L^ART ANGLAIS EN
tons leur décision , parce qu'elle est sans fondement ; nous repoussons leur composition, parce qu'elle est sans matériaux ; nous proscrivons leur choix, parce qu'il est sans comparaison. Leur affaire n'est ni de choisir, ni de composer, ni d'imaginer, ni d'essayer, mais de suivre humblement et consciencieusement les sentiers de la nature et la trace du doigt de Dieu. Il n'est pas de pire symptôme, dans les œuvres d'un jeune artiste que trop de virtuosité dans la touche, car c'est le signe qu'il est content de son travail et qu'il n'a pas cherché à faire mieux que ce qu'il savait déjà. L'œuvre des jeunes doit être pleine de fautes, parce que les fautes sont les signes des efforts. Ils doivent se tenir à des couleurs calmes, des gris et des bruns, et prenant les premières œuvres de Tumer pour exemple, de même que ses dernières pour but, ils doivent aller à la nature en toute simplicité du cœur et marcher avec elle, obstinés et fidèles^ n'ayant qu'une idée : pénétrer sa signification et rappeler son enseignement^ sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir! * » Le mot d'ordre était trouvé. Hunt dormit-il cette nuit-là? Je ne sais, mais sûrement il rêva, et il y a des rêves plus fortifiants et plus profonds que le sommeil.
Quel était donc l'écrivain qui, dans cette page datée de 1843, donnait la formule précise du Réalisme, bien avant les réalistes, à l'heure où Courbet
\. John Ruskin. Modem Painters, vol. II, ch. m, § 21. The Duty and a fier privilèges of ail students, 1843.
et ses pareils, encore enfants ou à peiné sortis de rÉcole, cherchaient péniblement leur voie ? C^était presque un enfant, lui aussi. Il avait écrit cela à vingt-trois ans, dans un petit cottage de la banlieue de Londres, à Heme Hill, ramification des coteaux du Surrey. Pendant plusieurs années, voyageant avec ses parents en Italie, sur les bords du Rhin, en Suisse, on l'avait vu amasser des documents, copier des tableaux, étudier au microscope des feuilles, des fleurs, parcourir les musées et les montagnes, le crayon à la main, esquissant les moulures d'une corniche ou le grand trait d'un glacier, puis, déterminé par son admiration pour Turner à tenter une apologie de ce grand artiste, appeler à son secours toutes ces observations, tous ces exemples et crier à TAngleterre stupéfaite que rien au monde n'était plus beau que la Nature et que TArt, et qu'un grand peuple qui s'exprimait devenait artiste quand il le voulait. De là était sorti le premier volume de ses Peintres modernes; de là devaient sortir, pendant cinquante ans, ces prodigieuses évocations des monuments humains et des choses divines, de la pensée antique et de l'inspiration disparue : les Sept flambeaux de l'architecture, les Pierres de Venise, Aratra Pentelici, le Val d^Apno, le Sésame et les Lys, la Reine de fAir, le Nid d'aigle, Ariadiie florentina, les Matins à Florence, les Lois de Fiesole, — où ce guide autoritaire, ce Kneipp de l'esthétique, s'engage à vous guérir du mauvais goût,
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mais à condition que vous lui obéissiez aveuglément, — toutes ces œuvres si pleines d'acuité analytique et de souffle créateur qu'on pourrait les appeler les Poèmes de la critique^. Avec cette admiration pour les cieux, les nuages, les bois, les eaux, les rochers, John Ruskin devait, pendant cinquante ans, ravir les imaginations anglaises et les élever par degrés à cet enthousiasme dont Testhétisme fut la ridicule, mais très sincère exprèssion. Comprenant dès le premier jour que ses compatriotes ne le comprendraient pas s'il leur parlait simplement du beau dans la Nature et dans l'Art, il leur parla du Vrai, du Bien, de rutile, de la Morale, de la pensée biblique et des curiosités de la science. Un dans son but, il se fit infiniment multiple dans ses moyens. Tour à tour érudit, historien, antipapiste, moraliste,
1. Les œuvres de Ruskin sont publiées par un éditeur spécial, M. George Allen (Sunnyside, Orpington, Kent et Ruskin House, 156, Charing Cross Road, Londres), qui les fait imprimer loin des usines inesthétiques, au milieu des champs de fleurs et de fruits. On dit même que ces livres précieux viennent à Londres sans prendre le chemin de fer, afin que les inesthétiques machines à vapeur ne jouent aucun rôle dans leur diffusion. II y a aussi des éditions américaines publiées par la United States Book Companj/t 150, Wopth Street, Cor. Mission, Place, New York.
Si l'on veut avoir une idée de Ténorme popularité de ces ouvrages fort coûteux, il s'est vendu, rien qu'en 1886, 2 122 exemplaires du Sésame et tes Lys (dont le prix minimum était 12 francs), 1 273 des Frondes agrestes, 939 des Stones of Venice, grande édition illustrée, etc., sans compter les éditions américaines, dites piratées, que les vrais Ruskiniens s'interdisent de lire, préférant, s'ils ne peuvent se passer la coûteuse fantaisie des volumes originaux, ignorer la parole du Maître que de l'entendre sous cette forme vulgaire et frelatée.
économiste, poète, botaniste, géologue, il attire les Anglais les plus revêches à l'idée de Beauté par tous les charmes de sa conversation savante, et, par toutes les courbes de sa promenade historique, • il les ramène inévitablement au même point, qui est ridée de la mission sociale de TArt et de sa suprématie sur tout le reste. C'est déjà l'homme qui protestera contre les chemins de fer parce qu'ils sont laids, qui pardonnera aux papes parce qu'ils étaient beaux, qui fondera dans les couvents des fôtes esthétiques, dans les milieux ouvriers des musées, ressuscitera les gildes et les corporations du moyen âge parce qu'elles étaient pittoresques, installera dans le Westmoreland un ouvroir de trente femmes occupées à filer avec des rouets faits sur le modèle de celui du campanile de Giotto et, à Laxey, dans l'île de Man, un atelier où l'on tisse la laine donnée par les moutons noirs de l'île, sans Je secours d'aucune machine moderne, parce que le travail manuel développe les muscles et rend le corps humain plus beau. Les exemples du despotisme esthétique de Ruskin et de la soumission de ses admirateurs sont connus de toute l'Angleterre. Un jour, le grand esthéticien déclara qu'il ne comprenait pas pourquoi Ton ne représentait jamais des pommiers en fleurs, que rien n'était plus « esthétique » qu'un pommier en fleurs. L'année suivante, toutes les murailles de l'exposition et des galeries étaient couvertes de pommiers en fleurs. Une autre fois,
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une dame pénétrée du désir de copier la nature « en toute simplicité du cœur » lui demanda ce qu'il lui conseillait de choisir pour modèle. Je vous renverrai, répondit-il, et quelque temps après, elle vit s'arrêter devant sa porte une charrette contenant un énorme pavé. Sans s'étonner, elle se mita étudier ce pavé très scrupuleusement. Cette anecdote est plutôt hene trovata que vcra. Mais, personnellement, à Florence, j'ai pu observer avec quelle ponctualité les prescriptions du Kneipp de l'esthétique sont suivies. Certes, le touriste qui s'en lient, pour visiter la ville de Savonarole, aux injonctions des Moimings in Florence^ pourra quitter les bords de TArno sans avoir rien vu de la Tribune, ni du Palais Pitti, ni du Palais Vieux, ni de la Loggia, ni de Saint-Marc, ni généralement de tout ce pour quoi l'on va à Florence. Mais il aura gelé derrière le monument funéraire de la marquise Strozzi Ridolfi au cloître de Saintc- Marie-Nouvelle, abîmé sa vue dans une chapelle obscure de Santa-Croce, et c'est grand miracle si, dans la contemplation du Campanile, à tous les vents, le nez en l'air, les pieds dans la boue, il n'aura pas attrapé un coryza ou un torticolis. Or ces stations esthétiques, je les ai vu faire à une trentaine d'Anglais et d'Anglaises, six jours de suite, dans l'ordre prescrit par Ruskin. J'ai retrouvé ces esthètes épiant les rayons du soleil dans la petite chapelle des Bardi, devant Giotto, comme il est prescrit au livre III, Devant le Soudan^
examinant la Porte Étroite de la fresque, Le Triomphe de Saint-Thomas d'Aquin; je les ai vus courant de Sainte-Marie-Nouvelle aux Uffizi, à 11 heures un quart, comme le veut Ruskin, et du Dôme au Cloître vert, dans la Chapelle des Espagnols, pour comparer Teffet des voûtes, sans perdre un instant, sans regarder ni à droite ni à gauche dans la rue qu'ils traversaient, afin que rimpression des yeux n'allât pas s'affaiblissant. Je les ai vus, enfin, penchés sur la pierre tombale de Galileo Galilei, à l'entrée de Santa-Croce, courbés sur ce visage austère et fatigué de philosophe et de médecin qu'on foule sans y prendre garde. — Et dans l'ombre solennelle du temple, à entendre les graves et suaves paroles du grand admirateur de la Beauté, on éprouvait une impression saisissante. On oubliait que cette visite faisait partie d'un immuable Cook's tom\ que ces témoignages d'enthousiasme étaient réglés par d'impératifs astérisques imprimés dans des guides prévoyants. La magie du grand écrivain restituait à cette scène son air de pèlerinage esthétique; on croyait voir frère Egidio et saint Louis s'avancer l'un vers l'autre, au fond de la vieille chapelle, muets comme dans la légende où ils se voient pour la première fois, où ils s'embrassent sans échanger un seul mot et se quittent pour toujours... Les souffles de ces ressuscites passaient sur nous comme sur des êtres pétrifiés et il semblait que ce fussent leurs doigts qui tournaient les pages da
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livre que nous tenions à la main. — A Theure où le jeune Hunt lisait son premier ouvrage, John Ruskin n'était pas encore Fauteur universellement connu, reproduit à des millions d'exemplaires, qu'il est aujourd'hui ; mais déjà sa parole vive et acerbe faisait autorité. Seulement cette autorité était tout honoraire : on l'écoutait, mais on ne le suivait pas. Pour faire une révolution dans la peinture, le critique le plus éloquent ne suffit pas : il faut des peintres. John Ruskin n'en avait pas autour de lui et cherchait vainement à l'horizon des trois royaumes si quelques hommes nouveaux n'apparaîtraient pas dont il pourrait faire ses disciples.