CONSTABLE
La gloire d'être le maître incontesté des paysagistes anglais, sinon le fondateur de l'école moderne, même du paysage en Europe, revient à un artiste de moindre puissance intérieure, mais de plus harmonieuses
facultés : John Constable (1776-1837). D'humble origine, comme Turner — il était fils d'un meunier d'East Bergholt, à la limite du Suffolk et de l'Essex, — Constable n'entra qu'assez tard, à vingt-quatre ans, à l'Académie royale, en qualité d' « étudiant », et n'en devint membre que huit ans avant sa mort. Il ne devait jamais connaître le grand succès ; mais sa carrière sans éclat se développe avec une régularité qui en fait un bel exemple d'assurance tranquille et de fière obstination dans la poursuite de l'idéal. Ce self tnade man, laborieux et pieux, en qui s'épanouissait ingénument une âme enthousiaste comme celle de Wordsworth pour l'œuvre du Créateur, n'alla pas chercher au delà de sa campagne natale les motifs de la rénovation qu'il ambitionnait d'accomplir en son art. C'est dans un rayon de quelques lieues qu'il recueille ses impressions de nature. En sa volonté de peindre « comme s'il n'avait jamais vu de la peinture », il concentre son attention sympathique sur les arbres centenaires et les vertes prairies de son district. Aussi bien, lui faut-il faire peu d'efforts pour oublier ce qu'il a appris en suivant les cours de l'Académie. Longtemps ses parents s'étaient opposés à sa vocation. Son père eût voulu le voir devenir pasteur ; mais comme il se montrait rebelle aux études religieuses, il l'obligea de l'aider aux travaux du moulin. Les souvenirs des vingt ou vingt-trois premières années de son existence sont proprement d'un campagnard. Sa sensibilité en demeurera si profondément imprégnée qu'il trouvera artificiel et ennuyeux l'enseignement des maîtres quand il pourra, enfin, aller à Londres. Très vite, il n'aspirera
LE PAYSAGE
qu'à retourner au pays. « Ces deux dernières années, écrit-il en 1801, j'ai couru après les peintures et cherché la vérité de seconde main... Mais je vais revenir à Bergholt et chercher une manière naïve et sans affectation. » Cette « manière naïve » ne sera, cependant, pas celle des Hollandais dont la minutie lui paraît, précisément, le défaut à éviter. Son but est de rendre avec fidélité — en s'oubliant le plus possible — ce qu'un œil exercé embrasse à première vue d'un paysage. Il en veut traduire, d'une manière impersonnelle, le caractère dominant, et pour cela procède du simple au composé. Sa technique va de pair avec sa conception réaliste : elle est large dans son établissement du sujet et très reprise ensuite. De là l'aspect confus, brouillé même, de ses tableaux, qui ne s'harmonisent qu'à distance. (Comparez la Charrette à foin à la National Gallery et Y Esquisse pour la charrette à foin, au Musée Victoria and Albert.) Certes ! les détails ne lui sont pas indifférents. Il les aime et les étudie, au contraire, avec une ingénuité parfois presque puérile, comme le prouvent ses dessins d'arbres si fouillés, aux branchages enchevêtrés, aux nodosités et aux craquelures d'écorce innombrables (Musée Victoria and Albert). Mais il sait opérer une sélection parmi eux, et s'il n'est ni assez hardi, ni assez passionné ou lyrique, plutôt, pour recomposer la nature en l'exprimant, « à travers son tempérament », il est assez intelligent pour faire, entre les diverses parties qui doivent concourir à une impression d'ensemble, ce choix rigoureux que l'œuvre d'art commande. Constable est un génie classique, et le plus classique, avec Rey-
nolds, des peintres anglais. Son originalité tient plus aux vérités qu'il apporte qu'à son caractère même. Tel le personnage britannique en Reynolds, la campagne anglaise trouve en lui son meilleur interprète. De même que les portraits de Reynolds sont moins poétiques que ceux de Gainsborough, les paysages de Constable sont moins fantaisistes, moins âpres et moins romantiques que ceux de Cotman, de Crome et de Turner. Ils sont exacts sans servilité, avec une discrétion parfaite dans l'arrangement, un bon sens et un équilibre qui devaient provoquer l'admiration de la France. C'est ici, en effet, qu'il connut la gloire, aux salons de 1824 à Paris et de 1825 à Lille, et il en garda à notre pays, jusqu'à sa mort, une reconnaissance attendrie. Dans sa patrie, il ne jouissait guère, à quarante ans, d'une célébrité plus étendue que lors de l'exposition de son premier tableau, Paysage (1802), qui passa presque inaperçu. Ses toiles se vendaient seulement dans un cercle restreint d'amateurs et d'amis. Cercle sympathique, il est vrai, dont la fidélité suffit à lui assurer une existence tranquille. La Charrette à foin le. révéla aux artistes et aux critiques français. Gautier le proclama un maître et Delacroix refit en quatre jours son Massacre de Scio sous l'impression qu'il lui causa. Plus de peinture aux teintes uniformes, frottée plutôt qu'étalée sur la toile. Une couleur librement traitée ; des tons vifs et variés ; de beaux verts acides, « composés d'une multitude de verts différents » et qui sont vraiment ceux des prairies anglaises. Cela respire la sincérité et l'enthousiasme ; cela sonne clair, comme un chant
LE PAYSAGE
d'alouette qui s'élève en fusée vers le ciel. Cela est jeune ! C'est la négation de la gamme sourde des vieux maîtres qui conseillaient de ne peindre la nature qu'en automne, par horreur des discordances printanières. Oui, c'est le printemps même dont Constable célèbre le retour avec joie dans son cher Suffolk : « Tout fleurit et s'épanouit dans les champs. A chaque pas, de quelque côté que je regarde, je crois entendre murmurer ces paroles sublimes de l'Écriture : Je suis la Résurrection et la Vie ! » « Quoi ! s'écriait-il encore, toujours opposer de vieilles toiles noires, enfumées et crasseuses, aux œuvres de Dieu !... » Ces œuvres, les Hollandais les avaient encore trop retouchées ou arrangées. Des intentions personnelles ou des souvenirs d'école les avaient trop incités à étouffer l'éclat des couleurs, à choisir les sites, à grouper les arbres et à découper les feuillages, à opposer, enfin, systématiquement les silhouettes mouvantes des nuages aux formes immuables des terrains. Constable fait la part plus grande au hasard dans ses tableaux. Il s'y montre plus accueillant pour la réalité humble (1) et il limite son intervention — comme je l'ai dit — au choix des détails. Pour savoir lesquels sacrifierai se fie àl'esquisse qu'il trace rapidement du lieu ou de la scène à peindre . Son instinct le guide, un instinct presque infaillible, et qui lui a permis de rendre — mieux qu'avec l'aide d'aucune science, servi, comme il était, par une
fi) « Rien n'est laid dans la nature, proclamait-il. L'angle sous lequel on observe un objet, ces effets que produisent sur lui la lumière et la couleur peuvent toujours le rendre magnifique. »
go
prodigieuse adresse — les aspects les plus fugitifs de la nature.
« Le monde, disait-il, est infiniment varié. Jamais deux jours, ni deux heures ne se ressemblent. Il n'y a jamais eu deux feuilles d'arbres pareilles depuis la création. » Pénétré de cette vérité, il peut peindre à plusieurs reprises la même campagne sans se répéter. Non qu'il la voie avec des yeux différents. Il ne fait pas du paysage « un état d'âme ». Il en reflète les formes et les couleurs changeantes avec une franchise presque aussi sereine que celle d'un miroir. On sent qu'il a profité de l'expérience des maîtres de Norwich et qu'il se souvient du dédain de Crome pour les « sujets » (Les Bruyères de Hampstead au South Kensington). Toutefois, l'anecdote n'est pas toujours aussi complètement absente dans ses tableaux que dans ceux du peintre du Norfolk (le Cheval qui saute, Galerie Diploma à Burlington Housse; le Champ de blé, à la National Gallery). L'homme et l'animal ont leur place dans ses compositions. Ils les animent et en précisent discrètement le caractère. Ce quelque chose de sauvage qui rebute ou, au contraire, captive en Crome, ne se retrouve pas chez lui. Il a plus d'élégance, un charme plus séduisant de civilisé, sentimental malgré tout, à son insu. C'est un réaliste — certes ! — mais très modéré, moyen — si l'on veut bien ne pas attacher au mot un sens péjoratif — et comme l'Angleterre en produit beaucoup, par bonheur pour elle... (Chaumière dans un champ de blé, au Musée Victoria and Albert ; le Champ de blé, à la National Gallery).
L'Angleterre rurale, avec ses beaux parcs striés de
LE PAYSAGE
ruisseaux, ses grasses prairies, humectées par le brouillard, ses arbres géants, six ou sept fois centenaires, ses cottages frais et rieurs, ses mares ourlées de verdures, ses vallées tintantes de clochettes ou clapotantes de moulins à aubes, sa simplicité avenante, a été profonment comprise et aimée par Constable (le Cénotaphe, la Ferme de la vallée, National Gallery ; le Moulin Dedham, South Kensington). Quoi de plus anglais, par exemple, que la Charrette à foin ou. que la Cathédrale de Salisbury, au South Kensington ? Et comme on en ferait de jolies illustrations pour le Vicaire de Wakefield ou les romans de Miss Burney !...
Qu'on aille voir, 1 au Louvre, les quatre ou cinq tableaux que nous possédons de Constable. On pourra d'après eux se faire une idée de son talent, à la fois fort et aimable, de la précision de son dessin, surtout de la variété simple de son coloris et de la prestesse de son pinceau. On goûtera sa sincérité, sa poésie modeste, mais, malgré tout, profonde. Si le paysage de terre sombre, sous un large ciel orageux, du Moulin paraîtra un peu terne et sec ; le Cottage avec sa maisonnette, son champ, son frais bouquet d'arbres verts, séduira comme ont séduit, par leur air de bonheur, certains logis discrets, un jour, au hasard d'une promenade dans la campagne...
L'arc-en-ciel amusera par son exactitude, et Hamstead Heath, plus sévère, mais plus expressif, donnera l'impression, très particulière, de la pluie anglaise. Le chef-d'œuvre s'attestera, cependant, la Baie de Weymouth. Nul doute qu'on ne soit gagné par la tristesse poignante de cette scène : la femme et l'enfant
— comme courbés par la menace d'un ciel alourdi d'eau — cherchant leur maigre pâture de coquillages sur le sable fauve de la grève, devant la mer montante...
On concevra que l'auteur de cette toile ait pu susciter l'admiration enthousiaste des artistes français et que les Rousseau, les Troyon, les Daubigny, les Millet et les Courbet se soient proposé l'exemple de sa loyauté en face de la nature.