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ÉCOLES ANGLAISE ET AMÉRICAINE

§ i. École Anglaise.

A PRÈS le brillant 1 épanouissement qui marque la fin du siècle précédent dans le portrait et le paysage, une longue période de somnolence se produit au sein de l’École anglaise. Les générations nouvelles vivent sur le souvenir des glorieux aînés qu’ils exploitent mollement et l’art dégénère dans les conventions lâchées de l’académisme et les puérilités du ,, genre”.

Trois grands noms,

pourtant, dominent cette période, trois

noms qui suffiraient à Richard Parues Bonington. — Le Parc de Versailles (Musée du Louvre), illustrer l’école insulaire, car ils sont parmi ceux des plus hardis initiateurs de notre temps. Mais ils y figurent en qualité de grandes individualités exceptionnelles, tout à fait isolées, qui n’exercent pas d’influence autour d’elles. Ce sont les noms de Bonington, de Constable et de Turner.

Le premier, et de beaucoup le plus jeune, puisqu’il est le- cadet de vingt-cinq ans des deux autres, Bonington, semble appartenir plutôt à l’École française qu’à son milieu local; c’est en France, en effet, que s’est formée toute son éducation et que s’est déroulée presque toute sa carrière. Les anciens catalogues du Louvre le comprennent même au milieu de l'Ecole française, près de Delacroix et de Paul Huet, ses camarades de lutte et ses amis. Richard Parkes Bonington est né au village d’Arnold, près de Nottingham, le 25 octobre 1801. Son père était un peintre amateur, qui fut obligé de tirer parti de son talent, après avoir perdu, par son inconduite, la place qu'il occupait dans l’administration de la prison du Comité, tandis que sa mère dirigeait une école. C’est près de son père que Bonington reçut les premières notions du dessin. Venu à Paris à l’âge de quinze ans, il entra à l’Ecole des Beaux-Arts, dans l’atelier de Gros et, ainsi que ses camarades, fréquentait assidûment le Louvre. C’est là pour lui comme pour eux, que se fit vraiment son éducation. Il exposa aux Salons de 1822,

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1824 et 1827, célèbres dans les fastes romantiques, y obtint un grand succès et fut médaillé en 1824. En 1827 il fit un voyage à Venise, fertile en heureuses productions où s’affirme sa sensibilité délicate devant les phénomènes de la lumière et de l’atmosphère ; il pousse une petite excursion à Londres et revient à Paris, où il obtient de nouveaux succès Mais sa santé était très atteinte ; comme il faisait une tournée en Normandie avec son camarade Paul Huet, il dut partir brusquement pour Londres, où il mourut, peu de jours après son arrivée, le 23 septembre 1828.

Bonington peut être considéré sous le double aspect de la peinture d’histoire et de la peinture de paysage. Sous le premier aspect, il reste tout à fait dans la tradition romantique du ,, genre historique” c’est-à-dire de l’histoire vue par le côté anecdotique. Mais il y apporta

John Constable. — La Charrette de foin (National Callery de Londres).

ses qualités natives et toutes britanniques de distinction et d’élégance et sa technique brillante, fluide et aisée. On connaît son fameux tableau de François Ier et la duchesse d’Étampes, au Louvre, et surtout François Ier et Marguerite de Navarre, de la galerie Wallace à Londres ; Henri IV et les Ambassadeurs espagnols, de la même collection, etc. Il y montre l’heureuse assimilation de tout ce qu’il devait aux maîtres de Llandre, de Hollande ou de Venise : colorations chaudes, limpidité de la lumière, transparence des ombres, profondeur mystérieuse des intérieurs dans laquelle se noient les contours. Comme paysagiste, il offre une technique encore plus libre. Il peut rivaliser avec les plus beaux V énitiens, soit pour la chaleur de leur coloris, soit pour la fraîcheur argentine des ciels et la grâce divine de la lumière. Il procède, tantôt par œuvres finies et caressées, mais avec franchise, éclat et sans mollesse, tantôt par notations rapides, nerveuses, heurtées, d’une si heureuse audace de vision et de touches si vivement

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abrégées qu’on y pressent toute l’évolution future de l’Impressionnisme L’esquisse du Parc de Versailles, du Louvre, avec les brusques et alertes notes de vermillon des culottes de soldats dans les marbres et les verdures, sommairement, mais si nettement et si justement indiqués, ne présentent-elles pas Bonington comme le premier des impressionnistes?

John Constable est né à East Bergholt, dans le Suffolk, en 1776, le 11 juin. Son père, qui était meunier, le destinait d’abord à l’Église ; mais il lui permit enfin de suivre sa vocation. 11 travailla, au début, autour de sa ville natale, alla à Londres en 1795, revint dans son pays et retourna à Londres en 1799. Il entra alors comme élève à l’Académie royale et reçut quelques leçons des paysagistes Joseph Farington et Richard Reinagle. Il se maria en 1816 et, à partir de 1820, s’installa près de Londres, à Hampstead, où il a presque toujours travaillé. Son premier paysage fut exposé en 1802. Il fut associé à l’Académie royale en 1819 et nommé titulaire en 1829.

Mais il fut peu goûté de son temps, du public anglais ; il ne vendait aucun de ses ouvrages, alors qu’en France il était célèbre et profondément admiré par les maîtres les plus en renom tels que Delacroix.

C’est ainsi qu’au Salon de 1824, à Paris, il reçut une médaille d’or. Il mourut subitement à Londres le Ier avril 1837.

L’admiration des romantiques français ne s’était pas trompée dans l’accueil enthousiaste qu’elle fit à Constable. Il est vraiment une des individualités les plus puissantes et les plus originales du paysage moderne, le plus libre et le plus hardi précurseur. Sa vision indépendante, sa technique fougueuse et personnelle devancent et même réalisent déjà toutes les audaces des révolutionnaires ultérieurs du paysage, dans la matière, dans la touche et dans la couleur. Il a exercé une influence très féconde sur le paysage en France, depuis les romantiques comme Paul Huet ou les naturalistes comme Daubigny, jusqu’aux derniers impressionnistes. Le Louvre comprend plusieurs oeuvres instructives de ce maître, telles que l’admirable esquisse de V Arc-en-ciel, prélude de celui de Millet, donné par Mr. John Wilson. Mais c’est surtout à Londres, à la National Gallery et au Musée de South Kcnsington, qu’on peut l’étudier dans toute sa variété et à sa mesure'. La Charrette de foin, de la National Gallery, représentant une charrette, conduite par deux paysans, qui traverse un ruisseau près d’un cottage aux toits de tuile aigus, à demi caché

Joseph W. Turner. — Peace (National Gallery de Londres).

La Peinture au XIX' siècle.

dans les arbres, est, justement, le tableau qui fut couronné à Paris, au Salon de 1824.

Quant à Turner, c’est une des plus étranges en même temps qu’une des plus grandes figures de l’art moderne. On avait nommé le vieux maître japonais Hok’saï, le , .vieillard fou de dessin”, on aurait pu appeler le vieux Turner, caché sous un faux nom dans un réduit de Chelsea, où il mourut inconnu le 19 décembre 1851, ,,le vieillard fou de lumière”. Joseph W. Turner naquit le 23 avril 1775, dans Maiden Lane, Covent-Garden, où son père était perruquier. Il s’était lié de bonne heure avec Thomas Girtin, qui devait devenir célèbre comme aquarelliste, fut entraîné par lui dans cette voie et s’exerça d’abord à faire des copies de la collection de dessins du Dr. Monro, qui lui payait ces reproductions une demi-guinée. Il étudia ensuite à l’Académie Royale en 1789, exposa un dessin dès l’année suivante et sa première peinture en 1793. En 1799, il fut nommé associé et en 1802 membre de cette illustre compagnie ; il y fut même élu professeur de perspective. Il visita en 1802

la France et la Suisse, puis plus tard l’Italie où il séjourna trois fois en 1819, 1829 et 1840. Il travailla beaucoup pour les éditeurs et a exécuté, dans le prodigieux labeur de son œuvre, un nombre d’aquarelles considérable.

Dans la première partie de sa carrière, après avoir suivi les traces de Wilson qui, lui-même, marchait de loin, à côté de Joseph Vernet, dans celles de Claude Lorrain, Turner subit fortement l’influence des peintres hollandais Van de Velde, Cuyp et Van Goyen ; puis son admiration pour Claude Lorrain fut si exclusive qu'il s’attacha à l'imiter étroitenrent, publia, à partir de 1807, un Liber Studiorum, à l’imitation du Liber V eritatis du maître français et rivalisa si loin avec lui que, dans son testament, par lequel il léguait sa fortune à l’État anglais avec tous ses tableaux à la National Gallery, il mettait comme condition que deux de ses toiles : Didon et le Soleil se levant dans le brouillard , seraient exposées entre deux Claude Lorrain. A partir de 1830 il s’abandonna en toute liberté à cette sorte de lutte passionnée pour traduire, avec les médiocres ressources de la peinture, toutes les splendeurs et toutes les fantasmagories de la lumière solaire, décuplées sur la surface éblouissante de la mer. Il reste parfois au-dessous de son rêve, mais parfois aussi il atteint, par ses folles audaces, à des impressions qui touchent au sublime. ,,Peace” ou les Funérailles du peintre Sir David Wilkie, dont le corps est jeté à la mer, du bord d’un steamer, sur la côte de Gibraltar, au retour d’un voyage à Constantinople, le Ier juin 1841, avec ses contrastes de lumière et de fumées, son caractère de solennité grandiose et comme d’apothéose, sont un des exemplaires indiscutables de cette manière du maître. Ce tableau, exposé en 1842 à la Royal Academy, fait partie du legs Turner à la National Gallery.

Au moment même où se dessinaient en France les premiers symptômes distincts du

Ford Madox Brown. — The last of England.

mouvement qui allait devenir le réalisme, c’est-à-dire à cette grande date critique de 1848, se déclarait en Angleterre une crise à peu près semblable, du moins en apparence, mais qui n’eut ni les mêmes causes ni les mêmes résultats. C’est le mouvement qu’on a appelé le préraphaélisme. On entend par là une tentative de réaction, produite par un petit groupe d’artistes, qui voulaient protester contre le relâchement général dans la technique et les habitudes d’observation de l’Ecole anglaise. L’influence de Bonington, de Constable et de Turner n’avait, en effet, guère laissé de traces dans leur propre milieu et l’on sait que ce fut surtout en France qu’ils recrutèrent, même le dernier, les adhérents les plus enthousiastes. E11 France, l'évolution réaliste correspondait exactement, nous l’avons vu, au développement social et moral de la nation. En Angleterre cet essai de réaction fut purement artificiel. Il n’avait pas été amené insensiblement, par transition, du fait d’artistes clairvoyants, qui, plus ou moins timidement ou plus ou moins hardiment, s’efforçaient de répondre à un vœu général.

Ce fut une initiative spontanée et une entreprise concertée, et comme il n’était pas constitué en conformité avec l’état présent des mœurs, ce mouvement n’eut pas de continuité. Ce fut un phénomène isolé. Il n’en est pas moins curieux au point de vue des produits qui en sont sortis et du groupe de hauts esprits exceptionnels qui le conçurent. C’est un des épisodes les plus instructifs de l’histoire des arts contemporains.

Le groupe des préraphaélites était donc une petite confrérie de sept membres, qui s’étaient imposé un programme commun et faisaient suivre leur signature des lettres fatidiques P. R. B. (Pre-Raphaelite Brother). Ce mode de groupement est tout anglais et il y avait eu précédemment, autour du vieux visionnaire William Blake (1757-1827), une confrérie de cette nature sous le nom de poetic Brotherood. Leur esthétique fut formulée avec une énergie extrême par un critique et un historien illuminé, qui mit à leur défense, comme il avait déjà fait pour l’œuvre de Turner, l’admirable apostolat de la plume la plus éloquente : John Ruskin. Cette esthétique consistait, en ce qui concernait le sujet, à le pénétrer profondément et à le traduire dans sa plus absolue vérité, sans soustraire à son observation aucun

Rossetti (Gabriel Charles Dante). • — • Beata Béatrice (Tate-Gallery, Londres).

La Peinture au XIXe siècle.

détail de la scène, qui, tous, doivent avoir leur intérêt et leur signification. Au point de vue propre de la technique, elle affirmait, par voie de conséquence, la nécessité de pratiques plus franches, de dessin précis et même minutieux, d’analyse subtile des effets de clair-obscur et de coloris. Les habitudes louches et veules de ,, frottis”, de ,, glacis”, de ,, dessous” répandues dans l’École étaient rigoureusement répudiées et le ton était posé aussi purement et aussi hardiment que possible sur la toile vierge. Le procédé de la division du ton, qui fut inspiré aux impressionnistes français par les découvertes scientifiques de Chevreul, fut donc employé déjà d’une manière systématique par les préraphaélites. Quant à l’explication de ce terme, on entend par là un retour à ce qu’on appelait jadis les primitifs, c’est-à-dire vers les maîtres, non pas avant Raphaël, mais comme l’a déclaré explicitement un des grands préraphaélites mêmes, Holman Hunt, avant les artistes qui imitèrent Raphaël. Le véritable vocable, selon

Rossetti (Gabriel Charles Dante). — - Dante’s dream (Galerie municipale de Liverpool).

lui, aurait donc dû être : préraphalitéisme. Le premier prévalut pour la commodité du langage. Ce retour vers les naturalistes italiens du XVème au XIIIeme siècle s’était déjà produit en France, nous l’avons vu, dans l’atelier de David lui-même. Nous retrouverons ces tendances, identiques, dans l’art allemand, avec la secte des Nazaréens.

Des sept frères préraphaélites, qui se renouvelèrent durant les courtes années de l’existence régulière du groupe, les seuls illustres furent : Holman Hunt, Millais et Rossetti. Les autres, parmi lesquels se trouvent le frère de Rossetti, Michaël-William, qui, d’ailleurs, n’était pas artiste, et Arthur Hughes, dont il reste quelques toiles de valeur, n’étaient que d’obscurs figurants recrutés pour faire nombre.

Mais, en dehors des fondateurs, le préraphaélisme eut un père, ou du moins un père putatif. C’est Ford Madox Brown, en effet, qui, involontairement, en prépara la formule.

Ecole anglaise.

Cet artiste naquit à Calais, de parents anglais, le 16 avril 1821 ; il est mort à Londres le 6 octobre 1893. Il reçut sa première éducation en Belgique, en particulier à l’Académie d’Anvers, célèbre par son enseignement, et sous la direction de Gustave Wappers. Madox Brown commença, lui aussi, vers 1835, par des sujets romantiques imités de Lord Byron, puis il voyagea en Italie, où il connut, à Rome, les Nazaréens allemands et vint ensuite à Paris. Il y travailla de 1841 à 1844, et s’y prépara, notamment, au fameux concours institué en 1843 pour la décoration du palais de Westminster. De tous ces voyages, de tous les ferments qui levaient dans tous ces milieux plus ou moins enfiévrés, et surtout de ces fortes poussées naturalistes, qui, en France, avaient jailli presque au lendemain de l’éclosion romantique, le jeune peintre rapportait une ardente soif de vérité, un désir de réformation de Part, dans son caractère moral et dans ses moyens d’expression.

Il prêchait même que le fondement de la peinture d’histoire était la fidélité exclusive dans la reproduction du modèle, sans généralisation ou idéalisation, et, pour les accessoires, la reconstitution exacte d’après les documents et les monuments anciens. Il exposait bientôt un portrait, qui marquait vers quel maître d’autrefois étaient tournées ses sympathies, car il l’intitulait ,,un moderne Holbein”.

Ses principaux tableaux sont : Le roi Lear et Cordelia,' exposé en 1849. Chaucer à la cour d’Édouard IL1 (1851) , J ésus lavant les pieds de Saint Pierre (Tate Gallery (1852), Le Travail, au Musée de Manchester, sur lequel il resta douze ans et qui montre, avec la minutie extrême de l’ exécution, toutesles préoccupations philosophiques et sociales de cette peinture : Roméo et Juliette, lilie et le j ils de la veuve et les douze JOHN E-

panneaux décoratifs de l’hôtel de ville de Manchester. Son art est tendu, passionné, tragique, d’une véritable force expressive, qui dépasse heureusement ses principes d’exactitude littérale. Il a, comme son ancien camarade de l’atelier Wappers, le belge Henry Leys, le sens de l’histoire et il a rendu avec un certain caractère de grandeur héroïque les mœurs des vieux rois barbares, saxons, danois ou Scandinaves.

The last oi England (le dernier regard à l’Angleterre), qui appartient à la galerie municipale de Birmingham, est un de ces tableaux de réalité contemporaine, aux colorations violentes, aiguës, vivement reflétées dans l’éclat de la lumière, qui frappent par l’accent de conviction profonde et l’intensité de l’expression. Conçu en 1851, à Gravesend, où Madox Brown

Millais. — L’ordre d’élargissement, 1746 (Tate Gallery, Londres).

La Peinture au XIXe siècle.

était allé souhaiter bon voyage à son ami le sculpteur Woolner, qui partait pour l’Australie avec sa femme, il a été commencé deux ans plus tard et terminé en 1855. L’auteur s’y est peint lui-même avec sa jeune femme, la main dans la main.

En 1848, alors qu’il était encore inconnu ou méconnu, Madox Brown vit venir à lui un jeune artiste, qui demandait à entrer chez lui comme élève. C’était Rossetti. Ils se lièrent

étroitement. Madox Brown n’entrait pas, pourtant, dans le nouveau groupe qu’allait fonder son disciple, bien qu’il lui montrât toutes ses sympathies.

Ce jeune peintre était bien une des plus singulières figures, qu’ait fournie l’histoire de l’art de notre temps.

Rossetti (Gabriel Charles Dante) était fils d’un proscrit politique chassé du royaume de Naples, où il avait été conservateur des antiquités, et de Frances Mary Lavinia Polidori, jeune anglaise, d’origine toscane, dont le père avait été secrétaire d’Alfieri. Il naquit à Londres le 12 mai 1828 et il est mort à Birchington, près Margate, le 8 avril 1882. Il fit ses études à King’s College, entra au cours d’après l’antique de l’Académie, en 1845-46, mais ne fut pas admis à ceux d’après le modèle vivant. En 1848, il entra donc chez Madox Brown et s’associa avec deux camarades de l’Académie, William Holman Hunt et John Everett Millais, pour fonder, avec son frère et quelques autres amis, la petite coterie préraphaélite, qui fit bientôt tant de bruit ( à Londres

Malgré ses protestations de réalisme, l’art de cet Anglo-italien mystique est éminemment poétique et tout ce qu’il y a de moins préraphaélite, car il est étroitement apparenté avec les maîtres vénitiens du XVIeme siècle. Poète en même temps que peintre, il puise les sujets de ses compositions, soit dans ses propres poèmes, soit dans l’œuvre de Dante, que son père avait commenté, soit dans les poèmes chevaleresques et amoureux du moyen âge, les vieilles ballades anglaises, où puisa si souvent l’inspiration des poètes anglais, ses contemporains.

Son art est un singulier mélange de lyrisme ardent et passionné, fougueux et contenu, que traverse un souffle fiévreux de mysticisme et de symbolisme méridional et qu’avive une grâce subtile faite d'étrangeté toute britannique. Son dilettantisme enthousiaste, qui se

John E. Millais. - — La jeune fille aveugle (the blind girl) (Musée municipal de Birmingham).

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dispersait sur tous les modes de la pensée et toutes les manifestations des arts : vitraux, enluminures, illustrations, etc., unit, avec une éloquence voluptueuse et poignante, les chaleurs des Giorgione et des Titien aux exagérations linéaires des Lippi et des Botticelli. Sa première peintur e,l' Enfance delà Vierge, fut exposée en 1849 dans un cercle privé. En 1850, il donna Ecce Ancilla Domini, qui appartient maintenant à la National Gallery of British Art, ouvrage tout à fait dans l’esprit des primitifs florentins. Il épousa, en 1860, son modèle, Miss Elisabeth E.

Siddal, qu’il avait connue dix ans plus tôt et qui lui a longtemps donné ce type inoubliable de grâce douloureuse et passionnée, tel qu’on le voit dans la Beata Béatrice, de la Tate Gallery. Ce tableau, inspiré de la Vit a Nuova du Dante, fut, en effet, exécuté en 1863, peu de temps après la mort de cette femme adorée, qui le laissa pendant plusieurs années dans un profond désespoir. Cette peinture célèbre a été répétée deux autres fois par l’artiste : une de ces répétitions appartient au Musée de Birmingham, l’autre est dans une collection privée en Amérique.

Dante $ dream (le rêve de Dante) appartient à la galerie municipale de Liverpool (Walker art Gallery). C’est encore un sujet emprunté à la Vit a Nuova.

Le jour même de la mort de Béatrice,

Dante rêve qu’il est conduit près d’elle par l’Amour. Le beau et éblouissant pèlerin ailé attire d’une main vers la morte le poète, qui s’avance, absorbé comme dans le sommeil. Deux jeunes femmes, vêtues de vert, aux grands yeux mystérieux et fixes, soulèvent le voile qui couvre la couche de Béatrice et l’Amour pose sur ses lèvres le baiser qu’elle ne reçut jamais de son amant. Cette composition en chaude harmonie vert et rouge, est la plus importante de l'œuvre de Eossetti. Commencée, en 1869, d api es une aquarelle Holman Hunt. — La lumière du monde

qui datait de 1855, die n’a été terminée (Christ Church à Oxford).

qu’en r 881, à la veille delà mort de l 'artiste.

Les deux autres camarades de Rossetti différaient essentiellement. John Evi ki ii Millais es né à Southampton le 8 juin 1829 et il est décédé à Londres le 13 août 189b. Il passa les premières années de son enfance à Jersey, puis à Dinan, où ses premières dispositions pour le dessin se firent jour. En 1837, sa famille étant retournée à Londres, il fut envoyé au

La Peinture au XIXe siècle.

cours de Henry Sass, peintre de portraits. Ses progrès furent si rapides qu’il enleva une médaillé cl argent a 1 âge de neuf ans, 11 n avait pas dix-sept ans qu'il peignait et exposait son premier tableau : Pizarre délivrant les Incas du Pérou. En 1847, [\ emportait une médaille d’or décernée par la Royal Academy et, en même temps, il se faisait remarquer au concours

de décoration pour Westminster avec son carton du Denier de la Veuve. C’est l’année suivante, on l’a vu, qu’il se joignait à ses camarades d’atelier, Rossetti et HolmanHunt, pour fonder la petite confrérie préraphaélite. Il en fut, momentanément du moins, l’expression la plus typique et ses principes minutieux de réalisme aigu furent appliqués avec une technique serrée, brillante et sûre, et de rares dons d’observation pittoresque et expressive ; il les délaissa malheureusement trop tôt, lorsque le succès lui vint, pour conserver la faveur du public et gravir les degrés des honneurs officiels. Cette première période de sa carrière restera la plus éclatante. Sa première peinture préraphaélite est le tableau de Lorenzo et Isabella (1849), sujet pris dans le poème de Keats, Le pot de Basilic, dans lequel chacun des fondateurs du groupe avait décidé de choisir le thème de son tableau; l’ Echoppe duCharpentier, 1850; Mariana, la Fille du forestier, 1851; le Huguenot et Ophélia, 1852, (celui-ci à la Tate Gallery);

L’ordre d’élargissement, 1853, la Jeune aveugle , 1856. En 1853, il avait vingt-quatre ans, le succès du jeune révolutionnaire était tel qu’il était élu associé de l’Académie ; en 1863, il était nommé académicien. En 1885 il fut créé baronnet et, à la mort* de Lord Leighton, peu de temps avant son propre décès, il fut choisi comme président de l’Académie Royale. Il était officier de la Légion d’honneur et correspondant de l’Institut. On évalue à 22 7 le nombre

Photo rioUyev.

Edward Burne-Jones. — The Merciful Knight (le Chevalier Miséricordieux).

Ecole anglaise.

de ses peintures à l’huile, dans lesquelles il faut citer encore La Le Hussard de Brunswick, en 1863, à l’apogée de son talent, Y Enfance de Sir Walter Raleigh, 1870, Le passage Nord-Ouest, 1875, Le garde royal, 1877, et nombre de paysages et de portraits parmi lesquels ceux du Cardinal Newman, de Lord Beaconsfield, de Lord Salisbury, de Gladstone, etc.

L’ordre d élargissement, 1746, est la représentation d’une petite scène simplement pathétique, dans laquelle Millais a concentré tous ses moyens sobres et forts de réalisme expressif.

Une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, tend à un geôlier, vêtu de rouge, qui l’examine attentivement, l’ordre qui permet à son mari, jeune Écossais, le bras en écharpe, condamné pour rébellion, d’être relâché. Celui-ci laisse tomber, d’émotion, sa tête sur l’épaule de sa femme souriante, tandis que le grand chien noir se dresse en bonds joyeux. La scène est exactement circonscrite autour des personnages, comme sur une plaquette, sans accessoires aucun, ni rien qui puisse détourner l’attention de cet humble drame émouvant Ce tableau, signé et daté de 1853, appartient à la Tate Gallery.

il a été exposé à la Royal Academy en 1853 et à l’Exposition Universelle de Paris en 1855:

La jeune fille aveugle ( the blind girl ) appartient au Musée Municipal de Birmingham. Ce tableau, peint en 1856, obtint le prix de l’Académie de Liverpool en 1858, et fut vendu, à cette date, à un marchand pour 7.500 francs. C’est une scène extrêmement simple, mais très émouvante dans sa conception. Deux jeunes filles sont assises au bord d’une route, l’une âgée de dix-huit à vingt ans, une simple mendiante, ,,not a poetical or vicious one”, comme écrit Ruskin, qui a dépeint amoureusement ce tableau; elle tient sur ses genoux un accordéon, sa tête

Veillée de Sainte Agnès et

est recouverte d’une mante, dans ses bras

La Peinture au XIXe siècle.

Le ' troisième des principaux fondateurs du préraphaélisme, seul survivant aujourd’hui, W ILLIAM HOLMAN HUNT, est né à Londres le 2 avril 1827. Ses dispositions pour le dessin se manifestèrent de bonne heure.

Il étudia aux cours de la Royal Academy et aborda les expositions en 1846. Ses premiers tableaux sont conçus sous l’inspiration ramanticoréaliste de ses confrères en préraphaélisme, d’après des sujets pris chez les poètes. En 1848, il exposait Rienzi criant vengeance ; en 184g, Claudio et Isabella, d’après le Pot de basilic de Keats, suivant le programme Hubert von Herkomer. — The last Muster. commun et Les deux

gentilshommes de Vérone,

(Musée Municipal de Birmingham). Mais ce qui le distingue de ses deux autres confrères, c’est que si Rossetti reste voluptueusement mystique et païen, si Millais est exclusivement pittoresque, Holman Hunt est animé d’une foi profonde, dont il fait, à partir de cette date de 1850, le but principal de son art et qu’il est resté dans sa verte vieillesse, conséquent avecses origines et demeuré le seul et dernier préraphaélite. Ses tableaux chrétiens sont: Une famille de Bretons convertis protégeant un missionnaire chrétien contre la persécution des Druides

joue une fillette de huit à dix ans, son guide ; elle est immobile sous la caresse chaude des rayons ardents qui ont percé les nuages lourds et que cherchent en vain ses yeux fermés. Ces pauvres yeux clos semblent voir en dedans cette glorieuse fantasmagorie de la lumière, les maisons, l’église du village, qui se détachent au loin avec une netteté précieuse et charmante, les herbes et les véroniques, ravivées par la pluie, qui brillent comme des ,, émaux byzantins”

et le double arc-en-ciel

ouvrant au loin son grandiose et magnifique éventail sur les nuées sombres qui s’éloignent. Elle est si immobile, observe Ruskin, qu’un beau papillon est venu se poser sur elle et s’exposer à la douce chaleur du soleil.

Lawrence Alma Tadema, — Frédegonde et Prétextât.

École anglaise.

Photographische Gesellschaft, Berlin.

Lawrence Alma Tadema. — A lecture from Homer.

(1850), Le berger mercenaire (1852), Le Réveil de la conscience (1854), B Bouc émissaire (1856), célèbre peinture symbolique, de même que L’ombre de la Mort (1873), dans laquelle l’ombre portée de Jésus priant forme sur le mur une croix, que Marie, agenouillée, contemple avec épouvante. Holman Hunt avait voyagé, en 1854, en Egypte et en Palestine, pour étudier les lieux saints, comme fit plus tard, à son exemple, notre James Tissot. Ce séjour dans ces pays

Frédéric Walker. — La port de Refuge (Tate Gallery, Londres).

La Peinture au XIXe siècle.

influa sur le caractère lumineux de ses tableaux. Il s’acquit une popularité universelle dans les pays anglo-saxons avec sa peinture symbolique : La lumière du monde, peinte en 1854, qui est placée dans Christ Church, à Oxford.

Si nous suivons Ruskin dans l’explication qu’il en donne, après Holman Hunt lui-même, il n’y a pas un détail, si infime soit-il, qui n’ait sa signification dans cette peinture dont le rébus est indéchiffrable pour tout autre qu’un Anglais, nourri du symbolisme biblique et évangélique. Le Christ. apparaît, suivant le mot : ,, Voici, je me tiens à la porte et je frappe”. Il est vêtu de sa robe blanche sans couture, symbole de la domination de l’âme sur le corps, et recouvert d’un riche manteau sacerdotal, orné de pierreries. Sur son front une couronne d’or, mêlée à la couronne d’épines. La porte est fermée, les clous sont rouillés : c’est l’esprit humain devant lequel ont poussé les herbes folles et desséchées de la paresse et de l’ignorance. Dans

William Quiller Orchardson. — Napoléon à bord du Bellérophon (Tate-Gallery, Londres).

le fond est un verger d’où les fruits, les pommes du péché, ont roulé par terre. Le Christ frappe, tenant une lanterne à la main. Des esprits ingénieux ont calculé qu’il y avait dans ce tableau jusqu’à cinq lumières différentes : celle de la lune, répandue dans le ciel, celle des étoiles, celle du nimbe de Jésus, celle de la lanterne et celle du givre qui couvre les fleurs. Quelles que soient les minuties du symbolisme, qui se combinent avec les préciosités de l’observation et de l’exécution, toujours d’après nature, il n’en reste pas moins que c’est une des œuvres les plus singulières et les plus nobles de l’idéalisme moderne.

Bien qu’ils eussent figuré chez nous à plusieurs de nos grandes Expositions, les préraphaélites ne produisirent pas d’impression durable sur le public français. L’artiste qui, pour lui, sembla incarner le préraphaélisme, n’accompagna jamais son nom des trois lettres maçonniques P. R. B., il ne fut pas l’un des sept et il ne se rattache à ce mouvement que par

École anglaise.

■ses rapports avec l’un des fondateurs, qui fut son maître et son ami. Cet artiste est Sir Edward Burne-Jones. Il naquit à Birmingham le 28 août 1833 ; il fit de sérieuses études ■classiques et montra toute sa vie un goût très vif pour les lettres. Il fut destiné, au début, à la carrière ecclésiastique et entra à Exeter College, à Oxford, en 1853. Mais sa vocation artistique s’étant ' éveillée, il vint à Londres, en 1856, avec l’intention de la développer, et courut aussitôt ■chez" Rossetti, dont les premiers ouvrages avaient fait naître en lui une vive admiration. Les préraphaélites étaient déjà dispersés,

Burne-Jones s’unit à son maître et à un autre camarade d’Exeter College, destiné primitivement comme lui au sacerdoce, William Morris, et ils cré èrent bientôt avec les encouragements et l’appui du grand apôtre de la Beauté, Ruskin, une sorte d’association de •caractère esthétique, moral et social, pour restaurer les industries d’art et répandre l’idée du beau jusque dans la demeure du pauvre.

C’est de ce mouvement, qui toucha à toutes les formes de l’industrie des arts :

architecture domestique,

-ébénisterie, vitraux , étoffes, papiers peints, céramique, verrerie, mosaïque livre,

■etc.., qu’est dérive l’élan un peu artificiel, mais unanime ■dans toute l’Europe, vers la recherche d’un style nouveau.

Dans la première partie de sa carrière, l’art de Burne-Jones est essentiellement poétique et expressif et il se rattache directement à l’inspiration de son maître Rossetti et de ses guides préférés, les Vénitiens du XVume et du commencement du XVIl,ue siècle ; il puise dans les sujets de la vieille littérature anglaise, suivant le but que lui et ses amis s’étaient également proposé, de fonder un art national et populaire. Les romans du cycle de la Table ronde lui

John Lavery. — Printemps (Musée du Luxembourg).

La Peinture au XIXe siècle.

fournissent ses thèmes de prédilection, et, dès 1857-1858, il travaille en commun avec Rossetti, William Morris et quelques autres pour décorer de fresques, sur le cycle d’Arthur, les murs de l’Union Club d’Oxford. Parmi les œuvres de cette première période, dans laquelle il produit surtout des aquarelles, The Merciful Knight (le Chevalier Miséricordieux), aquarelle qui date de 1863, est un de ses chefs-d’œuvre de composition et de couleur expressives. Le sujet est emprunté à deux lignes de vieille légende : ,,D’un chevalier qui fut miséricordieux à son ennemi, qu’il pouvait détruire, et comment l’image du Christ le baisa en témoignage que son acte avait été plaisant à Dieu”. Sur les marches d’un autel, un chevalier est agenouille

Frank Brangwyn. — Marché au Maroc (Musée du Luxembourg).

dans son armure de fer, son heaume et son épée sont à ses côtés, et tandis qu’il prie avec ferveur, l’image du Christ se détache de la croix et se penche pour l’embrasser. Au fond, dans un haut et vert paysage, qui cache tout le ciel, un cavalier semble s’éloigner.

A la suite de son voyage en Italie et avec ses préoccupations d’ordre décoratif, une modification se produit dans le talent du maître. Il est subjugué par les grands italiens du XVIeme siècle. Sa manière alors cherche le style, sa coloration se refroidit et il est hanté par la manie du décor. C’est l’aspect de son œuvre le plus populaire et il a plu autant par ses travers que par ses qualités. Il s’adonne toujours à ses sujets préférés, mais il les présente sous une forme narrative, par séries de tableaux distincts, mais se rapportant au même cycle :

Ecole anglaise.

les histoires d’Arthur, de Tristan, le conte de la Belle au Bois dormant , ou les légendes de l’antiquité, transposées à la façon de Boccace, comme l’histoire de Pygmalion, de Psyché et de Persée. Il a exécuté, aussi, un certain nombre d’allégories ou de sujets généraux devenus célèbres, comme Laus Veneris (1873-75), Le Miroir de Vénus (1875), Le Chant d'amour, (peint de 1868 à 1877); les Jours de la Création, ingénieuses peintures décoratives en six panneaux (1876), l’Escalier d’or (1880), La Roue de la Fortune (1883), Les Profondeurs de la mer (1886), V Amour dans les ruines (1894), etc. Parmi ces ouvrages, Le roi Cophetua et la petite mendiante est peut-être son chef-d’œuvre. Ce tableau, exécuté en 1884, appartient à la Tate Gallery. Cette toile a été inspirée par une ballade du temps d’Élisabeth, qui a formé le sujet d’un poème connu de Tennyson. La peinture est toute en hauteur. Le roi, dans sa brillante armure, assis sur les marches du trône, tient dans les mains sa couronne inutile et contemple avec adoration la petite mendiante assise à la place royale, souriante et sans surprise dans sa jeune beauté, qui illumine ses haillons. Par sa composition heureuse et singulière, son harmonie riche et profonde, cette œuvre garde la tension et l’émotion des premiers ouvrages du maître.

Burne-Jones avait été créé baronnet en 1894; il était chevalier de la Légion d’honneur (1889).

Il est décédé le 16 juin 1898.

A côté et en dehors des milieux précédents, il est une grande physionomie artistique, la plus haute peut-être de l’Angleterre contemporaine, par la puissance de son individualité et par l’éloquente énergie de son idéalisme. C’est George Frédéric Watts II est né à Londres le 23 février 1817 et mort le Ier juillet 1904. Ses goûts pour le dessin furent très précoces ; aussi ses parents le firent-ils entrer de bonne heure aux cours de l’Académie, mais sa nature indépendante ne s’y trouva pas à l’aise et il travailla pour ainsi dire tout seul en étudiant les maîtres et en s’attachant surtout aux marbres de Phidias, qui lui donnèrent ses premières grandes émotions d’art. Il s’essaya d’abord sur des sujets romantiques, d’après Walter Scott, exposa en 1837 ses premiers portraits puis, en 1842, des motifs empruntés à Shakespeare et à Boccace; et, à cette date, il était assez solidement préparé pour emporter un prix au premier concours pour la décoration du palais du Parlement. La valeur de ce prix lui permit d’entreprendre en Italie un voyage, qui laissa en lui les traces les plus profondes. Il resta quelques semaines à Paris, séjourna à Venise, s’arrêta assez longtemps à Florence, et revint tout pénétré du Corrège et de Giorgione, et surtout de Titien et de Tintoret, qui

Charles Shannon. — La Femme sculpteur (Musée du Luxembourg).

La Peinture au XIXe siècle.

restèrent ses guides de prédilection En 1846, il obtenait le premier prix au troisième concours

pour la décoration de Westminster et, dès ce moment, sa réputation était établie. Il entreprit alors un certain nombre de décorations murales, notamment à Lincoln’s Inn (Palais de Justice de Londres), et conçut, à la façon de Chenavard ou de Gustave Moreau, son art comme un moyen exclusif d’expression pour traduire le monde de ses sentiments et de ses idées ; car l’art, pour lui, jusque dans ses portraits, choisis parmi les hommes illustres de son temps comme de glorieux exemples, doit avoir une portée morale. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, d’être une des personnalités les plus fortement douées, au point de vue pittoresque, de toute l’École anglaise. Ses compositions mouvementées, aux lignes véhémentes, aux colorations ardentes et suggestives, comprennent, soit des cycles héroïques ou historiques : La Création de la femme, La Tentation d'Ève, La Mort d’ Abel, Le Déluge, soit des conceptions symboliques prises dans les sujets de la fable ou de la légende : Orphée et Euridyce, Endymion, Paolo et Francesca, soit des généralités allégoriques, dont les plus célèbres sont : Sic Transit, IT Espérance, L’Amour et la Mort, V Amour et la Vie. Cette dernière toile a été répétée trois fois par Watts, qui la considérait comme son œuvre pré férée. Un exemplaire est à la Tate Gallery, l’autre à Washington, le troisième a été expressément peint pour le Luxembourg par le maître, qui y mit tout son talent plein de généreuse ardeur et l’offrit en termes touchants à la Lrance. L’Amour, sous la forme d’un beau jeune homme aux ailes flamboyantes, aide la Vie, jeune fille timide, hésitante et inquiète, à gravir les âpres sentiers rocailleux qui doivent la conduire aux sommets. L’ Ecole anglaise a toujours compté en tout temps certains apports étrangers, qu’il

James Mac’Neill Whistler. — La Fille blanche (Appartient M. J. H. Whittemore).

École anglaise.

arrive le plus souvent, d’ailleurs, à s’assimiler tout à fait : c’est ainsi que le Hollandais Alma Tadema et le bavarois Herkomer figurent parmi les plus hautes personnalités de l’art anglais moderne. Sir Lawrence Alma Tadema est né dans la Frise, à Dronrijp. le 8 janvier 1836. Il fit au gymnase de Leuwarden d’excellentes études, qui le préparèrent admirablement pour son avenir, et fut destiné à la carrière médicale. Mais il était possédé par le démon de la peinture, accident arrivé déjà à quelques autres grands Hollandais. Sa famille finit par céder et, en 1852, il alla à Anvers étudier à l’Académie, sous la direction de Wappers et de Henry Leys Puis il vint en France, où il se maria une première fois, mariage dont il eut deux filles : l’une est écrivain, l’autre peintre. En 1870, il se rendit en Angleterre ; étant devenu veuf, il y contracta un second mariage, s’y fixa et se fit naturaliser anglais. Membre de la Royal Academy, Membre correspondant de l’Institut de France, Sir Lawrence a conquis, à nos Salons et Expositions universelles toutes ses médailles et il est officier de la Légion d’honneur.

Son œuvre, de caractère essentiellement historique, appartient à la fois au renouveau de résurrection de l’histoire par l’exagération des caractères expressifs, comme l’avait comprise Leys, et au mouvement réaliste de vérité documentaire créé par Meissonier et par Gérôme.

Ce dernier artiste a eu, du reste, au point de vue des préoccupations archéologiques comme de la technique, une certaine influence sur son ami le peintre anglais. L’œuvre de Alma Tadema comprend deux grandes manières, correspondant à ses deux sources d’inspiration principales. Dans la première partie de sa carrière, il est surtout frappé par les récits d’Augustin Thierry et il les traduit en pages fortement colorées, telles que L’ Education des petits-fils de Clothilde (1861), Venantius Fortunatus et Radegonde (1862), Frédegonde et Prétextât (1864), composition qui, bien avant les succès de Jean-Paul Laurens, produisit une grande impression par la vigoureuse sensation qu’elle donnait de cette époque semi-barbare.

Sa seconde manière, plus précise, plus claire, plus serrée, est consacrée presque uniquement aux temps antiques ; il les a fait revivre dans leur vérité familière, qui les rapproche de nous, avec une science d’érudition impeccable, jointe à un sentiment très vil de la réalité, comme un Gaston Boissier ou un Ferrero. A cette inspiration appartiennent Catulle chez Lesbie (1865).. La danse romaine (186G), Tarquin le Superbe (1867), Ave Caesar,

La Peinture au XIXe siècle.

Io Saturnalia (1871), Joseph intendant de Pharaon, Hadrien, La fête du vin, La route du temple , Une lecture d’Homère et. dans ces dernières années, la toile de Caracalla et Geta (un rêve du Colisée), qui montre, dans ses milliers de personnages assis sur les gradins autour de la loge impériale, la prodigieuse habileté de ce savant virtuose, qui se joue de toutes les difficultés avec sa volonté patiente et son savoir.

Lady Alma Tadema, également peintre, s’est fait remarquer, de son côté, par des

tableaux délicats dans le goût hollandais.

Sir Hubert von Herkomer est né le 26 mai 1849 au village de Waal, près Landsberg, en Bavière. Son père était un modeste sculpteur sur bois, ruiné par la révolution de 1848, qui commença par chercher fortune en Amérique, puis en Angleterre,- où il débarqua en 1857, à Southampton, avec sa femme et son enfant.

Le père reprit son métier et la mère donna des leçons de musique. Appelé à Munich pour un travail, la famille s’y installa quelque temps et le fils apprit à dessiner à l’Académie.

Retournés en Angleterre, le jeune Herkomer parvint à gagner sa vie avec des dessins ou caricatures pour des journaux. Il exposa à l’Académie, en 1873, sa première toile, Après le travail du jour, exécutée dans la manière sentimentale et colorée de Frédéric Walker ; ce fut son premier succès. Sa réputation se confirma solidement par un tableau, devenu célèbre, qui fut exposé, en 1878, à l’Exposition Universelle de Paris, où il obtint une médaille d’or. C’est La Dernière Assemblée, qui réunit les invalides de l’hôpital militaire de Chelsea, alignés dans leurs tuniques rouges sur les bancs de la chapelle. Il montrait, dans ce choix de physionomies typiques de vieux débris guerriers, dans leurs attitudes lasses et leurs gestes usés, cette force de pénétration du caractère individuel, qui devait lui assurer une si remarquable carrière de portraitiste et, avec cette analyse serrée du détail expressif, le sentiment profond de l’unité de la scène. L’ Assemblée des Administrateurs de Chaterhouse et la Session des Magistrats de Landsberg ont rappelé ce succès Sa manière a gardé beaucoup de rapports avec la technique continentale Elle a pris, néanmoins, une coloration assez britannique. Parmi les portraits célèbres de Herkomer il faut citer la célèbre

James Mac'Neill Whistler — Thomas Carlvle (Musée de Glasgow).

John La Farge. — L’Ascension du Christ (Église d’ Ascension Church à New- York).

Hcole anglaise.

Dame en blanc (Miss Grant), la Dame en noir, le portrait de son père, de sa mère, de Ruskin, de Wagner, de Tennyson, de Stanley, etc. Sir Hubert, établi à Bushey, près Londres, y a fondé une importante école de peinture ; on lui doit aussi des écrits distingués sur les arts.

Celui que nous avons nommé plus haut comme le maître qui influa sur les débuts de Herkomer, Frédéric Walker, est une des plus charmantes et des plus touchantes figures de l’art anglais moderne. Son Port de Refuge, de la Tate Gallery, reste dans la mémoire de tous ceux qui ont vu cette singulière toile, où le sourire des arbres en fleurs se mêle à la tristesse douce du couchant, où la mélancolie des vieux jours contraste avec l’image de la jeunesse, représentée ici par cette jeune fille soutenant sa mère, là, par ce robuste jardinier qui fauche » hardiment le gazon de la pelouse.

Frédéric Walker était né à Londres, dans le quartier de Marvlebone, le 24 mai 1840 II montra, dès son jeune âge, ses goûts pour le dessin. A seize ans, il fut placé chez un architecte, mais ce fut la peinture qui l’attira. Il gagna sa vie de bonne heure avec des dessins et gravures d’illustrations pour divers journaux. Sa première peinture à l’huile est Le chemin perdu en 1863. En 1867, il exposa à la Royal Academy les Baigneurs, qui eurent un grand succès ; en 1868 les Vagabonds, en 1869 John La Farge. — Le Charmeur de Loups.

la V ieille Grille, qui figura

à l’Exposition Lîniverselle de 1878. 11 a exécuté aussi de nombreuses aquarelles. Atteint de consomption, il passa l’hiver de 1873-74 à Alger, revint en Angleterre et se réfugia en Ecosse poui trouver un climat plus doux. Il y mourut à Saint-Fill&n, dans le comté de Perth, le 5 juin 1875.

Dans les dernières manifestations des arts du Royaume uni, l’Ecosse occupe une place exceptionnelle ; il y a même un petit groupe écossais, très connu dans nos expositions, auquel, d’ailleurs, il se mêle quelques Irlandais, voire des Gallois. Le doyen de ces contemporains est

La Peinture au XIXe siècle.

Sir William Ouiller Orchardson, né à Edimbourg en 1835, célèbre jusque chez nous par ses portraits et par ses peintures de genre, brossées légèrement en chaudes harmonies rousses et inspirées le plus souvent de l’histoire anecdotique de notre pays, aux périodes de la Révolution ou de l’Empire. Il a remporté toutes ses médailles à nos Salons et Expositions Universelles, a été nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1895, et est membre correspondant de l’Institut. Il est membre de la Royal Academy. On peut se souvenir de la Reine des Epées, qui eut un grand succès chez nous en 1878, du Mariage de convenance (1884), du

Salon de Mme Récamier (1885). Napoléon à bord du Bellerophon, qui est un de ses tableaux les plus célèbres, appartient à la Tate Gallery. Il a été exposé à la Royal Academy en 1880. Cette peinture représente l’Empereur, seul, en avant de ses généraux, sur le pont du navire qui l’emporte, songeur, tandis que s’éloignent lentement les côtes de France.

Dans les générations plus récentes, on a désigné sous le nom d’École de Glasgow un groupe d’harmonistes savants et raffinés, dans une gamme un peu sombre, qui ont subi, avec l’influence colorée de la vieille tradition écossaise, celle des romantiques français avec l’action très directe du peintre franco-américain Whistler. Ce milieu de chauds coloristes écossais, irlandais ou gallois a fait sensation dans nos Salons et a aidé au réveil du sens un peu perdu des harmonies au lendemain des abus de l’École du plein air, à côté du groupe français baptisé chez nous : la bande noire. Ce sont : Sir James Guthrie, Ch. Ricketts, Ch. Shannon, Conder, Arthur Melville, Alexander Roche, John Lavery, etc. Né en 1856, à Belfast, John Lavery fit ses études à Paris, sous la direction de Bouguereau, Robert-Fleury et Meissonier, et reçut, en Angleterre, les conseils de Watts et de Whistler. On connaît, dans notre Musée National, le Portrait de V auteur et de sa fille et surtout cette charmante figure du Printemps, une jeune femme en toilette blanche, qui semble rentrer du jardin les bras chargés de fleurs. Cette peinture a été acquise au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts.

Frank Brangwyn, lui, qui se rattache indirectement à ce milieu, est d’origine galloise, mais il est né à Bruges en 1867. Il eut une jeunesse assez agitée, car il avait une soif d’exotisme qui le conduisit à travers tout l’Orient. Ses débuts en France, en 1893, avec son tableau des Boucaniers, furent très remarquées. Le jeune peintre s’annonçait comme un futur

John Sargent. — La Carmencita (Musée du Luxembourg).

École anglaise.

maître et ne tardait pas à prendre dans son pays la place qu'on lui donnait déjà en France. Le Marché au Maroc a été acquis par l’État pour le Luxembourg, au Salon de 1895. C’est un exemplaire heureux de cette peinture orientaliste, aux tons richement exaltés par larges échantillonnages localisés, avec les sonorités chaudes et profondes d’un beau tapis marocain ou persan. Il relève, en toute évidence, assez directement de la tradition des grands romantiques orientalistes français, Delacroix et Decamps. Il a depuis, exécuté, notamment pour la Bourse de Londres, de grandes peintures décoratives et s’est distingué comme un aqua-fortiste de premier ordre. Charles Shannon a été remarqué aux expositions où il a participé en France, par ses qualités de haut style, son dessin ample, sa composition originale, ses chaudes et fortes

Winslow Homer, — Nuit d’été (Musée du Luxembourg).

harmonies. La femme sculpteur, du Salon de 1909, récemment acquise pour le Luxembourg, donne une excellente idée de la belle tenue de cet art, d’un charme profond et grave.

§ IL École Américaine.

L’histoire de la peinture dans les États-Unis d’Amérique peut se diviser en deux larges périodes, égales en durée. L’une qui comprend exactement la première moitié du siècle, est pour ainsi dire de caractère exclusivement britannique ; la deuxième, qui correspond a l’autre moitié, est plus particulièrement sous l’influence française ; mais c’est de ce moment que date ce qu’on peut appeler plus exactement la constitution d’une école locale.

Dans la première partie, en effet, on peut rattacher directement et c’est, du reste,

La Peinture au XIXe siècle.

ce qui se fait pour la plupart d’entre eux — les maîtres américains à l’École d’Angleterre. Presque tous y ont travaillé, quelques-uns y ont à peu près constamment vécu et même ont obtenu des distinctions réservées d’habitude aux seuls sujets britanniques.*

Tels sont, par exemple : John Singleton Copley (1737-1815) ; Benjamin West (1738-1820) qui fut président de l’Académie royale ; Gilbert Stuart, célèbre par son portrait de Washington, au Musée de Boston (1755-1828) ; Washington Allston (1777-1807) ; Thomas Sully (1783-1872) et Charles R. Leslie (1794-1859) dont on connaît, à la Tate Gallery, l’excellent tableau de genre, si spirituellement observé, de l’Oncle Toby et la veuve, etc.

La période proprement américaine commence avec trois grandes personnalités à demi ou même plus qu’à demi françaises : les peintres Whistler et La Farge et le sculpteur Augustus Saint-Gaudens, noble et grand artiste de l’œuvre duquel nous n’avons pas à nous occuper ici.

Alexander Harrïson. — En Arcadie (Musée du Luxembourg).

James Abbott Whistler, qui signa plus tard James Mac’Neill Whistler, en faisant précéder son nom patronymique de celui de sa mère, est né à Lowell (Massachussets) le 11 Juillet 1834. Il était originaire d’une famille du sud et fils du Major George Washington Whistler, officier du génie, qui coopéra à l’établissement des chemins de fer en Amérique, et en Russie. L’enfance de James Whistler se passa dans ce dernier pays jusqu’en 1849, date de la mort de son père. Destiné d’abord à l’état militaire, il entra à l’école de Westpoint en 1851, il y fut congédié, entra en 1854, comme dessinateur au service cartographique de la marine, mais se vit refuser ses planches à cause des croquis qu'il griffonnait dans les coins et qui annoncent les prochains débuts de sa glorieuse carrière de graveur. Sa vocation paraissant manifeste, il fut envoyé à Paris en 1855, entra à l’atelier Gleyre, fréquenta surtout le Loyvre et s’y lia étroitement avec Fantin-Latour, qui exerça bientôt une influence marquée sur son talent.

Ecole américaine,

Refusé, avec son ami, au Salon de 1859, son tableau Au Piano fit partie de la petite exposition organisée par Bonvin dans son atelier. C’est à cette occasion qu’il fut mis en relation avec Courbet et qu’il travailla sous son action et même quelquefois à ses côtés jusqu’en 1866.

C’est l’époque de ses premières marines. Après une période de va-et-vient entre la France et l’Angleterre, ïl se fixa à peu près définitivement à Londres. Il s’y lia avec Rossetti, Millais, Albert Moore et il est, à ce moment, très particulièrement influencé par eux, comme il apparaît dans les diverses Symphonies en blanc qu’il exposa entre 1862 et 1866. La Fille blanche est la première. Elle fit partie, en 1863, du Salon des Refusés, où elle forma la pièce capitale et eut un succès inouï de scandale, qui assura la renommée du jeune artiste. Ce scandale nous surprend aujourd’hui. Cette œuvre, qu’on prétendait être l’œuvre d’un spirite, d’un visionnaire, est pourtant un morceau sérieux de peinture où l’on voit formulés pour la première fois les recherches symphoniques de couleur et surtout les accords subtils de tons sur tons qui sont un des charmes rares de son art. La physionomie seule est un peu singulière, avec ses yeux extatiques, sa démarche somnambulesque, ses airs égarés d’Ophélie, empruntés à ce mysticisme préraphaélite, qui était bien loin de son tempérament foncièrement réaliste. Ce tablean appartient à un amateur américain, M. J. H. Whittemore.

Whistler évolue ensuite sous l’influence du Japon puis adopte définitivement le système de combinaisons harmoniques des tons, analogue à celui des sons, et désignées par des intitulés pris au langage musical. Il donne, à ce moment (1864 à 1868) ses principaux Nocturnes. En 1867 ou 68, par un nouveau travail de sa pensée, abjurant les coquetteries de la couleur, il modifie complètement sa palette dans le sens de l’austérité, se préoccupe avec soin de l’arabesque des lignes et atteint, à force de simplification, une puissance pittoresque, expressive et synthétique, inconnue dans ce genre avant lui. Ses accents sobres de tons le rapprochent alors de la manière de Velasquez. Il ne peint plus guère, comme grandes compositions, que des portraits et les plus célèbres sont alors ceux de sa mère et celui du philosophe

. William T. Dannat. — Contrebandier aragonais

arlyle. (Musée du Luxembourg).

Le Portrait de la mère de Whistler, qui

appartient au Musée du Luxembourg, où il fut placé en 1891, après son acquisition par l’Etat français, est à coup sûr le chef-d’œuvre de l’auteur, par son émouvante simplicité, son pieux recueillement, tout ce que les harmonies graves disent de l’âme du modèle. Whistler l’a peint avec amour, avec toute la tendresse qu’il garda à sa mère. Cette toile portait le titre symphonique : ,, arrangement en gris et noir”. Exécutée en 1871, exposée à la Royal Academy en 1872, elle figura en 1883 au Salon de Paris, où elle obtint une médaille. Le portrait du philosophe Thomas Carlyle est contemporain du précédent. C/est encore un ,, arrangement en gris et noir”, mais dans un demi-jour égal clair, moins mystérieux, avec un fond gris indéfinissable,

La Peinture au XIXe siècle.

sur lequel s’enlèvent, dans un effet tranquille, les chairs rosées des joues au milieu du gris argenté des cheveux et de la barbe, et le noir des vêtements, qui dessinent le corps de profil, dans une arabesque expressive. C’est d’un art tendu, réfléchi, sévère, qui dit toute la hautaine mélancolie de ce grand songeur solitaire. Ce tableau appartient au Musée de Glasgow ; il a été exposé à Paris au Salon de 1884.

C’est une date où Whistler, las des persécutions subies en Angleterre et flatté de l’accueil qu’il trouvait en France, vint s’y établir à nouveau et ouvrit un atelier d’enseignement. Il avait épousé en 1888 Miss Beatrix Birnie Philip, fille du sculpteur de ce nom et veuve de l’architecte Godwin. A la mort de celle-ci, en 1896, il se réinstalla à Londres, où il est

décédé le 17 juillet 1903. Whistler était officier de la Légion d’honneur.

Whistler était Français par son éducation, par ses goûts et jusque par l’influence des maîtres anciens qu’il subit toui à tour :

Rembrandt et Vélasquez, qui furent les grands demi-dieux de l’École réaliste II appartient directement à ce milieu John La Farge, lui, est d’abord Français par le sang. Fils d’un officier français, Jean-Frédéric de la Farge, qui vint s’établir en 1806, en Amérique, après toutes sortes d’aventures dans l’expédition de Saint-Domingue, où il fut fait prisonnier par les nègres insurgés, John La Farge est né le 31 mars 1835 à New- York. C’est là que s’est passée son enfance, au milieu des livres et des tableaux hollandais que son père aimait à recueillir. Il reçut une excellente éducation et.

comme il avait des dispositions pour les arts, on le laissa partir pour Pari-, Il y arriva en 1856 et entra dans l’atelier de Couture. On ne peut dire qu’il profita beaucoup de cet enseignement, mais il était, par sa mère, apparenté avec le célèbre critique Paul de Saint-Victor, et il fut introduit dans la maison de Chassériau, pour qui il éprouva de suite la plus sympathique admiration. Delacroix était alors dans toute sa gloire. La Farge en fut très impressionné et cette influence directe se confondit avec son culte pour les grands italiens du XVIe siècle et pour Rembrandt, qu’il allait admirer au Louvre. Sa carrière fut décidée. Son œuvre, peu connue en France, parce qu’elle est surtout décorative et murale, est remarquable par le nombre et l’importance des morceaux. Il a décoré l’église d’ Ascension Church à New-York, de la Trinité à Boston, le Palais de Justice de Baltimore, etc., etc. Il est aussi particulièrement célèbre comme rénovateur de la peinture sur verre, par des procédés qui en augmentent la puissance expressive et l’intensité colorée. Il a vécu un certain temps au Japon et dans les îles Samoa et il a rapporté de ces voyages des

Mary Cassatt. — Mère et enfant.

Ecole américaine.

suites de belles aquarelles d’un grand charme exotique. Enfin, il a publié un certain nombre d’ouvrages sur les maîtres anciens, les maîtres français de 1830 et sur son séjour au Japon.

Le Charmeur de Loups est une peinture étrange inspirée d’un poème de Longfellow, qu’il avait d’abord traité en dessin d’illustration. Elle donne l’impression de forte saveur de nature qu on retrouve aussi dans ses paysages. L’ Ascension du Christ occupe le fond de l’autel de l’église de ce nom à New-York. Elle a été exécutée en 1887, au retour d’un voyage au Japon, et c’est dans ce pays même qu’a été faite l’étude du fond montagneux de cette vaste composition. On y sent le souvenir de Delacroix et le grand style des maîtres.

A côté de ces deux glorieux fondateurs de l’École américaine, il est un nom, qui s’est rendu illustre en Europe, c’est celui de John Sargent. Sargent est né à Florence, de parents américains, en 1856; il a commencé à étudier à Florence, mais, surtout, a été élève de Carolus Duran et son talent a gardé des affinités avec celui de son maître. Il a eu la carrière la plus brillante. Son talent vif, souple, nerveux, a traduit avec une souveraine élégance les physionomies des femmes de l’aristocratie anglaise du sang ou de la finance. Il a commencé à exposer à nos Salons en 1877 et il y a envoyé des portraits devenus célèbres : Carolus

Duran en 1879, Mrs. Play f air , en 1888, Ellen Terry , dans le rôle de Macbeth , plus tard M r.

W ertheimer, Mme M eyer et ses enfants, etc. A la suite d’un voyage en Espagne, il exposa

en 1882, une danse de Gitanes, El Jaleo, et, plus tard, sur ce souvenir, La Carmencita, du Musée du Luxembourg (Salon de 1892), dans sa robe jaune pailletée, l’attitude provocante, qui est une des toiles les plus populaires de ce Musée. Membre de l'Académie royale de Londres, oii il réside, John Sargent est également membre de l’Institut et officier de la Légion d’honneur.

Parmi les nombreux peintres qui forment l’éccdc américaine, on distingue ceux qui sont établis en Europe, et particulièrement en France, qui est un peu leur petite patrie et ceux qui se sont développés en Amérique, bien que le plus souvent sous l’influence française. Dans ces derniers il en est deux qui sont des figures exceptionnelles: le paysagiste Georgi Inness, né à Newburg (Etat de New-York) en 1825, mort au Pont d’Allan (Ecosse) en 1894,

Richard Miller.

La Peinture au XIXe siècle.

qui n'a été malheureusement connu chez nous qu’à l’occasion de nos grandes expositions II avait eu pour maître un Français, François Régis Gignoux, de Lyon, avec qui il apprit à aimer nos grands paysagistes et il les admira mieux encore en France, durant un séjour qu’il fit en Europe de 1871 à 1875 Ses tableaux, dans lesquels il affectionne les rousseurs automnales, sont sonores, intenses et profonds. Près de lui: Homer Martin (1836-1897), et surtout Winslow Homer, né à Boston en 1836, avec ses tableaux mystérieux, étranges et forts, comme cette Nuit d'été, du Musée du Luxembourg, acquise en 1900, où des jeunes

femmes enlacées dansent au bort de la mer, honorent hautement cette école locale. On citerait volontiers, à leur suite, les noms d’artistes plus jeunes tels que :

Childe Hassam, dans la manière impressionniste. Ben Foster, Chase, Alden Weir, etc.

Bu côté de l’Europe : Edwin A. Abbey, né à Philadelphie en 1852, a surtout fait sa carrière à Londres, où il est membre de l’Académie royale, avec des tableaux historiques ou des peintures décoratives. C’est en France surtout que se sont distingués : William T.

Dannat, né en 1853, à New-York, dont le Luxembourg possède la Femme en rouge et le Contrebandier aragonais; Alexander Harrison, né en 1853 à Philadelphie, élève de Gérôme, qui s’est fait une place exceptionnelle comme peintre de la mer, et obtint un vif succès, au Salon de 1885, avec son grand tableau de nus en plein air, En Arcadie, aujourd’hui au Luxembourg ; Walter Gay, né à Hingham, Massachussetts, en 1856, élève de Bonnat, qui s’est d’abord fait connaître par des scènes d’inti- Frédéric Frieseke. — Devant la Glace. mités rurales, puis par des scènes

espagnoles, comme les Cigarières, du Luxembourg, enfin par des petits intérieurs, pittoresquement traduits en accords délicats ; George Hitchcock, Gari Melchers, Walter Mac-Ewen, qui ont, de préférence, choisi leurs sujets en Hollande ; Miss Mary Cassatt, née à Pittsburgh, qui s’est conquis une place brillante au milieu du groupe impressionniste avec ses pastels de mères et d’enfants; Miss Elisabeth Nurse, et enfin, dans les générations plus jeunes : Richard Miller, né à Saint-Louis ; Frédéric Frieseke, né à Michigan city (Indiana), en 1875 ; Manuel Barthold, Lionel Walden, la plupart représentés au Musée du Luxembourg par un ouvrage significatif de leur talent.

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