Revue des études grecques, 1891, p. i68 et suiv
faire à Fart de peindre des progrès considérables en inventant les raccourcis (jcara-ypaipa), ce qui revient à dire que, tout en employant encore les teintes plates, il chercha, par le dessin, à rendre tant bien que mal la perspective. Il imagina, de plus, de varier les attitudes de ses personnages, de les montrer tournant la tête, abaissant leurs regards vers la terre ou les levant au ciel. Enfin, il réussit à exprimer Panatomie du corps humain, ainsi que le moelleux des étoffes. C'étaient là de grandes nouveautés. Malheureusement, les témoignages anciens sur ce peintre ne citent de lui aucun tableau. Mais, d'après les inventions techniques qu'ils lui prêtent, on devine que ses efforts se concentrèrent principalement sur Pétude de la draperie et sur celle du nu. Aux rigides vêtements d'Eumarès, il substitua des vêtements plus souples, dont nous pouvons nous faire une idée par une curieuse stèle trouvée, en i83g, à Vélanidéza, près de Marathon, et sur laquelle on n'avait rien distingué, lorsque, en 1878, l'ayant débarrassée de la terre qui y adhérait encore, on y vit apparaître l'image que nous reproduisons (fig. 'j-j). L'inscription gravée au bas indique que ce marbre était dressé sur la tombe de Lyséas, dont il contient le portrait. Le cavalier représenté au-dessous de la figure principale prouve que nous avons affaire à un de ces nobles Athéniens qui entretenaient, en vue des concours, de somptueuses écuries. Les caractères de l'inscription nous reportent vers 53o ou 520. Or telle est à peu près l'époque où il convient de placer Cimon de Cléonées, plus jeune qu'Eumarès et contemporain d'Anténor. Ce corps élégamment drapé dans un ample
manteau nous fait comprendre la manière dont il traitait les plis. On voit combien ce large rendu est déjà loin de la sécheresse que portent dans les représentations analogues les peintres de vases à figures noires.
Mais ce que Cimon semble avoir peint de préférence, ce sont des figures d'athlètes, où il pouvait, suivant l'expression de Pline, faire saillir les veines [venas protulit) et témoigner de sa science de Tanatomie. C'était le moment où Pisistrate venait de réorganiser les Panathénées en y introduisant les exercices gymnastiques à côté des courses de chevaux, qui y avaient, jusque-là, figuré à peu près seules et auxquelles l'aristocratie surtout prenait part. Il était naturel que ces luttes en plein air et l'entraînement qu'elles nécessitaient dans les palestres fissent sur les artistes une vive impression. Tous ces corps jeunes et vigoureux s'arc-boutant, se cambrant, s'enlaçant dans de nerveuses étreintes, offraient aux peintres, comme aux sculpteurs, les plus heureux motifs. On ne saurait douter de l'influence de ces exercices sur la peinture de
Fig. 77. — Stèle de Lyséas, peinture sur marbre.
Cimon de Cléonées. De là lui vint évidemment ce souci du détail an'atomique, que nous voyons, vers le même temps, si naïvement poursuivi parles premiers potiers qui décorent leurs vases de figures rouges. La même préoccupation se retrouve chez les peintres de stèles, comme l'atteste ce fragment de marbre peint (fig. 78), postérieur de peu d'années à la stèle de Lyséas. Peintres et potiers exagèrent les articulations; ils s'ingénient aussi à présenter leurs figures dans les postures les plus diverses, à pratiquer les raccourcis mis à la mode par Cimon. Voyez ce Jeune discobole qui tient son disque de la main droite et lève le bras gauche pour faire contrepoids (fig. 79). Le geste de ce bras et ce dos presque de face, sur des reins de profil, sont d'une gaucherie incontestable. Il n'y en a pas moins là un effort intéressant pour rendre les surfaces fuyantes et donner l'illusion de la profondeur. Ce praticien si habile, ce Cimon dont on s'accorde à reconnaître la grande influence sur la peinture de vases à figures rouges, peignait-il, comme son prédécesseur, des silhouettes noires, rehaussées de rouge et de blanc ? On l'a cru jusqu'ici, sur la foi de Pline. Contrairement à l'opinion reçue, je verrais en lui un peintre polychrome. Etudiez, en effet, attentivement le texte de Pline : aucune phrase, aucun terme n'y prouve
Fig. 78. — Peinture sur marbre.
nécessairement que Cimon s'en tint à la peinture monochrome. Eumarès, par l'emploi du blanc pour distinguer les sexes, avait fait un premier pas dans la voie
Fig. 79. — Discobole, étude de raccourci sur un vase peint à figures rouges.
du réalisme; Cimon en fit un second, beaucoup plus considérable, en essayant de rendre la perspective, en donnant à ses figures des attitudes plus conformes à la réalité, en y accusant la musculature et le moelleux des draperies. Voilà ce que Pline veut signifier. Là
PEINT. ANTIQUE. lO
nature même des inventions dont il lui fait honneur indique que ses tableaux étaient à plusieurs tons. Ces plis, ces articulations apparentes, tout cela n'était pas nouveau; il y avait de longues années que les peintres de vases à figures noires savaient se tirer de pareilles difficultés : ce qui le fut, c'est le soin, c'est la délicatesse que Cimon y apporta, ce sont les traits légers par lesquels il marqua jusqu'à la saillie des veines et qui dénotent l'usage de fonds clairs , sur lesquels les moindres retouches produisent tout leur effet. S'il s'était borné à rééditer, même en les perfectionnant, les procédés de la technique noire, il n'eût pas, à ce point, mérité l'admiration des critiques. Il fit plus : il remplaça la figure noire par la figure polychrome, et c'est là ce qui lui permit de donner tant d importance au modelé interne. Considérez, en outre, le temps oti il vivait : c'était le temps de Pisistrate, où nous voyons se produire, précisément, une véritable invasion d'Athènes par la polychromie. Édifices, statues, marbre, pierre, tout est enluminé de vives couleurs; soit contagion de l'Egypte, avec laquelle l'Athènes du vi« siècle a de si fréquents rapports, soit influence de l'Orient et des îles, d'où la polychromie n'a jamais disparu, et qui sont, eux aussi, en relation si étroite avec les Pisistratides, il y a comme une débauche de décoration polychrome à laquelle il serait bien singulier que la grande peinture fût demeurée étrangère. Cimon fut entraîné par le mouvement général, ou plutôt, il fut un de ceux qui le provoquèrent. N'était-il pas de Cléonées, près de Corinthe, un pays depuis longtemps célèbre par ses innovations pictu-
raies? Qui sait si, à côté des monochromes à retouches rouges, ce pays, d'assez bonne heure, n'avait pas produit des tableaux polychromes, dans le goût de la vieille peinture achéenne dont les îles avaient gardé le secret? Le commerce actif qu'il entretenait avec elles et avec tout l'Orient autoriserait à le croire. Eucheir, que la légende fait venir à Corinthe, au vu" siècle avant notre ère, et qu'elle met au nombre des inventeurs de la peinture, était parent de Dédale, un Cretois. Il n'est pas impossible d'admettre qu'héritier de ces lointaines traditions, Cimonles transporta à Athènes, quand, à l'exemple de tant d'artistes, il vint grossir la cour de l'un des princes les plus magnifiques de son temps.
Veut-on d'autres preuves? On n'a qu'à jeter les
yeux sur les stèles peintes. La stèle de Lyséas, qui se rattache intimement à la peinture de Cimon, était polychrome; on n'y voit plus aujourd'hui que la place des couleurs; mais sur toute cette surface, dont la coloration actuelle va du blanc jaunâtre au rouge brun, étaient, à l'origine, étendus différents tons. On distingue même encore, sur le manteau, des traces de
Fig. 80. — Stèle d'Antiphanès, peinture sur marbre.
pourpre. Une stèle du même temps, ou quelque peu postérieure, qui ornait la sépulture d'un certain Antiphanès, montre un coq très librement esquissé en noir et dont les plumes gardent des restes de rouge et de bleu (fig. 80). La palmette qui le surmonte, et que nous n'avons pas cru devoir reproduire, offre des vestiges très visibles de ces deux couleurs. Voyez encore cette jolie tête d'éphèbe peinte sur marbre, trouvée, il y a peii d'années, dans les environs du cap Sunium (fig. 81). Comme la stèle de Lyséas, elle n'offre plus que la place des couleurs, représentées par un ton rougeâtre, tantôt foncé, tantôt clair; mais, selon toute vraisemblance, ce n'est pas en noir que les chairs y étaient peintes; ce qui l'indique, c'est la ligne blanche qui contourne le visage et qui, elle, est un souvenir du trait noir dont il était cerné. Or, si ce trait, en s'écaillant, a laissé une trace blanche, on en doit conclure que, là où la trace est sombre, il y avait autre chose que du noir. Ce précieux monument, qui appartient aux dernières années du VI* siècle, est tout voisin de Cimon de Cléonées. Il constitue donc un nouveau témoignage en faveur de la thèse que nous soutenons.
S'il faut enfin un dernier argument, j'irai le chercher dans l'évolution qu'accomplit la céramique vers la fin du Vf siècle. On sait que les vases grecs forment deux grandes catégories, ceux où les figures sont peintes en noir sur fond rouge, et ceux où elles sont peintes en rouge sur fond noir. C'est la première technique qui est la plus ancienne. La seconde lui succéda, aux environs de 520, non sans hésitation; il y a des potiers, et des plus habiles, qui s'obstinent à peindre en noir;
d'autres, plus hardis, comme Nicosthène, comme Épic-^ tétos, abordent résolument la figure rouge, sans renoncer tout à fait à la vieille méthode. Leur exemple est suivi avec la lenteur qui caractérise parfois les grandes révolutions industrielles : nous connaissons des potiers de ce temps qui peignent tantôt en rouge, tantôt en noir, et les mêmes vases, souvent, nous montrent réunies ces deux techniques différentes. Enfin, le rouge prend le dessus, et nous sommes en présence de cette belle céramique attique du v^ siècle, dont la coloration, sans retouches rouges ni
Fig. 8i. — Tête d'éphèbe, peinture sur marbre.
blanches, est toute conventionnelle, mais qui tire du dessin un si merveilleux parti. On a cru découvrir Torigine de ce changement dans les ateliers mêmes des céramistes, dans le perfectionnement de certains de leurs procédés *. Les procédés, sans doute, y furent pour quelque chose; mais le branle fut donné par les ateliers des peintres. Ce fut la vue des peintures polychromes qui fit que