CHAPITRE DEUXIEME
l'école catholique. OVERBECK
L'art de Garstens et de Cornélius représentait l'idéalisme classique ; il ne pouvait suffire à ceux qui s'étaient affectionnés aux doctrines des mystiques.
La renaissance du mysticisme en Allemag^ne remontait à la réforme de la secte des Frères Moraves, devenus protestants en 1722 (1). De la Bohême et de la Saxe les confréries des Moraves se répandirent dans toute l'Allemagne. Leur influence devint si grande, que Goethe lui-même ne put y échapper. Il joignit au premier Wilhelm Meisierla Confession d'une Bellt^Ame, Une jeune fille de la société polie, qui affectait alors le scepticisme, y raconte ainsi sa conversion :
En étudiant les Psaumes de la Pénitence, je compris que David voyait Torigine de toutes ses fautes dans sa nature même ; mais, désireux d'être purifié, il priait instamment pour obtenir la grâce d'avoir un cœur pur. Pouvais-je moi-môme y réussir ? Je savais la réponse des livres symboliques ; puis je tenais pour un dogme de la Bible que le sang de J.-C. nous rachète de tous les péchés. Mais je m'aperçus que je n'avais jamais compris cette phrase si souvent répétée... Comment en effet participera cet inestimable bienfait?.. Par la foi, répond l'Écriture... Alors, Dieu tout-puissant, donne-moi la foi. Ainsi priai-je un jour dans l'angoisse de mon cœur. Je m'appuyai sur la petite table, contre laquelle j'étais assise, et je cachai dans mes mains mon visage baigné de larmes. .. Aucun mot rendrait-il ce que je ressentis? Ce fut comme un élan, mon âme était près de la croix sur laquelle pâlit autrefois Jésus. Je dis un élan, car je ne saurais trouver
(i) Herrnhuter Brûdergemeiney fondés en 1722 par les Frèreç Moraves chas- 9C8 de Bohême et convertis au proteâtantisme. Ils forment des associations, qui prétendent mener la vie des chrétiens de la primitive Église (14,000 en Europe, 80,000 indigènes dans les missions).
une autre expression; c'était le même élan qui nous porte vers Taim é absent, un rapprochement plus réel, plus matériel môme que nous le pensons. Ainsi mon âme se sentît près du Dieu fait homme, mort sur la croix, et à Tinstant je sus ce qu'était la foi...
Mais Finfluence des Frères Moraves s'affaiblit bientôt. Et le protestantisme ne voulut plus connaître que le rationalisme : comme il expliquait par des coïncidences les miracles des Écritures, il justifiait par les principes de la morale utilitaire les préceptes d'amour de l'Évangile ; ce fut seulement après les événements de 1815 que Schleiermacher réussit à détruire l'esprit de rationalisme dans l'Église protestante et lui rendit ainsi son influence perdue. Mais, à la fin du siècle dernier, les romantiques enseignaient que, pour retrouver son ancien génie, l'Allemagne devait abandonner l'hérésie, répéter les prières qu'avaient dites les aïeux.
Ce fut alors comme un élan général des poètes, des artistes, des penseurs vers le catholicisme longtemps méprisé. Partout on restaure les églises, on recherche les vieux tableaux, on publie les œuvres des anciens écrivains mystiques. Lorsqu'en 1802, Werner fait représenter son Luther a Berlin, les étudiants se lèvent et crient : « A bas le Réformateur ». Aussi les conversions se multiplient. Werner lui-même reçoit les ordres et prêche dans les églises de Vienne. Les chefs du romantisme, les peintres de l'école de Rome, des savants, des historiens, des diplomates embrassent le catholicisme. Cette ferveur dure près de vingt années ; les Hymnes à la Nuit de Novalis et la Chronique d'un écolier errant de Brentano en marquent les limites extrêmes.
Voici d'abord l'un des hymnes de Novalis : il date d'une époque où tous admiraient le catholicisme mais où tous l'interprétaient librement.
Le désîr de la mort. — En bas, dans le sein de la terre, loin du règne de la lumière ! La rage, les coups violents de la douleur sont des signes précurseurs de Theureuse délivrance... Bénie soit la nuit éternelle, béni le sommeil éternel. Fatigués de la chaleur du jour, flétris par ïes longs chagrins, nous ne prenons plus de plaisir à l'élran-
ger, nous voulons la maison paternelle... Le cœur est las, le monde est vide... En bas vers ma douce fiancée (i), vers mon bien-aimé Jésus ! Enfin ! le crépuscule du soir est venu pour les amants, pour les affiliés ; un song^e brise nos liens et nous eng^Ioutit dans le sein du Père.
Et voici maintenant un fragment de VÉcolier, Brentano était catholique, mais sa jeunesse fut orageuse ; longtemps il ne publia que des histoires de brigands et des nouvelles licencieuses. Plus tard, quand la ferveur catholique avait déjà disparu, il se convertit et vécut à Dulmen auprès de Catherine Emmerich, la stigmatisée. De cette époque date son conte mystique, encore populaire.
C'était la nuit, raconte Tétudiant ; assise avec sa quenouille, ma mère chantait ; près de notre fenêtre, un rossignol se mit aussi à chanter; il était déjà tard, la pleine lune brillait, claire et belle. Ma mère ne s'arrêta pas de chanter, elle et l'oiseau chantaient en môme temps. Alors, pour la première fois, je me sentis triste; et j'eus des soucis d'enfant sur le sérieux de la vie... Le lendemain, je m'éveillai plutôt que ma mère. L'hirondelle commençait à chanter. Je m'habillai sans faire de bruit et je m'approcbai du lit de ma mère, elle avait les mains jointes et le matin éclairait son visage. Sa vue me remplit d*amour et de deuil ; peu de temps auparavant j'avais vu la fille de l'intendant dans son cercueil, ainsi couchée, les mains jointes. Il me prit une si grande peur que je couvris ma mère de baisers fous. Elle s'éveilla dans mes bras, et je lui dis pourquoi je pleurais. Alors elle retira mes mains de son cou, les joignit, les serra dans ses chères mains ; et nous priâmes Dieu ensemble, le remerciant qu'il nous eût conservés pendant cette nuit et qu'il nous donnât unjour de plus pour nous corriger.
Tels sont les sentiments qui produisirent la seconde forme de Tart idéaliste allemand, l'art catholique (2).
(i) Hardenberg avait perdu sa fiancée.
(2) Les principaux représentants de la peinture religieuse classique sont en Allemagne, Ovcns (1623-1679) : dans la Sainte FamUlcy de Schicsiug, il imite Itt Corrège; et Dielrich (i7l2-1774j, qui s'inspire Je Rembrandt, heureusement d'ailleurs, dans se.s tableaux de Dresde.
In d^litrée).
L'ouvrage qui décida du sort de l'art catholique parut en 1797. C'est un roman de Tieck : Les voyages de Franz Sternbald, La meilleure partie du livre n'est pas de lui, mais de Wackenroder, qui l'avait écrite sous le titre : Épanchemenls du cœur d'un cénobite ami des arts. Deux ans plus tard Wackenroder mourut de la phtisie et Tieck publia la dernière œuvre de son ami : Les fantaisies sur C art pour les amis de l'art,
Wackenroder s'insurge d'abord contre l'admiration exclu* sive de l'art antique :
Pourquoi ne condamnez- vous pas l'Indien parce qu'il parle Tindieu et non pas notre langue? Et cependant vous reprochez au moyen âge de n'avoir pas construit des temples semblables à ceux de la Grèce.... xNommons Fart la fleiir du sentiment humain. Toujours sous de nouvelles formes, et dans toutes les zones de la terre, l'art s'éliivera vers le ciel... Au Père de toutes choses le temple gothique plait autant que le temple grec.
Puis Wackenroder condamne toutes les écoles postérieures au seizième siècle. Ces écoles n'ont su qu'imiter. Or jamais la copre n'égale le modèle ; mais pourquoi ? Parce que le maître imite son propre cœur. Comment le peut-il ? Par l'inspira** tion du ciel. L'œuvre du génie est la véritable inspiration et ta véritable prière. La religion et l'art ne sont qu'un. ; Le roman de Wackenroder expliquait ses théories. Pris de doutes devant l'œuvre du maître, un élève de Durer se rend à Rome. Raphaël dissipe ses doutes, mais Raphaël lui apprend qu'il n'est pas d'art sans la Foi et pas de foi en dehors de l'église catholique romaine.
Frédéric de Schlegel convertit à la doctrine nouvelle quelques jeunes étudiants de l'Académie de Vienne, Pforr^ Vogel et Overbeck (1789-1869), ce dernier, le fils du poète
66 LA PEINTUaE ALLEMANDE
Adolphe Overbeck de Lubeck, qui avait fréquenté Klopstock et protégé Carstens.
Avec ses longs cheveux blonds bouclés, son visage ovale, ses grands yeux bleus et sa bouche un peu molle, il semblait un personnage de Raphaël. Encore protestant, il inclinait déjà vers les idées religieuses de ses amis, Viennois et catholiques.
Ces jeunes gens se rendirent à Rome en 1810 et s'y établirent dans le couvent abandonné de Saint-Isidore, d'oi'k leur nom de moines [Kloslerbriider) ou de Nazaréens. Ce couvent s'élève derrière la Trinité du Mont, entre la Villa Ludovisi et la Villa Malta (où résidèrent Guillaume de Humboldt puis le prince royal de Bavière). Des jardins, les jeunes artistes découvraient la vue de Rome : au pied de la Trinité, la ville aux maisons sans toits, les dômes des églises, les coupoles du Panthéon et du Mausolée d'Auguste, puis les grandes courbes du Tibre aux eaux brunes, baignant ici des prairies, là des palais et là des masures ruinées. Sur la rive droite, le fort Saint-Ange, Saint-Pierre, le Janicule, la chaîne des collines qui réunit le Monte Verde au Monte Mario et le soir tombant derrière Saint- Pierre, baigné dans une lueur d'or.
La vie des Nazaréens était celle de religieux. Chacun avait sa cellule; il y peignait tout le jour, mais les frères se réunissaient dans le réfectoire pour y prendre leur repas et travailler d'après des modèles.
Sur les conseils de Wackenroder, les Nazaréens avaient d'abord étudié Raphaël ; bientôt ils l'abandonnèrent pour les Préraphaélites. Ce qu'ils aimaient dans les vieux maîtres, c'étaient la foi mystique et la naïveté, les couleurs simples, les fonds d'or, les attitudes un peu gauches, enBnla conscience de rendre jusqu'aux moindres détails. Comme les Primitifs, les jeunes maîtres allemands n'admettaient plus de clair-obscur, d'arrière -plan, de composition, plus de sacrifices. Les cheveux, les cils, les ongles de leurs madones, les écailles de leurs lézards, les fibres de leurs feuilles, les moindres brins d'herbe étaient reproduits avec amour, parce que, suivant l'expression de Werther, ils y retrouveraient l'âme du Tout-Aimant.
V JtHUiiALEM
ris la ora-Mun
AU DIX-:(ECV1ÉHE SIECLE 67
Aussi les Classiques donnèrent-ils aux Nazaréens le surnom di^tfiOMusief •
Cette TÎe cloîtrée, la mort de Pfbrr(181â) influèrent sur Te^rit d'Overbeck, qui se convertît au catholicisme en 1813. Plus tard, il épousa une Italienne et s'établit à Rome ; sa vie fut ainsi celle même du héros de Wackenroder, qu'il avait tant admiré.
Le couvent de Saint- Isidore fut longtemps le lieu de rendez-vous des artistes allemands établis à Rome ; Cornélius y fréquentait, mais ses idées différaient de celles des Nazaréens. Au contraire Fart d'Overbeck devint Tart des Veit, déjà con> vertis an catholicisme, et des Schadow, qui s'y convertirent en 18U.
Dans la maison Bartholdy, Fœuvre d'Overbeck se ressent de Finfluence de Cornélius, mais ses fresques de la villa Massimo doivent être comptées parmi ses meilleures productions.
D'abord la figure allégorique de la Jérusalem délivrée. Audessous d'anges tenant une chaîne brisée, le trône où siège la Jérusalem pareille aux Sybilles : la tête relevée, elle avance la main droite, qui laisse tomber un rouleau ; le bras gauche accoudé soutient le livre ouvert du poème.
Des épisodes, le plus beau est la Mon de GUdippe^ inspiré par le Combat de cavalerie de Léonard. Sur son cheval, qui se cabre, la guerrière Gildippe chancelle, blessée à mort ; le casque a roulé; nous voyons le joli visage aux yeux éteints. Odoardo étreint sa femme qui tombe. Distrait, il ne voit pas le sabre de Saladin levé pour le frapper ; en vain son cheval qui rue mord le païen à la cuisse. Bientôt Odoardo tombera aux côtés de Gildippe.
Overbeck se repentit d'avoir traité ces sujets profanes et jura de consacrer son talent à la peinture religieuse. Il accepta de peindre une fresque sur la Portioncule d'Assise (1829). Le paysage Finspirait : un ciel pur, des montagnes aux formes abruptes bordant la plaine fertile, les maisons pressées sur le versant de la colline, que domine le vieux château de Rocca
Grande, plus bas le couvent bâti sur de puissantes arcades ; au-dessus de la crypte, où repose le corps de Saint-François, l'église à deux étages avec les peintures de Cimabue et de Giotto.
Dans la plaine s'élève la basilique de Sainte-Marie-des- Anges que surmonte une puissante coupole : après le treizième siècle, voici le seizième et la papauté sortant victorieuse de sa lutte contre rtiérésie, qu'Overbeck haïssait de toute, la haine d'un converti.
Sous la coupole de Sainte-Marie se trouve la Portioncule : c'est une maison de bois avec une large porte cintrée au pignon. La fresque d'Overbeck couvre le pignon, une partie des côtés de la porte. En haut, le Christ et la Vierge; des anges, qui jouent des instruments de musique; un autel, et derrière l'autel, dans le cadre d'une arche Renaissance, le paysage d'Assise. A gauche, des moines en prière. A droite, Saint François agenouillé tendant ses mains trouées par les stigmates ; derrière lui, deux anges, dont l'un porte des roses (1).
Toute sa vie, Overbeck demeura en Italie, fidèle comme
(i) Ln critique el compositeur allemand Ambros écrit en 1872 :
• Le soir tombait déjà quand j'entrai dans l'église. Le soleil couvrait tout de ses feux... Je crus avoir une vision. Plus tard, j'examinai la fresque ; elle n'y perdit rien. Je venais d'étudier les maîtres de Tàge d'or ; je retrouvais la même impression ÇBunte Blàtter) ■
D'autre part, nous trouvons dans Taine :
« Il y a en bas dans la plaine une grande église, qui contient la maison du saint; mais elle est moderne avec une coupole païenne et pompeuse. Les fresques d*Overbeck sont des pastiches ; pour rester gothique, il se fait maladroit et donne aux anges un cou tors, à Dieu l'air piteux d'un homme à qui son diner ne réussit pas. On s'en va vite, rien de plus désagréable après la dévotion vraie que la dévotion factice. •
On pourrait rapprocher ce jugement de celui que Taine porte sur Tiepolo, si admiré aujourd'hui :
« Le dernier des décorateurs de plafonds, Tiepolo, est un maniériste qui, dans ses tableaux religieux, cherche le mélodrame, et dans ses tableaux allégoriques le mouvement et l'effet, qui, de parti pris, bouleverse ses colonnes, renverse ses pyramides, déchire ses nuages, éparpille ses personnages, de manière à donner i ses scènes l'aspect d'un volcan en éruption. »
Je ne citerai pas ici les tableaux d'Overbeck; tous les musées de l'Allemagne en possèdent. L'on peut en trouver la liste dans Tou^'rnge de Charles Blanc.
OVEnBECK
DES ARTS (IS&O) - U 3-,«9 , à Kru<:<ail.J
âU DIX-NEUVIÉME siècle 69
Cornélius à Tidéal de sa jeunesse et comme lui indifférent aux aspirations nouvelles de Tart allemand. Il ne connut même pas les doutes et la mélancolie de son ami. Cornélius n'avait plus d'élèves ; dans tous les pays, la peinture religieuse suivait renseignement d'Overbeck. Cornélius doutait de son art et sa foi était rude ; Overbeck ne séparait pas son art de sa foi et sa foi était douce. Avec ses cheveux pendants, son front chauve, son nez maintenant aquilin, les traits accusés de son visage rasé, ses yeux au regard fixe, il semblait moins un artiste qu'un prédicateur et lui-même disait : « Mon art est une harpe. Toujours et toujours je voudrais chanter sur ma harpe les louanges du Seigneur. »
Overbeck a donné la synthèse de ses idées sur Tart dans son célèbre tableau du musée de Francfort : le Magnificat, La composition rappelle la Dispute du Saint-Sacrement, Dans le ciel, la Vierge avec Tenfant-Dieu contre un nimbe d'or ; de part et d'autre les Évangélistes, les Apôtres et les Prophètes. Sur la terre, un paysage raphaëlesque, la fontaine dévie qu'entourent les artistes célèbres. Au premier plan, deux groupes de sculpteurs imités de la Leçon de géométrie dans l'École d'Athènes.
Ainsi de toutes les œuvres de la nature et de Thomme, un seul chant s'élève au ciel, et ce chant dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »
Quand Overbeck composa le Magnificat des Arts y le temps de la ferveur catholique était passé; mais, de 1815 à 1830, l'on put croire que l'art allemand consacrerait toutes ses forces à la louange du Ciel. Partout, dans les nouvelles églises, dans les anciennes églises restaurées, les disciples d'Overbeck peignaient des fresques pâles aux figures mystiques ; les princes, les savants et les critiques se Taisaient un honneur d'être
admis à voir les œuvres inachevées ; quand les échafaudages tombaient, la foule se précipitait anxieuse dans Téglise qu'emplissait le bruit de Torgue et des cantiques. Même après 1830, alors que Hegel triomphait dans la philosophie et Técole historique dans Tart, les disciples d'Overbeck continuèrent leur apostolat, les savants et les critiques, la foule protestante ne s'inquiétaient plus d*eux, mais, pour les catholiques, Tart des Nazaréens était encore le seul art chrétien.
Les Allemands donnent le nom de Nazaréens à tous les peintres qui se rattachèrent à la petite communauté de Saint- Isidore : les plus connus sont Yeit, Fûhrich et Schadow; à leurs nom^ on peut joindre ceux de Hess, de Schraudolph et des artistes de Técole catholique de Munich.
La meilleure œuvre de Veit (1793-1877) est sa fresque du musée de Francfort : V Introduction des arts en Allemagne.
Un tryp tique. Dans un paysage du Midi avec des cyprès et des cactus, Tltalie méditant sur des ruines. Dans un paysage romantique, TAlIemagne rêvant au pied d'un chêne ; elle tient d'une main le glaive posé sur le livre, de l'autre Técusson de TEmpire.
Entre ces volets, la fresque principale. Gomme fond^ des arbres du Nord, une cathédrale romane ; les trois vertus théologales ; des moines absorbés dans leur méditation. Au premier plan, la Religion chrétienne, la main droite posée surun livre qu'un ange tient ouvert. A gauche, un groupe de trois personnes debout : un chevalier, un troubadour, une dame qui porte un petit orgue comme la Sainte Cécile de Raphaël. Une mère assis( apprend à ses enfants la légende des Saints. A droite. Saint Loniface évangélise les Saxons encore barbares, tandis qu'un barde rêve douloureusement, la main appuyée sur sa lyre, les yeux encore pleins de l'horreur des forêts maintenant brûlées, des dieux maintenant disparus.
Fûhrich (1800-1876) fonda l'école de Vienne. On lui doit des fresques (la plus belle représente la Résurrection de Lazare)
AU DIX-iNEUVIEME SIECLE 71
et des tableaux de chevalet, dont la Vierge du musée de Vienne. Un paysage romantique : à droite, des collines sous un ciel nuageux ; à gauche, une forêt. Précédée de trois anges qui tiennent un livre, d'un quatrième qui balance Tencensoir, Marie, dont le sein porte Tenfant-Dieu, s'avance sous les roses, que répandent trois anges volant. Derrière elle, Saint Joseph se baisse pour les ramasser.
Enfin des gravures : V Imitation ^ la Vie de la Vierge^ la Para" bole de l'Enfant Prodigue, autant d'œuvres fortement conçues et fermement dessinées qui sont justement restées populaires les dernières surtout où paysans et paysages rappellent Tart de Millet.
L'école religieuse de Munich doit sa fondation à Cornélius ; elle conserva toujours la marque du génie rude de son maître. L'œuvre la plus solide d'Henri de Hess (1798-1863) est la Cène^ dans le réfectoire du couvent des Bénédictins, derrière la basilique de Saint-Boniface. Son œuvre la plus aimée est la Fuite en Egypte, Dans la nuit des anges traînent une barque sur la mer houleuse. Saint Joseph rame à l'arrière ; assise contre un nimbe d'or, la Vierge aux yeux rêveurs tient l'enfant divin sur ses genoux.
Depuis Schraudolph (1808-1879), qui peignit à fresque la cathédrale de Spire, jusqu'à M. Baumeister, l'école nazaréenne de Munich est demeurée fidèle à l'enseignement de Cornélius et de Hess. Mais voilà trente ans déjà que la foule ne s'intéresse plus aux efforts des Nazaréens : pour elle l'art catholique est l'art des coloristes.
De tous les Nazaréens le moins grand exerça la plus durable influence. Guillaume de Schadow (1789-1862) prit, en 1826,
la direction de rAcadémie de Dusseldorf qu'abandonnait Cornélius ; il forma de nombreux élèves ; pendant cinquante ans Técole de Dusseldorf resta la principale école romantique. Ses œuvres religieuses contribuèrent surtout à la rendre populaire. Dépouillant ce que la manière d'Overbeck avait encore de sévère, elle n'en conserva que le mysticisme, la piété, la grâce, les fonds d'or, les chairs pâles, les membres délicats, un art qui tient â la fois et des Préraphaélites et de Raphaël, et souvent même de la décadence italienne.
Les derniers maîtres de l'école catholique de Dusseldorf, Deger (1809-1885), Ittenbach (1813-1879), MûUer (18II- 1890) et Charles Muller (1818-1893) travaillèrent en commun â la décoration de la chapelle de Saint-Apollinaire à Bemagen (1844-1850).
Bemagen est situé sur la rive gauche du Bhin, en amont de Bonn. De la terrasse de Saint-Apollinaire, on découvre au pied du rocher le large fleuve aux eaux vertes, au cours rapide ; au delà du fleuve, des collines plantées de vignes. Au Sud-Est, le Honninger Wald et le Hammerstein, plus au Nord, les Sept Montagnes et le Drachenfels.
Dans les temps anciens, les païens de la rive droite du Bhin offrirent une jeune chrétienne au dragon, qui habitait la caverne du Drachenfels : la vierge fit le signe de la croix et le monstre s'élança dans le fleuve. Le chef des barbares se convertit, épousa la captive et bâtit le château du Dragon dont nous voyons les ruines. Sa petite-fille Hildegonde iîit fiancée à Boland avant l'expédition d'Espagne ; à la nouvelle du désastre de Boncevaux, elle prit le voile dans un couvent qui s'élevait au pied du rocher. Mais Boland n'était pas mort ; après bien des mois, il revint chercher sa fiancée. Apprenant qu'Hildegonde avait prononcé des vœux éternels, le preux construisit le château du Bolandseck sur la rive gauche du Bhin. Jour et nuit, il regardait la même cellule du clottre. Quand la cellule fut vide, jour et nuit il regarda la même tombe. Une nuit que la lune était plus belle, on le trouva mort devant sa fenêtre.
Saint Apollinaire est un lieu de pèlerinage ; on y vénère les reliques de Saint Apollinaire, évéque de Bavennes. L*église actuelle fut construite en 1839 par Zwirner (1), Tarchitecte de la cathédrale de Cologne, sur remplacement d'une ancienne chapelle tombée en ruines. C'est un édifice gothique avec quatre tours, deux carrées et deux octogones, une fine façade percée de grandes rosaces et un joli portail élancé. A l'intérieur, de hautes voûtes ogivales, une lumière gaie, que les vitraux colorent à peine, sous le chœur une crypte romane, où les fidèles honorent le chef du saint dans une châsse entourée de lampes et de cierges.
De 1844 à 1850 les deux Millier, Ittenbach et Deger vivent dans le vieux prieuré, couvert de plantes grimpantes, qui s'élève à gauche de l'église. Le soleil à peine levé, ils montent sur TéchaFaud et se mettent au travail. L'un entonne le premier verset d'un cantique, les autres lui répondent en chœur. Souvent ils ne s'arrêtent pas de peindre avant la chute du jour. Alors, s'asseyant sous la tonnelle, ils boivent un verre de vin du Rhin en regardant sur les Sept Montagnes les reflets du soleil qui se couche derrière eux.
Cinq ans ils mènent la même vie ; l'une après l'autre, on découvre les fresques qui témoigneront de la ferveur des nouveaux Nazaréens. L'art de Deger est le plus vigoureux : il peint les grandes scènes de la vie du Christ. André Millier raconte la vie de Saint Apollinaire : sa Résurrection d'une jeune fille rappelle les œuvres des Primitifs, mais ses tètes d'adolescents imitent Raphaël. Dans la Vie de la Vierge^ Ittenbach et Millier trouvent déjà ce gracieux type de madone, que reproduiront leurs tableaux de chevalet.
Ainsi l'art des Nazaréens finit dans un couvent comme il a commencé dans un couvent. Mais l'œuvre des premiers Nazaréens dit l'enthousiasme d'apôtres, qui pensent convertir le monde ; l'œuvre des derniers dit la piété mélancolique
(i) Zwîrner (1802-1861), arcliitecle de Cologne depuis 1833, de plnsients églises et rkâlcanx gothiques.
d'artistes amoureux du passé, qui se séparent du monde, pour ne pas voir combien la réalité diffère de leurs songes(l).
(1) Parmi les Nazaréens les plus connus, il convient encore de citer : Roterinund (1826*1859) dont la belle Pieta (Dresde) fut terminée par Bendemann ; Ku.pelwteser (1796-1802) qui continua Fuhrich â Vienne ; Pfannsclimidt (1819- 1887) et Plockhorst (1825-1895) à Dcrlin : le dernier a peint la Mort de Afoisek Cologne