A PROPOS DU RÔLE DONNÉ DANS CE LIVRE A MADOX BROWN
Habituellement on ne donne pas à Madox Brown, dans le mouvement préraphaélite, le rôle prépondérant que j'ai cru devoir lui assigner et que M. Holman Hunt conteste dans une lettre qu'il a bien voulu m'adresser à ce sujet. Ce rôle ressort cependant assez clairement d'abord des témoignages épars d'un grand nombre de contemporains, ensuite et surtout de l'examen attentif des œuvres des divers artistes qui ont pris part à ce mouvement. C'est ce que M. Holman Hunt ne semble pas assez envisager. Mêlé luimôme à la lutte, il aperçoit beaucoup mieux les détails qui le séparent de ses anciens compagnons d'armes que le trait qui les unit. Telle est la seule raison de notre dissentiment. En déniant à Madox Brown le rôle primordial dans le préraphaélisme, M. Holman Hunt ne songe nullement à grandir le sien propre : il n'en a aucun besoin et sa modestie bien connue le garde de tout soupçon à cet égard ; mais il veut faire triompher, avec la conscience qu'il met en tout,. ce qu'il croit être une vue exacte de la question.
Tout d'abord, M. Holman Hunt ne pense pas que
Madox Brown aitréelicmont été le maître de Rossetti, ni qu'on Tait jamais sollicité d'entrer dans la Brotherhood. Il lui sera difficile de faire triompher cette opinion. Assurément Rossetti ne reçut pas dans Tatelier de Brown une éducation très longue, ni très systéma" tique : je crois l'avoir fait assez entendre en décrivant le caractère versatile du peintre-poète; mais il fut attiré vers Brown par une telle sympathie, il en conserva un si reconnaissant souvenir, qu'on ne peut se refuser à considérer ce maître comme son maître. On le considère comme tel en effet. On lit dans la Vie de Rossetti par William Sharp : « M. F.-M. Brown to whom the young artist (Rossetti) was ever through life ivilling to admit his early indebtedness », et plus loin, à propos du Chaucer ; a A work, apart from its other great merits, remarkable for being the painter's fîrst attempt in sunlight, and from witnessing such work as this no doubt in part grew the impulse of protest against artificial methods that afterwards animated the young painters known as pre-raphaelites. » On lit dans l'ouvrage de M. Knightsur le même sujet : « The movement which had in fact been anticipated by Madox Brown. » Et encore : « He (Madox Brown) did more to influence the pre-raphaelites than any others. » Si Ton veut un témoignage plus direct, plus immédiat,qu'on prenne celui de M. F.-G. Stephens, qui fut lui-même un des sept premiers P. R. B. : « Nevertheless there can be no doubt whatever that to Brown's guidance and example, we owe the better part of Rossetti as a painter perse. » {Portfolio , mai 1894.) Veut-on mieux encore ?C 'est le témoignage de Rossetti rapporté par un ami de M. Holman Hunt, William Bell Scott.: « M. -F. Madox Brown came in, to whom
I found Rossetti had been indebted for some le ssons generously afforded. This he acknowledged with much effusion, » Après ces nombreuses et concordantes dépositions, n'est-on pas autorisé à dire, avec M. Harry Quilter : « I must show clearly, by the considération of Madox Brown*s own paintingand the records of his own words, how irrésistible is the évidence that he was, in ail but name, the real founder and leader of the P, R, B, movement, the inspirer as well as the teacher... »
De même, sur la question de savoir si Madox Brown a été sollicité de faire partie de la confrérie préraphaélite, M. Knightdit : « The only cause of his not becoming a member of the Brotherhood was his disbelief in the advantages of clique. » M. Sharp s'exprime ainsi ; « M. Ford Madox Brown, it is well known^ refused membership on the ground of scepticism, as to utility of coteries. » M. Walter Armstrong écrit : « Madox Brown expressively declined membership on gênerai disbelief in its utility. » C'est une opinion tellement classique, qu'on la trouve dans le catalogue de la National Gallery (édition de 1894). Enfin, M. F. G, Stephens, qui étant de la Confrérie apparaît comme un témoin de la première heure, affirme : « Naturally enough, Brown was solicited to become a Brother; but he chiefly because of a rude principle which for a time, was adopted by the other painters, declined to join the society. » (PortfoliOy mai 1894.)
Enfin, si Ton examine les œuvres de Madox Brown, on y trouve, quand môme tous les documents écrits la contrediraient, l'origine évidente des recherches, des expressions et même des bizarreries préraphaélites. Qu'on regarde, par exemple, sa Cordelia^ qui est de
4849, et qu'ensuite on considère la Marie-Madeleine et le Rêve de Dante de Rossetti, enfin les Rois Mages et lai Salle du Conseil, dans laBjiar Rose, de Burne-Jones, la filiation de ces types et de ces gesticulations préraphaélites apparaîtra très vite et montrera que la place donnée ici à Madox Brown est bien celle qui lui convient.