà liien l'art même du paysage héroïque aux lignes simplifiées de Carstens et de Rottmann, le symbolisme de Cornélius et le portrait, tel que le comprend TliorwaldseB dans ses statues. L*eslhétique de Scliopenhauer ne fut discutée que beaucoup plus tard. Mais, au contraire de son système, qui est par avance un système moderne, son esthétique est la plus fidèle image des idées du romantisme. Il comprit clairement ce que les autres ne faisaient que pressentir.
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Pour Sèliiller rbomme idéal, c'est TÉtat; car TÉtat vit des siècles et non quelques années, son but même est la justice, comme notre but est l'intérêt. Mais TÉtat doit-il opprimer les individus, les ramener tous au type unique qu'il leurpropose? Non, c'est nous-mêmes, les bommes du temps, qui nous ennoblirons jusqu'à devenir l'homme dans l'idée. Gomment le pourrons-nous? par le sentiment de la beauté. Les cris, les bonds, tous les jeux sont la preuve chez l'hojnme, que, ses instincts assouvis, il lui reste un surplus de force dont il fait un libre usage. Mais l'instinct du beau, cette conscience qu'il a de l'idéal, fait que l'homme trouve son plaisir à discipliner sa propre liberté : les bonds deviennent danse, les cris deviennent chant. Danse et chant savent plaire ; l'homme veut plaire : dans Tamour, son instinct le plus fort, peu lui importe de vaincre maintenant, il veut séduire. Et comme il a séduit la femme, il séduira la foule. Et comme ses instincts sont devenus la politesse, son imagination devient l'art. Autrefois sa conscience était odieuse à ses plaisirs ; maintenant sa conscience est son plaisir même. Gest ainsi que l'individu s'ennoblit jusqu'à devenir l'homme dans l'idée. Ges Étals où tous les citoyens seraient convertis par la beauté à la raison devraient s'appeler les états esthétiques. Dans l'État de la force chaque citoyen suit son instinct et ne connaît point de loi; dans l'État de la morale pure, la loi brise tous les instincts ; la loi et l'instinct se confondent dans la république de la beauté.
Gette république de la beauté n'existe pas sur la terre. Existera-t-elle jamais ? qu'importe ! Puisqu'il n'est pas de monde réel mais seulement des phénomènes, nos idées sont aussi vraies que le monde des sens ; elles sont même plus vraies, elles sont seules vraies. Schiller peut donc résumer dans ces vers célèbres la morale et Testhétique de Kant :
Éternellement lumineuse, pure, égale, la vie des bienheureux s'écoule dans TOlynipe, légère comme le zéphyr. Les lunes changent, les gcuérations passent ; mais, immuables dans réterncllc ruine, les bienheureux voient toujours fleurir les roses de leur divine jeu
nesse. Eatrè les plaisirs des sens et la paix de Tâine, rhomme doit faire son choix ; pénible choix ! Mais leurs rayons môIés éclairent le front des hauts Uraniens.
Sur la terre incme, voulez-vous ressembler aux dieux, devenir libres dans les royaumes de la mort ; ne cueillez pas les fruits de son jardin...
Seul le corps est la proie des noires puissances du destin ; affranchie de la tyrannie du temps, la compag;ne des natures célestes, dans les champs de lumière s'avance, divine entre les dieux, la Forme, Si vous souhaitez planer sur ses ailes, dépouillez la crainte du terrestre. Hors la vie étroite et sombre, envolez- vous dans le rèQne de l'idéal. Là, toujours jeune, libre des souillures de la terre, plane dans Téclat de la perfection le type divin de Thumanité....
S'ag^it-il de conquérir ou de se défendre... que Taudace s'attaque à la puissance... seul le fort subjugue le destin...
Mais, le fleuve de la vie, qui, prisonnier dans la g;orge, roulait furieux et bouillonnant, doux, é(];al, ce fleuve coule dans le calme pays de la beauté...
Former, donner une âme à la mort, s'unir à la matière comme son époux créateur, telle est la mission du Qénîe : qu'il travaille donc, tende ses nerfs, lutte sans répit, qu'il soumette l'élément à la pensée... Mais pénétrez dans la sphère de la beauté ; et la pesanteur se perd en poussière, comme la masse qu'elle commande. L'œil ravi ne voit plus une imagée péniblement arrachée à la matière; svelte et lég^ère, rimag;e semble sortie du Rien.
Si noble que soit la poésie dont Schiller pare les idées de Kant, elles n'en restent pas moins celle d'un philosophe et d'un mathématicien. L'art de Kant est d'abord un artstoïque : pour lui, le même Impératif catégorique, qui commande à l'homme de faire le bien, lui commande aussi de faire le beau. Et cet art est un art ascétique. Gomme Kant voit dans l'absence d'égoïsme la base de la morale, il admet que le propre de l'art est d'être une virtualité désintéressée, une conformité au but sans but.
Par suite, l'art, c'est la grâce de la femme, qui n'éveille aucun désir ; c'est la force de l'homme, sans que l'homme éprouve la tentation d'employer sa force ; c'est le fleuve qui ne féconde pas, la terre qui ne produit pas ; cest un Dieu qu'on adore sans jamais l'invoquer.
Aussi, amoureux du calme, scrupuleux du dessin et de la j composition, qui montrent la forme idéale, Tart kantien ré- 1 pudiera-t-il Tesprit, la délicatesse, la couleur, le mouvement; .' tout ce qui rappelle la joie, la douleur, Tinstinct, la matière. - Ses fresques pâles, sa composition froide, ses formes grandioses mais sans vie nous rappelleront que Schiller semble confondre TOlympe et les Champs-Elysées ; pour lui les dieux sont des ombres.
L'Allemagne d'aujourd'hui hait Tart kantien, comme elle hait l'idéalisme, qui, tenant le monde matériel pour une illusion, en faisait ce monde vide, où, d'après Schiller, « une seule loi régnait, la chute morte du pendule. » C'était un art de stoïcien fondé sur une morale d'ascètes.
L'Allemagne ne devrait cependant pas oublier que l'art kantien lui a donné une singulière discipline artistique, comme la morale kantienne lui a donné une singulière discipline morale. Sans l'un et sans l'autre elle n'aurait peut-être ni l'art, ni la prospérité matérielle d'aujourd'hui •