I. Ce fragment est aujourd'hui au musée du Louvre
rions douter; mais ce que la céramique ne reflète qu'imparfaitement, c'est le mouvement dont la peinture animait ces traits, quels qu'ils fussent. L'art d'intéresser par des visages expressifs, par des gestes, des attitudes en rapport avec des situations déterminées, telle a été la grande originalité de la peinture grecque. Elle n'a pas eu nos délicatesses de coloris, nos exigences de blasés, rendus plus difficiles par des siècles d'art et, d'ailleurs, affinés par une observation chaque jour plus pénétrante; mais elle est profondément entrée dans le cœur de l'homme et a produit au dehors ses sentiments, ses passions. L'expression, voilà où elle a excellé, et cela seul suffirait pour nous en faire à jamais déplorer la perte.
§ IX. — La polychromie des édifices et des statues.
On a vu qu'en Egypte et dans tout l'Orient, l'architecture et la sculpture étaient polychromes. La même loi était observée chez les Grecs; il n'est plus permis aujourd'hui de l'ignorer. 11 y aurait un livre à écrire sur la polychromie de leurs temples, un autre sur celle de leurs statues et de leurs bas-reliefs. C'est dire que nous ne pouvons qu'effleurer le sujet et en marquer rapidement les grandes lignes.
L'idée de peindre les monuments vint en Grèce, comme partout, de la nécessité d'atténuer, sur ces grandes surfaces, l'éclat de la lumière; elle vint aussi du goût inné chez tous les peuples jeunes pour la cou-
leur et de Tinstinct qui les porte à en faire une des conditions de la beauté. Parce que nous ne connaissons de l'antiquité que des ruines et que ces ruines sont incolores, nous croyons que les édifices dont elles sont les débris offraient au regard des masses nues; la pensée que ces masses étaient rehaussées de tons éclatants nous répugne ; nous nous les figurons volontiers avec cette belle patine dorée dont le temps et le soleil ont revêtu les ruines de Grèce, et qui tranche si heureusement sur le ciel. Les textes sont là pour nous détromper, et aussi les fragments d'architecture peinte qu'on a trouvés dans différents endroits, ou qui subsistent encore en place. Depuis les travaux d'Hittorff en Sicile, les fouilles exécutées à diverses reprises à Athènes, celles d'Olympie, de Délos, d'Elatée, etc., nous nous rendons compte, beaucoup mieux que nous ne pouvions le faire auparavant, de ce qu'était la décoration picturale d'un temple grec. Il reste, néanmoins, bien des doutes sur la répartition des couleurs, et ces doutes tiennent à plusieurs causes. D'abord, il n'y avait point de règle fixe; le même ordre d'architecture présentait, selon les pays, de sensibles divergences : ainsi, l'architrave du Parthénon était blanche et décorée seulement de boucliers dorés, dont on distingue encore la place, tandis que celle du temple d'Egine était entièrement peinte en rouge. Ensuite, il faut faire une différence entre les ordres : l'ordre dorique aimait la couleur; les autres comportaient une ornementation plus sobre. Malgré tous les travaux qui ont paru sur la matière, une étude définitive ne sera possible que le jour oii l'on aura dressé un catalogue minutieux des moindres
fragments gardant des restes de peinture. 11 n'en est pas qui sbit à négliger et, comme le prouve la figure ci-dessous, les morceaux les plus insignifiants en apparence fournissent parfois de pre'cieuses indications.
Tout porte à croire que les anciens temples en bois étaient peints. Les parties de terre cuite qui y entraient, et qui leur survécurent, telles que chéneaux , gargouilles , antéfixes, etc., étaient ornées de dessins d'une grande variété et dont beaucoup rappellent la décoration des vases. Grecques, losanges, palmettes, rais de cœur, s'y déploient avec une charmante fantaisie. Les couleurs qui s'y opposent sont le rouge, le noir et le blanc crème. On a retrouvé en Sicile et dans la Grèce propre un nombre considérable de ces fragments d'architecture polychrome; celui que nous reproduisons (fig. i66), et qui vient d'Olympie, appartenait, non à un temple, mais à l'un des nombreux trésors construits aux abords du sanctuaire de Zeus.
Descendons un peu plus bas dans l'histoire : au vi" et au v« siècle, l'entablement dorique nous apparaît surchargé de couleur; la corniche, le larmier, les triglyphes et probablement aussi le fond des métopes y
PEINT. ANTrQUE. 18
Fig. 165.
sont peints. On recueille encore aujourd'hui, sur l'Acropole d'Athènes, des parcelles de rouge et de bleu demeurées attachées aux mutules des Propylées : tels étaient, en effet, les deux tons employés pour enluminer la pierre ou le marbre; ce sont ceux, on s'en souvient, qui prédominent dans la polychromie orientale. La question de savoir si l'échiné du chapiteau dorique était peinte reste indécise. Il semble pourtant que, dans les restaurations, on ait raison de la couvrir de palmettes. Les Grecs n'appliquaient pas seulement la couleur sur les moulures; ils en ornaient aussi les surfaces unies, comme l'attestent, sur les ruines que nous connaissons ces légères esquisses brunes et ces tracés à la pointe qui sont autant de souvenirs d'une polychromie effacée par le temps.
Quel était le rôle de la peinture dans le temple ionique? C'est là un problème non encore résolu. Il est certain cependant qu'elle y avait sa place. L'Erechtheion l'admettait. La volute, d'ailleurs, ne se prêtaitelle pas merveilleusement à la décoration polychrome ? Les chapiteaux de l'Erechtheion paraissent avoir reçu des appliques de métal, des dorures, peut-être des incrustations de verre colorié ou de pierres précieuses. L'ancienne architecture ionique de l'Acropole était complètement peinte, comme on le voit par les curieux fragments découverts au cours des fouilles récentes et dont nous donnons ici un spécimen (fig. 167). Quant
Fig. 166.
à Tordre corinthien, bien qu'il eût, lui aussi, sa polychromie particulière, nous ne saurions dire exactement en quoi elle consistait.
Deux difficultés s'offrent à qui tente de restituer la décoration peinîe d'un temple grec : dans quelle mesure, d'abord, convient-il d'y enluminer la sculpture? Ensuite, quelle coloration donner aux grandes surfaces, comme les murs extérieurs de la cella? J'essayerai
Fig. 167. — Chapiteau ionique colorié.
tout à l'heure de répondre à la première question. Pour ce qui est de la seconde, elle a embarrassé plus d'un architecte. Ceux d'entre eux qui ont revêtu l'extérieur de la cella d'un ton uniforme, comme le rouge sombre, ou qui, séduits par ces vastes espaces, se sont laissés aller à les recouvrir de scènes mythologiques ou historiques, ont, semble-t-il, fait fausse route. Il serait étrange que tant de couleur eût entièrement disparu, qu'il n'en restât aucun vestige dans les joints ; et si ces murs portaient des tableaux, si l'on admirait jadis, autour du Parthénon, d'immenses fresques rappelant l'histoire ou les légendes d'Athènes, comment ne pas s'étonner qu'aucun texte n'en parle, que Pausanias,qui cite et même décrit les peintures de la Pinacothèque,
nY fasse pas la moindre allusion ? S'il les passe sous silence, c'est qu'elles n'existaient pas, et, de fait, on aurait quelque peine à comprendre que des œuvres aussi délicates eussent occupé de pareils emplacements, exposés à toutes les injures de Tair, sous un ciel beaucoup moins clément que celui de l'Egypte et que la pluie obscurcit plus souvent qu'on ne le croit.
Ce qu'il est permis de penser, c'est que, là où la couleur était absente, on faisait subir au marbre un traitement spécial, qui avait pour objet tout ensemble de le protéger contre les intempéries et d'en adoucir l'éclat. Peut-être le passait-on à l'encaustique : l'encaustique des murailles était d'un fréquent usage chez les anciens; Vitruve et Pline en donnent chacun la recette. C'était, d'ailleurs, à l'encaustique qu'étaient coloriés triglyphes et métopes. Mais, au lieu de cire de couleur, on se serait servi de cire blanche. Seuls, delà sorte, les membres de l'édifice destinés à tirer l'œil ou à se détacher sur le ciel auraient été peints; le reste, d'une tonalité uniforme, se serait contenté de quelques rappels placés avec art. Il est, du reste, essentiel de tenir compte de la différence des époques : à l'encontre. de l'architecture et de la sculpture égyptiennes, qui deviennent, avec le temps, de plus en plus polychromes, l'architecture des Grecs semble de moins en moins avoir fait appel à la couleur. Les monuments construits sous Péridès étaient certainement plus sobres de tons que ceux du siècle précédent; on peut s'en convaincre par les nombreux fragments polychromes trouvés dans les dernières fouilles de l'Acropole, et qui
faisaient presque tous partie de temples élevés par Pisistrate ou par ses fils.
Nier la polychromie dans Tarchitecture grecque, c'est, de toute façon, nier Févidence. Tandis que nous n'avons, pour égayer
nos façades , que les jeux de lumière et d'ombre produits par des saillies plus ou moins savantes, les Grecs avaient la couleur, à Taide de laquelle ils arrivaient à des effets d'une bien autre valeur, et, commeils possédaient aussi , au plus haut degré, l'art des saillies heureuses, il en résultait pour leur architecture une variété de ressources que la nôtre ne connaît point.
La couleur jouait de même un rôle important dans leur sculpture. Leurs vieilles statues de bois, ces antiques idoles qu'on voit souvent reproduites sur les vases peints, au v» et au iv« siècle, — preuve curieuse de la piété dont on les entourait encore à une époque où, depuis longtemps, on sculptait le marbre et la pierre, — étaient enduites de vermillon et, par endroit, dorées ; la couleur et l'or, en les parant, les préservaient
l-ig. i68.
de Phumidité et de la pourriture. On a découvert à Athènes, sur PAcropole, une riche série de sculptures en tuf, qui décoraient un monument bâti en tuf également, et qui sont entièrement peintes. Ces sculptures, qu'on rapporte à la fin du vu® siècle ou à la première moitié du siècle suivant, représentent des épisodes de la légende d'Hercule : héros et monstres y sont revêtus de tons vifs, parmi lesquels il faut citer au premier rang le rouge et le bleu ; mais on y trouve aussi le jaune, un brun d'une nuance indéterminée, le noir et le blanc. C'est à cette collection qu'appartient une bizarre tête virile (fig. i68), dont la polychromie est aujourd'hui très peu visible, mais où l'on distinguait nettement, au moment de la découverte, des chairs rouges, une barbe et des cheveux bleus, des sourcils noirs, des yeux dont l'iris était peint en vert, — peut-être une altération de quelque bleu, — et le globe en jaune pâle. Cette tête, devenue populaire sous le nom de Barbe-bleue, montre à quel point l'enluminure de ces vieilles sculptures était peu d'accord avec la réalité. Un groupe, très mutilé, contenait des chevaux bleus; un autre se compose d'un taureau bleu, à la queue rouge, terrassé par deux lions dont la crinière rouge brun contraste avec le rouge pâle de leur corps. Cela rappelle les conventions de la peinture égyptienne et, plus encore peut-être, celles de la sculpture assyrienne, dans laquelle le rouge et le bleu occupaient la place qu'on sait. Est-ce une raison pour faire intervenir l'influence de l'Egypte ou celle de l'Assyrie? L'hypothèse, en soi, n'aurait rien d'inadmissible; mais remarquez que ce bleu, ce rouge, dont abusaient les anciens sculpteurs grecs, étaient les
tons '^qui convenaient le mieux aux effets décoratifs qu'ils cherchaient à produire; peut-être, à cause de cela,
Fig. 169. — Torse polychrome de l'Acropole, avec l'image agrandie de l'un des motifs semés sur le vêtement.
est-il plus naturel d'en rattacher Temploi à d'antiques traditions qu'une esthe'tique commune aurait fait prévaloir, pendant des siècles, dans l'Orient tout entier.
aSo LA PEINTURE ANTIQUE.
Quand, au lieu de tuf, on se servit de marbre, on continua à peindre les statues, mais partiellement. Nous possédons sur ce point des renseignements fort instructifs, grâce aux nombreuses statues de type féminin mises au jour par les fouilles de TAcropole. Qu'il y faille voir des divinités ou des prêtresses d'Athéna, ou bien encore des allégories personnifiant la Dîme prélevée par de riches particuliers sur leurs propres biens et offerte par eux à la déesse, suivant un procédé familier aux Egyptiens, qui peuplaient leurs tombeaux de figures féminines, sculptées ou peintes, représentant les domaines du défunt, ces images nous renseignent de la façon la plus précise sur la polychromie en usage à Athènes chez les sculpteurs de la fin du vi^ siècle. C'est toujours le rouge et le bleu qui y dominent, mais ils n'y sont appliqués qu'à certains endroits, par exemple, sur les bandes brodées qui traversent le vêtement ou qui en forment la bordure (fig. 169). Les lèvres sont rouges, les sourcils noirs; le bord des paupières est colorié en noir pour simuler les cils; l'iris de l'œil est rouge, la pupille noire; la chevelure est généralement rouge, parfois jaune d'ocre. Plusieurs de ces statues portaient des couronnes, des boucles d'oreilles et des colliers de bronze doré.
L'application partielle de la polychromie sur ces monuments s'explique par la beauté de la matière employée. Une matière rugueuse et défectueuse comme le tuf appelait impérieusement la couleur pour cacher ses imperfections; il n'en était pas de même du marbre, dont le grain serré offre des surfaces si agréables à l'œil. Mais il faut se garder de croire qu'on laissait à
ces parties non enlumine'es leur brutal éclat; éblouissantes sous le soleil, elles eussent éteint ces rouges et ces bleus discrètement répartis sur Tensemble de l'œuvre. On les patinait par un procédé quelconque, peut-être à la cire, «de façon que le marbre amortît son éclatante et dure blancheur et prît un ton plus moelleux, un peu ambré, un brillant doux et ferme, voisin de celui de Pivoire* », Vitruve et Pline décrivent un patinage à la cire dont on usait de leur temps pour le nu des statues, et qu'on appelait ganôsis. Une inscription trouvée dans l'île de Délos fournit sur cette opération de curieux renseignements : elle débutait, du moins à Délos, par un lavage à l'eau mélangée de nitre, avec des éponges, et se continuait par une friction à l'huile et à la cire ; on y ajoutait, pour parfumer le marbre, un onguent à la rose-. Est-ce là ce qu'on pratiquait à Athènes au VI* siècle? Nous ne saurions l'affirmer; mais, sans doute, on y avait recours à un procédé analogue. Il ne semble pas qu'à la composition dont on frottait les parties non peintes on mêlât, pour les chairs, aucun coloris; le visage lui-même demeurait d'une pâleur toute conventionnelle. On ne saurait nier le caractère décoratif d'une pareille enluminure. Comme celle des édifices, elle s'harmonisait avec le ciel, et c'était là son principal objet.
Cette polychromie dut subsister longtemps, peutêtre toujours, pour les sculptures qui décoraient les frises et les frontons des temples. Du bleu, du rouge,
1. Lechat, Bulletin de correspondance hellénique, 1890, p. 566.