CHAPITRE III
L'ART ACADÉMIQUE - SIR FREDERICK LEIGHTONi
Sir Frederick Leighton est officiellement le représentant de la peinture anglaise devant le continent et, en réalité, le représentant de la peinture continentale en Angleterre. Nul parmi les maîtres d'outre-Manche n'est plus considérable, ni moins insulaire. Président de la Royal Academy, décorateur du musée national de Kensington, directeur des écoles officielles, orateur des distributions de récompenses, cet Anglais de grande race et de grand talent apparaît, à première vue, dans ses œuvres importantes, comme un second Over-
1. M"« Lano, The life and work ofsir Frederick Leighton, Bart, président of the Royal Academy, Art annual.
Voir au musée de South Kensington (premier étage, aux deux balcons qui dominent la cour du sud) les fresques : Les Arts de la Guerre et les Arts de la PaiXy et, dans la salle Chantrey, la statu« de l'Athlète luttant avec le Python ; à la City art Gallery^ à Manchester, son ^ndromague captivey à la Walker art Gallery, à Liverpool, son Prophète dans le Désert; et à VAi't Gallery, à Birmingham, son Condottiere. M. Leighton expose à la Royal Academy,
beck et, dans ses tableaux de chevalet, comme un premier Bouguereau. Il a visité tous les pays, fréquenté toutes les écoles, appris toutes les langues, reproduit tous les styles, essayé de presque tous les arts. A Fâge où nos futurs artistes enrichissent encore de caricatures leurs manuels de baccalauréat, il avait déjà étudié à Rome, à Dresde, à Berlin, à Francfort, à Florence, « parcourant TEurope avant la vie » et Testhétique avant le goût, qui permet de distinguer et de se fixer. Plus tard, il a visité les ruines du Colisée avec Robert Browning, les rives du Nil avec M. de Lesseps, les vieux châteaux allemands avec Steinle, les salons de Paris avec Decamps et Ary Scheflfer, travaillant partout, s'imprégnant toujours de soleil à Damas, de brouillard à Francfort, peignant des mers désolées en Irlande, des rochers dans la vallée de Josaphat, des orangers en Andalousie, des oliviers en Italie, et remplissant ses malles comme son imagination de tout ce qu'il voyait de meilleur, de plus beau, de plus pur. Revenu à Londres, dans la force de l'âge, il a déballé toutes ses trouvailles. Sa somptueuse habitation de HoUand Park Road est le temple de rÉclectisme. On y voit une salle arabe avec une fontaine jaillissante au milieu et, à côté, on y trouve des vases grecs en noir et rouge et des moulages du Parthénon; les majoliques persanes y alternent avec les vieilles chaises arabes garnies de miroirs et, çà et là, un bronze florentin vous accueille, ou bien un paon empaillé. On doute si
l'art académique. — SIR FREDERICK LEIGHTON. 133
Ton est chez un sculpteur ou chez un peintre. A chaque instant on rencontre une statue. Outre que M. Leighton en a exposé de grandes , — comme V Athlète luttant contre un serpent, ou le Fainéant qui s'étire, — il modèle constamment des statuettes pour mieux étudier les raccourcis qu'il met dans ses tableaux. Ses admirations offrent le même mélange : aux places d'honneur sont des portraits de Tintoret et des paysages de Corot, des études de Reynolds et des ébauches de Delacroix, une nymphe de Watts et des dessins de Steinle, une Iris de Paris Bordone et une Flagellation de Sébastien de- Piombo; puis, tout à coup, une inscription du Koran. C'est un Panthéon avec des autels à toutes les formes de l'art, à tous les dieux de l'esthétique, et l'on cherche machinalement des yeux s'il n'y a pas encore un autel vide, dédié « au Dieu inconnu ». Au premier abord, M. Leighton ressemble à sa maison. Génie facile, caractère accommodant, praticien assimilateur, il est ouvert à toutes les esthétiques. C'est le modèle des . présidents. Homme du monde impeccable, il sait faire coexister en bonne intelligence autour de lui, et dans son œuvre même, une foule d'idées diverses et même contradictoires, avec cette largeur d'esprit que d'autres ne puisent que dans leur profonde indifférence des choses d'art. Mais allez un peu plus avant dans l'examen de ses conceptions et de son style. Ne vous arrêtez pas à son Odalisque au cygne, ni à l'Amour donnant à manger
aux colombes, qu'on attribuerait volontiers à M. Bouguereau, ni même à ses fresques semicirculaires du Musée de Kensington : les Arts de la guerre et les Arts de la paix. Prenez l'ensemble de son œuvre : comparez-le à nos œuvres françaises, et ce qui est britannique en M. Leighton, quoique bien voilé par son éclectisme, transparaîtra encore. D'abord, quel est de nos jours le Français qui ira, dans l'Evangile, choisir le sujet tout psychologique des Vierges sages et des Vierges follesf Quel est celui qui, méditant de décorer le Panthéon, prendrait comme M. Leighton ce texte de TApocalypse : « Et la mer rendit les morts qui étaient en elle, » projet de médaillon pour Téglise de Saint-Paul ? Ce que M. Leighton découvre dans la mythologie est tout aussi inattendu. Quel Français moderne s'aviserait de représenter Hercule se battant avec la Mort pour lui enlever le corps d'Alceste, ou bien encore Cymon apercevant pour la première fois Iphigénie qui dort sur une fontaine?
Ensuite l'assiette des figures et la draperie, si elles n'ont pas, chez le président de la Royal Academy, la même originalité qu'on note chez Burne- Jones, Rossetti ou Madox Brown, n'en sont pas moins très éloignées de ce que donne naturellement le modèle d'atelier. Le groupe des Vierges folles dans la fresque de l'église de Lyndhurst offre un parti pris de similitude dans les expressions, de parallélisme dans les plis, que
l'art académique. SIR FREDERICK LEIGHTON. 135
nous trouvons rarement dans Técole française. Les Fih de Rizpah aussi. Quand M. Leighton aborde le parallélisme des lignes, il le fait avec infiniment de goût et d*intrépidité. Dans son Electre , les plis de la calyptre tombent droit, du col aux pieds, auprès d'une colonne dorique aux cannelures droites, en avant d'un laurier droit. Et puisque nous étudions les plis, disons tout de suite que ce sont eux qui donnent aux figures académiques de M. Leighton, — '• à son Andromède, à son Andromaque captive, à ses Hespérides, — leur caractère distinctif et britannique. Nues, les femmes des tableaux de M. Leighton sont françaises; drapées, elles sont anglaises. Car les Anglais, depuis Madox Brown jusqu'à M. Burne-Jones, etdepuisM. Wattâ jusqu'à M. Leighton, en passant par M. Albert Moore, se forment un idéal de la draperie qui leur est tout particulier. Pour eux, la draperie la mieux disposée est celle qui fait le plus de plis. Ils sont ravis quand d'innombrables ourlets se suspendent en guirlandes autour des épaules, cernent les seins, ligottent le torse, les hanches, coulent à terre et bouillonnent autour des pieds de la déesse. Ruskin dit quelque part, dans ses Matinées florentines, que la recherche du plissage et la minutie de son rendu sont toujours le signe de l'idéalisme, du mysticisme, et à l'appui de cette opinion, il cite les plis des canéphores du Parthénon et les surplis de nos prêtres, tandis que le drapé large, par grandes masses, se remarque
chez Titien, chez les artistes moins préoccupés de Tâme que du corps. Faudrait-il donc voir dans le plissage de la draperie anglaise un signe de mysticisme? Non, mais Ruskin a prononcé un mot qui nous met sur la voie. Les marbres d'Elgin, canéphores ou Lapithes, Dieux ou Parques, qui sont au British Muséum, n'ont* point passé déjà soixante-quinze ans à Londres sans influencer profondément les artistes anglais. Les publicistes comme M. Harrison, qui voudraient les rendre à la Grèce et racontent volontiers tout ce que TEurope perd à ne pas les acquérir, oublient de dire tout ce que leurs compatriotes ont gagné à les posséder. Beaucoup les copient, un très grand nombre s'en inspirent et Ton en trouve des reproductions dans tous les ateliers. C'est devant eux que se sont formés la plupart des grands artistes d'aujourd'hui. Or le sculpteur grec a minutieusement creusé de plis les tuniques de ses déesses, des Parques surtout, ou des jeunes Athéniennes, opposant constamment la complication des étoffes à la simplicité des chairs, l'analyse du drapé à la synthèse du nu. Très frappés par ce procédé, MM. Watts, Leighton et bien d'autres l'ont transporté à la peinture. Ainsi les Grecs, prisonniers comme autrefois, enseignent encore leurs vainqueurs. Lorsqu'on se trouve aux Uffizi de Florence, dans la salle des portraits d'artistes peints par eux-mêmes, on voit la superbe tète blonde et bouclée du président de la Royal Academy,
-^ ^ j" ^j^ -- - — ' — ^ ^^^^^^^^^^j^i^g^ui^juj^jj