CHAPITRE II
Passons d'Afrique en Asie, considérons les grands empires qui se sont succédé, plusieurs siècles avant notre ère, entre la Méditerranée et le golfe Persique, les États de moindre importance qui ont laissé des traces de leur civilisation au nord du Taurus et le long du littoral de la mer Egée : nous y trouvons, pour la couleur, le même goût qu'en Egypte. Dans ces pays de chaude lumière, où le ciel reste sans nuage pendant de longs mois, la polychromie apparaît comme une condition essentielle de Tart ; qu'on l'explique par la nécessité d'atténuer l'éclat du Jour ou par un vague désir d'imiter la nature, qui colore tout ce qu'elle crée, nulle part elle n'est absente, partout elle embellit les œuvres des hommes. Ni l'Assyrie ni la Perse ne nous offrent, par malheur, de ces scènes comme celles qui ornent les tombes égyptiennes; point de ces tableaux gravés et peints comme ceux que nous avons vus se dérouler, aux bords du Nil, sur les pylônes et les murailles des temples. Les monuments, d'ailleurs, sont ici moins nombreux, et la peinture n'est représentée que par de rares spécimens. Ils suffisent pour nous en
faire comprendre le caractère. Comme chez les Egyptiens, elle était purement décorative; elle servait de complément aux autres arts, elle n^était pas, par ellemême, un art. Elle n'en a pas moins eu ses mérites propres; avec ses tonalités brillantes et délicates, elle fait honneur à Pimagination orientale et vaut la peine que nous nous attardions quelque temps à la contempler.
§ I". — La peinture che^ les Chaldéens et les Assyriens.
Des différents Etats dont il sera question dans ce chapitre, c'est la Chaldée qui se présente à nous comme le premier où ait paru la décoration polychrome. Nous ne pouvons, malheureusement, nous en faire qu'une idée approximative, faute de documents. On sait que des fouilles récentes, dues à M. de Sarzec, un de nos consuls qui continue la tradition des Botta, des Place, des Delaporte, ont mis au jour, dans la basse Chaldée, sur les bords d'un canal qui relie le cours du Tigre à celui de l'Euphrate, les ruines d'une antique cité, Sirpourla, que ne mentionne aucune histoire. Là ont été trouvés de précieux débris, dont les plus anciens nous reportent à près de quarante siècles avant notre ère et attestent l'existence d'une civilisation originale, qui ne doit rien à l'Egypte. Ce sont des bas-reliefs, des statues, des cylindres de terre cuite couverts d'écriture cunéiforme, etc. Parmi tous ces monuments, pas un reste de peinture. Il paraît bien, cependant, que, dès la plus haute antiquité, les Chaldéens pratiquèrent l'orne-
mentation polychrome, sinon par la peinture, du moins par les industries qui s'en rapprochent. Si le palais dont M. de Sarzec a pu dresser le plan à Tello — c^est le nom qui désigne remplacement de Sirpourla — était fait de briques cuites entièrement nues, si nulle trace d'enduit colorié ni d'émail ne se laisse apercevoir sur ces briques, dont toute la parure consistait dans l'alternance régulière de leurs assises, il est plus que probable qu'à l'intérieur, tout au moins, cette sévérité d'aspect était corrigée par des boiseries appliquées sur les parois et par des tapisseries servant de tentures *. Les boiseries nous sont clairement révélées par un texte : une inscription de Tello fait allusion au revêtement de cèdre qui décorait une des salles du palais et dont on voit au Louvre un échantillon, dans la belle collection que notre musée doit à M. de Sarzec-. Quant aux tapisseries, comme, de tout temps, la Chaldée et la Babylonie en fabriquèrent, c'est à peine une hypothèse d'admettre que les patési ou chefs sacerdotaux qui résidaient à Sirpourla en faisaient, dans leur demeure, un large emploi.
Les Chaldéens ont-ils connu la peinture à la détrempe? S'en sont-ils servis pour décorer leurs intérieurs? Rien, jusqu'ici, ne permet de l'affirmer; mais on peut conjecturer que les détrempes assyriennes, dont on a retrouvé quelques fragments, étaient un reflet des peintures analogues qui égayaient les chambres des
1. L. Heuzey, Un palais chaldéen d'après les découvertes de M, de Sar:^ec, p. i8.
2. E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée, p. 65, note de M. Heuzey.
LA PEINTURE ORIENTALE. S9
palais mésopotamiens. Ils ont, dans tous les cas, pratiqué rémaillerie de la brique ; il est hors de doute qu'à Babylone, par exemple, cet art fut cultive' de très bonne heure avec succès, et si nous le voyons prendre, en Assyrie et en Perse, un développement aussi considérable, c'est aux Chaldéens qu'en revient l'honneur. Le palais chaldéen qu'un explorateur anglais, Loftus, a en partie dégagé à Ouarka, l'ancienne Erech, présente un curieux essai de décoration par l'argile peinte. Une des façades était ornée de chevrons et de losanges Jaunes, rouges et noirs, formés par des cônes de terre cuite à base coloriée; tandis que les sommets de ces cônes, noyés dans le pisé qui les reliait, n'étaient pas visibles, les bases, avec leurs tons vifs, paraissaient au dehors et figuraient une mosaïque assez voisine, par le dessin, de certains tapis qui nous viennent d'Orient.
Mais ce sont là d'assez pauvres indices ; si nous voulons savoir ce qu'était la peinture dans ces régions, c'est aux ruines assyriennes qu'il faut nous adresser. Bien que l'Assyrie soit loin de nous avoir livré tous ses secrets, les grands palais de Kalach et de Ninive (Nimroud, Kouioundjik), la splendide résidence bâtie par Sargon à Dour-Sharoukîn, la ville de Sharoukîn ou de Sargon (Khorsabad), nous en ont assez appris sur l'art assyrien pour que nous ayons une idée de sa magnificence. Ces royales demeures, véritables villes munies d'enceintes crénelées et qui donnaient asile à tout un peuple de serviteurs et de soldats, étaient décorées de la façon la plus somptueuse; avec leurs vastes cours et leurs appartements aux chambres innombrables, leur harem, leurs communs, leurs maga-
(5o LA PEINTURE ANTIQUE.
sins, leurs écuries, elles assuraient à leurs farouches possesseurs tout le confort de la vie orientale telle qu'on l'entendait alors, et ils n'en sortaient guère que pour aller se battre ou pour se donner le plaisir de ces grandes chasses au lion dont les bas-reliefs ninivites nous ont conservé le souvenir. La sculpture n'y était pas épargnée; soubassements et portes y étaient ornés de figures en relief ou en ronde bosse. La peinture, elle aussi, concourait à les embellir. La tour à étages du palais de Khorsabad, qu'on appelle communément VObservatoire et qui n'est autre chose qu'un temple, était revêtue, du haut en bas, d'un stucage colorié dont le ton variait d'un étage à l'autre : le premier étage, à partir du sol, était peint en blanc, le second en noir, le troisième en rouge et le quatrième en bleu. Un passage d'Hérodote, relatif aux fortifications d'Ecbatane, la capitale des Mèdes, autorise à croire que, des trois étages qui manquent, l'un était couvert d'un badigeonnage vermillon, l'autre argenté et le plus élevé doré. Cette combinaison de couleurs, d'origine chaldéenne, avait un sens symbolique : dans l'argenture et la dorure des deux derniers étages, il est aisé de voir une allusion à la discrète clarté de la lune et à la lumière plus éclatante du soleil.
Ce genre d'enluminure était d'ailleurs assez rare; on avait recours, le plus souvent, pour décorer l'extérieur des édifices, à la brique émaillée. En revanche, à l'intérieur, on faisait amplement usage de la peinture. A Khorsabad, régnait autour des chambres une plinthe noire, destinée à atténuer l'effet des maculatures qui pouvaient salir le pied des parois; la même plinthe
noire ou de couleur sombre se retrouve encore aujourd'hui chez les fellahs de la Mésopotamie. Certaines pièces, dans lesquelles on a cru reconnaître des chambres à coucher, étaient pourvues d'une sorte d'alcôve dont le fond était badigeonné en noir. D'autres offraient une ornementation plus gaie : on a relevé quelque
Fig. 36.
Fragment de fresque du palais de Sargon, à Khorsabad.
part des figures d'hommes et de chevaux s'enlevant sur un fond vert, avec une vivacité de coloris qui devait être du plus bel effet (fig. 36). Nous ne savons pas si les appartements des Assournazirhabal, des Sargon, des Sennachérib et de leurs successeurs renfermaient des peintures représentant des scènes analogues à celles qu'on voit sur les bas-reliefs. Si de telles peintures ont existé, nous pouvons sans trop de peine en imaginer l'aspect, grâce à ces mêmes bas-reliefs dont le nombre est, par bonheur, si considérable. Pas plus que les
Egyptiens, les Assyriens n'ont su rendre la perspective; aussi les personnages de leurs tableaux sculptés sontils étage's les uns au-dessus des autres, sans différence de taille. Leurs paysages n'ont pas de fond; les palais, les forteresses, les arbres, s'y superposent sans qu'il y ait entre eux ni air ni espace; les terrains montueux y sont indiqués par de petits cônes dont la réunion forme un quadrillage en losanges qui paraît incompréhensible, quand on n'a pas la clef de cette bizarre convention; les eaux y sont traduites par des lignes ondulées, mêlées d'enroulements pour figurer les flots, quelquefois par des hachures qui se coupent à angle droit, et font songer à quelque ouvrage de sparterie. Quant à la figure humaine, presque toujours de profil avec l'œil de face, elle est construite à peu de chose près comme en Egypte; pourtant, la têie repose sur des épaules qui sont parfois de profil, et les parties nues sont rendues avec une exagération anatomique que ne présente pas la sculpture égyptienne. Par contre, les parties vêtues sont d'une raideur surprenante; la timidité de l'artiste ne s'y permet aucun pli, à peine quelques petites ondulations dans les franges. L'ensemble est puissant et lourd, et demeure bien au-dessous des hardiesses légères si familières aux sculpteurs de la vallée du Nil.
Le même dessin conventionnel se retrouvait sans aucun doute dans les fresques des appartements royaux. La coloration en était, de plus, fort éloignée de la nature, si l'on en juge par les briques émaillées. Il est inadmissible, par exemple, que tous les Assyriens aient été vêtus de jaune : c'est ce que semble, pourtant, indi-
quer une brique de Nimroud, qui représente le roi suivi d'un eunuque et d'un garde, et offrant une libation à quelque dieu. Le nu même de ces figures est peint en jaune clair; des retouches noires ou blanches font saillir la prunelle, les cheveux, la barbe, les arcs, les sandales, certains ornements du costume. L'archivolte émaillée découverte à Khorsabad montre des génies ailés dont Paccoutrement Jaune ressort sur un magnifique fond bleu bordé de marguerites blanches. Le personnage ci -contre (fig. 37), qui faisait partie d'une frise émaillée placée, dans le même palais, près de l'une des portes du harem, s'enlève, lui aussi, en jaune sur un fond bleu. Ce sont là des conventions qui prouvent que le
peintre cherchait uniquement l'effet décoratif. On trouve ailleurs d'autres tons, également conventionnels. Une brique de Nimroud, qui entrait dans la composition d'un tableau de bataille, laisse apercevoir un char attelé de chevaux bleus. Mais c'est le jaune qui est employé de préférence, surtout dans les peintures de grande dimension. La frise du harem, à Khorsabad, contient un taureau et un aigle jaunes. On y voit, près
Fig- 37.
d'une charrue Jaune, un figuier au tronc et aux rameaux de la même couleur (fig. 38), avec des fruits jaunes qui ont la forme de pommes, et des feuilles vertes d'un dessin très primitif. On y admire un beau lion jaune à retouches bleues (fig. Sg), qui témoigne du goût des Assyriens pour la représentation de ce fauve, que leurs bas-reliefs nous montrent tantôt traqué par les chasseurs, tantôt blessé, d'autres fois porté mort par des
Fig. 38. — Fragment de la frise émaillée du harem, à Khorsabad (restauration).
serviteurs qu'il accable de son poids. On ne saurait tirer de là des conclusions certaines : si les palais étaient ornés de fresques à sujets, peut-être n'étaient-elles pas coloriées exactement comme les briques ; faites, en général, pour le dehors, destinées à supporter une lumière intense, celles-ci pouvaient se contenter de touches sommaires; les fresques, réservées pour les intérieurs, comportaient une plus grande variété de tons. Mais, encore une fois, si les Assyriens ont exécuté de pareilles fresques — et l'avenir, probablement, éclaircira ce point — c'étaient, comme en Egypte, des peintures à teintes plates, sans clair-obscur ni modelé.
et qui visaient plutôt au décor monumental qu'à l'expression du réalisme de la vie.
L'Assyrie a également connu la peinture d'ornement. A Nimroud, dans certaines chambres, couraient le long des murs de simples bandes horizontales rouges, vertes et jaunes, qui se continuaient sur le revêtement lapidaire servant de plinthe, quand ce revé-
Fig' 39* — Fragment de la frise émaillée du harem, à Khorsabad (restauration).
tement n'était pas sculpté. Des rosaces entre deux lignes de chevrons, des franges réunies en touffes et retenues par des rondelles posées à plat, des taureaux blancs, affrontés, se détachant sur un fond paille, entre une rangée de créneaux bleus et une bordure de ces mêmes franges agrémentée de noir, de rouge et de blanc (fig. 40), figuraient au haut des parois des frises multicolores, dont l'harmonie devait être charmante. Peintures de genre et peintures d'ornement étaient appliquées sur un enduit de trois à quatre millimètres d'épaisseur, composé de chaux cuite et de plâtre. Étendu
PBINT. ANTIQUE. J
à la planche cet enduit formait un mastic blanc très adhérent à Targile des murailles et très doux au pinceau, qui s''y promenait sans obstacle. Si l'on replace par la pensée, à côté de ces enluminures, les tapis qui y mêlaient leur chatoyant éclat, si Ton rétablit les appliques de métal, les incrustations d'ivoire qui diversifiaient les portes et les lambris, on concevra le luxe de ces habitations princières, où les grands conquérants
qui régnèrent à
Ninive du x'^ au vir siècle avant notre ère venaient se reposer de leurs victoires et goûter les douceurs du Ar/e/ oriental.
J'ai dit que, pour décorer le dehors des édifices , on préférait à la peinture la brique émaillée. C'est surtout à Babylone qu'on la voit employée. L'émaillerie y avait été de tout temps florissante. Quand Nabuchodonosor, le héros du second empire chaldéen (vi« siècle av. J.-C), y fit exécuter ces grands travaux qui marquent dans l'histoire de l'art, en Chaldée, une •sorte de renaissance, il y eut recours pour orner les diverses enceintes de son palais ; des briques coloriées .y figuraient des chasses, des paysages, que les voyageurs jgrecs nous vantent dans leurs récits. On peut se rendre compte, au Louvre, de l'aspect que présentaient les ibriques babyloniennes, par les quelques spécimens
qu'en possède le musée; chacun de ces fragments garde un peu du bitume à l'aide duquel on soudait les briques entre elles et qui en assurait la cohésion*. A Nimroud, à Khorsabad, des briques émaillées ont de même été retrouvées, sans qu'on puisse dire toujours à quelle
Fig. \\. — Brique émaillée de Nimroud.
construction elles appartenaient. C'est aux portes et à leurs abords que l'architecte assyrien semble avoir réservé ce genre de décoration; on eA a, du moins, la preuve dans cette superbe archivolte qui encadrait une des portes de la cité de Sargon, et dans la frise
I. Salle asiatique (petits monuments), vitrine des missions Botta et Place. Voyez A. de Longpérier, Musée Napoléon III, pi. IV.
placée près de l'entrée du harem. Ces briques étaient peintes sur la tranche, avant la cuisson, et il en fallait plusieurs pour former une seule figure; on les assemblait grâce à des marques de pose, comme les pièces d'un immense jeu de patience, et en ayant sous les yeux uncarifonsur lequel était tracée Pimage qu'on voulait reproduire, avec les signes indiquant la place de chaque morceau. Les ruines de Nimroud ont fourni des briques d'une autre espèce, peintes non sur la tranche, mais sur la face principale. L'échantillon que nous en donnons (fig. 41) montre quatre prisonniers de race blanche, la corde au cou, la tête ornée d'une plume; les deux premiers portent un pagne rayé, les deux autres, une sorte de chemise ouverte sur la poitrine. Le pied et le bras qu'on aperçoit au-dessus et en avant de ce groupe prouvent qu'il faisait partie d'une scène analogue à celles qui se déroulent sur les basreliefs. D'autres fragments font voir des combattants, des chars de guerre, des profils et des plans de forteresses (fig. 42 et 43). Ces différentes figures sont beaucoup plus petites que celles de Khorsabad, et une seule brique pouvait, dans certains cas, suffire à tout un tableau. Cette décoration n'était point extérieure; elle servait probablement à parer certaines salles où, placée à une faible hauteur, elle se laissait admirer dans tous ses détails.
Tandis que les sujets représentés sur les briques babyloniennes s'enlevaient en relief léger sur le fond, ceux des briques assyriennes étaient peints aplat; une simple ligne tracée au pinceau en cernait seulement les contours. Cette ligne est parfaitement visible sur quel-
rtp
ques briques du Louvre provenant de Khorsabad^; on Taperçoit aussi sur les briques de Nimroud (fig. 41).
C'est le bleu et le jaune qui dominaient à Khorsabad; à Nimroud, sur les briques affectées aux revêtements intérieurs, on note le vert, le bleu, le Jaune, le rouge, le blanc, le noir. La polychromie des briques babyloniennes était de même assez riche ; le bleu y est plus foncé et plus beau que sur les briques assyriennes.
Le bleu de Khorsabad était, comme en Egypte, du lapislazuli pulvérisé ; on en a retrouvé un bloc, du poids d'un kilogramme, dans une des chambres du palais de Sargon.
C'est ce bleu, délayé
avec un corps gras, qu'on étendait sans doute sur la sculpture, aux endroits où on la coloriait. Le bleu de Nimroud était donné par un oxyde de cuivre mêlé de plomb. Le rouge, à Khorsabad, était de la sanguine; on en a découvert un pain d'une vingtaine de kilogrammes, à côté du pain de bleu. A Nimroud, la
Fig. 42.
I. Salle asiatique (petits monuments), vitrine des missions Botta et Place.
ro
même couleur était fournie par un sous-oxyde de cuivre. Le jaune était un antimoniate de plomb contenant une certaine quantité d^étain, le blanc, un oxyde d'étain, le noir, probablement du noir animal. On connaît mal la composition du vert.
C'est une question de savoir dans quelle mesure les Assyriens peignaient leur sculpture. Les couleurs dont
on a relevé des traces sur les monuments sculptés de la région ninivite se réduisent au rouge, au bleu, au noir et au blanc. Elles sont, en général, appliquées sur les accessoires ou sur certaines parties . que FaTtiste a voulu spécialement désigner à Pat- Fig. 4j. tention. C'est ainsi qu'on
remarque des arbres au feuillage bleu, au tronc et aux rameaux rouges, des oiseaux aux pattes rouges et aux ailes bleues. Sur les reliefs à personnages, le globe de Pœil est souvent indiqué en blanc, la prunelle et le sourcil en noir; la barbe est noire; la coiffure est rehaussée de rouge, la chaussure, de bleu. Ces deux mêmes tons se rencontrent sur les sceptres ou les fleurs que tiennent quelques figures, sur les armes, sur les harnais des chevaux. Dans plusieurs tableaux qui représentent des incend'ies de forteresses, les flammes sont coloriées en rouge. Il y a des cas où, lors même que la pierre se montre à nu, tout porte à croire qu'elle était peinte. Ces carrés con-
LA PEINTURE ORIENTALE. yj
centriques, parfois coupés de rosaces, qui bordent les vêtements, et qui sont simplement dessinés à la pointe, étaient- évidemment revêtus de couleur : ils eussent,, même de près, échappé à la vue sans la polychromie, qui les faisait valoir. Un bas-relief de Khorsabad, au, musée du Louvre, offre Timage d'un écuyer debout près de quatre chevaux^ : or, aux quatre têtes, parfaitement distinctes, ne correspondent que huit jambes et un seul poitrail. L'inadvertance semble étrange, quand on songe aux scrupules du sculpteur assyrien, qui se fait de la précision, comme tous les primitifs, une loi sévère et donne cinq jambes à ses taureaux ailés, pour que, de profil, ils paraissent en avoir quatre. Qui sait, si ces chevaux si bizarrement construits n'appelaient pas la peinture à leur aide, et si les membres que le ciseau leur a refusés n'étaient pas exprimés par le pinceau?
L'opinion généralement admise aujourd'hui est que la sculpture assyrienne n'était coloriée qu'en partie, que ces touches discrètes de blanc et de noir, de rouge et de bleu, suffisaient à réveiller la teinte grise de la pierre; elles auraient mis en évidence les sourcils et les yeux, les chevelures et les barbes, les tiares, les baudriers, les glands, les franges, les éventails, les parasols, les sandales, les armes; partout ailleurs, la mar tière se serait montrée telle qu'elle est. Sans avancer, comme on l'a fait, qu'un ton monochrome couvrait toutes les surfaces où n'apparaît nulle trace de couleur^ je serais porté à croire que la peinture jouait, dans la
1. Galerie assyrienne du rez-de-chaussée, à droite en entrant,.
sculpture des Assyriens, un rôle plus considérable. Je me figure difficilement ces monstres ailés à tête d'homme, ces lions colossaux qui gardaient Pentrée des demeures royales, avec de simples touches de couleur sur la tête; ces points enluminés eussent paru bien peu de chose, et c'est à peine si, de loin, on les eût distingués. D'autre part, les matériaux dont se servaient les Assyriens, le calcaire et Talbâtre dans lesquels ils taillaient leurs figures, n'étaient pas assez beaux pour que leur seul poli pût être agréable à l'œil. La couleur y devait être largement répandue ; autrement , ces masses ternes eussent été singulièrement tristes et peu d'accord avec la riche décoration de certaines parties extérieures des palais dont elles ornaient les abords. Enfin, il faut se garder d'attacher trop d'importance aux restes de couleur qu'on y a trouvés, et ne point se hâter de dire que, là où l'on ne voit rien, il n'y avait rien en effet. Les bas-reliefs de Sennachérib et d'Assourbanipal, au Musée britannique, n'offrent pas trace de peinture : il est cependant impossible de supposer qu'ils avaient été laissés à l'état naturel, ou bien l'on doit admettre qu'ils sont inachevés. Le bleu et le rouge, qui dominent dans la sculpture assyrienne, étaient probablement des tons plus solides que les autres; mais de ce que seuls, ou à peu près, ils se sont maintenus, faut-il conclure qu'ils n'étaient point accompagnés d'autres tons, et que le jaune, par exemple, pour lequel les Assyriens avaient une prédilection si marquée, ne leur était pas opposé dans certains cas? Peut-être un jour en saurons-nous là-dessus davantage. Ce qui reste vrai, c'est que la polychromie de la sculpture, en Assy-
rie, ne visait pas plus que la peinture à rendre la re'alité. C'était une enluminure monumentale, dont Tunique but était de produire de beaux effets d'ensemble, en harmonie avec le ciel qui Téclairait. Quand nous rencontrerons en Grèce les mêmes tons de fantaisie, nous nous souviendrons des bas-reliefs et des statues de la vallée de PEuphrate : ils nous aideront à comprendre la polychromie des Grecs, elle aussi toute conventionnelle à ses débuts.
§ II. — La peinture en Phénicie et en Asie Mineure.
Il y a peu de chose à dire de la peinture chez les peuples qui habitaient la côte de Syrie ou la vaste péninsule limitée par la mer de Chypre, le Bosphore et la mer Noire. Soit faute de documents, soit pauvreté de Part chez ces différents peuples, rien, dans ce qu'ils ont laissé, ne mérite le nom de peintures, et il suffira d'un rapide coup d'œil pour noter partout, dans leurs monuments, la persistance de cette polychromie qui était chez eux, comme dans tout l'Orient, la parure nécessaire de l'architecture et de la statuaire.
Les Phéniciens, ces admirables caboteurs qui, durant tant de siècles, sillonnèrent la Méditerranée de leurs vaisseaux, n'ont pas eu, à proprement parler, d'art à eux. Leurs formes leur venaient de la Mésopotamie et de l'Egypte. On en peut dire autant de leur décoration. S'ils n'ont pas couvert les parois de leurs édifices de ces tableaux variés qui remplissaient les
temples et les tombeaux de la vallée du Nil, s'ils n'ont pas eu recours à la brique émaillée, comme les Ghaldéens et les Assyriens, ils ont dû, dès l'origine, être frappés de l'heureux parti que ces nations, avec lesquelles ils entretenaient de continuels rapports, avaient su tirer de la couleur ; aussi, à leur exemple. Font-ils partout employée. Bien que leurs plus anciennes tombes soient aujourd'hui absolument nues, rien ne s'oppose à ce qu'ils en aient revêtu l'intérieur de tons plus ou moins gais. Leurs hypogées de l'époque gréco-romaine présentent parfois des vestiges d'ornements peints : c'était sans doute l'écho d'une antique tradition. Ils coloriaient leurs sarcophages anthropoïdes; ils coloriaient aussi leurs stèles funéraires. Celle qui est reproduite ici (fig. 44), et qui provient de Sidon, appartient au Louvre : le fond seul en est stuqué et contient le portrait d'un personnage debout, drapé dans son manteau, la main gauche munie d'un objet indistinct; au-dessus
Fig. 4t'
de sa tête court une guirlande retenue des deux côtés par un nœud de rubans'. Il existe un certain nombre de stèles analogues, qui descendent, comme celle-ci, assez bas dans Thistoire. Elles sont, en général, tout entières enduites de stuc, et le fronton en est colorié, ainsi que les antes. Là encore, nous sommes évidemment en présence d'une ancienne tradition.
La sculpture phénicienne était peinte : la preuve en est fournie par les statues de Cypre, cette grande île syrienne que se partagèrent de bonne heure les Phéniciens et les Grecs. Les découvertes de M. de Cesnola à Athiéno, où il faut peut-être voir l'emplacement du temple de Golgos, ont mis au jour une riche série de statues sur la plupart desquelles la couleur paraissait encore, assez vive, au moment des fouilles. Plusieurs morceaux de sculpture cypriote, dispersés dans les musées et les collections particulières, en gardent également des traces fort visibles. Comme chez les Assyriens, des teintes franches faisaient valoir les détails importants. On distingue des restes de rouge sur les lèvres, les cheveux et la barbe; la pupille de l'œil est indiquée à l'aide du même ton; d'autres fois, elle est noire, ainsi que la chevelure. Les boucles d'oreilles^ les colliers, sont ordinairement peints en rouge; rouge aussi est le ruban qui sert de coiffure à certaines têtes, de style grec plutôt que phénicien, et sur lesquelles la couronne de feuillage , serrée par une bandelette, a remplacé le haut bonnet barbare. Des bandes rouges
I. Salle des fresques antiques, n» 116 de la Notice sommaire des moniimejrts phéniciens, ]par E. Ledrain.
OU bleues bordent les vêtements. L'une de ces deux couleurs couvre même toute la tunique chez quelques statues de petite taille. Rien ne prouve que, là où la peinture ne se montre pas, la matière apparaissait. Ce tuf poreux et tendre dans lequel sont taillées les statues cypriotes se fût mal accommodé de Pair libre, et les grandes surfaces qu'affectionnait l'art sommaire du sculpteur eussent semblé bien monotones sans le secours de la polychromie. Quoi qu'il en soit, nous retrouvons là le même système d'enluminure qu'en Mésopotamie, du rouge, du bleu, du noir, probablement aussi du blanc, aux endroits qui doivent frapper le regard. Même convention dans le choix des couleurs : on ne se met pas en peine de copier la nature ; on recherche avant tout les tons voyants qui flattent l'œil et s'harmonisent avec le ciel.
Dans les contrées situées au delà du Taurus et dont une partie était occupée par l'ancien royaume de Phrygie, il n'y a guère à signaler que quelques tombes coloriées. Le pays, d'ailleurs, est assez pauvre en monuments. Si célèbre qu'il ait été jadis par les légendes de Tantale et de Niobé, quelque popularité que lui ait acquise auprès des Grecs le nom déjà historique de Midas, il renferme peu d'indices des différentes civilisations qui s'y sont succédé. Des débris d'acropoles, des niches pratiquées dans les rochers du Sipyle, des amoncellements de pierres ayant servi de sépultures, des ruines à peine reconnaissables de sanctuaires, tels sont à peu près les seuls souvenirs qu'on y rencontre de la population primitive. Ailleurs, il est vrai, plus avant dans les terres, sur la branche occidentale du fleuve
Sangarios, qui se jette dans le Pont-Euxin, subsistent encore des tombes monumentales d'un haut intérêt; le même district a fourni quelques morceaux de sculpture, mais tout cela ne nous éclaire que très imparfaitement sur l'art phrygien. Nous savons cependant que les Phrygiens aimaient la couleur et qu'ils l'ont fait servir à la décoration de leurs tombeaux. Les façades de quelques-uns de ces tombeaux, taillés dans le roc, présentent par endroit des restes d'un stuc épais, sur JT^ïliiJj^^ lequel on a noté des traces de cnB5rpjTl-ry^^
EnËanHnË
plus connu d'entre eux, le mo- li7~£fïjirfi^^ nument de Midas, est décoré à p ^llr' SUr' 1 Lm
rouge, de blanc et de noir. Le r-Ul^-^TLÎT^^
l'extérieur d'un dessin géomé- ]L^[=]c=îpi77]i^|=ic:jp trique en relief (fig. 45), qui paraît imité de quelque tapis, pjg. ^5.
et oii Tornemaniste avait certainement reporté les couleurs qui paraient son modèle. Cette influence de la tapisserie se retrouve sur les façades de la plupart des tombes phrygiennes, et cela n'a rien de surprenant, si l'on songe à la faveur dont jouissaient et dont jouissent encore, dans ces régions, l'industrie du tisserand et la broderie.
Le royaume de Crésus, la Lydie, n'a guère été exploré jusqu'à ce jour. Les tumulus de Sardes, presque tous pillés dans l'antiquité, inspirent peu de confiance aux chercheurs, qui appréhendent de les trouver vides. De là vient que l'art lydien nous est à peu près inconnu. On a cependant recueilli, non loin de Sardes, quelques monuments polychromes. Tels sont ces lits
funéraires en pierre, munis, aux pieds comme à la tête, d'une sorte de clievet. La figure 46, qui reproduit la moitié de Pun d'eux, donne une idée des ornements peints qui les décoraient : c'étaient des grecques et des étoiles, très irrégulièrement tracées. Les deux couleurs qu'on y a remarquées sont le vert et le rouge; peutêtre le vert n'est-il que du bleu altéré.
La polychromie était, nous le savons, largement pratiquée en Lycie. Bien que les tombeaux récemment dessinés dans ce pays soient tous postérieurs à la conquête perse , c'est-à-dire au VI* siècle avant notre ère, on y a relevé des particularités qui datent certainement de l'antiquité la plus haute. Très ancienne est, par exemple, cette imitation de la construction en bois, qui donne à la tombe lycienne, sculptée dans le rocher, l'aspect d'une habitation en charpente. Très ancien également est l'usage de rehausser de couleur cette bizarre architecture. Des traces de peinture ont été aperçues sur les monuments en forme de tours qui représentent un des types les plus archaïques de sépulture Ivcienne; sur l'un d'eux, à la place où d'ordinaire s'étalent des bas-reliefs, on a cru reconnaître les restes d'une décoration entièrement due au pinceau. Nous reviendrons, à propos de la Grèce, sur la polychromie des bas-reliefs lyciens. Prenons acte, en attendant, de cette prédilection pour la couleur qui apparaît partout
Fig. 46.
en Lycie et se rattache évidemment à des habitudes traditionnelles. Les inscriptions elles-mêmes étaient peintes : elles s'enlevaient, sur le roc où elles étaient gravées, soit en rouge, soit en bleu. Dans ces vallées où la verdure mariait si gracieusement ses nuances variées au ton laiteux du ciel, on comprend que la polychromie fût en faveur et que partout la couleur jetât ses notes claires sur ces fonds de feuillage qui en avivaient Téclat.
§ III. —La peinture che:{ les Perses.
De tous les grands empires qui se sont élevés en Asie, le plus riche, le plus magnifique est Tempire des Perses. Les trésors amassés à Ecbatane et à Suse, les vases d'or et d'argent du grand Roi et de ses favoris, les splendides costumes de ses soldats, de ces Immortels tout chamarrés d'or qui formaient autour de lui une garde d'élite, sont des thèmes sur lesquels les écrivains grecs aiment à revenir, soit qu'ils content, comme Hérodote, la désastreuse campagne de Xerxès en Occident, soit qu'ils chantent, comme Eschyle, un épisode de cette campagne et le triomphe de l'hellénisme sur la barbarie. Un peuple fastueux comme le peuple perse devait avoir un art en rapport avec ses goûts. Héritier des arts de la Chaldée et de l'Assyrie, imitateur de l'art égyptien, surtout depuis la conquête de rÉgypte par Cambyse, l'art perse nous apparaît, en effet, comme la synthèse grandiose de toutes les élégances du monde oriental. C'est sur les palais que se
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concentre son effort. Le palais est la demeure du souverain, et le souverain est l'âme de Tempire : il lui faut une résidence somptueuse, qui donne à ses peuples une haute idée de sa puissance, oii il trouve en même temps tout le bien-être imaginable, le mystère, le silence, aussi nécessaires à son repos qu'à son prestige. Ses appartements privés sont assez simples; des fleurs, des arbres, des ruisseaux, y entretiennent la fraîcheur et l'ombre. En revanche, un luxe inouï éclate dans ces salles d'apparat où il se montre entouré de ses courtisans, dans ces vastes pavillons couverts en bois de cèdre, qui s'emplissent, à de certains jours, d'une foule respectueuse, admise à contempler le monarque dans toute sa gloire. Il existait de ces édifices à Persépolis et à Suse; il y en avait probablement aussi à Ecbatane. Les documents nous font défaut pour en imaginer la décoration intérieure. Nous ignorons si la peinture y jouait un rôle. Les fouilles récentes exécutées à Suse par la mission Dieulafoy ont cependant mis au jour des fragments d'un enduit assez épais, badigeonné de rouge à plusieurs couches, et qui ferait croire que les murailles étaient, au dedans, tapissées de stucs coloriés. Si le rouge y dominait, comme tout porte à le croire, ce ton chaud devait s'accorder de la façon la plus heureuse avec les ors et les ivoires plaqués çà et là, les boiseries de diverses couleurs et les tentures répandues à profusion dans ces immenses salles.
A l'extérieur, les Perses, comme les Assyriens, faisaient usage de la brique émaillée. Il suffit de voir au Louvre les merveilleux ensembles reconstitués par M. et M'"" Dieulafoy, pour avoir une idée de l'art con-
sommé avec lequel ils remployaient. Tantôt ils en formaient des taches lumineuses qu'ils semaient sur les murs, et le bleu de l'émail se mariant au gris rosé des briques non coloriées communiquait aux façades une chaleur et une harmonie de tons à peine concevables; tantôt ils en composaient des figures qui, placées à une
Fig. 47. — Lion de la frise émaillée du palais d'Artaxerxès Mnémon, à Suse (restauration).
grande hauteur et se détachant en relief sur un fond également émaillé, couronnaient heureusement certaines parties de Pédifice. Tel était le cas de ces lions trouvés à Suse, parmi les débris du palais d'Artaxerxès Mnémon, où, selon toute apparence, ils décoraient Pentablement des propylées (fig. 47). L'art assyrien, si habile à exprimer la force et la souplesse de ce roi des fauves, l'éternel ennemi des princes ninivites, n'a rien produit de plus beau que cette file de lions à l'encolure puissante, qui s'avancent la gueule ouverte et dont cri croit entendre le rugissement. Les archers, découverts'i^
PEINT. ANTUJUE. • 6
eux aussi, dans les ruines de Suse, ornaient sans doute, à Tabri de l'air, sous un portique, une des façades du palais de Darius. Ils sont, par conséquent, beaucoup plus anciens que les lions. Neuf d'entre eux ont été restaurés à coup sûr : ce sont des figures d'archers noirs. Quelle qu'ait été leur disposition par rapport les uns aux autres, qu'il faille ou non nous les représenter partagés en deux groupes se faisant face et séparés par ces lignes d'écriture d'où les Perses, comme les Assyriens, comme les Turcs de nos jours, tiraient de si jolis effets décoratifs, ce qu'ils ont d'intéressant pour nous, c'est leur costume et leur armement, c'est le fond bleu vert sur lequel ils s'enlèvent et dont la valeur était augmentée par le beau stuc gris, poli comme le marbre, qui revêtait le bas de la paroi, ce sont les gracieuses rangées de denticules et de palmettes qui leur servent d'encadrement. Les uns portent une tunique jaune d'or rehaussée d'étoiles blanches, les autres une tunique blanche sur laquelle on distingue, dans de petits carrés, le profil, très sommairement indiqué, de la citadelle susienne. Robes blanches^ et robes jaunes alternent régulièrement (fig. 48). Avec la corde verte qui leur enserre la tête comme un turban, avec leurs boucles d'oreilles et leurs bracelets d'or, leur énorme carquois muni de pendeloques, leurs vêtements aux vives couleurs, leurs chaussures de cuir souple boutonnées sur le cou-de-pied, leur grand arc et leur lance garnie, à la base, d'une grenade d'argent, ces soldats répondent assez exactement aux descriptions des auteurs grecs et au portrait qu'ils tracent de certains corps privilégiés des armées de Darius et de Xerxès.
Il n'est pas toujours facile de se rendre compte de la place qu'occupaient, dans cette riche ornementation,
Fig. 48. — Archers du palais de Darius à Siise (restauration).
les nombreux fragments émaillés exhumés des tumulus de Suse. Les uns appartenaient à des mains courantes d'escaliers ; d'autres servaient à des usages qui nous
sont inconnus. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à Suse rémaillerie contribuait pour une grande part à la parure des bâtiments royaux. Elle différait sensiblement de rémaillerie assyrienne. Elle s'en distinguait d'abord par le relief : les archers et les lions sont de véritables sculptures émaillées, dans lesquelles les jeux de couleurs se compliquent des effets produits par les ombres portées. Remarquez, de plus, Taspect nouveau que donne aux archers l'effort de l'artiste pour indiquer le moelleux des étoffes : ni l'émaillerie ni la sculpture des Assyriens n'offrent rien d'analogue. Faut-il voir là une tradition chaldéenne? Comme l'attestent les statues drapées de Tello au musée du Louvre, l'art de plisser les vêtements n'était point ignoré des vieux maîtres mésopotamiens; or on ne saurait nier l'influence des ateliers chaldéens sur les frises de Suse : une pareille virtuosité dans le maniement de la couleur trahit une pratique séculaire. Il est pourtant plus naturel de rattacher cet essai de modelé à l'art grec, avec lequel les Perses étaient depuis longtemps familiers, grâce à leurs possessions d'Ionie. L'influence de cet art éclate dans les lions; elle se fait déjà sentir dans les tuniques des archers. Les plis qui les sillonnent sont d'invention récente; leur timidité même en est la preuve. Si vous les regardez de près, vous verrez qu'ils se réduisent à des stries légères, qui n'altèrent en rien la forme des ornements. Le modeleur inconséquent a bien plissé l'étoffe, mais il n'a pas su rendre les déformations que ce plissement devait produire dans les motifs brodés qu'il traversait.
La couleur des émaux de Suse est souvent conven-
tionnelle; elle Test cependant moins que celle des émaux assyriens. Si les lions d'Artaxerxès ont la face, pour ainsi dire, tatouée de lignes bleues, si des retouches bleues et jaunes marquent la saillie de leurs os et de leurs muscles, la coloration des archers paraît se rapprocher beaucoup de la nature. Leurs robes bariolées, garnies d'un galon ver:, leurs souliers jaunes,
Fig. 49. — Fragment de la robe d'un archer.
leurs carquois noirs, constellés de croissants clairs, sont probablement l'exacte reproduction de détails réels, que le peintre a transportés tels quels dans son tableau. Une particularité curieuse est Tespèce de cloisonnage qui sépare les uns des autres les différents tons. Des nervures saillantes, coloriées en brun ou en gris, et sans doute obtenues à Taide d'une composition liquide qu'on répandait en mince filet sur la surface et qui durcissait en séchant, cernent chaque couleur, laquelle se trouve ainsi confinée dans un compartiment où elle est seule. Très visibles dans les grands dessins,
ces nervures le sont peut-être plus encore dans les petits, comme le prouve cette bordure de la robe d'un archer dont les fragments n'ont pu être assemblés (fig. 49). Une pareille technique s'explique à la fois par une raison de métier et par une- raison d'art. D'abord, ces lignes saillantes empêchaient les couleurs de se pénétrer; ensuite, leur ton sombre et les ombres légères qu'elles projetaient ménageaient, pour l'œil, la transition d'une couleur à l'autre, et prévenaient les effets heurtés ou discordants qui pouvaient résulter de leur juxtaposition. La hardiesse de l'émailleur susien était grande ; tout en ne disposant que d'un petit nombre de tons, il ne s'interdisait point les rapprochements audacieux; il lui fallait, déplus, compter avec les surprises de la cuisson, qui ne donnait pas toujours les nuances prévues. Le cloisonnage servait de sourdine à ce concert de notes éclatantes : il ramenait les notes fausses à la sonorité voulue, et, joint au quadrillage formé par les assises de briques superposées, il adoucissait pour la vue l'impression de ces brillants ensembles, dont l'harmonie savante se retrouve encore aujourd'hui dans le décor des beaux tapis persans *.
Les tons sont quelquefois si variés et si vifs, que, sans le cloisonnage, l'effet en serait insupportable. Voyez, par exemple, ces deux carreaux de terre émaillée,
I. On trouvera cette théorie savamment développée dans l'ouvrage que M. Dieulafoy achève en ce moment sur les résultats de ses fouilles et dont la première partie a paru sous ce titre : l'Acropole de Siise. Je dois, à son obligeance d'en avoir pu donner ici un très rapide aperçu.
découverts à Suse sous] un épais remblai, et dont la figure ci-dessous offre une restauration. Sans les lignes de
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Fig, 50, — Carreaux de terre émaillée trouvés à Suse (restauration).
démarcation tracées entre les couleurs, ils auraient l'aspect criard d'un justaucorps d'arlequin. Rien de doux, au contraire, comme ce treillis de baguettes grises dans lequel sont répartis des losanges et des triangles vert
tendre, vert foncé, blancs, gris bleu, bruns et Jaunes, et que surmonte un élégant rinceau de fleurs de lotus entremêlées de palmettes d'une facture tout hellénique. Quelle que soit, d'ailleurs, l'importance du cloisonnage, un fait est à noter, c'est la liberté du dessin; pas plus en Perse qu'en Egypte, les poncifs n'étaient de mise : on s'en aperçoit bien à l'irrégularité des espaces qui séparent les rosaces semées sur les tuniques des archers, et au peu de ressemblance qu'elles présentent entre elles. Cette ignorance ou ce mépris du procédé mécanique, cette répétition indéfinie du même effort, ces recommencements qui jamais ne se lassent, sont un des grands charmes de la décoration perse et, il faut le dire, de l'art antique en général. On y sent une pensée, une volonté toujours présente, dont les écarts ou les défaillances touchent infiniment plus que la froide sûreté de nos machines. Et la même personnalité paraît dans le dosage des couleurs, dans ces taches laissées à dessein sur les fonds pour en rompre la monotonie, ou pour rappeler quelque ton éloigné. C'est ce mélange de calcul et de hasard qui fait que l'émailleur perse est un artiste incomparable, et que rien, chez les modernes, n'égale les tableaux sortis de ses mains.
On s'est demandé si les Perses avaient l'habitude de peindre leur sculpture, si les bas-reliefs de Persépolis étaient enluminés comme les bas-reliefs assyriens. Un explorateur, Texier, a cru y découvrir des parcelles d'enduit colorié ; il lui a semblé voir, sur les vêtements, des rosaces dessinées à la pointe et qui Jadis avaient reçu un ton. De même, les tiares royales sont parfois percées de trous qui porteraient à penser qu'elles étaient
décorées d'appliques de métal. On ne peut rien conclure d'aussi faibles indices. Il est possible que certains morceaux, comme ces taureaux ailés, d'aspect tout assyrien, qui ornent encore une des façades des propylées de Xerxès, aient été rehaussés de couleur. L'opinion reçue aujourd'hui est que la sculpture perse, généralement, n'était pas peinte. Elle est trop soignée dans le détail pour avoir fait appel à la peinture. La matière, aussi, en est trop belle. Si la Perse ne produisait pas de bois, si les charpentes colossales qui entraient dans la construction des édifices royaux étaient amenées de bien loin, à force de bras, par-dessus les crêtes du mont Zagros, on trouvait dans le pays un calcaire compact qui se prétait admirablement au travail du ciseau. C'est dans cette pierre dure, d'un gris tantôt foncé, tantôt clair, et presque aussi résistante que le marbre, qu'ont été taillés les bas-reliefs persépolitains. Des touches d'or les réveillaient par endroit; nous ignorons dans quelle mesure les sculpteurs perses doraient leurs figures, mais, selon toute probabilité, ils avaient recours à ces touches lumineuses pour souligner les traits importants. Les énormes chapiteaux à têtes de taureaux qui soutenaient la toiture du grand palais de Suse ont conservé des traces de cette dorure discrète : les oreilles et les cornes de bronze des taureaux étaient recouvertes d'une mince feuille d'or; il en était de même de leurs yeux, de leurs colliers et de leurs sabots. Mais la tradition perse paraît avoir été d'utiliser, autant que possible, la coloration des matériaux employés, et de laisser aux boiseries, aux marbres, aux porphyres, leur ton naturel. Cette réserve aboutissait à
ço LA PEINTURE ANTIQUE.
de saisissants effets de coloris, et peut-être Fantiquité n'a-t-elle rien connu de plus enchanteur que cette polychromie tempérée et luxueuse qui faisait l'ornement des palais du grand Roi.