EXPLICATION DE QUELQUES SUJETS DE MM. MILLAIS ET WATTS
De M. Millais :
La Veille de la Sainte-Agnès (à South Kensington, salle Ghantrey) donne fort peu l'idée de la couleur habituelle de l'artiste, car c'est une scène de nuit, composée par conséquent de tons assourdis. Le sujet en est emprunté au poème de Keats : une légende dit que, la nuit qui précède la fête de sainte Agnès, les jeunes filles peuvent, si elles accomplissent certains rites, avoir la révélation de leurs adorateurs inconnus. Madeleine, Théroïne du poème, quitte de bonne heure le cercle de famille, monte dans sa chambre, espérant que la sainte lui apparaîtra, et va si vite que sa lampe s'éteint en chemin. Ici, laissons parler le poète :
A pleÎQ vitrail, brillait la lune d'hiver, en jetant une chaude teinte de gueules sur la blanche poitrine de Madeleine, comme elle s'agenouillait pour demander la grâce et la faveur du ciel. Une couleur de roses tomba sur ses mains jointes, et la tendre nuance de l'améthyste sur sa croix d'argent, et, sur ses cheveux, une auréole comme celle
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d'une sainte. On eût dit un ange radieux nouvellement paré, sauf les ailes, pour le ciel...
Voici le moment précis qu*a choisi le peintre :
Sa prière du soir achevée, elle dégage sa chevelure de toutes ses rangées de perles; elle défait Tun après Tautre tous ses bijoux tièdes (de la chaleur du corps); elle desserre son corsage embaumé; petit à petit, son riche corsage glisse avec un bruissement jusqu'à ses genoux. A demi cachée comme une sirène dans lès algues marines, elle demeure pensive un temps, et, rêvant éveillée, elle croit voir la belle sainte Agnès dans son lit, mais elle n'ose tourner la tôle, car tout l'enchantement s'enfuirait...
Ce tableau a été peint d'après nature, dans le vieux château de Knole, comté de Kent, et c'est M"« Millais qui a posé pour la figure de Madeleine. 11 appartient à M. Val Prinsep, le peintre, qui l'a prêté au musée de Kensington.
De M. Watts :
Les sujets de t Amour et la Mort^ de V Amour et la Vie^ dont une réplique est au musée du Luxembourg, et de la Cour de la Mort ont été décrits dans le texte, pages 98 à 108. Pour ceux des lecteurs de ce livre qui visiteraient le musée de South Kensington ou l'atelier de luittle-Holland-House, voici l'explication de quelques autres toiles qu'ils y trouveront :
Le Temps, la Mort et le Jugement. La conception sort tout à fait de l'ordinaire. Le Temps n'est pas un vieillard, mais un vigoureux jeune homme, comme le faucheur de Walker, dans Harbour ofre* fuge. La Mort n'est pas une apparition macabre et ironique, mais une fenune noble et belle, qui semble
elle-même prête à s'endormir du sommeil qu'elle répand sur les paupières des hommes. On se rappelle les vers de Lamartine :
Je te salue, ô Mort, libérateur céleste!
Tu ne ra'ap parais pas sous cet aspect funeste Que t*a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur; Ton bras n'est pas armé d'un glaive destructeur. Tu n'anéantis pas, tu délivres...
Son manteau est rempli de fleurs et de feuilles mortes qui glissent et s'échappent comme ces heures fleuries et ensoleillées que nous voudrions retenir. Au-dessus du Temps et de la Mort, qui marchent sur le monde la main dans la main, flotte la Justice, d'un aspect plus banal, tenant ses balances. Une mosaïque reproduisant ce tableau décore l'église de Saint-Jude, dans le quartier pauvre de Whitechapel.
Caîn (1885). Le premier meurtrier est représenté ici comme un vieillard, un pèlerin fatigué de son long voyage. Il est revenu, repentant, mourir sur l'autel d'Abel. Le nuage noir de son crime est écarté par la main de son ange gardien et la lumière du ciel brille une fois de plus sur lui. Au premier abord, on dirait une illustration de la fameuse pièce de Victor Hugo :
Quand on eut, sur son front, fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caîn.
LTsprit du Christianisme, dédié à toutes les églises. Cette étrange ascension d'un apôtre insexuel, réunissant dans les plis de son manteau, à ses pieds, des enfants dont on ne sait pas bien s'ils se querellent ou s'ils s'embrassent, c'est, paratt-il, le véritable esprit du Christianisme. 11 faut y voir une leçon adressée
par Tartiste aux différentes sectes anglaises qui s'entre-déchiraient au moment où fut peinte cette toile.
Hammon, dédié à ses adot^ateurs. Voici une satire amère et pesante du pouvoir de l'argent dans notre société moderne. L'égalité absolue devant la loi rend plus criante aujourd'hui l'inégalité devant le bien-être. La face du dieu exprimant tout ce qui est vulgaire, avare, insolent et cruel, est ornée de deux oreilles d'âne. Deux pauvres créatures, brutalement écrasées par son poing ou son pied, personnifient l'humanité cédant devant cette force, ordinairement employée sans élévation et sans intelligence, qu'on appelle le Mammonisme,
L'Espérance, Agenouillée sur le globe terrestre où tout est détruit, noyée dans un crépuscule où tout s'évanouit, les yeux bandés, une pâle figure féminine, inconsciente des ruines et du néant, tâche de tirer une note suprême de la dernière corde qui reste à sa lyre. Elle penche ardemment la tète et tend l'oreille pour saisir ce dernier indice que quelque chose encore existe.
Le Guerrier heureux (1884). Faire tout ce qu'un soldat peut faire pour sa patrie, mourir pour elle et, en mourant, avoir la vision de la bien-aimée qui se penche sur vous et vous baise au front, voilà ce que l'artiste a voulu exprimer par le titre qu'il a donné à ce tableau.
11 n'est pas vaincu, celui qui tombe sur le champ de bataille Kt consent à mourir ne consentant pas à se rendre; Dont la mort ne peut troubler le cœur constant. Fidèle à sa foi, à son devoir, à sou amour.
(M"»« Barrington.)
Fata Morgana (1870).Personnifjcatioii delaForiune ou de rOccasion, dans VOrlando innamorato. Pour s'emparer de Fala Morgana, il faut saisir une boucle de cheveux qu'elle a sur le front; si Ton n'y réussit pas, elle glisse moqueuse et souriante entre vos mains, menant ceux qui la poursuivent parmi des rochers, des torrents, des déserts, images de la Vie,
La Colombe qui n'est pas revenue à rarche (1878). Les flols se sont calmés et la colombe a trouvé une branche d'arbre où se poser. Les feuilles de lierre, pendantes et jaunies, des restes de draperie et des bijoux suspendus à l'arbre, montrent que le flot a passé par là. Au loin, la nature renaît. La colombe n'a pas besoin de retourner vers Noé : elle a trouvé un abri sous le ciel rasséréné.
Le Chaos (1882). C'est là, croyons- nous, le premier chapitre de ce que M. Watts voulait peindre dans la gare d'Euslon : une immense composition représentant les origines de l'humanité, telles que nous les enseignent la mythologie, la Bible, la poésie et l'histoire naturelle. A gauche, nous voyons figurée la période de la violence, du dérèglement, du chaos; au milieu, dans un demi-jour, s'ébauchent des créations indistinctes. Dans la troisième partie du tableau, des formes colossales, silencieuses et immobiles, symboles des chaînes de montagnes, de la primordiale ossature du globe, indiquant un état de choses stable désormais. Le cours des temps, représenté au milieu par des figures séparées, est maintenant un fleuvQ ininterrompu. A cette œuvre devaient faire
suite les essais qu'on voit dans la même galerie : la Création d'Eve, Eve tentée, Eve recréée.
(M"® Barrington, passim,)
Paolo et Francesca (1882). Depuis que ce tableau a été exposé à la Grosvenor Gallery, il a été presque entièrement repeint. C'est Tillustration du récit de Dante apercevant le tourbillon dans le second cercle de TEnfer.
La bufera infernal, che mai non resta, Mena gli spiriti con la sua rapina.
(« L*ouragan infernal, qui jamais ne s'arrête, — entraîne les esprits dans son tourbillon. » )
C'est le moment où Dante dit à Virgile : « Poète, volontiers je parlerais à ces deux qui ensemble vont et paraissent plus légers que le vent»; et quand il leur a parlé : « Telles que des colombes appelées par le désir, les ailes ouvertes et immobiles, volent à leur doux nid, portées par l'air, ainsi ces deux âmes sortirent de la foule où est Didon, venant à nous par l'air malfaisant, tant mon cri affectueux eut de force sur elles. » — On se souvient, enfin, du cri terrible des deux amants :
Amore condusse noi ad una merle :
Caina attende chi vita ci spense.
(Inferno, c. V.)
Sic transit (1892). Ily a quelques années, Carmen Sylva, étant venue visiter M. Watts, lui cita, au cours
de la conversation, cette sentence tirée d'une épitaphe du cimetière de Saint-George's Duncaster :
VVhat I spent, I had!
What I saved, I lost!
What I gave, I hâve!
pensée que notre Emile Deschamps a exprimée moins fortement, mais avec la même antithèse, en parlant :
Du ciel, où, de bienfaits saintement couronné^ L'on est riche surtout de Tor qu'on a donné...
M. Watts, dit-on, écouta les mots de Tépitaphe avec attention, se les fit redire par la reine, puis déclara qu'il ferait quelque chose de celte pensée. Il en a fait ce corps qui se dessine sous un grand linceul, étendu sur une pierre tombale. Au bas, sont, pêle-mêle, les signes de tout ce que l'homme aime et recherche : un manteau d'hermine, un bouclier d'or, une coupé, un luth, une épée, la palme du poète, un livre, un heaume, des bijoux. C'est d'une couleur étrange, mais puissante et d'un saisissant modelé.
NOTICES SUPPLÉMKNTAIRKS SUR QUELQUES MAITRES ACTUELS OU RÉCENTS AUXQUELS IL EST FAIT ALLUSION DANS LE COURS DE CE LIVRE.
(Ordre chronologique.)
Sir John GILBERT, R. A. (né en 1817), s'est formé presque seul, avec quelques leçons de George Lance. Il a exposé, très jeune, un tableau d'histoire : V Arrestation de Lord ffaslinys par le duc de Glocesier^ puis une série de scènes de Don Quichotte ^ le Roi Henri IV, \diMort du Cardinal de Beaufort^ "le Camip du Drap d'Or et une quantité de scènes d'après Shakespeare. Il a été élu membre de la Société des Aquarellistes en 1852, et en est maintenant le vénérable président. Sa meilleure œuvre est son Ego et rex meus, représentant Henri Vlll appuyé sur Tépaule du cardinal Wolsey. On a comparé sir John Gilbert à Rubens, ce qui fait sourire, mais on doit lui reconnaître une certaine liberté de crayon, redondante et splendide, une fantaisie spirituelle et somptueuse de la forme, qui rendent ses esquisses très remarquables; elles perdent à être revêtues de couleurs. Sir John Gilbert est de la Royal Academy depuis 1876. On voit son Con-
seil de guerre vénitien à la City Art Gallery, à Manchester.
George Heming HASON, A. R. A. (né le 11 mars 1818, à Wetley Abley, dans le Straffordshire, mort à Londres, le 22 octobre 1872), fut, avec Walker, le représentant le plus illustre de la peinture de scènes rustiques comportant à la fois des figures et des paysages harmonieusement unis. C'est à l'Exposition de 1872 que ce genre fournit ses deux chefsd'œuvre : le Port de refuge de Walker et la Lune de la Moisson {Harvest Moon) de Mason. Trois ans après, les deux grands artistes avaient disparu, Walker encore jeune, Mason en pleine production, car sa carrière d'artiste avait commencé très tard. Destiné à la médecine, c'est en 1844 seulement, au cours d'un voyage sur le continent, et pressé d'argent, qu'il se décida à faire de l'art son occupation habituelle et son gagne-pain. Il revint en Angleterre en 1858, après un long séjour à Rome, et, s'étant marié, il s'établit à Wetley, dans le Straffordshire, où il étudia spécialement le pittoresque de la vie rurale. De cette période datent : le Brouillard sur les marais^ en 1862, le Fer tombé, en 1865 (aujourd'hui à la National Gallery). Un paysan, en blouse, conduit un cheval blanc, tenant à la main droite un fer que ce cheval a perdu. A l'horizon, un rouge effet de soleil derrière un groupe d'arbres. En 1867, parut le Cantique du soir; en 1868, les Jeunes filles dansant, puis le Passage du marais. C'est l'époque où, revenu à Londres et fixé à Hammersmith, Mason se décide à exposer et, en 1869, il est élu associé de l'Academy.
En 1872, parait son fameux iàhlean, Harvest Moon.
un retour de moissonneurs, le soir. Ce fut Tapogée de la carrière de Mason et aussi sa fin. Bien qu'Anglais par certains côtés de son art, Mason, non plus que Walker, n'a la profonde originalité soit des préraphaélites de la première heure, soit des néo-préraphaélites. Leur peinture, à tous deux, est meilleure que celle des Hunt et des Burne-Jones, mais leur style, influencé soit par un long séjour à Rome, soit par la contemplation des marbres d'Elgin, leur couleur, désireuse d'harmonie au point que Ruskin a vitupéré les « ciels fangeux de Walker », les rapprochent tous deux de notre école française.
On trouve des gravures de l'œuvre de Mason chez M. Agnew, 39, Old Bond Street à Londres.
Edward J. POYNTER, R. A. (né à Paris, en 1835), a étudié dans l'atelier de Dobson et est entré, en 1855, comme élève à la Royal Academy. L'année suivante, il vint à Paris pour compléter son éducation artistique et, en 1861, il envoya son premier tableau à la Royal Academy. En 1865, son Fidèle jusqu à la mort obtint un grand succès et fut suivi par Israël en Egypte et la Catapulte. Déjà on apercevait dans Poynter un second Alma-Tadema. En 1868, il fut nommé associé de la Royal Academy et, en 1871, professeur à la chaire Slade, à Oxford. En i87î2, il exposa son Persée et Andromède; en 1876, la Course d'Atalante et d'autres œuvres destinées à décorer les appartements de Lord Wharncliffe. On cite de lui encore : VAge d'Or^ Zénoble, la Visite à Esculape, aujourd'hui à South Kensington, salle Chantrey, Dans le Tépidarium et quelques autres toiles où le rapprochement avec M. Alma- Tadema s'impose. En 1875, M. Poynter a été nommé
directeur de la section Art du comité d'éducation à South Kensington ; en 1876, membre de la Royal Academy et, en 1879, il a publié ses Dix Conférences sur VArt^ faites à Oxford, où il a pris à partie Ruskin.
William Quiller ORCHARDSON, R. A. (né à Edimbourg, en 1838), à demi Français d'origine et plus encore de talent, aune réelle personnalité, mais, comme le remarque M. Harry Quilter, « il dispense avec un tact et un chic tout français ses teintes harmonieuses de jaune ». Ses tableaux se reconnaissent vite à ce double trait : ce sont des drames intimes, et ils sont peints avec une dominante de jaune filasse, dans le sentiment de Watteau . Une autre caractéristique de M. Orchardson, c'est que sa composition est toujours divisée en deux parties très distinctes, et situées assez loin Tune de l'autre. Il exposa son premier tableau à la Royal Academy, en 1863, et fut élu académicien en 1878. C'est en 1880 qu'il peignit son Napoléon à bord du Bellerophon, le 23 juillet 1815 (aujourd'hui à la salle Ghantrey, musée de Kensington) qui assura son succès. Ensuite vinrent le Mariage de convenance (1884), A/>m/ (1886), le Premier Nuage (1887), la Voix de la mère (1888), aujourd'hui à la collection Henry Tate. Citons encore la Reine des épées (collection James Keiller, à Dundee), son chef-d'œuvre comme composition, le Jeune Duc et le Napoléon à Sainte- Hélène dictant ses mémoires à Las Cases, La Reine des épées représente une figure de danse provinciale du xviii* siècle, au moment où chaque danseuse passe sous le cerceau formé par les épées des danseurs toutes levées de façon à se croiser par le bout. C'est un peu l'aspect de la Voûte d'acier (Louis XVI à THô-
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tel de Ville) exposé, il y a quelques années, par M. J.-P. Laurens.
Frederick WALKCR, A. R. A. (né à Londres, quartier de Marylebone, le 26 mai 1840, mort dans le Pertshire, le 5 juin 1875), est le plus grand maître anglais qui ait vécu entre la révolution préraphaélite et la pléiade actuelle. Il n'a pas trouvé place dans ce livre, consacré à la peinture actuelle et à ses origines directes, c'est-à-dire préraphaélites, parce qu'il n'a pas fait partie de ces révolutionnaires qui ont préparé l'École nationale et qu'il n'est plus là pour figurer parmi les peintres qui donnent sa physionomie à l'art d'aujourd'hui. Il a passé rapidement et silencieusement, à l'écart, jetant un éclair. Cet effacement tient beaucoup à ce que sa carrière fut courte, sa nature physique frêle et maladive. Mais sa nature morale taciturne, renfermée, quelques-uns disent obtuse, y a contribué aussi. Fils d'un dessinateur ornemaniste, Frederick Walker se mit promptement à imiter son père et ses dessins furent montrés à un amateur, Arthur J. Lewis, qui Tencouragea de toutes ses forces dans sa carrière artistique. L'enfant travailla une année dans l'atelier de Leigh,puis un peu chez North, étudiant d'autre part, avec assiduité, les marbres d'Elgin, au Brilish Muséum. L'influence de ces marbres se sent dans tout son œuvre. En 1858, il fut admis à la Royal Academy. En 1860, il commença de collaborer comme dessinateur à la Revue Once a weeky donnant de trente à quarante illustrations par an. Il collabora aussi au Cornhill Magazine, où parurent quelques-uns de ses meilleurs dessins sur le romande Thackeray, Philip* En 186i, il fut élu asso-
de la Société royale des Aquarellistes. Il avait déji commencé à peindre à l'huile et exposé, en 1863, à la Royal Academy, son Sentier perdu. En 1867, parurent les Baigneurs; en 1868, les Vagabonds, aujourd'hui à la National Gallery, groupe de bohémiens, dans la campagne, allumant du feu; en 1869, la Vieille porte ; en 1870, Labourage, et en 1872 le Port de refuge (à la National Gallery) décrit plus haut (p. 169) dans le chapitre sur M. Herkomer. Après ces chefs-d'œuvre, on peut citer aussi les Passants, la Première Hirondelle, le Printemps, V Automne.
La plupart de ces œuvres ont été gravées par des artistes de valeur, deux par M. Herkomer, et se trouvent chez M. Agnew, 39, Old Bond Street, à Londres. Frederick Walker avait été nommé associé de la Royal Academy en 1871. Se sentant gravement atteint à la poitrine, en 1872, il passa l'hiver à Alger, mais son retour trop prompt lui fut funeste. Comme Bastion Lepage, qui alla ainsi demander la santé au soleil, il ne fut guère impressionné par le côté esthétique de ce soleil. Comme Bastien Lepage aussi et comme Chintreuil, il travailla jusqu'au dernier moment. En 1875, il envoyait encore un tableau à la Royal Academy. On fit après sa mort, en 1876, une exposition complète de son œuvre.
Le grand trait de Frederick Walker, c'est l'union intime de la figure et du paysage, comme chez Millet et Breton, et c'est aussi l'harmonie de la couleur dans des tonalités enflammées. Il a, au plus haut degré, cette intensité d'expression que nous avons notée comme une caractéristique de l'art anglais, mais sur deux points il se sépare des préraphaélites et des néo-préraphaélites. Sa couleur est infiniment plus
harmonieuse et sa composition moins cherchée. Il a dit lui-môme : « La composition n'est que Tart de conserver un heureux effet aperçu par hasard ». Cependant on a retrouvé dans ses cartons deux esquisses d'un tableau qu'il rêvait sous ce titre : Terre inconnue! L'effet en est saisissant : une barque, dépêchée par un navire qu'on aperçoit au large, s'avance et vient atterrir sur une plage que le pied d'un homme n'a jamais touchée. Les explorateurs quittent déjà l'esquif et s'élancent dans l'eau, tendant les bras vers la terre nouvelle qu'ils vont donner à leur patrie. Derrière eux, un grand lever de soleil rayonne à l'horizon. Était-ce une phase nouvelle du talent de Frederick Walker qui s'avançait? Cette question aussi est pour nous te7Te inconnue,
Frank HOLL, R. A. (né à Cambden Town, le 4 juillet 1845, mort à Hampstead, le 31 juillet 1888), fils de Holl, le graveur, reçut dès le collège une commande d'un gentleman possesseur de dix fermes aux environs de Londres : il s'agissait de faire le portrait de ces fermes, ce qu'il exécuta, à ses jours de congé, moyennant 250 francs. Élève à TAcademy àquinzeans, il y obtint de rapides succès. En 1864, il exposa son premier tableau. Après son mariage, qui eut lieu en 1866, il voyagea, mais sans plaisir et, croyait-il, sans profit.
Ses premières œuvres connues sont des scènes de genre d'un dramatique triste : Le Seigneur Va donné; Le Seigneur ta repris : béni soit le nom du Seigneur/ — Le Convalescent, — Pas de nouvelles de la mer! — h' enterrement au village f — Going Home, etc. De bonne heure, il fut attaché au Graphie comm« dessinateur et l'obli-
3!6 LA PEINTURE ANaLAISE CONTEMPORAINE.
galion où il était de donner ses dessins à jour fixe stimula chez lui la production. HoU fut élu associé de la Royal Academy en 1878 et membre en 1884. Pendant les dix dernières années de sa vie, il se consacra surtout aux portraits, qui firent sa grande réputation. Les plus vantés sont ceux de Lord Spencer, du capitaine Sim à 94 ans, de John Bright, de Lord DufFerin, de Piatti avec son violoncelle et du comte de Chichester. On a beaucoup vanté, chez Frank Holl, la ressemblance parfaite et aussi le sentiment personnel de l'artiste, qui y ajoutait quelque idéalisation. On l'a comparé à M.Bonnat et à M. CarolusDuran et l'on a dit qu'il « avait plus d'affinités avec l'école française qu'avec l'école anglaise ». Le noir forme la tonique de ses tableaux; les chairs ne sont pas toujours traitées supérieurement; elles manquent parfois de transparence et de fraîcheur; mais le reste est fait avec plus de liberté, plus de maestria qu'on n'en trouve d'ordinaire chez les Anglais. Frank Holl mourut en pleine gloire, le 31 juillet 1888, et ses admirateurs ont projeté de lui élever un monument à Saint-Paul.
John William WATERHOUSE, A. R. A. (né à Rome en 1849), fils d'un peintre, travailla d'abord dans l'atelier de son père, ensuite à la Royal Academy. Il exposa pour la première fois en 1874 et son tableau le Sommeil et la Mort eut un certain succès. Depuis, il a produit une foule de tableaux, dont nous citerons la Dame de Shalott dans sa barque^ Mariamne qu'on a pu voir à notre Exposition de 1889 et qui dénotait un certain sentiment dramatique, une curieuse interprétation d'Ulysse et les Syrènes au Salon de 1891, une Danaé et une Circé empoisonnant la mer au Salon de
1892, cette dernière page un peu dans le goût préraphaélite, une Belle Dame sans merci au Salon de 1893 et une Dame de Shalott en 1894. M. Waterhouse est à mi-chemin entre M. Burne-Jones et M. Leighton; il veut faire suggestif et il a peur de faire maniéré. On peut voir, salle Chantrey à South Kensington, son Cercle magique.
Francis Bernard DICKSEE, R. A. (né en 1853), fils d*un artiste, entra dès Tâge de dix-sept ans à la Royal Academy et en 1872 obtint la médaille d'argent pour le dessin d'après Tanlique. En 1875, Dicksee eut la médaille d'or pour un tableau d'histoire biblique. En 1877, il exposa son Harmonie, qui fut le grand succès du Salon et qu'on peut voir aujourd'hui à South Kensington, salle Chantrey. On y admira beaucoup les sentiments à la fois unis et contrastés de cette musicienne enthousiaste qui joue de l'orgue avec dévotion et de son amant qui la dévore des yeux avec passion. Nous Français, nous devons remarquer surtout le sérieux avec lequel ce sujet banal a été creusé, Yintetisité d'expression qu'il prend sous le pinceau d'un peintre anglais. — La même chose pourrait être dite de son tableau intitulé Dans l ombre de Véglise, qui eut un immense succès en 1888 et qu'une belle gravure, éditée par M. Agnew, a popularisé : une jeune femme aux cheveux splendides passe le long des murs d'une chapelle en tenant par la main un petit enfant ravissant, lui aussi, qui s'amuse aux papillons, dans un rayon de soleil. Derrière elle, un moine, grand, beau, bien fait, au moment d'entrer dans la chapelle, détourne un peu la tête et regarde longuement s'éloigner le groupe enchanteur... Il est, lui, tout à fait dans
Vombre de t église,.» On cite aussi de M. Frank Dicksee un tableau sur le roi Arthur, un Roméo et Juliette et une Rédemption du Tannhauser. Associé de la Royal Academy en 1881, il a été dix ans après élu académicien.