‹ La peinture anglaise contemporaineChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE GENRE — SIR JOHN EVERETT MILLAISi

Il y a quelques années, M. Millais se promenait avec un ami dans les jardins de Kensington, lorsque, se trouvant au delà du petit étang rond, il s'arrêta tout à coup et dit : « Comme c'est extraordinaire de penser que jadis j'ai péché des petits poissons dans cet étang, et que maintenant je me retrouve à ce même endroit un grand homme, et un baronnet, avec un bel hôtel, beaucoup d'argent et tout ce que mon cœur désire. » Et là-dessus, il reprit allègrement sa marché.

Ce mot peint M. Millais, et son histoire, et son

1. "Walter Armstrong, m. A., Sir John E. Millais, Bart, Hls life and work, Art annual. — Harry Quilter, Préférences in Art. — "W. Bell Scott, autobiographical notes ofthe life of. — M""* Barrinoton, Why M' Millais is our popular painter; Contemporary Review. — J.-E. Millais, Thoughts on Art of to-day; Magazine of Art, — John Ruskin, Pre-Raphaelitism; Ai*rows. — HoLMAN HuNT, The Pre-Raphaelite Brotherhood.

Voir (bien que ce ne soit nullement caractéristique de son art) la Veillée de sainte Agnès, au musée de South Kensington, salle Chantrey; à la City Art Gallery, à Manchester, ses Feuilles d'automne; kVArt Gallery,k Birmingham, son Denier de la Veuve et saiJeu7ie Fille aveugle; et à la Walker art Gallery, à Liverpool, son Festin d'Isabelle, M. Millais expose à la Royal Academy,

caractère, et son art même. Car toutes ces choses sont d'un homme heureux. Enfant prodige, à cinq ans, il dessine des officiers de la garnison de Dinan avec une (elle maestria que ceux-ci refusent d*y croire. Un pari s'engage et les incrédules en sont pour un dîner au Champagne. A neuf ans, il est présenté au président de la Royal Academy, le vénérable Archer Shee, qui lui prophétise la conquête d'un royaume de TArt, et tout de suite il commence à dessiner des bosses... A onze ans, — fait jusqu'alors inouï et dont on n'a pas vu depuis un second exemple, — il entre à TAcadémie et, à dix-sept, il expose son premier tableau d'histoire. On est tenté de répéter le mot de Glocester, dans Richard III : « Les printemps si précoces n'ont pas de longs étés. » Mais John fait mentir le proverbe. Ses parents, enthousiasmés, écartent toutes les difficultés de sa roule; les sommités officielles le considèrent avec bienveillance. Les camarades font la haie et battent des mains. Beau, svelte, le mieux fait du monde, plein de santé, d'entrain, de feu, ressemblant, disait Rossettl, à un ange, la main toujours tendue pour aider les amis, Hunt par exemple, dès leurs premiers pas dans la carrière, — ces premiers pas qui coûtent si cher, — il devient rapidement populaire. A vingt ans, il est déjà une manière de chef d'école, dans le préraphaélisme, et son Festin d'Isabelle lui donne y sinon la gloire, du moins la réputation et l'auréole du persécuté. A vingt-trois ans, avec le Huguenot, il

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retourne de fond en comble Topinion publique. C'est bien la gloire, cette fois-ci, qui étend sur lui sa main protectrice et qui la tiendra au-dessus de sa tête, pendant quarante-cinq ans, infatigablement, comme la muse de Cherubini dans Textraordinaire tableau de M. Ingres. La gloire avec lui est amoureuse. Les Anglais Taiment pour son talent, mais aussi pour sa belle figure anglaise, pour son aspect viril, entreprenant, libre, pour son adresse à tous les sports : parce qu'il est bon tireur, bon cavalier et admirable pêcheur de saumons. Avec de telles qualités, il peut tout se permettre. Encore préraphaélite, il est acclamé par la foule. Il quitte le préraphaélisme, pour Ja peinture d'expression sentimentale : il est suivi par une foule encore plus grande. Il abandonne les sujets expressifs pour le portrait : la foule s'accroît toujours et le porte aux nues. Il peut adopter les théories d'art qu'il voudra, faire banqueroute à toutes ses anciennes opinions, son succès ne diminuera pas. Comme le tyran de Samos, il jetterait son anneau dans la mer, qu'il le retrouverait dans le ventre d'un poisson. Portraitiste, il se révèle avec son tableau des filles de M. Armstrong, et Frank HoU et Herkomer uq sont rien auprès de lui. Les plus beaux équipages de Londres stationnent à la porte de Palace gâte. Les faveurs officielles pleuvent. On le fait baronnet; s'il y avait un peintre lauréat, c'est lui qui le serait. Et ce n'est pas tout : il connaît aussi les grosses joies de la popularité. Les

reproductions de ses peintures sentimentales font de lui l'hôte et l'ami des plus humbles familles, et ce même homme qui a recueilli les applaudissements de Swinburnc et de Ruskin, de tous les délicats du temps, avec son interprétation d'un conte de Boccace, termine sa carrière en voyant ses Bulles de savon se répandre, par les soins d'un savonnier fameux, sur toutes les murailles du Royaume-Uni. Et tout cela, il le sait, il en jouit tout haut; il le dit sans fausse modestie, avec cette brave et joyeuse franchise qui le faisait s'écrier dans Tateiier du sculpteur Munro, comme on remarquait une marque rouge qu'il avait au-dessus de Tœil : « Bah ! ce sont les taches du soleil ! »

Voyons les taches du soleil. L'homme qui a soulevé en Angleterre un tel enthousiasme est esthétiquement le moins anglais des artistes de son pays.Lepluspopulairedespeintresd'Oulre-Manclie est celui qui se rapproche le plus des idées françaises sur Tart. Toute sa carrière, qui, historiquement et esthétiquement, pourrait se définir ainsi : DeRuskinau Pears'Soap ou \gs Étapes d'une perve?'sioUy l'éloigné de Tidéal anglais tel qu'on lé trouve exposé dans les livres. « Le premier devoir du peintre est dépeindre », dit-il, et ce mot est tout à fait extraordinaire dans la bouche dW Anglais. Il dit encore : « Un imbécile peut être un grand artiste. » Il ne choisit pas de sujets spécialement morayx, ne s'astreint pas à la vérité consciencieuse du détail et professe ouvertement que les coins,

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les accessoires, les régions extrêmes du tableau, doivent être sacrifiés au centre. De plus, il peint le fait plutôt que Tidée, cherche à plaire aux yeux plutôt qu'à toucher Tâme et s'efforce franchement d'amuser la gentry. Il y réussit, bien que, moins que tout autre, il exprime ce qui est particulier au caractère anglais. Que les partisans de la théorie qui fait de Tart une émanation de la vie expliquent son succès comme ils le pourront : pour nous, ce sera facile. L'art de M. Millais répond à un goût qui n'est pas plus anglo-saxon que latin; il répond à un goût qui est commun à certains esprits chez tous les peuples. Il satisfait la masse mondaine, les amateurs de vignettes quî, en entrant au Salon, vont droit à l'histoire sentimentale ou comique et délaissent la pensée esthétique ou l'intention morale. Il charme tout ce qui est superficie] dans l'esprit anglais, comme M. Burne-Jones charmera tout ce que la France contient d'esprits raffinés, lorsqu'on le connaîtra davantage. Et ainsi, il faudra se résoudre à trouver aux préférences esthétiques, une autre délimitation que celle des douanes et une autre source que celle de l'atmosphère ou du sol.

Quelles sont donc les caractéristiques d'un art si universellement admiré? D'abord les sujets. M. Millais se dévoue à ces scènes attendrissantes quî firent chez nous la gloire de Paul Delaroche et de M. d'Ennery. Il raconte l'histoire d'un pompier remettant des enfants qu'il a sauvés dans les bras

de leur mère, d'une femme de prisonnier venant délivrer son mari en tendant au geôlier Tordre de levée d'écrou, et il n'oublie pas le chien qui grimpe aux jambes de son maître pour témoigner sa joie. Il montre le Retour de Crimée : un soldat blessé se repose de ses combats, avec sa femme et ses enfants; les enfants s'amusent avec des jouets parmi lesquels on reconnaît un ours, un coq et un lion : vous saisissez le schéma de toute la question d'Orient. Puis on voit défiler tous les couples célèbres qu'attend une tragique aventure : le Huguenot, Effie Deans, Lucie de Lammermoor, le Hussard noir de Brunswick. Voici le Royaliste proscrit j niché dans un tronc d'arbre et baisant la main de l'amante puritaine qui lui apporte du pain. Voilà un Espagnol déguisé en moine faisant échapper d'une prison sa maîtresse qu'attend un autodafé. Puis M. Millais s'égaie à un souvenir de famille : Mon premier sermon; à une anecdote historique : YEnfance de Raleigh. Pour se faire pardonner la banalité de tels sujets, il faudrait les traiter avec génie. M. Millais ne les traite pas avec génie. Son imagination n'est ni très vigoureuse ni très étendue. On sent bien qu'il n'a pas beaucoup cherché, mais on souhaiterait qu'il eût cherché davantage, ou que du moins il eût trouvé. Toutes les fois qu'il a peint un duo d'amour, il a mis ses deux héros exactement de même, debout, face à face : le Huguenot, le Hussard de Brunswick, le Chevalier errant, Oui ou non? Effie Deans, ont

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la même attitude. Et il ne sauve pas cette uniformité par une grande vigueur de mouvement. Les poses sont justes, les masses bien balancées, les lignes parallèles coupées aux bons endroits et il n'y a rien à reprendre. Mais il n'y a pas de trouvaille. Pour Toriginalité, devant Effie Deans ou Lucie de Lammermoor, on en est à regretter Paul Delaroche. Ses fonds de pierre ou de verdure égalent, pour le fini, M. Robinet et, pour la vérité de tons, M. Bouguereau. Peints avec le même relief que la figure principale, ils s'avancent au même plan qu'elle et détruisent' ainsi toute perspective aérienne. Des compositions comme celle de V Enfant aux bulles de savon ne soulèvent, le dessin excepté, aucune critique positive ; elles manquent de tout ce qui fait Ja grandeur d'une œuvre d*art et, pour la conception comme pour le sujet, on aimerait autant les poupons que M. Muller nous montrait jadis remplissant de crème la montre de leur papa. C'est « le genre » dans toute sa vanité sotte et triomphante, le genre, c'est-à-dire le singe de la grande peinture et le parvenu du morceau^ qui se croit plus vivant que l'académie et plus noble que l'étude, qui jalouse l'une, dédaigne l'autre et reste au-dessous de toutes les deux. Le « genre », cette bourgeoisie de l'art, telle est la première caractéristique de M. Millais.

La seconde, c'est la précision. Une fois qu'il a composé son portrait ou sa scène de genre, il dessine le geste du modèle avec précision et sobriété.

Ses personnages historiques et légendaires ont toujours Tair si simple, si défini, si ressemblant, qu'on dirait des gens qui entrent chez vous. Ce sont des portraits en effet. La plupart de ces tragiques amoureux ont été peints d'après des gens du monde, des parents, ou des amis complaisants. Ainsi son fameux huguenot représente le général Lamprière; la jeune femme du hussard noir de Brunswick est le portrait de la seconde fille de Charles Dickens, plus tard M^'Perugini. M. Millais a peint ses propres fils dans Y Enfance de Raleigh ; dans le célèbre Passage du Nord-Ouest^ la tète du vieux marin est celle de Trelawney, l'intrépide explorateur. Ces morceaux sont généralement bien peints, d'une couleur éclatante qui ne va pas jusqu'à être vibrante et d'une harmonie relative qui n'atteint pourtant pas la finesse. — D'ailleurs, à mesure que, dans l'œuvre de M. MiJlais, on se rapproche du portrait, on découvre le meilleur de son tempérament et de sa palette. Sa composition, si banale lorsqu'elle s'étend à dos sujets d'histoire ou de genre, devient intéressante et presque originale lorsqu'elle se restreint à un portrait. Les Œufs frais, qui ne sont que le portrait de sa charmante fille, en costume Pompadour, venant chercher des œufs dans le poulailler, nous offrent une ordonnance excellente. Mieux encore, dans le portrait des filles de M. Armstrong, réunies à une table de whist sous un immense bouquet d'azalées, il y a une science d'arrangement qu'il faut admirer sans

riM^HMitaMtartiBii^

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réserve. Chaque chose dans ce tableau, jusqu'au titre un peu précieux, les Cceurs sont l' atout 1 ajoute au charme de ces trois figures, vues l'une de face, les autres de profil et de trois quarts. Son portrait du Garde de la Tour de Londres est presque un chef-d'œuvre. Son modèle est pénible, mais il est. Ses harmonies sont criardes, mais elles s'arrêtent au point où elles ne seraient plus. M. Millais a une théorie à lui pour excuser ses couleurs trop éclatantes : il dit que tels étaient les tons des tableaux de maîtres que nous admirons aujourd'hui en les voyant atténués par ces deux autres grands maîtres qu'on nomme le Temps et le Vernis. Sans examiner pour l'instant cette hypothèse, on peut admettre chez le peintre du Garde de la Tour et de Chili October ses violences lorsqu'elles se fondent en harmonie.

Des trois manières de M. Millais, — la manière préraphaélite appliquée à des scènes d'histoire, la manière romantique appliquée au genre, enfin le portrait, — c'est donc ce dernier qui l'a le plus heureusement inspiré. Mais ce ne sont pas ses portraits, ce sont ses scènes de genre qui ont fait sa vogue. Et c'est pourquoi, quand on évoque l'ensemble de son œuvre et qu'on veut le définir, sir John Everett Millais apparaît un librettiste de la peinture. Comme les librettistes d'opéra, il ne crée pas ses sujets : il les choisit déjà très connus et un peu ressassés. Comme eux, il les exprime dans une langue intelligible et retentissante ; comme eux

aussi, il ne déploie pas de telles facultés d'invention qu'on puisse dire qu'il les renouvelle, ni une telle maîtrise de formes qu'on puisse dire qu'il les enrichit; comme eux enfin, il recueille les applaudissements des loges et des parterres, sans qu'on sache bien au juste à qui ils s'adressent, au sujet ou à Fauteur, à l'histoire ou à l'historien, au livret ou à la musique.

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