I. Odyssée, XIV, v. 199 et suiv
créent le commerce et la conquête. N^e'taient-ils pas eux-mêmes des Orientaux ? Ne descendaient-ils pas de ces tribus asiatiques qui, gagnant d'île en île le continent européen, y avaient implanté la civilisation de leur pays ? Une série de migrations avait encore cimenté la parenté qui les unissait à TAsie.
Leurs légendes contaient que le Tantalide Pélops était venu jadis, de Lydie ou de Phrygie, se fixer, avec ses trésors, dans la vaste péninsule à laquelle il avait donné son nom. Des bandes lyciennes avaient aidé Proitos à bâtir la citadelle de Tirynthe. Persée, le fondateur de Mycènes, était, lui aussi, originaire de la Lycie. Non seulement le Péloponnèse, mais la Grèce du Nord, avait donné asile à des colons partis, soit des îles, soit de divers points de la côte orientale. Le Phénicien Cadmos y avait fortifié Thèbes, et les habiles ouvriers qui l'accompagnaient avaient acclimaté autour de la'Cadmée Tindustrie du métal. Part de forger et de décorer
les armures. De Crète était venu le mystérieux Rhadamante , dont on montrait le tombeau près d'Ha-
Fig. 62.
liarte, en Béotie. Si obscures que soient ces traditions, elles nous laissent entrevoir, vers le xv*' siècle , de grands mouvements de peuples qui avaient eu pour conséquence de resserrer les rapports de la Grèce avec l'Orient. Des déplacements analogues Pavaient mise en relation très intime avec l'Egypte : des bouches du Nil, où ils avaient de bonne heure élu résidence, des marins phéniciens, peut-être même des Grecs, représentés pour nous par les noms fabuleux de Danaos et de Cécrops, y avaient émigré, apportant avec eux les secrets de Tart égyptien, sans doute aussi certaines croyances, certains rites funéraires particuliers au sol qui avait été pour eux une seconde patrie.
Tout cela explique le caractère étrange de Part mycénien. Soit par le fait de Timportation, soit, plus encore, par suite de durables souvenirs, il rappelle à la fois l'Asie et l'Afrique. Originaire d'Asie, régénéré par de riches et puissantes colonies asiatiques, le peuple qui Ta créé est imbu des formes et des motifs familiers à son pays natal. De là ces chasses au lion sur les poignards de Mycènes (fig. 62), ces lions se poursuivant ou dévorant des cerfs sur les coupes d'or et les plaques d'or repoussé exhumées des tombes royales, ces palmiers qui s'épanouissent sur les vases de Vaphio, ce haut bonnet et ces cheveux ondulés qui distinguent les figurines d'ivoire de Mycènes et de Spata. En même temps, ces hommes d'Asie ont admis parmi eux des hommes de même race, qui avaient longtemps habité l'Egypte et qui ont exercé sur eux une profonde influence. De là ces sphinx ailés en or ou en ivoire, cette fresque de Tirynthe (fig. 55) et ce
Fig. 6}.
Fragment d'un vase d'argent.
plafond sculpté d'Orchomène qui font songer aux peintures des hypoge'es égyptiens, ces rosaces qui décorent la porte ((^;^.
d\ine sépulture récemment ouverte, et dont il faut chercher l'origine en Egypte, sur les plafonds multicolores des tombeaux (fig. 4). Pourtant, cet art, qui n'a vécu que d'emprunts, est original. A travers ses réminiscences se font jour des qualités qui ne sont qu'à lui. Sa personnalité se montre dans le décor, qu'il varie avec une fantaisie singulière; elle éclate également dans la composition. Voyez cette curieuse scène figurée sur un fragment de vase en argent, cette ville assiégée que défendent des guerriers armés d'arcs, de frondes, de lances, ces remparts où s'agitent des femmes éperdues (fig. 63) : au premier abord, cela fait penser à l'Assyrie, mais quelle liberté n'apparaît pas dans le détail, dans le mouvement des combattants, dans les reliefs du sol, dans les arbres, si semblables à ceux des gobelets deVaphio! Les personnages de Vaphio sont uniques dans leur genre ; ils ne ressemblent à rien de ce qu'ont produit l'Egypte, l'Asie Mineure ou la Phénicie. Je ne connais guère qu'un
Fig. 64.
Ii8 LA PEINTURE ANTIQUE.
monument où le même type se rencontre, et ce monument a été trouvé à Mycènes : c'est une de ces gemmes (fig. 64) comme celles qu'on a recueillies dans tout le bassin de la Méditerranée orientale et qui, vraisemblablement, sont l'œuvre des races qui les employaient, — la diversité même de leurs provenances l'atteste, — nouvelle preuve que Fart de Mycènes est un art local qui, né d'inspirations étrangères à la Grèce, a pris en Grèce conscience de lui-même. Les princes qui régnaient sur l'Argolide tiraient sans doute leur or des flancs du Tmolos ou des sables du Pactole ; la Phénicie leur procurait l'électrum et le lapis-lazuli, l'Egypte, les pierres de différentes couleurs, mais de '^' ^* tout cela s'est formée une indus-
trie nationale, ayant son style et sa physionomie propres. La grande majorité des monuments mycéniens est donc, en résumé, sortie de mains achéennes, et tel est, notamment, le cas des peintures; sans quoi, elles n'auraient pas une telle parenté avec les poteries de Tirynthe et de Mycènes. Rappelez-vous ces triangles sinueux mêlés de cercles (fig. 56), qui sont un des principaux motifs picturaux de Tirynthe : ils reparaissent sur les vases découverts parmi les ruines de l'antique cité (fig. 65); ce motif, d'ailleurs, était si répandu, qu'on le rencontre à lalysos, en Crète, à Mycènes, à Nauplie. C'était un des motifs préférés des ornemanistes. Les feuilles cordiformes , les grandes ailes notées dans les peintures de Tirynthe, sont au
nombre des ornements qui décoraient la céramique de Mycènes. Il y a même plus d'un rapport entre ces peintures et certains vases d'époque postérieure qui, par une curieuse persistance de la tradition, rappellent encore les fresques achéennes. Par exemple, un fragment de poterie mycénienne, qu'on ne saurait rapporter à Pépoque des tombes royales, représente des taureaux grossièrement dessinés, qui ne sont pas sans analogie avec le taureau de Tirynthe, ou mieux, avec ceux de Vaphio; le champ, comme à Vaphio, laisse voir des arbres; des lignes brisées simulent un terrain rocheux. Sur un autre fragment, on distingue une tête de cheval dont les crins sont partagés en touflfes (fig. 66], comme dans une
fresque de Mycènes (fig. 52); la même disposition se remarque sur plusieurs tessons de Tirynthe et trahit, à n'en pas douter, une mode locale. Ces points communs sont des indices que nous avons affaire à des peintres indigènes. Nous sommes encore loin du temps où les poteries voyagent; ces vases, d'époques très différentes, ont tous été fabriqués dans le pays. Les rapprochements qu'on peut établir entre eux et les peintures prouvent que peintres et potiers, quelque intervalle de temps qui les séparât, copiaient les mêmes modèles. Ainsi, ces fresques antérieures à Homère appartiennent bien à Part que nous pouvons appeler,
lao LA PEINTURE ANTIQUE.
sans témérité, Part achéen. On voit que, tout en étant, comme Fensemble de cet art, imprégnées des souvenirs d'Egypte et d'Orient, elles sont, elles aussi, par certains traits, originales. Elles le sont principalement par les sujets qu'elles traitent, par les allusions qu'elles font aux habitudes nationales, à ces chasses périlleuses où se complaisaient la force et l'agilité de ces rudes populations. Nous saisissons déjà, dans ces tableaux, un des mérites de l'art grec, qui est d'emprunter beaucoup au dehors, en imprimant à tout sa marque personnelle. C'est ce qui rend si précieuses ces vieilles peintures et justifie les développements que nous leur avons consacrés.
§ II. — Les premiers peintres : Eumarès d'Athènes et Cimon de Cléonées.
Aux périodes de brillante civilisation succèdent parfois, dans l'histoire des peuples, des périodes de barbarie relative durant lesquelles l'art, au lieu de marcher vers de nouveaux progrès, paraît subir une sorte de recul. Après l'époque des princes achéens, la Grèce passa par une de ces phases, et ce qui l'y amena, ce fut le grand et mystérieux événement connu sous le nom d^invasion dorienne. Le mouvement partit du Nord, des plateaux de la Macédoine, et gagna peu à peu la Béotie, le Parnasse, Delphes. Comme les nations qu'ils chassaient devant eux, ces envahisseurs étaient de race hellénique; c'étaient des Grecs venus jadis d'Asie en franchissant le Bosphore, au lieu de suivre
LA PEINTURE GRECQUE. isi
la route de mer, qu'avaient prise d'autres tribus. Ils s'étaient fixés dans la Grèce septentrionale, et voici que maintenant, trop nombreux sans doute, à l'étroit dans leurs montagnes, ils débordaient de tous côtés, s' étendant de préférence dans la direction du Sud et refoulant lentement les populations qui leur barraient le passage. Ils arrivèrent ainsi jusque dans le Péloponnèse. Là, ils firent le siège des forteresses achéennes; non que la violence fût leur unique procédé : il y eut des contrées, comme la Messénie, où ils s'établirent pacifiquement, où ils reçurent des terres et laissèrent subsister, au moins pendant quelque temps, les anciennes dynasties royales; mais l'Argolide, avec ses citadelles, dut leur opposer une énergique résistance; ils y apportaient des revendications qui devaient mal disposer les habitants en leur faveur: tout porte à croire que, pour la réduire, ils eurent recours à la force. Les anciens occupants se réfugièrent où ils purent, les uns sur les bords du golfe de Corinthe, où ils se retranchèrent dans des postes inexpugnables, les autres, en plus grand nombre, en Attique et dans la partie orientale de la Béotie, respectées, on ne sait comment, par l'invasion. Ces terres demeurées libres devinrent le refuge de tous les exilés , et comme ils y affluaient en troupes considérables, on y organisa des migrations, des retours vers cet Orient d'où l'on était parti Jadis pour coloniser la Grèce d'Europe. C'est de l'un de ces retours que la légende, toujours prompte à amplifier les faits réels, tira le roman de la guerre de Troie.
L'invasion dorienne dans le Péloponnèse eut pour l'art les plus graves conséquences. L'art achéen, si dé-
licat, si expert dans le travail de Tor, disparut, semblet-il, à peu près complètement. Ce serait pourtant une erreur de croire que Fancienne civilisation périt tout entière. Ces durs montagnards ne purent manquer de subir rinfluence des vaincus; ils ne résistèrent point à l'ascendant d'une race supérieure, qui avait longtemps possédé le sol. Il n'en est pas moins vrai que ce changement de maîtres amena un grand changement dans l'activité industrielle de la contrée. On n'y vit plus subsister que cette technique rudimentaire représentée par ces terres cuites et ces stèles grossièrement sculptées, dont la présence parmi les trésors mycéniens reste un sujet d'étonnement bien légitime, et qu'il faut, selon toute apparence, rapporter à une très ancienne population indigène qui aurait continué de vivre sous la domination achéenne, en cherchant maladroitement à imiter les chefs-d'œuvre de ses vainqueurs. Quant aux ateliers proprement achéens, ils furent abandonnés ou tombèrent dans une rapide décadence, et cela n'a rien de surprenant. On comprend, par exemple, que cette riche orfèvrerie, que ce luxe approprié aux besoins de princes puissants et magnifiques, ait cessé d'avoir sa raison d'être, quand, à ces grands potentats, eurent succédé des associations politiques aux mœurs simples, aux goûts austères. Les Doriens, sans doute, étaient loin d'être des barbares; c'était une race grave, profondément religieuse, ayant au plus haut point l'esprit •fédératif, et qui déjà, probablement, possédait une esthétique à elle; mais le régime n'était plus le même; la vie avait pris un autre tour, et l'on conçoit que cette transformation des idées politiques et sociales ait pré-
LA PEINTURE GRECQUE. laj
cipité la chute d'un art qui n'avait plus sa place dans le nouvel état de choses.
C'est ainsi que s'étendit, sur le Péloponnèse tout au moins, une sorte de nuit qui mit des siècles à se dissiper. Ce moyen âge nous est très mal connu. Ce qui paraît certain, c'est qu'il ne fut point favorable à la peinture : dans ce pays où, jadis, elle avait produit des œuvres si intéressantes, tout fut pour elle à recommencer ; le terrain gagné fut à reconquérir, et elle le reconquit sans se douter qu'elle l'avait perdu.
Jusqu'au vi" siècle avant l'ère chrétienne, l'histoire de la peinture grecque est on ne peut plus obscure. Ce n'est pas que la polychro- Fig. 67.
mie fût négligée, du moins
celle qu'on obtient par le rapprochement de différentes matières, naturellement colorées. Ainsi, le célèbre coffre consacré à Olympie par Kypsélos, tyran de Corinthe , et dont on reporte la fabrication au viir siècle, offrait un remarquable spécimen de ce genre de décoration. Construit en bois de cèdre, il était couvert de scènes figurées par des incrustations d'or et .d'ivoire qui devaient former avec le fond sombre de la boiserie le plus gracieux contraste. C'est par un procédé de polychromie analogue qu'avait été décoré le trône d'Apollon Amycléen (commencement du vi" siècle av. J.-C), dont Bathyclès de Magnésie était l'auteur. Du vm® au vi*' siècle, la marqueterie, d'ailleurs, nous apparaît comme un des arts les plus cultivés en Grèce;
c'est aussi la période pendant laquelle la toreutique atteint le dernier degré de perfection, et où les grands sanctuaires, comme celui de Delphes, s'enrichissent de beaux vases de métal chargés de figures rapportées, d'un métal différent, et fournissant les éléments d'une véritable ornementation polychrome.
La couleur est donc toujours dans le goût de la race grecque. Mais la peinture proprement dite, que devient-elle pendant ce temps? Il est bien difficile de le dire. A en juger par la céramique, les peintres d'alors
auraient été singulièrement inhabiles. Voici , par exemple, un fragment de vase attique (fig. 6j)^ de la série connue sous le nom de vases du Dipylon, parce que c'est au Dipylon, une des portes de l'ancienne Athènes, qu'on en a trouvé les premiers exemplaires. Ces morts aux membres gigantesques, naïvement entassés sur un pont de navire, trahissent un art tout à fait gauche. Ils rappellent les perspectives de certaines fresques égyptiennes (fig. 1 1), mais sans qu'il y ait lieu de supposer la moindre imitation : c'est un défaut commun à tous les primitifs que ces superpositions de figures sur un même plan.
Le procédé habituel des potiers du Dipylon consiste à disposer les personnages sur une seule ligne. C'est ainsi que font les enfants, qui se plaisent à aligner tout ce qui leur tombe sous la main, même les objets qui ne se ressemblent pas, comme si, de leur simple juxtapo-
Fig. 68.
sition, naissait une vague beauté qui les enchante. Voyez
Fig. 69 — Vase du Dipylon.
cette barque munie de ses rameurs, tous dessinés de
face, et qui paraissent se tenir par la main (fig. 68). Leur symétrie, contraire à la réalité, est un expédient commode pour rendre leur grand nombre; en même temps, il s'en dégage une impression d'ordre dont se contente une esthétique élémentaire. Même dans les tableaux d'une composition plus savante éclate cette prédilection pour les processions de figures identiques. Ainsi, les vases du Dipylon reproduisent souvent des cérémonies funèbres. Fabriqués, à ce qu'il semble, pour être portés dans les funérailles et brisés sur la tombe après rensevelissement, on ne saurait être surpris d'y voir représentées des scènes de deuils Or, dans ces peintures, la famille et les assistants sont figurés avec une désespérante monotonie; des files entières de personnages font le même geste; les guerriers, montés sur des chars, ont tous le même air et le même maintien (fig. 69). L'artiste semble avoir eu pour unique souci de remplir tous ses vides de la même manière; il n'a pas cherché le pittoresque, loin de là; il s'est efforcé d'être régulier et géométrique dans le groupement de ses figures, comme dans les ornements dont il a couvert les parties accessoires.
Les vases de ce style sont d'une époque difficile à préciser. Ils ne paraissent guère avoir dépassé la fin du viii" siècle. Mais cette timidité éprise de symétrie, qui caractérise leur décoration, leur survécut. Elle apparaît encore sur les vases du vu® siècle qui servent de transi-
I. On peut se rendre compte, au Louvre, des dimensions monumentales de cette céramique par deux beaux spécimens restaurés, un cratère et une amphore. Voyez musée Campana, salle des Origines comparées.
tion entre le style géométrique et un retour au décor oriental, comnne le prouve ce fragment d'une œnochoé attique qui représente un chœur d^hommes et un chœur de femmes se faisant face (fig. 70). Le sujet, il est vrai, invitait à la régularité; mais le peintre y a mis toute la raideur dont il était capable, et il y a peu de différence, pour la composition, entre ces quatre femmes qui se donnent la main en tenant une branche verte, et les rameurs qu'on a vus plus haut. Sur un curieux tesson trouvé à Mycènes, on aperçoit des hommes armés qui partent en campagne, tandis qu'une femme leur adresse un geste d'adieu (fig. 71). De quel pays sont-ils, ces guerriers au casque orné d'une paire de cornes, au
bouclier rond, échancré par le bas, au justaucorps bordé de franges, à la lance munie d'une double pointe et qui supporte une espèce de havresac? C'est ce qu'il n'est pas aisé de déterminer. Une chose, dans tous les cas, mérite d'être notée dans ce tableau très postérieur à l'époque mycénienne et qu'on peut faire descendre jusqu'au milieu du vu" siècle, c'est l'ordre régulier des combattants. Ici encore, le peintre a dessiné une sorte de chœur, comme la chose à laquelle sa main était le plus habituée, preuve que l'art de composer est encore bien rudimentaire et s'en tient aux combinaisons de figures les plus simples.
Fig. 70.
Pourtant, sur certains vases d'une époque reculée, la recherche du pittoresque commence à se faire sentir. Elle se montre déjà sur quelques produits céramiques du Dipylon, où les scènes d'enterrement sont remplacées par des mêlées, des danses armées, des chasses aux monstres. Un des plus anciens vases signés, le cratère 'l'Aristonophos (fin du vu" siècle), laisse voir, sur une
Fig. 71. — Guerriers allant au combat, sur un vase peint de Mycènes.
de ses faces, un combat naval qui ne manque ni de variété ni de mouvement (fig. 72). Il est vrai que l'autre face, qui représente Ulysse crevant l'œil unique de Polyphème, rappelle encore l'ancienne symétrie : le héros et ses compagnons y sont disposés en file, dans des attitudes identiques, et pesant tous ensemble, avec une parfaite similitude de gestes, sur le pieu qu'ils enfoncent dans l'œil du cyclope.
Que conclure de cette imagerie ? Quels rapports pouvait avoir, avec ces grotesques bonshommes, la peinture contemporaine? Dessinait-elle avec cette maladresse? Portait-elle dans la composition celte insi-
LA PEINTURE GRECQUE. laj)
pide régularité? Procédait-elle ainsi par silhouettes noires à peine rehaussées de quelques retouches blanches, comme celles qu'introduit déjà dans ses tableaux le potier Arisionophos? Les textes seuls, à défaut de spécimens de la grande peinture, pourraient nous aider à répondre à ces différentes questions. Voyons ce qu'ils nous apprennent.
Ils nous disent que la peinture, dans l'opinion des
Fig. 72. — Combat naval, sur un vase peint portant la signature d'Aristonophos.
Grecs, avait été inventée à Sicyone ou à Corinthe, et qu'elle n'était, à l'origine, qu'un simple dessin. On avait eu l'idée de marquer par des traits, sur une surface plane, le contour des ombres qui s'y projetaient, et de là était sortie une première esquisse qu'on avait, dans la suite, imaginé de remplir de couleur noire; c'est ainsi que s'était formée la peinture monochrome, encore pratiquée au temps de Pline l'Ancien. Les premiers peintres avaient été Cléanthès de Corinthe ou Philoclès l'Egyptien ; mais ceux-ci n'étaient guère allés au delà du trait de pinceau indiquant le relief extérieur des corps. Aridikès de Corinthe et Téléphanès de Sicyone avaient, les premiers, tracé dans cette silhouette, soigneusement noircie, des lignes marquant
ijo LA PEINTURE ANTIQUE.
les contours internes, et comme les objets ainsi figurés n'étaient point reconnaissables à leur couleur, on avait pris Phabitude de les désigjier par des inscriptions. Le Corinthien Ecphantos avait égayé ces images monochromes par des retouches rouges obtenues avec de la brique pilée.
Tels sont les renseignements que nous fournissent les auteurs. Ils concordent, sur plus d^un point, avec rhistoire de la céramique. Cette peinture dont Tunique moyen d^expression consistait à cerner les contours par un trait, nous la retrouvons sur les poteries de Tirynthe; la figure 70 en donne, de même, une idée assez exacte. On remarquera seulement que la silhouette, dans ces barbouillages, n'est déjà plus vide; elle est, en partie, remplie de noir, et là où le noir ne s'étend pas en larges plaques, il sert à marquer certains détails internes. Ce progrès est sensible dans le tableau des guerriers de Mycènes (fig. 71). En réalité, la période du simple trait cernant les contours, si elle a jamais existé, dut être fort courte, et de bonne heure le noir s'introduisit dans l'intérieur des figures. La concordance des textes et de la technique des vases n'en est pas moins frappante. Aux lignes indiquant les contours internes répondent, sur les vases, les incisions à la pointe. Aux retouches rouges d'Ecphantos, correspond l'engobe rouge dont les potiers, particulièrement à Corinthe, font, dès qu'ils le connaissent, un si singulier abus.
Une chose digne de remarque est la patrie que les -écrivains anciens assignent à la peinture. Elle naquit, affirment-ils, à Sicyone ou à Corinthe. Or Sicyone et
Corinthe sont deux puissantes cités, dans lesquelles Part, dès le vu*" siècle, prend un merveilleux essor. A Sicyone s'établit la dynastie des Orthagorides, dont Tavènement est le signal d'une réaction énergique et bientôt triomphante contre Télément dorien. L'ancienne population ionienne, reléguée dans la ville basse, sur le rivage de la mer, recouvre dans TÉtat le rang qu'elle a perdu : gouvernée par des tyrans qui déploient un faste royal, elle entretient avec le dehors des relations suivies ; de l'Italie méridionale, de l'Epire, de l'Eubée, de l'Attique, des principales contrées du Péloponnèse, les étrangers viennent prendre part aux fêtes de ses princes et admirer leur magnificence. Ceux-ci, pendant un siècle (670-570), fixent sur eux l'attention du monde hellénique et rivalisent de luxe avec les souverains de l'Orient. Quant à Corinthe, vieille cité phénicienne où, de temps immémorial, on travaille la pourpre, où l'on fabrique de fines étoffes de laine et des tapis, elle est de même une des villes les plus civilisées de l'ancienne Grèce. Son heureuse situation entre deux mers lui livre le commerce de l'Orient et de l'Occident. Sous les Bacchiades, sous les Kypsélides, leurs successeurs, elle étend au loin son influence et domine jusqu'en Thrace par ses colonies. On comprend que les historiens postérieurs de la peinture, voulant rattacher l'origine de cet art aux plus brillantes civilisations de ces temps lointains, aient eu l'idée d'en placer le berceau dans ces deux grands centres; et, par le fait, ils ne se trompaient pas. Tout porte à croire qu'après l'oubli où était tombée la peinture achéenne, ce furent les Sicyoniens et les Corinthiens qui, les pre-
ij2 LA PEINTURE ANTIQUE.
miers des Grecs, se remirent à faire des tableaux de quelque importance. A Corinthe, notamment, si célèbre par sa céramique, et où le tour à potier avait été inventé, où la tradition faisait vivre, au début du VII* siècle, un Eucheir, un Eugrammos, dont les noms significatifs trahissent une habileté particulière de la main, il est aisé d'admettre que, de bonne heure, se forma une école de peinture dont l'action rayonna sur tout le voisinage.
Un fait plus singulier est le rôle qu'aurait joué, dans cette renaissance de la peinture grecque, l'Egyptien Philoclès. Ce nom, d'abord, ne laisse pas que d'étonner : il désigne évidemment, non un Egyptien de naissance, mais un Grec venu d'Egypte, où il avait longtemps vécu, et d'où, sans doute, il avait rapporté quelques-uns des secrets de la peinture égyptienne. On ne voit pas, néanmoins, du premier coup, ce que vient faire le souvenir de cette peinture dans l'histoire de la peinture hellénique. Si l'on rapproche cette tradition de quelques autres, tout s'éclaircit. Pline dit formellement que les Egyptiens étaient regardés comme les in-^ venteurs de la peinture; il fait même allusion au désaccord qui existait sur ce point entre eux et les Grecs, les Egyptiens se vantant d'avoir pratiqué l'art de peindre six mille ans avant qu'il passât en Grèce, les Grecs avouant qu'ils ne venaient que les seconds, mais leur contestant cette prodigieuse antériorité. N'a-t-on pas le droit d'en conclure qu'à l'époque où les Hellènes plaçaient les origines de leur peinture, la peinture égyptienne n'avait point été, sur eux, sans influence?
Ainsi, la plus ancienne peinture digne de ce nom
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aurait été, en Grèce, une peinture noire reiiaussée de rouge et sillonnée de lignes tracées au burin ou figurées en clair pour indiquer le modelé intérieur. Cette peinture se serait développée simultanément à Sicyone et à Corinthe ; elle aurait été, dans une certaine mesure, influencée parla peinture égyptienne.
A côté de cet art monochrome, riche, au plus, de deux tons, il est certain que, de très bonne heure, il en exista un autre dont les ressources étaient plus variées. Pline distingue très nettement des premiers peintres monochromes un certain Boularchos, auteur, à ce qu'il paraît, d'un tableau de bataille que Candaule, roi de Lydie, avait payé son pesant d'or. Or le roi Candaule vivait à la fin du VIII* siècle, et le combat représenté par Boularchos
était un épisode de l'une des plus grandes guerres du temps, la guerre des Ephésiens contre les Magnètes,
lU LA PEINTURE ANTIQUE.
illustrée par les élégies belliqueuses du vieux poète Callinos, Callinos et Boularchos étaient donc contemporains, et tandis que le poète avait, par ses chants, contribué à la victoire d'Ephèse, sa patrie, le peintre avait immortalisé la gloire des Éphésiens en fixant par le pinceau le souvenir de leur succès. Mais quel était le caractère de sa peinture? C'était, sans aucun doute, une peinture polychrome, qui procédait de l'antique peinture achéenne. Chassée de la Grèce d'Europe par les Doriens, celle-ci avait émigré dans les îles où, après l'invasion dorienne dans le Péloponnèse, on trouve tant de traces de l'art achéen; elle s'était réfugiée dans les îles et en Asie Mineure, comme cette orfèvrerie jadis si florissante à Mycènes et qui reparaît, après l'époque mycénienne, à Chypre, à Rhodes, en Lydie. Nous assisterons bientôt au retour de cette polychromie dans la Grèce propre : après un long exil, elle y reviendra, plus ou moins modifiée par des influences étrangères^ Rendons-nous compte, en attendant, de ce que produit, au vu' et au vi' siècle, la peinture monochrome.
Les anciens connaissaient, ou croyaient connaître des tableaux de Cléanthès. Ils lui attribuaient une Pn^e de Troie et une Naissance d'Athéna. qui ornaient un sanctuaire voisin d'Olympie. C'est probablement dans ce dernier tableau que figurait un Poséidon mentionné par Athénée et qui tenait à la main, comme attribut, un dauphin. Le même temple renfermait une composi-
I. Holwerda, Jahrbuch des kais. deutsch. archceol. Instituts, 1890, p. 256, 259 et suiv.
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tion d'Arégon de Gorinthe, représentant Artémis sur un griffon. La peinture monochrome était aussi cultivée dans les îles et en Orient. On citait un certain Saurias de Samos comme Payant, un des premiers, pratiquée dans son pays. Craton de Sicyone imagina, pour mieux faire ressortir ses silhouettes noires, de les appliquer sur un fond blanc. D'autres peintres, dont l'antiquité elle-même savait fort peu de chose, nous sont encore donnés comme s'étant exercés dans le genre monochrome : Hygiainon, Deinias, Charmadas. Rien n'est plus vague, on le voit, que ces indications. Les monuments qui se rapprochent le plus de cette peinture sont les curieux sarcophages en terre cuite trouvés dans l'île de Rhodes et surtout aux environs de Clazomène, non loin de Smyrne. Il existe de ces caisses d'argile peinte, soit entières, soit à l'état pig. 7+.
de fragments, à Smyrne, Constantinople, Berlin, Vienne, Londres, Paris. Celle que nous reproduisons dans son intégrité (fig. 73) se voit au musée de Tchinli-Kiosk, à Constantinople. Ce sont de grands récipients de terre rouge, généralement plus larges au sommet qu'à la base, et qui portent aux pieds et à la tête, ainsi que sur les bords latéraux, une décoration extrêmement riche. Scènes de
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ij<î LA PEINTURE ANTIQUE.
combats, de chasses, guerriers luttant Tun contre l'autre pour la possession d'un cadavre, gazelles, taureaux, sangliers attaqués par des lions, tels sont les motifs qui occupent le plus souvent les deux extre'mités de ces cuves, c'est-à-dire les parties qui offrent au peintre le champ le plus étendu et le plus facile à remplir. Un des sujets favoris du décorateur, dans ces tableaux, est celui de la course de chars (fig. 74). Ajoutez à cela les rangées de sphinx, les grecques, les oves qui courent de distance en distance, l'élégante torsade compliquée de palmettes (fig. 75) qui s'enroule sur la tranche des parois latérales et qui semble avoir été si populaire en Asie Mineure et sur la côte, qu'au ni° siècle avant l'ère chrétienne on en retrouve encore le souvenir affaibli sur certains monuments funéraires de l'île de Chios, et vous concevrez le luxe de cette ornementation, qui surpasse de beaucoup celle des plus beaux vases à figures noires. Elle nous offre, à mon avis, l'image la plus exacte que nous puissions rencontrer de la peinture monochrome, non pas à ses débuts, mais déjà presque parvenue à la perfection. Sur les plus anciens de ces sarcophages, les motifs sont simplement exécutés en noir, avec des lignes claires qui en dessinent les saillies internes. Sur les autres apparaissent déjà ces retouches rouges qu'Ecphantos introduira dans la grande peinture corinthienne; on peut même y noter quelques-unes de ces retouches blanches si anciennement usitées dans la décoration des vases peints. Mais ce que ces fresques sur argile ont peut-être de plus remarquable, c'est l'engobe blanc qui leur sert de fond. Sur toute l'étendue de la surface à décorer, l'artiste a
étalé une mince couche de couleur blanche, dont Teffet est de supprimer la porosité de la terre, d'en rendre la superficie plus lisse et d'y faire se détacher plus vigoureusement les sujets noirs. Vous reconnaissez là le procédé de Craton de Sicyone. Ce sera celui de la peinture du v'' siècle; cet engobe blanc annonce déjà les fonds blancs du plus grand peintre d'Athènes, PolygnotedeThasos.
C'est cette perfection technique, c'est le mouvement et la variété de ces combats, de ces concours équestres, qui autorisent à supposer une certaine ressemblance entre les sarcophages de Clazomène et les œuvres du premier peintre célèbre que nous connaissions, Eumarès d'Athènes. Il vivait, selon toute apparence, dans la première moitié du vi'' siècle. Son fils, Anténor, fut un des sculpteurs les plus renommés de l'époque des Pisistratides; c'est lui qui fit le fameux groupe des meurtriers d'Hipparque, Harmodios et Aristogiton, dont une copie très postérieure existe au musée de Naples. On a récemment découvert sur l'Acropole une statue de femme qui porte sa signature. Il signait: « Fils d'Eumarès »,ce qui établit clairement sa parenté avec le peintre. En plaçant sa maturité entre 53o et 52o, on se tromperait probablement de fort peu, et cela reporterait celle d'Eumarès vers 56o ou 55o. Eumarès était donc contemporain de Solon.
Un de ses mérites, nous dit Pline, fut de représenter toute sorte de figures, c''est-à-dire de rompre avec la raideur et la monotonie de Tancienne peinture monochrome. Mais son innovation capitale consista à distinguer les femmes des hommes. Le moyen qu'il employa pour cela n'est pas douteux : il coloria leurs chairs en blanc, suivant un procédé universellement adopté, après lui, par les potiers du vi" siècle (fig. 76). C'est là un des effets de cette influence égyptienne dont il a été question plus haut. Vous vous souvenez que les Egyptiens, pour rendre la différence de ton qui existait chez eux entre le nu des hommes et le nu des femmes, avaient, de très bonne heure, imaginé de peindre les premiers en rouge brun, les secondes en jaune pâle. C'est ce jaune qui devint, dans les tableaux d'Eumarès, le blanc neigeux dont les vases peints nous donnent une idée. Il suffit, pour le comprendre, de jeter un rapide coup d'œil sur l'histoire.
Depuis que l'Egypte avait exercé sur la Grèce, à l'époque achéenne, l'action que l'on sait, ses relations avec le monde hellénique n'avaient sans doute jamais été interrompues. On ne voit pas, cependant, qu'elles aient continué avec la Grèce d'Europe, où dominaient les Doriens; mais elles subsistèrent avec la côte d'Asie et les îles, sans qu'on en puisse nettement déterminer le caractère. Tout à coup, au vn*^ siècle, se produit un fait important. Un pharaon, Psamitik I", concède des terres, le long de la branche pélusiaque du Nil, aux Ioniens et aux Cariens qui l'ont aidé, comme mercenaires, à faire la guerre dans la haute Egypte. Des colons de Milet, encouragés par cet exemple, ne tardent
pas à venir, eux aussi, s'établir dans le Delta, où ils fondent une sorte de comptoir fortifié, qui prend le nom de Camp des Milésiens. A partir de ce moment, les Grecs se succèdent, de plus en plus nombreux, sur le rivage africain. Leur
race active et entrepre- .«î^^^i, -î^^îiS^âAS^.
nante, pleine d'enthou- «j^* ÊBÊê'^^uJIp ^^K siasme pour la civilisation égyptienne, la répand, par le com- 'merce, dans toutes les échelles d'Orient. Enfin, sous Amasis, qui leur livre, près de la bouche canopique, la ville de Naucratis, ils achèvent de s'implanter à l'embouchure du Nil. Ces événements ne pou valent laisser indifférente la Grèce continentale. Dès le temps de Psamitik, nous la voyons en rapport avec
l'Egypte. A Corinthe, règne un Psamétichos, le dernier des Kypsélîdes, dont le nom tout égyptien prouve l'existence de liens de famille entre le roi de Sais et les princes corinthiens. Après l'incendie du temple de Delphes, en 548, les Delphiens envoient de tout côté des ambassadeurs pour réunir l'argent nécessaire à sa reconstruction, et parmi les souverains amis auxquels ils
Fig. 715.
i+o LA PEINTURE ANTIQUE.
s^adressent, se trouve Amasis, qui s'acquitte en nature et leur donne généreusement mille talents d^alun. Le même Amasis est populaire à Athènes : son nom est porté par un maître potier de la seconde moitié du vi^ siècle. Son libéralisme, son amour pour la Grèce, font que les Athéniens se rendent volontiers dans ses États, afin d'y trafiquer. C'est là que Solon va faire un long séjour, après avoir terminé ses réformes. C'est de là que viennent, sous Pisistrate et ses fils, maints secrets de métier qui ont sur l'art athénien la plus décisive influence. L'engouement pour l'Egypte est universel ; on la découvre de nouveau, sans soupçonner la part qu'elle a eue jadis dans le développement artistique de la Grèce. C'est ce qui explique l'invention d'Eumarès, postérieure de cent ans peut-être aux importations de Philoclès l'Égyptien, dont elle marque la suite. Depuis longtemps, les retouches blanches étaient pratiquées dans la peinture de vases et, semble-t-il, aussi dans la grande peinture; elles avaient dû naître du désir d'imiter les incrustations d'ivoire, si fréquentes, au vni« et au vu" siècle, dans l'ébénisterie de luxe, comme les retouches rouges des Corinthiens, mises en honneur par les poteries de Rhodes et de Mélos, avaient eu pour point de départ l'intention de reproduire les appliques de cuivre dont les grands toreuticiens tels que Glaucos de Chios, Rhoicos et Théodoros de Samos, avaient, les premiers, décoré les vases de bronze. Mais l'idée d'employer le blanc à distinguer les sexes n'avait point, à ce qu'il semble, eu cours avant Eumarès; c'est lui, dans tous les cas, qui en fit le premier l'application à Athènes, et sa trouvaille eut tant de succès, qu'on
LA PEINTURE GRECQUE. i+i
voit Thespis, le plus ancien des tragiques, la transporter, vers 535, dans la mise en scène. Le blanc de céruse dont il barbouillait ses acteurs, les masques de toile blanche dont il leur couvrait le visage, n'avaient évidemment d'autre but que d'accuser les personnages féminins^ en les opposant aux hommes, frottés de lie^ Nous ne saurions dire quels sujets traitait Eumarès. Il peignait probablement de grandes compositions historiques ou religieuses. Les scènes de combats figurées sur les plus beaux sarcophages de Clazomène, les processions de divinités comme celles que représente le vase François, du musée de Florence, peuvent donner un aperçu de ses tableaux. Son talent trouvait sans doute à s'exercer dans les temples, peut-être déjà dans les habitations privées, dans les maisons de ces nobles contre lesquels fut dirigé le coup d'Etat de Pisistrate. Sur la décoration picturale des temples, nous avons des documents précis. On a vu que d'antiques fresques, attribuées aux premiers peintres monochromes, bien qu'elles leur fussent certainement très postérieures, ornaient, près d'Olympie, le sanctuaire d'Artémis Alpheionia. Quand Harpagos, lieutenant de Cyrus, pilla, en 544, la ville de Phocée, il en trouva les temples tout couverts, à l'intérieur, de peintures variées. La plupart de ces tableaux étaient inspirés par Homère et les poèmes cycliques, qui sont, au vi" siècle, la source commune où puisent à l'envi poètes et artistes. C'est cette source qui devait alimenter la peinture d'Eumarès. Il eut pour successeur Cimon de Cléonées, qui fit