‹ La peinture antiqueChapitre 6 sur 29 · Seconde salle des Dieux, n · texte numérisé non relu

Seconde salle des Dieux, n

2. Perrot et Chipiez, Histoire de l'art dans f antiquité, t. V, fig. 1 15 et 116.

Fig. is.

pas moins des exemples frappants des conventions auxquelles les Egyptiens avaient recours et de l'effort qui est parfois nécessaire pour saisir toutes leurs intentions. Conventionnelles aussi étaient leurs couleurs. De bonne heure ils s'aperçurent que, chez eux, la femme avait les chairs moins foncées que Thomme. Ils traduisirent cette différence par une différence de coloration dans le nu de leurs personnages : les hommes furent uniformément coloriés en rouge brun , les femmes en jaune clair. Il y a pourtant des exceptions : le bas-relief de Séti !*"■ et d'Hathor, au musée du Louvre, nous montre la déesse avec les chairs rouge brun, comme le roi.

On trouve, par contre, des hommes badigeonnés en jaune au temps de la V* et de la XIX® dynastie : tel est le cas sur les bas-reliefs du petit temple d'Ibsamboul, où dieux, rois et reines sont tous enluminés à l'aide de ce ton. Dans un temple de la Nubie, les pharaons ont le nu peint en bleu. Ailleurs, des Amons, des Osiris, qui devraient, semble-t-il, être recouverts du rouge brun des personnages mâles, ont les chairs bleues ou vertes. Le plus souvent, les mêmes êtres et les mêmes objets offrent, partout où ils se rencontrent, la même coloration. Il se perpétuait dans les ateliers des recettes relatives à l'enluminure qui convenait à toute chose ; des instructions détaillées, analogues,

Fig. 1(5.

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sans doute, à celles du moine Denys pour le moyen âge oriental, enseignaient les tons conventionnels à employer dans les divers tableaux, et les générations successives s^ conformaient. C'est ainsi que, dans le vêtement, les plis sont rendus par des empâtements de couleur qui laissent le ton vif de la chair aux parties sur lesquelles Pétoffe est tendue. La verdure des arbres est exprimée par du vert uni mêlé de nervures rougeâtres figurant les branches, le bleu de Peau par du bleu, tantôt uni, tantôt rayé de flots noirs en zigzag, les reflets indécis des plumes de certains oiseaux par du rouge ou du bleu franc, le tiquetage du chien, le pelage varié de la vache par de violentes taches noires, blanches, rouges, suivant les cas. Sans négliger de parti pris la nature, les Egyptiens ne s'attachaient point à la reproduire telle qu'elle est; ils la simplifiaient, l'idéalisaient, cherchant moins la ressemblance que les effets décoratifs, plus soucieux de présenter les choses sous un bel aspect que dans le menu détail de leurs nuances réelles. Autant ils sont minutieux quand ils dessinent, autant, quand ils peignent, ils procèdent largement, uniquement préoccupés de l'impression d'ensemble et gardant à la peinture ce caractère monumental qui est, chez eux, sa raison d'être, le but qu'elle doit atteindre et ne pas dépasser.

S IV. — Le j'éalisme.

On se demande comment, gênés par tant d'entraves, ils ont réussi à exprimer la vie. Ils l'ont rendue, cepen-

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dant, avec une Justesse et une intensité souvent extraordinaires, moins, il est vrai, par la coloration que par le dessin. Leur coloration resta toujours conventionnelle. Il faut pourtant noter de curieuses tentatives, comme la couleur rose substituée au rouge pour les figures d'hommes dans les tombeaux de Thèbes et d'Abydos, sous la XVI IP dynastie, comme le ton brun, presque noir, des serviteurs d'origine étrangère qui

Fig. 17 et 18. — Lutteurs de Béni-Hassan.

apparaissent dans quelques scènes de Fancien Empire, mêlés aux indigènes. Il y a des tableaux où la transparence des étoffes est étudiée avec une curiosité très digne d^intérêt. Un beau portrait de la reine Taïa, femme d'Harmhabi, montre un tissu léger, analogue à nos soies de Brousse, qui laisse voir, sous ses rayures diaphanes, la teinte plus foncée et presque le modelé des bras. Ce sont là des exceptions, des audaces qui ne durent pas, qui ne parviennent pas à vaincre la routine. Elles passent sans laisser de trace, et Ton retombe dans l'ornière des anciens canons.

Le dessin a plus d'indépendance; sans s^affranchir

des règles traditionnelles, il profite mieux des progrès accomplis; il reflète plus fidèlement les vicissitudes de l'art. C'est un préjugé de croire à l'immobilité de l'art égyptien. Platon, qui l'admettait, se trompe et partage à ce sujet l'erreur de ses contemporains. L'art s'est transformé en Egypte, comme partout, avec le temps. Aux formes trapues de l'ancien Empire ont succédé, à partir de la XP dynastie, des proportions plus grêles, une silhouette plus élancée. La XVIII'' dynastie, qui suit l'expulsion définitive des Pasteurs et sous laquelle l'Egypte devient conquérante, la XXVP, à laquelle Psamitik I" donne une grandeur inattendue, sont des époques de renaissance incontestable. Les bas-reliefs peints du nouvel Empire, au moins sous les premières dynasties, marquent sur ceux des âges précédents un progrès sensible; la composition en est plus savante, la perspective mieux entendue. Il faut tenir compte, en outre, des témérités individuelles qui se sont produites un peu à tous les moments et qui trahissent de méritoires efforts pour rendre plus exactement la vérité. Voyez les scènes de lutte copiées à Béni-Hassan, où subsistaient encore, au commencement de ce siècle, tant de peintures admirablement conservées. Ces jeunes hommes qui s'étreignent et s'enlacent deux à deux, déjouent les ruses de leurs adversaires et parent leurs coups (ng. 17), les enlèvent de terre pour les projeter au loin (fig. 18), ont, malgré la maladresse de certains traits, une vie et un mouvement qui font songer aux jolies scènes de palestre dessinées sur les vases athéniens de la première moitié du v" siècle avant notre ère. Les épisodes de la vie champêtre sculptés ou

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peints sur les parois des chapelles funéraires, la traite des vaches, les soins donnés aux troupeaux et à la basse-cour, le labourage, les métiers, si nombreux dans les grottes de Béni-Hassan, fournissent des attitudes d'une justesse remarquable. Le tableau auquel est empruntée la figure i5, et qui décore une tombe thébaine, nous fait voir des prisonniers fabriquant des briques pour la construction d'un temple d'Amon : ceux

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Fig. 19. — Prisonniers moulant des briques pour la construction d'un temple.

d'entre eux qui apportent la terre et qui la moulent, sous Toeil de leur sui'veillant égyptien (fig, 19), ceux qui la chargent sur leurs épaules ou transportent les briques déjà sèches, font des gestes naturels qui témoignent d'une scrupuleuse observation de la réalité. Des essais de perspective se rencontrent : un des basreliefs du tombeau de Chamhati, intendant des domaines royaux sous la XVIIP dynastie, offre, au premier plan, des serviteurs qui piochent la terre avec la houe, au second, sur une ligne fortement ondulée qui marque un relief du sol, un personnage, d'ailleurs de même taille, occupé à labourer; une deuxième ondula-

tion, vers le haut du registre, indique un plan plus reculé encore. Mais Teffort le plus curieux dans ce sens est celui qui est attesté par une peinture sur bois du musée de Gizeh (fig. 20), où Ton voit la représentation d'un Jardin funéraire avec, au dernier plan, une femme qui se lamente. La montagne figurée à gauche est peinte en jaune rayé de rouge. On est frappé, dans cette image, de Part avec lequel le peintre a ménagé les lointains. La femme agenouillée occupe visiblement le

Fig. 20. — Essai de perspective dans une peinture funéraire.

fond du tableau ; la tombe qui est devant elle et l'arbre qui est derrière ne se trouvent pas sur le même plan. C'est un rare exemple de perspective dans le paysage. On ne connaît, jusqu'ici, que deux peintures analogues. Tune à Gizeh, l'autre à Turin.

Les Egyptiens se sont aussi essayés à la figure de face. Eux si timides dans le dessin du visage, si prudemment attachés au profil, ils ont osé, dans quelques occasions, présenter leurs personnages résolument tournés du côté du spectateur. Un bas-relief de Karnak montre Séti I" levant sa masse d'armes sur des captifs parmi lesquels il y en a deux qui sont de face; une file de prisonniers, au Ramesséum, contient une ex-

ception du même genre. Considérez ces musiciennes accroupies à la manière orientale, et qui font danser, dans une fresque de Béni-Hassan , de gracieuses aimées habillées d''une ceinture (fig. 21). Les deux premières, de face, sont traitées avec une grande liberté. Les plis transparents de leurs vêtements de lin, leur cou souple, leurs cheveux indisciplinés, jusqu^à

Fig. 21. — Musiciennes de Béni-Hassan.

cette coiffure coquettement posée sur le sommet de la tête et qui rappelle le kavouki actuellement en usage dans certaines îles du nord de PArchipel, ou la toque brodée des juives de Salonique, tout, dans leur personne, est d^ne modernité surprenante et contraste singulièrement avec la raideur archaïque des figures ordinaires.

Mais où les Egyptiens ont surtout excellé, c'est dans Pexpression des traits propres à chaque race. Une terre féconde et riche comme PÉgypte devait, de toute

part, attirer les e'migrants. Avant même Tinvasion des Pasteurs, il est probable que des familles, peut-être des tribus emières, étaient venues s'y établir, fascinées par cette antique civilisation dont la renommée s'étendait au loin. Nous ne connaîtrons sans doute jamais bien ces fluctuations de peuples qui, des déserts du pays nègre aux plateaux de la haute Asie, entretinrent pendant des siècles comme un remous continuel d'humanité errante. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les Pasteurs jetèrent dans la vallée du Nil les nations les plus diverses, soit par la conquête, soit par les migrations qui la suivirent et la fortifièrent. Puis vinrent les guerres des princes thébains pour chasser les envahisseurs du sol national, puis les campagnes aventureuses de ces mêmes princes, entraînés par le succès à des centaines de lieues de leurs frontières, soumettant la Syrie et en ramenant d'innombrables captifs, refoulant, au Midi, les Éthiopiens, ces ennemis héréditaires, et rétablissant sur eux la domination des anciens pharaons. Ces perpétuels conflits avec des étrangers, et surtout les grands travaux que ces étrangers, prisonniers de guerre, exécutaient sous le bâton de leurs vainqueurs, les constructions auxquelles on les employait, les canaux qu'ils creusaient, les routes qu'ils traçaient, les mines qu'ils exploitaient pour le compte des rois, rendaient leurs traits familiers aux artistes, et quand il s'agissait d'immobiliser leur silhouette sur les parois de quelque temple ou de quelque tombeau, le peintre ou le sculpteur n'était point embarrassé; de bonne heure, nous voyons son œil exercé saisir rapidement leurs particularités ethniques, et sa main souple les rendre avec une

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sûreté admirable. On trouve déjà, dans les tombes de Saqqarah, des personnages au crâne aplati, au front dénudé, à la barbe touffue, au teint basané, presque noir, vêtus d'un caleçon blanc et frangé qui n'est pas le même que celui des Égyptiens. Selon toute vraisemblance, ce sont des étrangers qui sont venus se mettre au service des riches familles de Memphis. Plus tard, apparaissent les prisonniers faits sur le champ de bataille : l'Européen à la peau blanche, aux membres tatoués, qui porte une longue tunique ornée de dessins bizarres et, sur la tête, deux grandes plumes ; l'Africain aux cheveux crépus, au nez camard, aux grosses lèvres, vêtu d'un pagne soutenu par une large bande d'étoffe qui lui traverse la poitrine en écharpe. Les deux esquisses à l'encre que nous reproduisons (fig. 22 et 23), et qui ont été calquées dans le tombeau inachevé d'un haut fonctionnaire contemporain de Khouniaton (XV1II«^ dynastie), montrent bien cette habileté à fixer par le pinceau la physionomie et le costume des vaincus. La première représente quatre figures de profil, parmi lesquelles on distingue, à leurs yeux clairs, deux hommes originaires d'Asie. Dans la seconde, quatre prisonniers implorent la clémence du

Fig. 22.

roi : un nègre, couvert d'une peau de panthère; deux Asiatiques, reconnaissables à leur barbe, et un captif imberbe, prosterné, dont la nationalité reste indécise. Si nombreux que fussent les modèles, jarnais les Égyptiens ne les eussent rendus avec autant de bonheur, s'ils n'avaient, de tout temps, été passés maîtres

dans le portrait. Avant d'exprimer la ressemblance collective, ils s'étaient exercés à exprimer la ressemblance individuelle, et ils y avaient tout de suite acquis une adresse merveilleuse. Leurs dons naturels y étaient pour quelque chose, leurs idées religieuses pour beaucoup.

Comme ils croyaient que le mort continuait à vivre dans le tombeau sous la figure immatérielle du double, tout l'effort de leur piété tendait à prolonger sa vie le plus possible. De là les sacrifices qu'ils lui offraient pour le nourrir et leS images sculptées ou peintes dont ils l'entouraient pour perpétuer à travers les siècles, par des illusions qui devenaient des réalités, les soins nécessaires à sa conservation et à son bien-être. Mais le double n'avait pas une existence propre : il dépendait immédiatement du corps, dont il personnifiait,

Fig. 23.

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pour ainsi dire, la survivance. Le corps détruit, c'était pour lui la fin, le néant; et qui pouvait répondre que le corps durerait toujours? Tout embaumé quUl était, un jour ou Tautre, il pouvait périr. Il fallait conjurer les effets d'un pareil malheur. « On donnait pour suppléants au corps de chair des corps de pierre ou de bois, reproduisant exactement les traits du défunt, des statues. Les statues étaient plus solides, et rien n'empêchait qu'on les fabriquât en la quantité qu'on voulait. Un seul corps était une seule chance de durée pour le double : vingt statues représentaient vingt chances. De là ce nombre vraiment étonnant de statues qu'on rencontre quelquefois dans une seule tombe. La prévoyance du mort et la piété des parents multipliaient les images du corps terrestre, et, par suite, les supports, les corps impérissables du double, lui assurant par cela seul une presque immortalité ^ »

On devine combien une semblable pratique dut influer sur l'art. Il était nécessaire qu'entre le mort et ses images la ressemblance fût parfaite, non pour les survivants, — les statues étaient placées hors de leur vue et de leur portée, dans l'étroit couloir muré qui séparait la chambre funéraire de la chambre de réception,— mais pour le double, qui ne se fût pas reconnu sous un autre visage que le sien. Si le corps qu'on donnait à ces représentations était, en général, une sorte de corps anonyme, qui reproduisait le défunt au moment le plus avantageux de son développement physique, la tête devait rendre avec une fidélité scrupuleuse les

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