CHAPITRE IV
Quittons maintenant la Grèce pour suivre rapidement l'iiistoire de la peinture dans l'Italie méridionale et à Rome. Le plus ancien peuple par qui nous la voyions cultivée dans ces contrées est le peuple étrusque. D'où venait-il? C'est là un point sur lequel on n'est pas encore fixé. Peut-être le plus sage est-il de s'en tenir au témoignage d'Hérodote, qui le représente comme originaire de la Lydie. Chassé de son pays natal par un de ces grands mouvements qui suivirent l'invasion dorienne, il aurait pris la mer, longeant timidement les côtes, et aurait abordé au fond de l'Adriatique; de là, il se serait répandu dans la direction du Sud, gagnant, de proche en proche, jusqu'à la merTyrrhénienne. Quoi qu'il en soit, les Etrusques — eux-mêmes le reconnaissaient — étaient des Orientaux. Riches, amis du luxe et du bien-être, ils entretenaient avec l'Orient, la Grèce, la Sicile, Carthage, des relations actives. Leur domination s'étendait sur toute l'Italie centrale, de Florence à Capoue, et même au delà. Ils furent, avant les Romains, les véritables maîtres de la péninsule, et si obscure que soit leur histoire, si impénétrable que soit leur langue, ils
s'offrent à nous comme une puissante nation qui a eu ses siècles de gloire et dont l'influence sur Rome a été considérable.
Ce peuple fastueux aimait la couleur. Il la répandait sur ses édifices, dont il rehaussait encore l'architecture à Taide d'appliques de terre cuite ou de
Fig. 172. — Peinture dans une tombe de Véies.
métal; il en revêtait ses statues et ses bas-reliefs. Mais c'est principalement dans ses tombeaux qu'il l'a employée. Les peintures funéraires trouvées dans les sépultures étrusques ne sont pas toutes du même style. II en est de très anciennes, qui remontent au commencement du vi« siècle avant notre ère, et qui sont curieuses par leur ressemblance avec la céramique archaïque de Mélos et la céramique corinthienne. Telles sont ces zones d'animaux qui décorent une tombe de Véies et dans le champ desquelles courent de bizarres enroulements, des tiges et des fleurs de lotus (fig. 172). Il est
impossible de ne pas voir dans ces peintures un fidèle souvenir de la Grèce, dont les produits inondaient alors TEtrurie. Le rouge, le noir et le jaune qui y figurent, se détachant sur un fond grisâtre, rendent exactement la coloration des antiques poteries qui leur ont servi de modèles.
Très supérieurs déjà sont les tableaux sur panneaux d'argile dont le Louvre possède quelques beaux spécimens, trouvés à Cervetri.
Quatre d'entre eux garnissaient, en se faisant suite, l'intérieur d'une tombe. Ils représentent une procession funéraire qui se dirige vers un autel, pendant qu'à droite deux vieillards, assis sur des pliants, causent ensemble, et que l'âme de celle qui les a quittés, sous la torme d'une figurine ailée, voltige au-dessus de la tête de l'un d'eux
(fig. 173). On sent encore dans cette composition, qu'il faut probablement rapporter à la seconde moitié du VI® siècle, l'influence de la Grèce. Ce rouge brun qui colore les chairs des hommes, ce blanc employé pour distinguer les femmes, la simplicité même de ce coloris élémentaire, qui se réduit au rouge, au blanc, au' jaune et au noir, enfin, la disposition de ces panneaux dans
PEINT. ANTIQUE. Ip
Fig. 173-
la sépulture, où ils jouaient le rôle des plaques d'argile peinte dont nous avons noté la faveur chez les Grecs, sont autant de liens avec Tart et la civilisation helléniques. La personnalité du peintre étrusque commence cependant à se faire jour dans ces enluminures encore si peu originales. Elle se montre d'abord dans le sujet, qui est purement indigène; elle apparaît, en outre, dans certains détails du costume, comme ces hauts souliers à la poulaine,la chaussure nationale de l'Étrurie, qui rappellent si étrangement les bottes des Hittites.
Mais les plus curieuses, parmi les fresques étrusques, sont celles qu'on peut voir dans quelques nécropoles toscanes, particulièrement à Corneto et à Chiusi. Là subsistent encore des chambres sépulcrales tapissées de peintures qui vont en s'échelonnant du v^ au m® siècle. Les sujets en sont singulièrement variés : scènes de banquets, de chasse, de pêche, danseurs et danseuses, musiciens, lutteurs, funérailles et défilés funèbres, légendes grecques transformées par le génie étrusque, animaux réels ou fantastiques, paysages, telles sant les principales représentations qui égayent ces sombres demeures. Si incertaine qu'en soit la chronologie, il en est qui sont antérieures aux autres: elles se reconnaissent aux sujets, tirés, pour la plupart, de la vie familière, ainsi qu'à une certaine raideur archaïque. L'interprétation de ces divers tableaux présente de grandes difficultés : il y faut faire la part des motifs traditionnels qui s'imposaient au pinceau des artistes et dont le sens primitif s'était oblitéré; il est certain aussi que beaucoup avaient un étroit rapport
avec la religion des Étrusques, avec leurs idées sur la mort et la vie future. Nous nous tiendrons à Te'cart de ce débat; constatons seulement la différence qui existe, au point de vue technique, entre ces fresques et celles dont il a été question tout à Pheure. Ces personnages qui luttent entre eux ou qui dansent, dénotent une remarquable habileté de main; ceux qui les ont peints
Fig. 174. — Lutteurs étrusques.
observaient la nature et la rendaient plus fidèlement que leurs naïfs prédécesseurs. Ils avaient d'ailleurs une palette mieux fournie : aux quatre tons des vieux enlumineurs se sont ajoutés le bleu, puis le vert et le vermillon. Ces ressources nouvelles permettent des combinaisons plus nombreuses, des mélanges plus savants, plus délicatement nuancés. Il semble que le décorateur étrusque se soit dégagé de Timitation servile de la céramique grecque, pour produire des œuvres personnelles et vraiment nationales.
Et pourtant, à regarder de près cette imagerie funéraire, on y relève plus d'un trait qui rappelle encore la
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Grèce. Voyez ces Jeunes gens qui se livrent à différents exercices (fig. 174); le joueur de flûte qui rythme leurs mouvements se retrouve dans les scènes de gymnastique dessinées sur les vases grecs à figures rouges. Une des plus anciennes tombes de Corneto montre une fausse porte peinte en rouge, et de chaque côté de laquelle se
Fig. 175. — Scène funéraire dans une tombe de Corneto.
tiennent deux personnages entourés d'arbrisseaux bleus (fig. 1 75). Leur geste est celui de la lamentation grecque, telle que la reproduisent les plaques d'argile peinte, les amphores du cap Colias et les lécythes attiques à fond blanc. Remarquez, de plus, au-dessus de la porte, ces fauves qui se font face et paraissent se menacer : ce sont les lions de la céramique corinthienne, auxquels Tornemaniste étrusque ne renoncera qu'à regret. On ne saurait contester, à côté de cela, l'originalité
d^un grand nombre de ces peintures. Celles qui mettent sous nos yeux des danses, des festins, peuvent être considére'es comme de fidèles images des mœurs nationales ; elles donnent bien l'idée de cette vie plantureuse qui semble avoir été la vie du peuple étrusque, au milieu de ces riches campagnes aujourd'hui dépeuplées par la fièvre, mais que couvraient jadis d'opulentes cultures.
Les costumes y trahissent des usages locaux ; les femmes y ont souvent des coiffures compliquées, des robes semées de fleurs ou de points, des écharpes, qui ressemblent fort peu à l'accoutrement des femmes grecques (fig. 176). Les types mêmes y sont franchement étrusques,
comme l'atteste le profil si expressif et si parlant du joueur de lyre, dans la tombe dite del citaredo.
Un autre trait de ces tableaux est la manière dont y est travestie la mythologie grecque. Voici, par exemple, le personnage de Charon : au lieu du vieillard aimable et doux que nous montrent les lécythes athéniens, c'est un monstre hideux, au nez crochu, aux cheveux hérissés, rendu plus effrayant encore par deux grandes ailes, par
Fig. 176. — Danseuse.
les serpents qui sifflent autour de lui, par le lourd maillet dont il est armé et qui lui sert à assommer ses victimes (fig. 177). Dans une fresque qui représente Ulysse chez Polyphème, la transformation est plus sensible encore. Ce cyclope à l'œil énorme au milieu du front, à la barbe inculte, au ventre proéminent, aux ^^^^^^^______^__^^__________ membres trop petits
""^"""^^"^""^^""""'^"""^ pour son corps, n'a
rien du robuste et placide géant qui figure sur les vases grecs d'ancien style ; on le prendrait plutôt pour un de ces grotesques imaginés par la Comédie Moyenne, ou pour un de ces masques horribles et repoussants, familiers aux farces de l'Italie méridionale (fig. 178).
Il y a donc, en résumé, dans les fresques étrusques, une part d'imitation et une part d'invention. L'invention paraît dans la reproduction des mœurs nationales, dans le sombre réalisme des images relatives aux enfers et à leurs supplices; l'imitation se retrouve dans le détail des gestes et des attitudes, dans la prédilection pour certaines formes ornementales, dans la couleur, dans le dessin. Jamais, quelque effort qu'il ait tenté pour le faire, le peintre toscan n'a secoué le joug des mo-
Fig. 177. — Charon étrusque.
dèles grecs. Tantôt plus libre vis-à-vis d'eux, tantôt plus dépendant, il n'a jamais re'ussi à en débarrasser complètement son imagination. On peut distinguer, dans son imitation, deux périodes : Tune où il a surtout subi Tinfluence de la céramique, l'autre où il a subi celle de la grande peinture. C'est à la seconde qu'appartiennent les fresques de Chiusi et de Corneto.
Fig. 178. — Ulysse crevant l'œil de Polyphème.
On ne peut nier le rapport qui existe entre elles et la peinture grecque du v® et du iv« siècle. Dans plus d'une on voit appliqués les procédés nouveaux misa la mode par Polygnote et ses contemporains. Cela semblerait prouver que ceux qui les ont peintes étaient familiers avec les œuvres de ces maîtres. Or ce n'est pas, évidemment, à Athènes ni à Delphes qu'ils les avaient étudiées; l'art leur en avait été révélé par les peintures analogues de l'Italie méridionale. 11 est même probable qu'il y avait, en Étrurie, des artistes grecs, venus précisément de ce midi de l'Italie qui entretenait avec la
Grèce de si continuelles relations, et c'est à eux peutêtre qu'il faut attribuer certaines peintures d'un âge postérieur, comme celles qui décorent les sarcophages de marbre. Celle que nous reproduisons, malgré le mauvais état où elle nous est parvenue (fig. 179), et qui représente un combat d'hoplite et d'Amazone, est
Fig. 179. — Peinture sur un sarcophage étrusque.
si grecque de composition et de facture, qu'elle peut passer pour un exact spécimen de ce qu'était l'art des Euphranor et des Nicias.
La technique des peintres étrusques est assez bien connue. Ils peignaient à fresque, sur le tuf calcaire, légèrement humecté, dans lequel étaient creusées la plupart des grottes sépulcrales, ou sur un enduit de quelques millimètres d'épaisseur. Ils traçaient probablement leur esquisse à la pointe sèche, comme les
décorateurs de Pompéi, puis reprenaient ce contour creux avec un pinceau cliargé de la couleur dont ils voulaient enluminer leur figure; ils étendaient ensuite cette même couleur, à plat, dans Tintérieur et cernaient le tout d'un trait noir. Quelques hachures à ladétrempe étaient ajoutées après coup pour accentuer certains détails ou pour produire des effets de modelé. La coloration de ces tableaux était conventionnelle. Nous avons noté des arbustes bleus ; on a trouvé ailleurs des chevaux de la môme couleur et des lions mouchetés de vert. Un fait digne de remarque est qu'entre les figures, le fond, le plus souvent, apparaît avec sa teinte jaune clair ou blanchâtre : c'est, on s'en souvient, le procédé des grands peintres athéniens du v siècle, et il est intéressant de relever dans ces fresques, si différentes des fresques grecques par l'inspiration, ce nouveau trait de ressemblance qui en augmente pour nous le prix.