‹ La peinture antiqueChapitre 11 sur 29 · I . Hérodote, VII · texte numérisé non relu

I . Hérodote, VII

loo LA PEINTURE ANTIQUE.

à Vaphio, dans une tombe préhistorique dont il sera question tout à Theure. Ces pierres, qui se rattachent à la série connue sous le nom de gemmes des îles, parce que, jusqu'à présent, ce sont les îles de la mer Egée qui en ont fourni les plus nombreux exemplaires, représentent des monstres assez semblables à ceux de Mycènes. Ils sont figurés dans des attitudes diverses, tantôt chargés de quelque gros gibier, lion, cerf, bœuf sauvage, tantôt tenant un vase et s'apprêtant à en verser le contenu au pied d'un palmier, comme de bienfaisants génies des eaux. Suivant une opinion assez vraisemblable, c'est parmi ces êtres surnaturels qu'il conviendrait de ranger les personnages du tableau mycénien, et leur origine devrait être cherchée en Orient, dans la patrie de tous les symbolismes et de tous les mystères, selon toute apparence, en Assyrie ou en Chaldée.

Tirynthe n'a pas fourni le riche butin archéologique qu'ont donné l'acropole mycénienne et ses abords. Mais M. Schliemann, et, après lui, M. Dœrpfeld, le directeur actuel de l'Ecole allemande d'Athènes, y ont déblayé un grand palais dont les ruines sont singulièrement instructives. Bâti sur le point culminant de l'acropole et protégé par ces formidables murailles dont les anciens, dans leur admiration, rapportaient la construction aux cyclopes, ce palais offre l'image la plus exacte qu'on connaisse d'une résidence royale dans ces temps reculés. On y voit distinctement l'appartement des hommes, avec son foyer central et ses propylées donnant sur une cour, dans laquelle se dressait l'autel domestique; on y reconnaît l'habitation des femmes ou le gynécée. Puis, apparaissent des cham-

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bres en grand nombre, des escaliers, des corridors, une citerne, jusqu'à une salle de bains où Ton a retrouvé les débris d'une baignoire en terre cuite munie, à l'extérieur, de fortes poignées et décorée, au dedans, de dessins en spirale dans le goût de certains orne-

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F'g- s s- — Peinture décorative du palais de Tirynthe (restauration).

ments mycéniens. Près de ce groupe de bâtiments, sur une terrasse un peu moins élevée, habitaient sans doute les hommes d'armes et les serviteurs; une troisième plate-forme, toujours comprise dans l'enceinte fortifiée, contenait les magasins et les écuries.

La décoration intérieure de ce palais était luxueuse ; la polychromie y tenait une place considérable. Sur les

pavements, formés de chaux et de petits cailloux, qui se voient encore dans la plupart des chambres, on a remarqué des lignes creuses simulant le décor géométrique d'un tapis; des traces de rougç et de bleu, relevées çà et là, prouvent que ces pavements étaient revêtus de couleur. Des frises sculptées, d''une pierre vert clair, égayaient le pourtour de certaines salles; d'autres, composées de plaques d'albâtre incrustées de verre bleu, figuraient au bas des murs une sorte de plinthe d'un effet très harmonieux. Mais ce qui contribuait le plus à embellir cette princière demeure, c'étaient les fresques qui en recouvraient presque partout les parois. Les murailles, enduites d'une couche d'argile sur laquelle était étendu un mince crépi de chaux, présentaient toutes, ou peu s'en faut, une enluminure multicolore, dont nous possédons d'assez nombreux spécimens. Rien de plus varié que ces dessins polychromes consistant en volutes plus ou moins compliquées (fig. 55), en stries, en enroulements évoluant autour d'une espèce d'œil, en chapelets de feuilles ressemblant à des cœurs, en courbes sinueuses mêlées de cercles et inscrites dans des carrés que limitent en haut et en bas des lignes dentelées (fig. 56). Un fragment laisse voir une tige fleurie. Sur un autre, on distingue les tentacules d'une pieuvre peinte en rouge et en bleu. D'autres faisaient partie de grandes ailes isolées, traitées comme des motifs ayant par eux-mêmes une valeur décorative, ou qui appartenaient à des sphinx ailés analogues à celui qui figure sur une plaque d'or de Mycènes. Les couleurs employées dans ces diverses peintures sont le blanc, le noir, le bleu, le rouge et le

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jaune. Les difFérentes nuances de bleu et de rouge tiennent à des degrés différents de conservation. Les blancs ne sont autre chose que le fond de la paroi, réservé par le peintre. Les tons ont été étalés au pinceau de poils, comme Tattestent certaines traînées significatives, encore visibles par endroit.

Le décorateur de Tirynthe ne s'en était pas tenu à la peinture d'ornement; il avait aussi composé de grandes scènes, comme son confrère mycénien.

C'est ce que prouve un curieux morceau, malheureusement incomplet, qui représente un homme poursuivant un taureau sauvage (fig. 5 7).

L'homme et l'animal s'enlèvent sur un

fond bleu que bornent en haut deux bandes Jaunâtres, dont l'une est striée de rouge. Le taureau est peint en jaune clair; de larges taches rouges accusent les parties plus foncées de la robe. Emporté par une course folle, les jambes de devant presque horizontales, l'œil dilaté par la terreur, il fouette l'air de sa queue, tandis que le chasseur, courant éperdument, lui aussi, essaye de le saisir, ou serre déjà une de ses cornes. Il y a peu de mois encore, on s'accordait à voir dans ce tableau l'image d'un dompteur exécutant de

Fig. 56. — Peinture du palais de Tirynthe (restauration).

périlleuses voltiges sur la croupe d^un taureau rendu furieux à plaisir. Une découverte récente a montré que c'était une erreur. Dans une tombe préhistorique depuis longtemps connue, mais qui n'avait point été explorée, près du village moderne de Vaphio, non loin du cours de l'Eurotas, des recherches heureuses ont

Fig- S7.

Peinture de Tirynthe représentant une chasse au taureau.

fait mettre la main sur deux gobelets d'or, d'un merveilleux travail, et dont l'analogie avec la fresque de Tirynthe est frappante. Nous donnons le développement des scènes en relief qui les décorent. Une de ces scènes (fig. 58) est une scène de chasse ou, plus exactement, de panneautage. Dans un filet aux larges mailles, un taureau a été pris, qui mugit pitoyablement, impuissant à se dégager. Un autre, sur la droite, a vu le piège et s'enfuit; un troisième, à gauche, se précipite tète baissée sur deux hommes, qu'il lance en l'air avec ses

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cornes : pendant que le premier retombe lourdement sur le sol, le second est enlevé de terre et projeté dans l'espace. Rien n'égale le mouvement de cette composi-

Fig. 58- Taureau pris dans un filet.

tion, dont le sujet paraît d'autant plus dramatique, que celui de l'autre est plus paisible. Ici, en effet, l'homme a repris sa supériorité (fig. 59) : un personnage semblable à ceux du premier tableau pousse devant lui un taureau dompté, dont un pied de derrière est retenu par

Taureaux domptés

un lien solide, que l'homme serre dans ses deux mains. Vaincu, mais protestant contre la violence qui lui est faite, l'animal lève la tête en laissant échapper un beuglement plaintif. Derrière, marchent trois autres taureaux, résignés, comme lui, à la servitude; le dernier,

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le mufle au sol, paraît flairer, non sans crainte, ces traces humaines encore peu familières à son odorat.

On ne peut imaginer un plus vivant commentaire de la peinture de Tirynthe. Comparez cette peinture aux gobelets de Vaphio : les animaux, les personnages sont identiques. Chez les premiers, même puissance, même rapidité dans la fuite; chez les seconds, même maigreur élancée et nerveuse, même buste étranglé à la ceinture, mêmes jambes grêles, entourées de lanières qui fixent la. chaussure. Les trois monuments appartiennent à la même civilisation, et comme le sens des scènes de Vaphio n'est pas douteux, celui de la fresque de Tirynthe ne saurait Pêtre davantage : elle représente bien, elle aussi, un épisode de ces chasses aventureuses qui semblent avoir été le plaisir favori de cette race robuste. Seulement, au lieu de figurer son chasseur courant à côté du taureau qu'il cherche à atteindre, le peintre, en vertu d'une convention naïve, l'a représenté courant au-dessus. On voit de même, sur un fragment de fresque de Mycènes, une tête de guerrier placée à la hauteur des pieds d'un cheval : évidemment, l'artiste avait disposé ses personnages par étage, incapable de les grouper suivant les lois de la perspective.

On pourrait relever, dans la peinture de Tirynthe, bien d'autres traces d'inexpérience. Les vases de Vaphio lui sont très supérieurs. Sont-ils moins anciens? Datent-ils d'un temps où l'on était plus habile, ou bien faut-il admettre que cette race primitive excellait à travailler l'or et que là se dépensait toute sa dextérité? Ce sont là des questions qui, pour le moment, ne sauraient recevoir de réponse.

Mais quel était-il, ce peuple si versé dans la pratique des arts? On a pu noter déjà les rapprochements que nous avons faits entre Tirynthe et Mycènes. Mêmes constructions, mêmes procédés de décoration et d'enluminure. Voici maintenant Vaphio, c'est-à-dire le territoire de Tantique Amyclée, dans la vallée de TEurotas, qui nous livre un art analogue. Les environs de Nauplie ont fourni des poteries très voisines, par le décor, des poteries mycéniennes. Sur divers points de PAttique, et jusque sur TAcropole d'Athènes, on a recueilli des fragments du même genre. A Spata, à Ménidi, des sépultures préhistoriques ont été explorées, qui sont presque identiques aux tombes de Mycènes et de Vaphio. Orchomène des Minyens, sur le lac Copaïs, a fait connaître un édifice dont le plafond sculpté rappelle exactement un des motifs picturaux du palais de Tirynthe (fig. 55). Dans différentes localités de la Béotie et de la Grèce du Nord, à Dimini (près de Volo), aux alentours de l'ancienne Pagasées, on a mis au jour des tombeaux semblables à celui de Ménidi et renfermant des débris de vases, des bijoux, des pâtes de verre comparables aux objets de même nature trouvés à Mycènes et à Spata. Puis, ce sont les îles qui sont venues jeter leur note dans ce concert de révélations étranges, Chypre, la Crète, Amorgos, Rhodes. Les vases d'Ialysos, dans l'île de Rhodes, portent la pieuvre mycénienne (fig. 60), cette pieuvre énorme, aux souples tentacules, que montrent les plaques d'or et les poteries d'argile rendues à la lumière par les fouilles de M. Schliemann. D'autres vases de même provenance sont ornés de ces lignes sinueuses qu'on rencontre dans

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les peintures murales de Tirynthe (fig. 56). D'autres témoignent d'une sorte de parenté entre l'industrie céramique d'Ialysos et celle de cette Théra où subsistent les vestiges d'une si lointaine civilisation '. Que tous ces monuments soient contemporains, c'est ce qu'on ne saurait prétendre; l'étude attentive de leur fabrication, la comparaison minutieuse de leur ornementation, prouvent qu'il en est qui sont plus anciens que les autres. Il n'en est pas moins vrai que tous se tiennent, comme si, pendant une période qu'il faut placer entre le XVI® et le xii" siècle avant notre ère, la Grèce continentale et les îles avaient été occupées par les diverses tribus d'une même race, une par l'origine et la civilisation.

Or une de ces tribus, particulièrement puissante, a laissé de durables traces en Argolide et dans la vallée de Sparte, en Attique, en Béotie, en Thessalie. On est d'accord aujourd'hui pour voir dans ce rameau détaché de la population préhistorique qui habitait la Grèce et les îles, ces grands Achéens dont Homère a chanté les exploits. Mycènes et Tirynthe étaient deux de leurs ca-

Fig. 60.

I. L'art de Théra présente même avec celui de Mycènes des rapports inattendus. C'est ainsi que les fleurs dont étaient semées les fresques découvertes dans cette île (fig. 5i) apparaissent sur le manche d'un poignard trouvé à Mycènes.

pitales. Rien de frappant, en effet, comme les analogies qui existent entre ces deux vieilles cités, telles que nous les connaissons, et la société peinte par les poèmes homériques. Ce n'est pas ici le lieu d'insister, mais voyez la façon dont ces deux villes sont construites : sur la colline, une citadelle qu'occupe le roi avec ses serviteurs; au pied, dans la plaine, les maisons des laboureurs et des artisans. En cas de péril, de brusque débarquement de ces innombrables pirates qui infestent la mer Egée, le peuple de la ville basse se réfugie dans la cité royale, dont l'enceinte cyclopéenne lui assure un inviolable abri. N'est-ce pas là le régime féodal qui, dans Homère, est le régime de toute la Grèce? Si, laissant de côté l'organisation politique, vous considérez l'art, l'industrie, vous trouvez le même rapport. Qu'est-ce que cette pâte de verre coloriée en bleu et sertie dans l'albâtre, avec lequel elle forme frise dans certaines salles du palais de Tirynthe, sinon le kyanos employé au même usage dans le palais d'Alkinoos? Que sont ces vases et ces ornements d'or trouvés dans les tombeaux de Mycènes, sinon la forme la plus ordinaire de ce luxe mycénien vanté par Homère et qu'il résume d'un mot, roT^uj^poGoç, qui lui sert à qualifier la cité d'Agamemnon? Ces peintures murales qui ont pour nous tant d'intérêt, ces chasses au taureau dont les péripéties s'étalaient sur les murs de Tirynthe et que les vases de Vaphio reproduisent dans tout le détail de leurs tragiques incidents, l'épopée homérique en a gardé le souvenir : pour peindre un guerrier atteint par une lance ennemie et qui suit en résistant le mouvement de l'arme, que tire à lui son adversaire, elle n'imagine

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rien de mieux que de le comparer à un taureau « que des pâtres ont attaché par la force et malgré lui à l'aide de liens solides, et qu'ils mènent ainsi à travers les montagnes ^ ». Rapprochez ce texte du deuxième gobelet de Vaphio (fig. 59) : ne décrit-il pas exactement une des scènes qui y sont figurées? Le costume même et la manière de porter la chevelure se ressemblent beaucoup dans nos monuments et dans l'épopée. Ces hautes guêtres serrées autour de la jambe par des lanières font songer aux cnémides des Achéens : il suffira d'un léger changement pour transformer ces guêtres rustiques en ces jambières de métal sur lesquelles le ciseleur déploiera tout son art, et qui seront la parure des guerriers réunis devant Troie. Quant à ces longs cheveux légèrement ébouriffés sur le front et qui retombent sur les épaules en mèches ondulées retenues par un peigne, il faudrait être aveugle pour n'y pas reconnaître la coiffure nationale des Grecs d'Homère. Examinez les personnages de Vaphio : ne donnent-ils pas l'idée de ces « Achéens à la têie chevelue », )capyixo{xocovT8ç 'A/atot, si fréquemment nommés dans V Iliade^ ou mieux, de ces primitifs habitants de l'Eubée, de ces Abantes « à l'opulente chevelure rejetée en arrière », oTCiÔsv y.o[/.owvTe; ^, dont une tradition faisait remonter l'origine à Abas, roi d'Argos ?

Ainsi, ce peuple qui dominait à Tirynthe et à Mycènes et dont les ramifications s'étendaient, dans la Grèce septentrionale, jusqu'au massif du Pélion, peut-

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