L ART ACADÉMIQUE. SIR FREDERICK LEIGHTON
dominant un somptueux manteau rouge à chaîne d'or, se détacher sur un morceau des bas-reliefs du Parthénon. Ce portrait est un symbole. Au fond de toute la peinture académique anglaise, comme au fond du portrait de son Président, on aperçoit vaguement des cavaliers de Phidias qui passent....
La composition de M. Leighton se ressent parfois un peu de sa formation à Técole allemande de Steinle, chez ces Nazaréens de Francfort où il a appris son métier d'artiste, après avoir appris son métier de peintre à Florence. Ainsi, dans les figures de ses deux fresques du musée de Kensington, les Arts de la guerre et les Arts de la paix, admirablement combinées, réparties et balancées, il y a çà et là un peu d'encombrement, de légères surcharges. Ainsi, dans les Arts de la guerre, deux chevaliers, examinant des épées qu'on vient de forger, font exactement le même geste, dans la même attitude, exprimant la même idée : c'est un pléonasme. A gauche, entre un chevalier qu'on habille et un autre auquel on met ses éperons, il y a tout un groupe de second plan, qui alourdit inutilement la composition. Mais dans les figures isolées la sobriété de l'art britannique reparaît aussitôt et sa noblesse aussi. De toutes ses forces, M. Leighton tend vers le style et il l'atteint ; il a exposé, l'année dernière, une figure de poétesse assise sur un rocher alpestre, la nuit, entourée de pics neigeux, vêtue elle-même d'une robe qui
semble un morceau de ces neiges éternelles accumulées sur les sommets de la terre et remontant vers le ciel d'où elles sont sorties. Il a appelé cela r Esprit des sommets, il eût pu l'appeler FEsprit de ma peinture. Car dans tout son œuvre, si vous trouvez bien des inspirations diverses et nombre de sujets différents, vous ne trouvez pas une seule idée basse ou simplement sensuelle, un seul appel aux appétits, un seul amusement du pinceau. Vous ne trouverez pas davantage une figure faite de pratique , au hasard, sans une recherche d'attitude, sans une définition soigneuse du geste. Des sujets qui élèvent la pensée vers les sommets de la vie ou de Fhistoire, de sorte qu'on ne puisse se rappeler un nez ou une jambe sans se souvenir de quelque haute leçon évangélique, ou du moins de quelque grande nécessité sociale, voilà ce que M. Leighton a traité. Et un style beaucoup plus sobre que celui d'Overbeck, beaucoup plus viril que celui deM. Bouguereau, voilà comment il les a traités. De plus, ce n'est jamais l'agitation et l'horreur des scènes guerrières que le président va exhumer des annales des peuples, comme le font' volontiers nos grands peintres d'histoire : ce sont des scènes qui expriment l'union, la concorde, la communion de tous les esprits tendus vers le même but. Ce sont les minutes où tous les cœurs d'un peuple battent à l'unisson : la Madone de Cimabué portée en triomphe dans les rues de Florence, ou les Daplméphores. Si notre histoire était du passé et que
l'art académique. — SIR FREDERICK LEIGHTON. 139
M. Leighton voulût la peindre, ce ne serait pas les Jacques comme M. Rochegrosse, ou la Prise de la Bastille comme M. Flameng, qu il choisirait : ce serait quelque solennité nationale, par exemple cette cérémonie étrange, unique, où Ton a vu, dans la chapelle des Invalides, les représentants de tous les partis et de tous les peuples, ennemis de la veille et adversaires du lendemain, réunis sous les drapeaux conquis sur eux tous et confondus dans un même hommage pour un maréchal de France qui les avait tous combattus. — La grandeur de la communion humaine, la noblesse de la paix, tel est le thème qui a le plus souvent et le mieux inspiré M. Leighton. Et cela, il ne Ta pas trouvé en France, ni ailleurs. C'est bien une idée anglaise. Il n'a pas rapporté ce culte de ses nombreux voyages, dans sa valise, pêle-mêle avec ses émaux persans. Nous cherchions tout à l'heure dans son atelier l'autel au dieu inconnu. Le voilà, le dieu inconnu, et c'est lui qui venant à l'artiste, lorsqu'il a mis le pied dans sa patrie, a supplanté tous les autres.