‹ La peinture anglaise contemporaineChapitre 5 sur 45 · Household Words, lo juin · texte numérisé non relu

Household Words, lo juin

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et partir pour l'Australie. Madox Brown, qui n'avait pas voulu faire partie intégrante de la confrérie,mais qui s'y intéressait comme à sa fille, voyait avec désespoir toutes ses espérances ruinées et ses disciples aussi. Le préraphaélisme semblait perdu. C'est alors que le jeune homme qui travaillait et veillait à Denmârk Hill accourut à sa défense. Cœur chaud, esprit combatif, intelligence multiple et brillante, John Ruskin ne pouvait voir sans indignation une lutte aussi inégale, ni sans envie une occasion de livrer une étincelante bataille, seul contre tous, avec les armes merveilleuses que la nature et l'étude lui avaient mises entre les mains. Il'ne connaissait pas les P. R. B., mais il n'avait pas été long à démêler dans leurs cris confus ce qui ressemblait à ses propres paroles et, dans leurs essais défectueux, ce qu'ils promettaient de talent pour l'avenir. Les disciples rêvés étaient peut-être là. Il dit : « Que deux jeunes gens, âgés l'un de dix-huit ans et l'autre de vingt, aient conçu par eux-mêmes une méthode de travail entièrement indépendante et sincère et qu'ils y aient persévéré avec enthousiasme, quoi qu'on ait fait pour les en dissuader ou les en empêcher, voilà qui est assez extraordinaire. Qu'après trois ou quatre années d'efforts ils aient produit des œuvres sur bien des points égales aux meilleures d'Albert Durer, voilà qui n'est peut-être pas moins étonnant. Mais la fureur et l'unanimité des huées avec lesquelles les critiques habituels de la presse

le^ ont accueillies, la risée profonde, cruelle, stupide de ceux qui n'eussent pu faire ni Tune ' ni Tautre de ces choses étranges, voilà qui passe en étrangeté tout le reste ! » Alors, dans deux lettres fameuses adressées au Times, John Ruskin saisit la critique officielle et la secoua rudement. On avait reproché aux P. R. R. leur perspective. C'est là une des très rares questions d'art susceptibles de démonstration. Ruskin déclara qu'il trouverait des fautes pires de perspective dans n'importe quel tableau d'architecture des peintres à la mode qu'on voudrait lui citer. On avait incriminé leur minutie; Ruskin leur en fit un honneur, établissant qu'au seul point de vue botanique le nénuphar et VAlisma plantago peints dans un de leurs tableaux avaient une valeur inappréciable et qu'on chercherait vainement, parmi les toiles des académiciens, quelque chose qui valût comme vérité, vigueur et fini tel morceau de l'œuvre de Hunt. On avait proclamé que l'œuvre des P. R. R. manquait d'effet», c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de grands partis pris d'ombres faisant valoir les lumières. Là était, pour tout artiste, le point important du débat. Ruskin, avec cette sûreté de coup d'œil qu'il avait puisée dans l'étude directe de la nature, vit tout ce qu'il y avait de fécond dans la tentative préraphaélite et l'adopta sur-le-champ. De même qu'en 1843 l'apologie de Turner l'avait conduit, par des chemins assez détournés, à donner la formule précise du réalisme, de même la

nécessité de défendre les P. R. B. l'amena, ce jour-là, le 26 mai 18S1, trente ans avant les impressionnistes, à donner la formule exacte du plein air : « Le manque apparent des ombres, dit-il, est peut-être la faute qui choque le plus généralement les yeux. Le fait est pourtant que, si faute il y a, c'est bien moins dans les tableaux préraphaélites que dans les autres. Ce sont ceux-ci qui sont faux, non ceux-là, abstraction faite de cette vérité que toute peinture est fausse qui veut représenter un vivant rayon de soleil avec des couleurs inertes. Je pense que M. Hunt a une légère tendance à exagérer les lumières reflétées, et si M. Millais s'est jamais approché d'un bon vitrail, il a dû s'apercevoir que le ton de ce vitrail est plus terne et plus sobre que celui de la fenêtre de sa Mariana. Mais, en somme, c'est à tort qu'on condamne ces peintures, attendu que la seule lumière que nous soyons accoutumés à voir représentée est le jour douteux qui tombe sur le modèle de Tartiste dans son atelier et non le rayonnement du soleil dans les champs*. » Enfin, après avoir lavé les novateurs du reproche de romanisme, — terrible qualification, il y a cinquante ans, audelà de la Manche, — Ruskin déclarait avec cette impérative assurance qui ne Ta jamais quitté que

1. John Ruskin, The pre-raphaelite brethren^ lettre à l'éditeur du Times [Times dn 30 mai 1851) reproduite dans les Arrows, vol. I. — Ruskin a dit ailleurs : « Tout paysage préraphaélite est peint, jusqu'à la dernière touche, en plein air, d'après la nature elle-même. » Lectures on Architecture and Painting,

les préraphaélites « jetteraient en Angleterre les fondations de l'école d*art la plus noble qu'on ait vue depuis trois cents ans ». — Cette charge furieuse contre TAcadémie déconcerta Topinion.

Les lignes de Tennemi flottèrent incertaines. On craignit de s'être trompé. Les coups se ralentirent; FAçadémie de Liverpool osa marcher de Tavant. Elle couronna le Valentin et Sylvie de Hunt, et le bruit qui se fit autour de Tévénement décida un amateur de Belfast à Tacheter sans même ravoir vu. Ce fait était un symptôme. La lettre qui l'annonçait, comme la colombe qui revenait vers l'arche dans le tableau de Millais, indiquait qu'une grande crise était passée et que, sur le monde calmé, de nouveaux jours allaient luire... Le préraphaélisme était sauvé.

Alors commença une période qui, n'étant pas encore celle du triomphe, n'était déjà plus celle de la persécution. L'Académie de Liverpool décernait chaque année son prix à l'un des P. R. B. Ruskin achetait des aquarelles à Rossetti avec une générosité qui faisait oublier au peintre la haute inspiration du critique pour n'apprécier que la fortune de l'amateur. Les marchands de tableaux ou les riches 'dilettantes fournissaient quelques subsides. Les préraphaélites redoublèrent d'efforts. Millais, Hunt et Collins,le frère de Wilkie Collins, passèrent un été dans le Surrey pour étudier d'après nature les fonds de leurs prochains t^.bleaux. Là, dans le silence et le calme de la cam-

pagne, ils préparèrent des œuvres à jamais célèbres. C'étaient : pour Millais, Ophélie et le Huguenot; pour Hunt, le Berger mercenaire et la Lumière du monde. Jamais peut-être on n'a dépensé aux accessoires d'un arrière-plan une telle somme d'observation et de ténacité. Millais voulait peindre son Ophélie flottant dans la rivière, le visage tourné vers le ciel, les mains à demi étendues à fleur d'eau, ouvertes comme pour une action de grâces, le corps àdemienlizé dans les herbes, les feuilles mortes des saules, les orties, les pâquerettes, les renoncules, la robe et les draperies ballonnées, perdant peu à peu la légèreté qui les suspendait encore à la surface, tout ce qui a été la jeune fille s'en allant sous les feuillages bas et les roseaux droits, doucement, au fil de l'eau, vers quelque grand fleuve et vers la mort. Chaque feuille de l'arbre qu'il copiait, chaque vers du poète dont il suivait le dire, furent pour Millais la cause de peines infinies, car il voulait rester fidèle à la fois à la nature et à Shakespeare*. A ses

1. tt There is a willow grows ascaunt the brook, That shows his hoar leaves in the glassy stream ; Therewith fantastic garlands did she make Of crow-flowers, nettles, daisies, and long purples.

There on the pendent boughs here coronet weeds

Clambering to hang, an envious sliver broke ; When down her wecdy trophies, and herself Fell in the weeping brook. Her clothes spread wide; And, mcrmaid-like, a while they bore her up : Which time, she chanted snatches of old times ; As one incapable of her own distress,

côtés, Hunt achevait l' arrière-plan de son Berger mercenaire et commençait celui de sa Lumière du monde. La lumière du monde est uir Christ couronné d'or et d'épines, revêtu d'une longue tunique et de la chape qu'ont les prêtres chantant vêpres. Il s'avance, la nuit, dans la campagne plantée d^ arbres, en portant une lanterne. Il s'arrête devant une pauvre porte à demi cachée par les mauvaises herbes, les plantes parasites, et il frappe. C'est le commentaire de ce mot des Écritures : « Écoutez! voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelque homme entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui et je mangerai avec lui et lui avec moi. » Pour reproduire exactement les arbres de l'arrière-plan et les lierres du premier d'après nature, sans rien inventer ni généraliser, en toute vérité et en toute conscience, dans la lumière voulue par le sujet, Hunt s'astreignit pendant trois mois à travailler la nuit, en plein air, dans un verger, de neuf heures du soir à cinq heures du matin à toutes les époques de pleine lune.

Lorsque les deux amis revinrent à Londres, ils trouvèrent les visages bienveillants, souriants, les mains tendues. L'heure du succès approchait. C'est

Or like a créature native and indu'd Into that élément : but long it could not be Till that lier garments heavy with their drink, PuU'd the poor wretch' from her mclodious lay To rauddy dcath. »

Hamlbt, acte IV, scène 7.

Millais qui remporta le premier, au Salon de 1852. Son Ophélie et surtout son Huguenot, bien qu'encore attaqués par quelques critiques, gagnèrent son procès aux yeux de la foule. Des reproductions s'en répandirent dans toute TAngleterre. Un an plus tard, il était nommé associé de la Royal Academy et changeait les préfixes P. R. B. pour ceux de A. R. A. Puis c'est Holman Hunt qui triomphait à son tour avec la Lumière du monde. Les plus élégantes visiteuses venaient dans son atelier admirer le tableau encore sur le chevalet. Plus tard, en 1855, leur maître ou conseiller Madox Brown atteignait Tâme de la foule avec son Adieu à F Angleterre, inspiré par le départ de plusieurs malheureux camarades pour l'Australie, où ils avaient été tenter fortune. Il représentait un jeune couple, sur un bateau à voile, quittant le pays natal avec une profonde expression de désespoir*. Quant à Rossetti, depuis 1850 il n'exposait plus; mais à la fin de 1856, sentant le succès assuré, il reparut on public et fut salué d'enthousiastes applaudissements. Ce n'était pas au Salon, mais à une exposition exclusivement préraphaélite qui venait de rassembler les principales œuvres de la confrérie. Ce jour-là, on vit la première aquarelle du Rêve de Dante, qui demeure une des œuvres les plus complètement significatives de Rossetli. Hughes venait de se révéler avec son triptyque la Veille de la

1. U Adieu à l'Angleterre est maintenant au musée de la Corporation, à Birmingham.

Sainte-Agnès, tiré d'un poème de Keals*. Entre temps, Stephens, Tun des premiers P. R. B., était parvenu au poste décisif de critique dans le Times, là même où ses amis avaient rencontré le plus d'hostilité. De nombreux artistes accouraient se ranger sous le drapeau révolutionnaire. Des philosophes et des poètes, Carlyle et Tennyson, Coventry Patmore et Dickens lui-même, Tancien adversaire des premiers jours, escortaient les triomphateurs. Enfin trois jeunes gens, dont on ne savait guère encore ce qu'ils seraient, arrivaient d'Oxford pour demander à Rossetti la route vers l'idéal : ils s'appelaient Swinburne, William Morris et Bume- Jones.

Les préraphaélites s'amusaient à faire les portraits les uns des autres, comme on prend le temps de s'admirer, la lutte finie, et de célébrer la victoire. C'était bien la victoire en effet. On a calculé que Millais, Hunt et Rossetti n'avaient pas gagné, à eux trois, moins de douze millions. Mais c'était aussi la fin de la confrérie préraphaélite. Depuis longtemps, on ne signait plus P. R. B. Plusieurs des frères avaient quitté Londres : Woolner pour aller en Australie, Hunt pour aller en Palestine, Collinson pour se réfugier dans un couvent. Deverell était mort et, à ce moment, le faisceau avait été brisé. En 18S7, deux des absents étaient revenus,

1. Voir, k V Appendice m, un résumé de ce poème, interprété aussi par M. Millais dans sa célèbre toile aujourd'hui au musée de South Kensington.

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mais parmi ceux qui n'avaient point abandonné la patrie, Tun des plus grands s'éloignait insensiblement de ridéal préraphaélite et, aux applaudissements du monde académique, se créait une place de plus en plus prépondérante et indépendante : c'était Millais. Les autres allaient chacun du côté où rappelaient ses affinités mieux comprises et son talent plus mûrement formé. En vain, Ruskin comprit la défection de Millais et poussa un cri d'alarme. Ruskin lui-même avait évolué. Celte année 1857 marque donc une date décisive dans rhistoire, comme Tannée 1846. En 1846, Haydon, le chef de Técole académique, se suicide et Madox Brown vient d'exposer son Guillaume le Conquérant. En 1857, l'école de Madox Brown triomphe, et Millais, le chef de cette école, se suicide moralement. Tout le mouvement de 1850 tient entre ces deux faits. En 1846, un homme cherche à créer un mouvement nouveau et il n'a encore pu réunir une armée. En 1857, chacun rentre dans sa spécialité, comme un soldat dans ses foyers. On licencie les troupes, car elles n'ont plus que faire : le préraphaélisme est vainqueur.

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