‹ La peinture anglaise contemporaineChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous venons de considérer le dessin et la composition d'un tableau anglais, et nous avons trouvé qu'ils nous offrent trois caractéristiques bien marquées : l'intimité de la donnée , la particularité du geste (ou au moins l'intensité de l'expression) et la noblesse de l'attitude, que cet art diffère ainsi de notre art académique en ce que le geste est particulier et de notre art réaliste en ce qu'il est noble. Nous allons voir, en étudiant sa couleur et sa facture, comment il diffère encore de tous les deux.

L'idée anglaise de la couleur, c'est qu'elle doit être éclatante, bright colour^. Voilà encore, avec la particularité du geste, un legs des pré-

1. Je demande la permission de citer, en ces matières techniques, le mot anglais, parce qu*il se trouve être parfois le seul à préciser une qualité ou un défaut, ou une opinion qui, n'existant pas en France, n'ont pas de terme qui les traduise exactement.

raphaélites. Avant eux, on la préférait atténuée, subduedy ou même brune, le ton cher aux vieux maîtres, disaient les « connoisseurs » du temps de Reynolds. Ruskin raille quelque part « cette idolâtrie pour la terre d'ombre de sir George Beaumont et de ses pareils, le système du : « Où allez-vous mettre votre arbre brun'i » ce code des premiers plans colorés au violon de Crémone, du vernis brun et du bitume, et toute cette vieil ie science de hibou, qui, comme le pinceau de la douleur, de Young,

Trempé dans la mélancolie, rembrunit tout.

Plus tard, en 1856, lorsque les lueurs crues du préraphaélisme n'ont pas encore entièrement dissipé la jaunisse classique, il se plaint amèrement que « la couleur moderne soit en général éminemment sombre, tendant continuellement au brun et au gris et constamment falsifiée par les meilleurs peintres, fiers de réaliser ce qu'ils appellent des teintes chastes et atténuées, de telle sorte que, tandis que le moyen âge peint son ciel d'un bleu brillant et son premier plan d'un vert clair, qu'il dore les tours de ses châteaux et revêt ses figures de pourpre et de blanc, nous autres nous peignons notre ciel gris, notre premier plan noir, notre feuillage brun, et nous estimons avoir assez sacrifié au soleil si nous avons toléré le dangereux éclat d'uii manteau écarlate ou d'une

jaquette Lieue '. » Cent fois, le fougueux esthéticien revient à la charge contre le brun, « cette caractéristique de toutes les fausses écoles de couleur ». Cent fois, il adjure les peintres anglais de marcher hardiment vers ïes tonalités franches, claires, éclatantes, et comme il sent bien qu'il ne sera pas appuyé par le public britannique s'il dit seulement que la couleur vive est vraie ou qu'elle est belle, il s'avise qu'elle est morale, qu'elle est d'institution divine et qu'elle est prescrite par les Livres saints. « Dieu lui-même a employé la couleur dans sa création, comme l'invariable accompagnement de tout ce qui est le plus pur, le plus innocent et le plus précieux, tandis qu'aux choses utiles seulement à des usages matériels ou dangereux les couleurs communes ont été départies. Considérez pour un instant ce qu'il adviendrait du monde si toutes les fleurs étaient grises, toutes les feuilles noires et le ciel brun... De plus, observez que les choses innocentes sont constamment d'une couleur éclatante. Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. J'ai souvent entendu parler de serpents brillamment colorés et je suppose que, de même qu'il y a de gais poisons, par exemple la digitale et la kalmie, de même il doit exister de ces serpents qui sont les symboles de la déception. Mais tous les reptiles venimeux que j'ai réellement vus sont

1. Modem PainterSf vol. III. The Rocks et OfModeim Lands- ' cape.

gris, rouge-briquc, ou bruns, diversement marbrés, et le plus terrible de ceux que j'aie aperçus, Taspic égyptien, est précisément de la couleur du gravier, ou seulement un peu plus gris. De même, le crocodile et l'alligator sont gris, mais l'innocent lézard est d'un vert splendide. Je ne prétends pas que la règle soit invariable, autrement elle emporterait plus d'évidence qu'aucune des leçons de l'univers physique ne fut jamais destinée à en porter; il y a de belles couleurs sur le léopard et le tigre, et dans les baies de la belladone... Mais regardez l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les violettes, les papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les alligators, les hippopotames, les lions, les loups, les ours, les pourceaux, les requins, les limaces, les ossements, les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent, qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la nature et la vie de leur côté, lesquels ont le péché et la mortV.. » La réaction ainsi produite par Ruskin et ses amis contre la subdued colour a dépassé de beaucoup le juste-milieu où se tiennent les grands coloristes. Avant, on s'arrêtait trop au subdued; maintenant. Ton va trop au bright ; M. Ph.-6.

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