I. Par MM. Perrot et CoUignon
LA PEINTURE GRECQUE. 9j
l'Ethiopie. Gela suppose une perfection rare. Cette perfection éclate dans les spécimens qui nous en sont parvenus. Plusieurs des vases grecs que possèdent nos musées, et dont la provenance athénienne n'est pas douteuse, sont décorés avec un art admirable. Ceux qui les ont peints n'étaient pourtant que d'humbles artisans, parfois des étrangers à peu près sans culture; mais ils vivaient à Athènes, au milieu des chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire; ils n'avaient qu'à ouvrir les yeux pour apercevoir autour d'eux de merveilleux modèles : c'est à ces modèles qu'ils se sont reportés. La grande peinture surtout les a, plus d'une fois, heureusement inspirés : on retrouve dans leurs compositions quelques-uns des sujets qu'elle aimait à traiter; on y retrouve également un écho de ses procédés techniques^ Nous aurons recours, à l'occasion, à cet art industriel pour essayer de comprendre l'art supérieur qu'il a pris pour guidée A défaut de tableaux de maîtres, nous nous attarderons à contempler cette imagerie, qui reflète les maîtres. Nous demanderons aussi d'utiles enseignements aux peintures de l'Italie méridionale, à ces peintures de Pompéi, si médiocres d'exécution, mais si précieuses quand elles reproduisent des tableaux célèbres. Nous consulterons les stèles funéraires
1. Voir, sur ce point, les excellentes remarques d'O. Rayet, Histoire de la céramique grecque, p. ibô-ibj.
2. Qu'il soit entendu, une fois pour toutes, que les vases dont nous parlerons ne sont autre chose que ceux qu'on a longtemps appelés, à tort, vases étrusques. On n'ignore pas qu'il faut renoncer à cette dénomination et restituer aux vases peints leur véritable origine, qui est la Grèce et, la plupart du temps, l'Attique.
ornées de portraits peints; frappé des emprunts que se font entre eux les différents arts, nous fondant sur l'espèce de confraternité qui les unit dans tous les temps, nous interrogerons les œuvres de la plastique pour tâcher d'y découvrir quelques souvenirs de la peinture; nous ne négligerons pas les figurines de terre cuite, ces gracieuses imaginations des coroplastes, dont beaucoup rappellent les créations du grand art. Telles seront nos ressources. Elles ne vaudront pas, à elles toutes, un seul original; elles nous aideront cependant à suivre les progrès de la peinture chez les Grecs, à en marquer les évolutions essentielles et, s'il se peut, à en définir le caractère.
§ P"". — Les premières peintures.
Avant l'époque des premiers peintres, il s'écoula de longs siècles durant lesquels la peinture grecque, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom, fut anonyme et décorative, comme la peinture des Egyptiens et celle des peuples de l'Asie. C'est à cette période qu'appartiennent les plus anciens essais de décoration polychrome qui aient été notés sur le sol de la Grèce. Étaient-ce des Grecs, ces primitifs habitants de l'île de Théra dont on a retrouvé les demeures, dans la moderne Santorin, sous une épaisse couche de ponce? Ce qui est incontestable, c'est que leur civilisation était relativement avancée : ils cultivaient diverses céréales ; ils pressuraient Tolive pour en tirer de l'huile; ils nourrissaient des troupeaux de chèvres et de moutons;
ils travaillaient le bois et la pierre; ils fabriquaient au tour, au moule ou à la main des vases d'argile pour leurs usages domestiques; ils connaissaient le cuivre et l'obsidienne, dont ils faisaient des outils et des armes et qui, n'étant pas des produits du pays, supposent des échanges avec l'étranger, par conséquent, une vie commerciale. Ce peuple, jusqu'ici sans nom dans l'histoire, avait une esthétique à lui; il recourait à la couleur pour orner ses habitations.
On a découvert, dans une maison, des restes d'un enduit peint qui témoigne d'une entente déjà savante de la polychromie. Cet enduit, qui recouvrait les parois intérieures, peutêtre aussi les plafonds, était formé de terre battue
sur laquelle on avait étendu de la chaux pure : c'est sur ce fond blanc que s'enlevaient les ornements coloriés. On y a relevé quatre tons différents : un rouge vif, qui n'est autre chose que de la sanguine ; un jaune pâle ; un bleu d'une intensité très remarquable au moment de la découverte, mais que l'air n'a pas tardé à décolorer; enfin, un brun noirâtre. Des bandes parallèles de ces quatre couleurs couraient au bas des murs : on aperçoit encore, sur des fragments de stuc assez bien conservés, les lignes légères, tracées à la pointe, qui ont servi à limiter le champ de chaque ton. Les plafonds paraissent avoir été peints comme les parois : des débris d'enduit, qu'on croit en être tombés, portent des
Fig. SI.
fleurs et des feuillages absolument semblables à ceux qui décorent certains vases trouvés dans les mêmes fouilles (fig. 5i) et qui se rattachent, comme les maisons, à la civilisation primitive de File^
Quelle date assigner à cette civilisation? Les plus vieilles traditions relatives à Théra nous reportent au XVI* siècle avant notre ère, et depuis lors il ne semble pas y avoir eu d'interruption, dans les souvenirs des Grecs, touchant Fhistoire de cette île fameuse. Or aucun auteur grec ne mentionne le cataclysme qui en détruisit les antiques cités et les recouvrit de cette ponce sous laquelle leurs ruines apparaissent aujourd'hui. Ce cataclysme serait donc du xvi» siècle au plus tard, et les habitations qu'il a englouties remonteraient, selon toute apparence, à cette époque reculée. Nous serions ainsi en présence d'une sorte de Pompéi préhistorique, surprise, comme sa sœur cadette d'Italie, en pleine activité par le fléau qui l'anéantit : un squelette humain affaissé sur lui-même à l'intérieur d'une chambre, les restes d'une étable encore jonchée de paille et contenant de nombreux ossements de moutons et de chèvres, suffiraient à attester, à défaut d'autres indices, la soudaineté de la catastrophe. Ce peuple violemment supprimé de l'histoire était, en somme, contemporain de la XVIII«dynastieégyptienne,et il est curieux de trouver chez lui une polychromie déjà compliquée, qui est la première qu'ait révélée une terre grecque.
Théra n'est pas le seul point oii se soient rencontrées
I. Voyez Fouqué, Santorin et ses éruptions, p. m; Dumont et Chaplain, les Céramiques de la Grèce propre, t. 1", p. 19 et suiv.
des traces d^une population préhistorique. Dans d'autres îles et sur le continent même, dans le Pélo-» ponnèse et dans la Grèce du Nord, des recherches récentes ont mis au jour des monuments qui remontent bien au delà de l'époque où, d'ordinaire, on fait commencer rhistoire grecque. Nul doute que ces anciens habitants de la Grèce n'aient connu la peinture et le parti qu'on en peut tirer pour la décoration des édifices; la /À preuve en est dans les débris des palais de Mycènes et de Tirynthe. Personne n'ignore aujourd'hui les fouilles célèbres exécutées sur l'emplacement de ces deux vieilles cités par M. Schliemann
et par la Société archéologique d'Athènes. Les sépultures royales ouvertes à Mycènes, dans l'enceinte de l'agora, les vases d'or qu'on en a exhumés, les diadèmes et les baudriers d'or trouvés sur les cadavres qui y étaient ensevelis, les armes ciselées déposées à côté d'eux, les innombrables plaques d'or qui avaient servi à parer leurs vêtements, les masques d'or qui couvraient leur visage, tout ce luxe étrange et solennel est encore dans la mémoire de ceux qui s'intéressent aux choses de l'antiquité et dont Fesprit s'égare volontiers dans les régions mystérieuses de son histoire. Non loin de ces
Fig. S2.
tombes princières s'élevaient des constructions : le sotnmet de la citadelle portait un palais, avec ses appartements et ses cours; plus bas, se dressait un bâtiment moins vaste. L'un et l'autre étaient ornés, à Tintérieur, de peintures dont on a peu recuillir quelques fragments. Il en est qui représentent des bandes parallèles
rouges ou grises, sur lesquelles s'enlèvent en noir des carrés, des losanges, des spirales, des lignes ondulées, des écailles, des plumes, même des animaux marins, tels que le poulpe.
D'autres faisaient partie d'une grande composition qui décorait, dans le palais de l'acropole, la salle réservée aux hommes : c'était, semblet-il, un tableau de bataille, dans lequel figuraient des guerriers et des chevaux. Les chevaux avaient la crinière divisée en touffes (fig. 52); les guerriers, armés de la lance, étaient munis de la cuirasse et du bouclier; des bracelets entouraient leurs poignets; ils portaient des Jambières retenues aux genoux et aux chevilles à l'aide de courroies (fig. 53).
Il y a de ces fragments peints sur enduit qui sont pour nous de véritables énigmes. Tel est celui que re-
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produit la figure ci-après et qui montre, sur un fond bleuâtre, trois personnages à tête d'âne tournés vers la droite (fig. 54). Ce sont bien des êtres humains : leurs bras, leurs mains Pindiquent; mais Pétrange tête qui les surmonte, avec ses longues oreilles et ses bouquets de poils, l'espèce de crinière bigarrée de rouge, de jaune et de bleu qui leur couvre le dos, la ceinture qui leur serre la taille, la corde tendue qui pose sur leur épaule et qu'ils soutiennent avec la main , paraissent défier toutes les interprétations. Faut-il songer à une caricature ? Ces trois formes fantastiques faisaient certainement partie d'une procession, dont la suite, évoquée par l'imagination, rappelle ces interminables files de prisonniers qui, sur les bas-reliefs égyptiens, traînent des colosses à travers les sables. Hérodote, d'autre part, raconte qu'une peuplade d'Asie portait, en guise de casques, pour aller à la guerre, des têtes de chevaux, dont les oreilles toutes droites et les crins flottants ajoutaient à l'air farouche des combattants ^ Enfin, on a rapproché de cette peinture certaines pierres gravées trouvées un peu partout et dont deux spécimens, merveilleusement conservés, ont été découverts récemment
Fig. Si-