ÉCOLE HOLLANDAISE
T ’ART hollandais moderne ne commence, à proprement parler, qu’avec la deuxième ^ moitié du XIXe siècle. Durant toute la première moitié, il se débat contre des influences -et des souvenirs qui sont loin d’activer sa constitution définitive. Jusqu’en 1830, du reste, date qui marque l’émancipation de la Belgique de la tutelle des Pays-Bas, l'histoire de la peinture se confond dans la Hollande et dans les Llandres. La doctrine de David, qui étend son empire sur presque toutes les parties de l’Europe, domine d’autant plus dans ces régions que l’illustre proscrit est fixé à Bruxelles, entouré de l’admiration universelle, appelé même par le roi de Hollande, aux sollicitations duquel il refuse de se rendre.
Il n’est donc pas surprenant que les élèves flamands de David, les Navez, les Paelinck, les Odevaere, etc., aient pris une place prépondérante dans le développement artistique des Pays-Bas, au cours des premières années du siècle.
Le romantisme français et ses modalités flamandes produisirent, à leur tour, leurs •effets sur le milieu hollandais et ces deux ordres de tendances, classiques et romantiques.
Jan Hendrik Weissenbrucii. — Ramasscurs de coquillages.
250 La Peinture au XIXe siècle.
si contraires à la nature du tempérament national, juxtaposées ou superposées, ne l’aidèrent pas à se retrouver.
D’un autre côté, les artistes qui paraissaient être demeurés fidèles aux anciennes traditions locales se tenaient plus près des maîtres décadents de la fin du1 XVIIIe siècle que des grands originaux du XVIIe et, comme partout ailleurs où le goût des sujets intimes, s’était éveillé, par contraste ou par dérivatif aux solennités moroses de l’Histoire, ils s’attachaient beaucoup plus au fini du rendu, aux minuties de l’exécution, à l imitation littérale des petits maîtres précieux et maniérés qu’à l’observation sincère des phénomènes de la nature et des actes de la vie. Il ne s’y trouve encore, comme en France, ni un Granet, ni un Georges Michel, ni un Paul Huet pour renouer la chaîne de la grande tradition. De même que pour la Belgique, ce sera le contact avec les grands naturalistes.
Gabriel (Paul-Joseph-Constantin). — Il vient de loin (Collection A. A. Bakker, La Haye).
français qui sortira l'École hollandaise de cette sorte d’engourdissement. Toutefois, les qualités natives de la race ne disparaissent pas entièrement de ce sol fécond et, si endormies soient-elles, en découvre-t-on les traces à certains degrés chez divers artistes appartenant à cette longue période préliminaire. On trouve, au début, la famille des Kruseman avec Cornelis Ivruseman, d’Amsterdam (1797-1857) peintre de genre qui voyagea en Italie et en revint avec les ambitions de la peinture d’histoire; son cousin et élève Jan Kruseman, de Harlem (1804-1862) qui étudia sous David, à Bruxelles, s’est livré au portrait, au genre et à l’histoire, et aussi à l’ enseignement. Il a été, entre autres, un des maîtres d’Israëls il eut également un fils qui fut peintre. Les deux Pieneman, Jan-Willem (1779-1853) qui commença par le paysage, s’adonna ensuite à l’histoire et montra un vrai talent dans le portrait ; puis son fils Nicolaas, né à Amersfoort le Ier janvier 1810, mort à Amsterdam le 30 décembre 1860, dont les portraits sont loin d’être sans mérite. Si l’on y joint le
École hollandaise.
paysagiste Koekkoek '(Bernard-Cornelis) de Middelburg (1803-1862) ou David Blés, de La Haye (1821-1899), sorte de Biard ou de Madou hollandais ; Herman Ten Cate, de La Haye (1822-1891) qui cultive le genre Meissonier ; Charles Rochussen, de Rotterdam (1874-1894), peintre de batailles historiques, de sujets militaires et principalement illustrateur animé et pittoresque, etc., on aura ce qu’on pourrait appeler l'état-major des producteurs les plus intéressants de cette époque.
On serait tenté ensuite de faire une place un peu à part à tels artistes contemporains ou un peu ultérieurs, dont la sensibilité, plus éveillée devant les spectacles de la réalité, prépare lentement l’éclosion à venir. Tels sont Bartholomeus van Hove, né à La Haye le 20 octobre 1790, mort dans cette ville le 8 avril 1880, paysagiste qui peignait des vues de villes et fut le maître de Verveer, de Bosboom et de Weissenbruch ; son fils Hubert van Hove (La Haye, 13 mai 1814 — Anvers
septembre
livra
qui se au pay-
Johannes Bosboom. — L'Église d’Alkmaar (Musée Mesdag).
sage, à la peinture d’intérieurs ; Andréas Schelfliout (La Haye, 16 juin 1787- 19 avril 1870) un des premiers paysagistes qui annonce de loin l’évolution prochaine et sera le maître des débuts de Jongkind ; son élève et gendre, Wynand Jan Joseph Nuijkn (La Haye, 4 mars 1813-2 juin 1839), Joannes Bilders (Utrecht, 18 août 1811-Oosterbeek, 29 octobre 1890) cpii fut un des maîtres préférés de Mauve. Samuel Leonard
252 La Peinture au XIXe siècle.
Verveer (La Haye, 30 novembre 1813-5 janvier 1876) qni s’est fait un nom comme peintre de vues de villes et d’aspects de villages maritimes, enfin, dans le genre, August Allebé (né à Amsterdam le 19 avril 1838) et surtout Christoffel Bisschopp (Leeuwarden, 22 avril 1828, — La Haye, 5 octobre 1904) dont les tableaux de genre et surtout d’intérieurs montrent un fonds de probité et un sentiment d’intimité qui font passer sur ce que leur technique a encore d’un peu mince et leur inspiration d’encore un peu romantique. Bisschopp a été pendant cinq ans, à Paris, de 1850 à 1855, élève de Gleyre et de Charles Comte ; il est un des premiers qui regardent vers les vrais ancêtres.
Enfin nous arrivons aux véritables précurseurs, et l’on peut dire de deux d’entre
Johan Barthold (Jean-Baptiste) Jongkind. — Vue de Hollande (Coll. Durand-Ruel).
eux tout au moins, aux grands précurseurs de la période contemporaine. Bien que nés dans le premier quart du siècle, leur carrière s’est, du reste, prolongée jusqu’aux dernières années du XIXe et même aux premières années du XXe siècle, tandis que le développement de leur carrière s’est produit parallèlement au grand mouvement qu’ils ont préparé.
Ce sont d’abord les paysagistes Roelofs, Weissenbruch et Gabriel. Willem Roelofs est né à Amsterdam le 10 mars 1822 et il est mort à Berchem, près Anvers, le 12 mai 1897. Il étudia sous Van de Sande Bakhuijsen, à La Haye, en 1847 ; il se iixa à Bruxelles en 1848, y demeura près de quarante ans, revint à La Haye en 1887 et retourna finir sa vie en Belgique ; on le comprend même, parfois, dans son école. Ses premiers tableaux rappellent la manière étroite et correcte de Koekkoek, mais il se dégage bientôt par une
Ecole hollandaise. 253
étude attentive des jeux de la lumière et s’annonce tout à fait comme un des précurseurs des paysagistes modernes. Il fut l’un des maîtres de Mesdag.
Jan-Henrik Weissenbruch, né à La Haye le 30 novembre 1824, mort dans cette ville le 24 mars 1903, était élève de Bartholomeus van Hove et de Schelfhout. C’est déjà un vrai Hollandais de Hollande, car il a en propre la plupart des belles qualités naturalistes qui vont distinguer les maîtres de l’École de La Haye. Son dessin est large, sa couleur expressive, il a le sentiment de l’atmosphère chargée de ces pays saturés d’humidité, comme il apparaît dans la toile si simple et si grande d’effet de ses Ramasseurs de coquillages . Il a peint des plages, des villages de pêcheurs, des moulins au milieu des prés fleuris, peuplés de vaches, des ruisseaux bordés de saules près desquels pointe la flèche d’une
Jozef Israels. — Seule au Monde (Musée d’Amsterdam),
modeste église campagnarde. Ses aquarelles, largement lavées, ont de même beaucoup de grandeur. Il a surtout travaillé à Noorden. Malgré tout son talent et bien qu’il ait été entouré de la considération de ses confrères, ce n’est pourtant qu’à la fin de sa vie que Weissenbruch fut estimé comme un maître.
Gabriel (Paul-Joseph-Constantin) est peut-être plus connu en France, où il a souvent exposé, mais où il est aussi confondu avec un homonyme français, J. J. Gabriel, paysagiste provençal de talent. Il est né à Amsterdam le 5 juillet 1828 et décédé à Schcveningue le 23 août 1903. Dès que sa vocation fut décidée, il étudia dans sa ville natale puis se rendit à Clèves, près de Koekkoek, mais il ne put se faire à la manière de son maître, revint à Amsterdam, se fixa ensuite, en 1852, à Harlem, où il se lia avec Mauve, et, suivant les habitudes de déplacement des peintres hollandais, continue scs pérégrinations
sont les peintres Bosboom
Jozef Israels. — Quand on vieillit. et Jongkind.
Johannes Bosboom
est né à La Haye le 18 février 1817 en même temps qu’un frère jumeau; il est décédé dans sa ville natale le 14 janvier 1891. Ses goûts pour le dessin se manifestèrent dès l’école primaire et ils furent encouragés par le voisinage du peintre B. van Hove, que l’enfant voyait travailler. Il entra donc en 1837 en apprentissage chez ce maître qui l’employa, au
La Peinture au XIXe siècle.
en s’établissant successivement à Oosterbeek, à Amsterdam, puis, en 1860, à Bruxelles, où il se fixe jusqu’en 1884, tout en revenant chaque année travailler en Hollande. A partir de cette date, il finit ses jours à Scheveningue. On l’a appelé le peintre des ,, polders” et nul, en effet, n’a donné comme lui l’aspect de la grande plaine marécageuse, sillonnée de
routes et de canaux, et le sentiment de la distance.
Ou’ on en juge par le tableau :
II vient de loin, de la collection A. A. Bakker, à La Haye, qui, au bout d’une route, s’enfonçant de face, en ligne droite, jusqu’à l’horizon, bordée de ses seuls poteaux télégraphiques, nous montre le train s’avançant avec son panache de fumée éparpillé dans l’air humide.
Les précédents artistes se rattachent déjà, de près ou de loin, au mouvement naturaliste français avec lequel ils ont été en contact, soit en Hollande, soit en Belgique, près des tableaux de maîtres qui commençaient à y être recherchés. Le rôle de la collection Mesdag, si riche en chefs-d’œuvre français, aura, pour sa part, exercé, dans le dernier tiers du siècle, la plus salutaire influence. Il est, maintenant, deux figures exceptionnelles qui dépassent cette première génération des vrais maîtres de Hollande, de toute l’importance de leur personnalité et dont l’un tient, dans l’Ecole française, une place plus considérable que dans son école nationale. Ce
Ecole hollandaise.
milieu de ses études scolaires, à des travaux de décoration pour les théâtres. Ce fut pour le jeune homme le plus utile exercice, car il s’y assouplit à tous les problèmes de perspective, apprit de bonne heure à trouver ce qu’on appelle l’effet et s’entraîna, en même temps, à la connaissance de l’architecture. Il exposa pour la première fois en 1835 et reçut, dès ce jour, un précieux encouragement, car sa toile fut acquise par le peintre Schelfhout, qui était un des plus en renom à cette date. L’année suivante, il quitta son maître; il avait déjà trouvé
Jozef Israels. — Le Mariage juif.
sa voie. Sa manière, alors, est caractérisée par un dessin très minutieux et une précision pittoresque et colorée qui fait penser à Bonington. Le romantisme, d’ailleurs, a pénétré en Hollande et Bosboom devait se l’assimiler; mais cette fois c’était par les grands côtés. Il peint des intérieurs d’églises, de vastes nefs et de mystérieuses chapelles, qu’inonde une large et pénétrante lumière, ou dont l’ombre chaude et transparente est traversée par le poudroiement doré d’un rayon de soleil. L’église d'Alkmaar, du Musée Mesdag, avec un coin de bas-côté dans la pénombre, qui laisse voir à travers ses arceaux gothiques le transept
La Peinture au XIXe siècle.
vivement éclairé, est un magistral exemplaire de cet art robuste, viril, coloré, qui relève des plus belles traditions classiques de la Hollande. Plus tard, Bosboom peindra des fermes, des chaumières, des étables dans les environs d’Ütrecht, avec des rutilances de tons dignes d’un Jules Dupré, et qui semblent préluder aux intérieurs de fermes ou d’étables du belge Stobbaerts. Il peignit aussi, à Scheveningue, les sujets de la vie des pêcheurs, thème favori désormais des maîtres locaux. Il se livre à l’occasion à la nature morte, car ce romantique, dans la plus riche acception du mot, a le goût romantique du bibelot et a formé un petit
musée dans son atelier. Il excelle aussi dans l’aqua relie et notamment dans des dessins à la sépia, relevés sobrement de quelques tons, qu’il jetait à profusion sur le papier en manière de délassement et dont on trouva ses cartons pleins après sa mort. Sa palette, d’abord très colorée, s’était, à la fin, allégée et éclaircie, sous l’effet, assurément, des modifications générales de la vision. Bosboom avait épousé, en 1851, Anne-Louise-Gertrude Toussaint, née à Alkmaar en 1812, décédée à La Haye en 1886, qui est célèbre en Hollande comme romancière et pour la part qu’elle prit à la rénovation littéraire de son pays, après la révolution belge de 1830. Le major Frantz (1874), un de ses romans les plus connus, a été tradu’t en français.
Jacob Maris. — Le Moulin.
JOHAN BARTHOLD
(Jean-Baptiste) Jongkind est une physionomie aujourd’hui familière au public français. Ce n’est guère pourtant qu’après sa mort, suivant une triste règle trop ccmmune, que son nom a conquis cette popularité ; encore n’a-t-elle pénétré dans son propre pays qu’après s’être répandue en France. Il est vrai de dire que s’il resta fidèle de coeur à la vieille petite patrie d’origine, il était devenu entièrement des nôtres. Né à Latdorp, près Rotterdam, le 3 juin 1819 J. -B. Jongkind est décédé à la Côte-Saint-André (Isère) le 9 février 1891. Sa. famille s’était établie à Maassluis en 1830 ; elle le destinait au notariat, mais sa vocation pour l’art était si évidente qu’elle n’y mit point obstacle II fut donc placé comme élève de
Jacob Maris. — Vue du Rhin.
École hollandaise.
Schelfhout à La Haye. Pensionné en 1845, il se rendit en Fiance, où il demeura fixé, bien qu’il fit, à maintes reprises, des excursions dans son pays natal. En arrivant à Paris, il était entré chez Isabey et il reste bien chez Jongkind quelque chose de ce passage près du vieux romantique qui, ainsi que Bonin gton et même Paul Huet, offre déjà, dans ses études certains traits de la large écriture synthétique et abrégée si caractéristique du talent énergiquement expressif de Jongkind.
Il obtint une médaille en 1852, fut refusé avec tous les indépendants au fameux salon de 1863, et malgré les encouragements des critiques, tels que Zola,
Castagnary, Burty, de Goncourt.et les amitiés pleinesde considération de ses confrères : Corot, Diaz, Rousseau,
Troyon, Daubigny,
Boudin, Claude Monet, etc. , parmi lesq uels plusieurs avaient acquis de ses tableaux, il était si peu prisé du grand public et si malheureux, au début, qu’il fut obligé d’accepter le produit d’une vente organisée par quelques artistes sur l’initiative du brave Cals, Sauvage, ombrageux, farouche, il s’isolait pour travailler, procédant
avec réflexion et lenteur et reprenant SOU- Jacob Maris. Un Coin à Délit.
vent ses ouvrages. Il a
habité Paris, dont il a rendu admirablement les aspects pittoresques et animés, le Nivernais, la Normandie, en particulier Honfleur, près de son ami Boudin, sur lequel il a influé nette ment, comme il a influé aussi sur Daubigny, sur Lépine, sur Claude Monet, formant, pour ainsi dire, le trait d’union entre le romantisme et l’impressionnisme; il a travaillé en Provence,
Willem Maris. — Vache buvant.
Nous voici parvenus, maintenant, à la plus grande figure de l’art hollandais moderne. Joseph Israëls ouvre, en effet, les temps nouveaux. Comme Constantin Meunier ou Whistler, son influence rayonne au delà de son pays et sa biographie appartient à l’Histoire générale. C
Jozef Israels est né à Groningue le 27 janvier 1827. Il était fils de parents juifs, fut élevé religieusement et même destiné à devenir rabbin. Son nom suffirait à détruire le préjugé accrédité, d’après lequel les juifs ne sont pas doués pour être artistes, s’il n’y avait à citer après lui Pissarro, Liebermann, Lévitan et bien d’autres parmi les initiateurs. Son père était un petit agent de change qui l’employa bientôt près de lui. Son talent se
La Peinture au XIXe siècle.
et il s’était retiré dans l’Isère, près d’une famille amie, la famille Fesser qui lui ferma les yeux. Jongkind a peint volontiers soit dans son pays, soit au retour, de souvenir, des effets de Hollande : moulins à vent, canaux, bateaux aux mâtures effillées, patineurs dans des paysages de neige — sujet pour lequel il marque quelque prédilection — et particulièrement, comme son ancêtre Van der Neer, des effets de lune, mystérieux, brouillés, dans les palpitations de la nuit. Sa peinture nerveuse, fébrile, est puissamment expressive Quant à ses aquarelles, avec leur magistrale écriture cursive, elles sont incomparables/. C’est, du reste, un procédé qui sera exceptionnellement fécond et heureux entre les mains des maîtres hollandais
École hollandaise.
révéla par hasard. Il aimait beaucoup à dessiner et employait tous ses loisirs à copier des lithographies et des gravures. Il reçut ses premiers conseils de deux maîtres nommés Buys et Van Vicheren qui, voyant ses progrès, lui mirent bientôt le pinceau en mains. Il travaillait en compagnie de peintres en bâtiments et s’exerçait en faisant les portraits de tous ceux qui l’entouraient. Ce que voyant, son père se décida à l’envoyer à Amsterdam, dans l’atelier, alors célèbre, de Jan Kruseman. C’était en 1840. Le jeune homme, installé chez un de ses coreligionnaires, en plein Ghetto, suivit avec un vif intérêt de curiosité ces mœurs pittoresques et comme exotiques qui avaient si vivement ému, jadis, son grand ancêtre Rembrandt. En 1845, frappé par des tableaux de peintres français, entre autres d’Ary Scheffer, il se décida à partir pour Paris avec une modique pension de ses parents. Il y resta deux ans, suivit les cours de l’Ecole des Beaux-Arts, inscrit à l’atelier de Picot, et reçut les corrections de Pradier, d’Horace Vernet et de Delaroche.
Mais il se formait surtout au Louvre, et s’il tira peu de profit de l’enseignement officiel, il fut du moins très pénétré par ces milieux dans lesquels fermentait la révolution prochaine, artistique et politique, et qui formaient un vaste foyer intellectuel si in- Willem Maris. — Printemps,
tcnse et si laborieux. En
1848, juste comme la révolution éclatait en France, il rentre en Hollande et se met au travail. Ses premiers tableaux, pris dans les sujets de l’histoire ancienne juive ou de l’histoire nationale hollandaise, voire empruntés aux subsistances romantiques de chevaleries dans les clairs de lune, sont loin encore d’annoncer son avenir. Sa Rêverie et son Adagio cou csprcssione lui valurent, du moins, quelques succès. Un hasard providentiel lui montra sa voie. 1res malade et misérable, Israëls s’était rendu dans un petit village de pêcheurs, Zandvoort,
La Peinture au XIXe siècle.
près de Harlem, pour essayer de remettre sa santé. Installé chez de pauvres gens, il s’intéressa à leur vie, les dessina, les portraitura, revint guéri, avec un nombre considérable d’études et, comme Millet était en train de faire, de son côté, avec les paysans de Barbizon, il résolut de se consacrer à traduire la grandem de la vie des humbles. Ses premiers tableaux dans ce genre, devenus célèbres, comme Premier amour, le Naufrage, le Berceau et surtout Le long du cimetière (1856) (au Musée Royal d’Amsterdam) sont d’un pathétique encore tout conventionnel, avec des effets de clair-obscur combinés théâtralement. Il a évolué dans le sujet, mais non encore dans la manière. Peu à peu, cependant, sa sensibilité s’exalte. Marié, depuis 1863, avec la fille d’un avocat de Groningue, il se fixe à La Haye, de manière à
Matthys Maris. — Les quatre Moulins.
pouvoir travailler à Scheveningue et là, parmi les pêcheurs, éclairé peut-être par la divine lumière de son aïeul, Rembrandt, il pénètre ces âmes simples et ces humbles milieux grâce
à la puissance d’une organisation des plus singulières, formée de la sensibilité la plus aiguë
en face des phénomènes naturels comme de l’impressionnalité la plus vive devant les moindres émotions humaines. Il vibre à l’unisson de ses modèles, il s’extériorise en eux par une faculté rare de réceptivité absorbante et de sympathie rayonnante. C’est ce qui lui constitue un caractère unique, même à côté de Millet et de Constantin Meunier, bien que l’œuvre symbolique de ces derniers ait une signification d’une portée plus générale.
Chez Israëls, en effet, la sensation est plus présente, plus directe, il y a presque
toujours dans son œuvre un petit intérêt actif, un ,, sujet”. Il est piquant, à ce propos.
Ecole hollandaise.
de relever l’observation de Fromentin, dans ses Maîtres d'autrefois. Constatant ,, l’absence totale de ce que nous appelons aujourd’hui un sujet”, dans l’art hollandais, il fait porter sur ce point la différence entre le génie inventif de l’art français et le génie purement pittoresque de l’autre. Les faits démentent cette règle pour les temps modernes. Le tableau du Musée d’Amsterdam, Seule au Monde, est un des plus touchants exemplaires de cet art ému.
C’est un pauvre intérieur de pêcheur, au plafond bas, tout noyé dans la pénombre profonde que traverse un pâle rayon lumineux venant de la fenêtre au fond, et s’arrêtant sur les humbles acteurs de ce petit drame intime et poignant, une vieille femme assise, la tête dans son tablier, au chevet d’un moribond. L’atmosphère est voilée, brouillée, enveloppant les formes et les figures, et ce clair-obscur délicat et subtil, d’où se dégagent les tons atténués et dégradés en harmonies mélancoliques, est, de son côté, singulièrement expressif. Duranty pouvait écrire d’une des toiles du maître qu’elle était peinte avec ,,de l’ombre et de la douleur” C’est le même sentiment de sympathie pénétrante qui marque un autre sujet, à peu près le même, bien que moins tragique : cette vieille
femme qui étend ses mains glacées devant le foyer solitaire:
Quand on vieillit
Il y a peut-être au fond de cet esprit altruiste et sympathique et dans ces accords sourds et douloureux une subsistance de l’antique génie hébraïque et un souvenir atavique de l’existence solitaire et mena- Matthys Maris. — Jeune fille regardant manger ses poules.
cée des ghettos. Si Israëls a été
le peintre des pêcheurs dans leurs intérieurs misérables comme au milieu de leur atmosphère marine, dans le doux éblouissement de la lumière qui vient de l’eau comme du ciel, il a été aussi le peintre de sa race, de ce qui en survit d’un peu intact ou du moins de caractéristique et qui ne se découvre plus qu’à Amsterdam, Il a retrouvé les accents si expressifs de
La Peinture au XIXe siècle.
Rembrandt vieilli, cette technique qui n’en est plus une, tant elle est libre, personnelle, dégagée de toute règle professionnelle, flottante et négligée en apparence, mais si spontanée, si vivante, si justement adaptée au sujet, pour traduire cette physionomie de vieux brocanteur assis sur sa porte et surtout ce Mariage juif, si peu représentatif dans ses habits modernes, son chapeau de soie couvert du voile sacré, mais qui nous prend, avec la même émotion que les toiles de Rembrandt, par son recueillement, sa gravité, cette puissance communicative de sympathie.
Autour d’Israëls, bien que d’une génération beaucoup plus jeune et derrière Bosboom, Gabriel et Weissenbruch, brille d’un vif éclat une famille d’artistes justement célèbre : la famille Maris. Les trois frères, en effet, Jacob, Matthys et Willem se sont particulièrement distingués comme peintres. Ils étaient fils d’un ouvrier typographe dont les grands-pères étaient anciennement venus de Pologne, et qui s’était établi à La Haye en 1830. Il avait eu trois fils et deux filles et réussit à les élever non sans difficulté. L’aîné des fils se plaisait à dessiner, ses deux jeunes frères l’imitèrent; c’est là l’origine de leur vocation.
L’aîné, Jacob Maris (Jacobus Hendrik) naquit à La Haye le 25 août 1837 e1: est décédé à Carlsbad le 7 août 189g. Dès l’école communale il passait ses récréations à dessiner. Le maître s’intéressa à ces débuts qui promettaient et recommanda son élève à un peintre connu alors, Stroebel, qui le fit travailler et lui fit surtout faire des aquarelles d’après des natures mortes. Il passa ensuite dans l’atelier de Hubert van Hove (1852) qu’il accompagna deux ans après à Anvers; un peu trop accaparé par son maître, il le quitta et suivit pendant trois ans les cours de l’Académie de cette ville. Il revint ensuite à La Haye en 1857 eL là, étudia avec ses deux frères. C’est le moment où il commence à travailler pour lui-même. Son premier tableau est un Intérieur de cuisine. Il recommence bientôt à voyager. En 1860, il est en Allemagne
Hendrik Willem Mesdag. — Brisants de la mer du nord.
iS
Anton Mauve. — La bruyère.
La Peinture au XIXe siècle.
et en Suisse, en 1865, il est à Paris ; il y fait un assez long séjour. Il y gagnait sa vie, avec son compatriote et ami Kaemmerer, qu’il avait suivi, à faire des figures d’italiennes, mises à la mode par Hébert. Inscrit à l’École des Beaux-Arts, il entra, d’ailleurs, dans l’atelier de ce dernier maître. En 1868, il exposait au Salon une Vue du Rhin qui fut remarquée et acquise par un marchand de Londres, ce qui était le commencement du succès. Entre temps il s’était marié. En 1871, après le Siège et la Commune, il rentra en Hollande et se fixa à La Haye. Jacob Maris est essentiellement ce qu’on appelle un peintre. Il est de la race des grands Hollandais et il se rattache, tout en gardant son originalité locale, à la lignée des
romantiques ou naturalistesfrançais, voire même des réalistes : Decamps, Millet et Courbet, mais surtout Dupré, par le caractère souvent imposant de ses paysages, quoiqu’il soit plus réaliste et moins lyrique, et plutôt de Daubigny, avec lequel il présente certaines affinités. Sa matière est riche, son métier franc et robuste, les aspects les plus simples de nature prennent sous sa main une véritable grandeur. Ce n’est pas un descriptif ; son exécution fougueuse, bien que reprise très souvent, est large et synthétique-, en ce sens que,, comme J ules Dupré, il n’exécuta jamais des portraits de lieux.
Ainsi que le maître Français, il peint volontiers de mémoire ; mais cette mémoire fidèle garde toute la fraîcheur des impressions reçues et sa peinture, grave et puissante, a aussi dans la lumière de ses ciels, brouillés ou éclairés, de la légèreté, de la délicatesse et de l’éclat. Il Albert Neuhuys. — Prima Vera. a peint aux environs de La
Haye, d’Amsterdam et de
Rotterdam, des moulins qui dressent leur tour ronde et leurs grandes ailes dans le ciel nuageux, des petits ponts sur les ruisseaux dans la campagne, ou des ponts-levis aux armatures peintes sur les canaux des villes, des vues de ports, comme celle qui est reproduite ici et qui appartient au Musée royal d’Amsterdam, ou des petits coins familiers et pittoresques de faubourgs, comme Un coin de Delft.
Le plus jeune des frères, Willem Maris, est celui qui se rapproche le plus de la voie de son frère aîné. Il est né à La Haye le 18 février 1844. Il fut formé par ses frères et n’eut pas leurs débuts agités, car il ne quitta guère son pays natal, si ce n’est pour un
École hollandaise. 267
voyage en Norvège. Il a établi sa résidence à La Haye ou aux environs. Ses premiers travaux ont un caractère minutieux et anecdotique, mais sa facture ne tarde pas à s’élargir. Willem est à la fois paysagiste et animalier, c’est-à-dire qu’il aime peupler la nature de ces belles vaches blanches et tachetées qui s’abreuvent auprès des ruisseaux, comme dans cette toile si fine de lumière diffuse qui pétille sur les feuillages et caresse les croupes luisantes des bêtes, du Musée royal de La Haye : Vaches buvant, ou ses canards qui barbottent dans l’eau jaillissante. Mais ce n’est pas, lui non plus, un portraitiste ni un descripteur. Les animaux, les maisons, les arbres et les eaux ne semblent pour lui qu’un prétexte pour saisir les jeux les plus vifs ou les plus subtils de la lumière. Il aime les ciels très hauts et brouillés des aubes un peu mystérieuses, les effets à contre-jour, la
Blommers (Bernardus Johannes). — Pêcheurs de coquillages.
verdure grise des saules, la grande plaine humide des polders, semée de joncs, coupée de flaques, bornée au loin par les toits coniques et les ailes des moulins. Il excelle à traduire d’une palette argentée les vibrations de l’atmosphère, les frissons de l’eau moirée de reflets. Ses saisons préférées sont certaines heures de l’été et le printemps. Le tableau, qui figure ici sous ce nom, donne une idée de cette sensibilité très vive. C’est ce qui fit que, en Hollande, on appela les Maris des impressionnistes. Jacob avait été long à être admis, Willem fut plus longtemps discuté encore. Ils formèrent près d’Israëls ce qu’on était convenu d’appeler, vers 1880, ,, l’École de La Haye”.
Le dernier des frères Maris, — le second comme âge — Matthys (Mathieu) Makis,
La Peinture au XIXe siècle.
ou, ainsi qu’on l’appelle dans son pays par abréviation : Thys Maris, diffère essentiellement de ses frères comme, du reste, de tous ses confrères hollandais ; il représente dans les Pays-Bas, pays protestant, un esprit tout à fait nouveau qui va se faire jour avec la génération prochaine : l’esprit mystique. Il est né à La Haye en 1839 et suivit les traces de son frère aîné, mais il montrait de bonne heure, même devant la nature, les tendances idéalistes de sa vision toute subjective. Il fut pensionné en 1857 Par princesse Marianne et accompagna son frère à l’académie d’Anvers. Il habita quelque temps Paris, puis se rendit à Londres où il s’est définitivement fixé et où il vit dans la solitude. Ses œuvres sont peu connues, car depuis le refus qui fut infligé à un de ses envois, il ne voulut plus participer à aucune exposition.
C’est une physionomie bien particulière, très étrange et très sympathique. Son art est fait plus de sentiment que de réalité, ou du moins la réalité est transposée dans son cerveau qui en distille toute l’essence poétique. Son art est une sorte de romantisme concentré, intense et profond, au dessin naïf et précieux comme chez un primitif, aux colorations profondes, ardentes et mystérieuses.
Breitner (George Hendrik). — Les Chevaux dans la neige (Appartient à M. Bilderbeek de Dordrecht).
Il a des raffinements d’harmonies à la Whistler et il fait penser un peu, par ce qu’il y a de romantique et de sentimental dans son naturalisme, à la personnalité britannique, déjà vue, de F. Walker. Il semble, du reste, que Mathieu Maris fut plus fait pour être compris en Angleterre qu’en Hollande. Ses paysages sont vus comme à travers le grandissement du rêve ou du souvenir, tels ces Quatre moulins qui dressent, grandioses et fantastiques dans l’or du soir, leurs hautes tours ailées par-dessus les arbres et les maisons, assoupies dans l’ombre, au bord de l’eau. Ses personnages, Petite cuisinière assise -près de son poêle, ou Jeune fille regardant manger ses poules, dans un décor de paysage très lointain de vieille petite ville fabuleuse, hérissée de clochers et de donjons, sont parentes de ces filles de roi qui attendent, assises devant leur rouet, quelque Prince Charmant ; ce sont des paysannes ou des servantes de contes de fées : Peau-d’Ane ou Cendrillon. A ce titre, la physionomie de Mathys Maris est donc exceptionnelle dans une école exclusivement réaliste par la force de la tradition et la vertu du terroir ; il est l’unique expression, vraiment sincère, personnelle et non apprêtée, de l’inspiration d’ordre imaginatif. Il a été sensible à l’art de Millet, dont il a gravé une pièce et auquel il a emprunté la plénitude de ses silhouettes.
École hollandaise.
Pour en revenir aux maîtres de l’École de La Haye et à ses puissants et féconds réalistes, à l’occasion toutefois si expressifs, il faut joindre à Israëls et aux frères Maris quelques autres personnalités dont le nom est plus familier en France, où leurs œuvres ont figuré couramment à nos expositions. Il en est deux qui méritent une place à part : ce sont Anton Mauve et H. W. Mesdag.
Comme âge ce dernier est le plus ancien, mais sa carrière s’est tardivement décidée. Anton Mauve, lui, est né le 18 septembre 1838 à Zaandam et il est décédé, le 5 février 1888, à Arnhem. subitement, comme il se trouvait en séjour chez son frère. Il était fils d’un pasteur protestant fixé à Harlem. Ses dispositions pour le dessin furent précoces.
C’est du reste ainsi que commencent toutes les biographies d’artistes. Vers 1852, sa vocation étant bien décidée, son père se propose d’en faire un professeur de dessin et il entre dans l’atelier de P. C. van Os, peintre d’animaux. Mais il quitte son maître et va s’installer à Oosterbeek, où il travaille près de Bilders et où il fait la connaissance de Willem Maris, qui agit à ce moment sur la direction de son talent. Il habita ensuite Amsterdam, puis La Haye et enfin Laren; c’est là qu’il se développa II débute dans la manièi e des anciens animaliers hollandais et, du reste, sous l’influence de son maître, avec un dessin d’abord très étudié.
Ses personnages jouent alors un rôle assez actif dans ses compositions ; ils ne lui sont, d’ailleurs, même plus tard, jamais indifférents, bien qu’il ait traité l’animal plutôt sous la forme d’agglomération qu’à
l’état individuel. Sa manière, en s’élargissant, garde quelque chose d’intime, de familier, de subjectif, de très doucement poétique, d’une poésie réelle, sans apprêt sentimental, faite de véiité dans une harmonieuse simplicité. C’est grr, d’un joli gris de perle très fin, c’est triste, doux et velouté. Il y a, chez Anton Mauve, de la grâce insinuante et du charme mélodique de Corot. Il rend le moutonnement des troupeaux, leur piétinement dans la poussière, la fine et délicate coloration des bruyères rosées, dans les sables fauves des dunes, comme dans ce charmant et mélancolique tableau de la collection J.-C.-J. Drucker.
Quant à Mesdag, ce n’est pas seulement un beau et puissant peintre, c’est aussi
Bauer (Marius) — Cathédrale de Rouen.
La Peinture au XIXe siècle.
une des personnalités les plus importantes de son pays par l’influence personnelle qu’il s’est acquise et qu’il a employée au profit des arts. En particulier, c’est grâce à cette admirable collection dont il a fait le ,, Musée Mesdag” que, depuis près d’un demi-siècle, par les chefs-d’œuvre qui y sont rassemblés, il a prodigué ses leçons aux artistes régionaux.
Hendrik Willem Mesdag est né à Groningue, le 23 février 1831. Il est fils d’un banquier, qui dirigea d’abord une grande maison de grains. Lui-même fut associé à son père. Dès l’enfance il se plaisait à dessiner. De même qu’Israëls, il reçut les premiers éléments du dessin à Groningue, du professeur Buys. Puis il se mit à peindre dans les loisirs que lui laissaient ses occupations. Ce n’est qu’à trente-cinq ans qu’il se décida à les quitter définitivement pour se donner entièrement à la peinture. Il était alors marié et fut encouragé par sa femme. Il alla étudier à Bruxelles près de son ami et neveu Alma-Tadema et sur les conseils de Roelofs Ses débuts sont de scrupuleuses études de
Willem Bastiaan Tholen. — Paysage.
maisons, de jardins, d’intérieurs. En 1868, il se décide à exposer ; il envoie en même temps en Belgique et en Hollande II n’a pas grand succès dans son pays, mais, en revanche, il trouve en Belgique des sympathies encourageantes II se rend à Norderney et, dès ce jour, commence la grande suite de marines qui ont illustré son nom En 1869, il se fixe à La Haye, pour être près de Scheveningue et, cette même année, il remporte une médaille au salon de Paris avec les Brisants de la mer du nord Sa première manière, plus détaillée, se poursuit jusqu’en 1876. A cette date, sa facture s’élargit, sa brosse procède par fougueuses abréviations et il n’est pas un salon où notre public n’ait admiré ses barques de pêche aux voiles brunes et rousses voguant sur des mers glauques et tourmentées et ses soleils se levant ou se couchant majestueusement sur les eaux. Le Luxembourg possède de cet artiste un beau Soleil couchant sur la mer. Il a le sens de l’étendue et il n’y a guère peutêtre que Henry Moore, en Angleterre, qui ait rendu comme lui, les masses pesantes des eaux et la palpitation de ce grand organisme en perpétuelle animation de l’Océan.
École hollandaise.
Mme Sina Mesdag-Van Houten, née le 23 décembre 1834, à. Groningue, et mariée à Mesdag en 1856, est un peintre de talent; elle s’est formée devant la collection de son mari et a peint surtout des bruyères et des natures mortes.
Mesdag a exécuté, en 1881, le panorama de Scheveningue en collaboration avec sa femme et les peintres de Bock et Breitner.
Il faut rattacher à ces maîtres Adolf Artz, né à La Haye le 18 décembre 1837, mort le 9 novembre 1890, élève d’Israëls, qui a peint avec talent des scènes rurales, des troupeaux, etc., et qui a exposé souvent aux salons de Paris, où il résida de 1866 à 1874, puis Albert Neuhuys et Blommers.
Albert Neuhuys est né à Utrecht le 10 juin 1844. Sa famille s’opposa d’abord à
Willem de Zwa.rt. — ■ Vaches dans le pré.
sa vocation. Il travailla à Anvers, où il exécuta de 1868 à 1872, suivant la formule de l’Académie, des compositions historiques et romantiques. Il revint en 1870 en Hollande ; il y subit l’influence d’Israëls et de Jacob Maris ; il demeura quelques années à Hilversum, où il a peint nombre de ses tableaux, et, depuis 1900, est fixé à Amsterdam. Ses sujets ne sont guère variés : c’est toujours à peu près la même chambre rustique, avec quelque femme qui file, comme dans cette charmante et modeste idylle campagnarde qui porte un titre italien un peu prétentieux Prima Ver a, ou quelque mère occupée avec ses marmots. Mais Neuhuys est un peintre par excellence ; son métier a une robustesse virile, sa matière est riche, ses colorations sont fortes, avec des rouges superbes, les beaux rouges des grands aïeux. C’est un art réaliste et vérdique, à la manière de celui de Courbet, où l’on sent que la peinture veut être belle pour elle-même.
La Peinture au XIXe siècle.
Assez différent est Blommers (Bernardus Johannes), né à La Haye le 30 janvier 1845. Élève de l’Académie de La Haye et de Bisschop, aiEdébut, il se plaît aux déguisements pittoresques de personnages costumés. Il se dégage bientôt sous l’influence de Jacob Maris et d’Israëls, mais son art essentiellement optimiste, dans sa manière brouillée, noyée, est sain, frais, vivant, ne montre que des scènes d’activité et de travail en de joyeux tableaux enfantins, avec une très fine sensibilité devant les phénomènes de la lumière et de l’atmosphère entre le ciel et la mer. Ses Pêcheurs de coquillages en sont un exemple.
Les artistes qui viennent d’être examinés constituent ce qu’on appelle en Hollande
Jan Voerman. — Reflets sur l’Yselle.
les ,, Anciens ou les ,, Vieux”. C’est l’art d’hier, glorieux et respecté, qui a formé l’École nationale. Mais ici, comme ailleurs et comme partout, une des particularités de l’histoire de l’art et spécialement de l’art moderne, ce sont ces luttes d’anciens et de nouveaux, ces
réactions continues. En Hollande, ces oppositions ne prennent pas le caractère de conflits
violents, de querelles aiguës, dans lesquels les maîtres anciens se montrent hostiles aux nouveautés du présent tandis que les jeunes méconnaissent injustement les grandeurs du passé. La figure d’Israëls domine toujours paternellement toute l’École, et son fils, même, est un des promoteurs du mouvement nouveau. Il y a donc en Hollande des vieux et des
jeunes : les anciens et les nouveaux ,,gidsers”, du nom des publications qui défendent les
École hollandaise.
doctrines opposées. On a qualifié, nous l’avons vu, d’impressionniste le talent des Maris ou des Mauve ; on appelle, ici, néo-impressionnisme l’évolution actuelle de l’art hollandais ; mais ces termes n’ont pas le sens précis que nous leur donnons chez nous, ils sont dérivés de leur acception primitive et correspondent, comme partout du reste à l’étranger, à l’idée de nouveauté, de réaction plus ou moins combative contre les formules du passé.
La quiétude de l’art hollandais a donc été troublée, les générations suivantes ont voulu un art plus en rapport avec les préoccupations de la pensée contemporaine, sinon avec les exigences plus vives de la vision. A la tête de cette jeune Hollande est Breitner (George Hendrik), né à Rotterdam le 12 septembre 1857. H fut d’abord destiné au commerce, mais se sentant plus de dispositions pour la peinture que pour les affaires, il étudia d’abord avec Rochussen à Rotterdam, puis à l’Académie de La Haye. Il fut ensuite-
Floris Verster. — Maisonnette aux pots de fleurs.
l’élève de prédilection de Willem Maris. Il commença à peindre en 1880 et débuta par une étude de hussards lancés au galop. Il parut, en effet, au début, s’adonner aux sujets militaires et aux charges de cavalerie. Il a peint du reste, tous les sujets, figures grandeur nature, fleurs, natures mortes, effets de nuit. Mais il est surtout devenu célèbre par les incomparables impressions de ville, de vues des vieux quartiers d’Amsterdam aux colorations fortes des maisons qui contrastent avec la blancheur de la neige, aux rues boueuses où les chevaux trapus tirent les lourds camions. Il montre un sens rare des accords expressifs et ces paysages de rues, d’une poésie nostalgique et poignante, donnent, à leur façon, le même frisson que certains tableaux du belge Baertsoen. Les chevaux dans la Neige, qui appartiennent à M. Bilderbeek, de Dordrecht, ont été admirés à notre exposition universelle de 1900.
Ce qu’il y a ,, d’impressionniste” dans l’art de Breitner lui vient d’une sensibilité
La Peinture au XIXe siècle.
personnelle très développée, et peut-être aussi, dans la technique, de l’influence de Manet. Son camarade Isaac Israels est, avec lui, un des promoteurs de ce prétendu néo-impressionnisme. Le fils du vieux Joseph Israëls est et a voulu être essentiellement moderne. Il est né à La Haye en 1865, et, naturellement, fut, au début, dirigé par son père, en même temps qu’il suivait les cours de l’Académie de La Haye. Il débuta lui aussi par des sujets militaires et il subit l’influence, toute récente et toute rayonnante alors, de Bastien-Lepage. En 1882, il obtenait un premier succès avec un tableau de ce genre. Il travaillait alors à Amsterdam et toujours très scrupuleusement, sur nature. Depuis il vit surtout à Paris où il a, sans doute, été placé au milieu des courants les plus modernes.
A côté de Breitner, Bauer (Marius) mérite une place à part parmi les jeunes
maîtres des dernières générations. Il est né à La Haye en 1867 ; son père était peintre décorateur, ses dispositions se révélèrent de bonne heure sous cette influence. Il étudia à l’Académie de La Haye et y fut élève du peintre P. van Witsen, ami intime d’ Israëls, qui lui infusa son admiration pour le grand maître national. Il commença par s’essayer à l’aquarelle et montra de bonne heure l’originalité de son tempérament. En 1885, il eut l’occasion de faire un voyage à Constantinople et en rapporta une série d’impressions extraordinaires de grandeur et de fantastique, qu’il traduisit en peinture à l’aquarelle, et particulièrement à l’eau-forte, avec un caractère de personnalité inoubliable. Il y a dans ces visions orientales, d’une si belle lumière contractée, comme un souvenir magique de Rembrandt alliée au pittoresque de Fortuny. C’est en 1889 qu’il exécuta sa première planche sous la direction de son ami Philippe Zilcken qui a tant fait pour cet art par ses travaux et par ses écrits; il fut immédiatement maître de sa technique. Bauer retourna à Constantinople, en Egypte, dans l’Inde même. Il a aussi voyagé en France et il s’est essayé, après Claude Monet, à rendre l’aspect grandiose de la façade de la cathédrale de Rouen, à la pierre sculptée, fouillée et refouillée, rongée par la pluie, patinée par le temps, prodigieuse et merveilleuse éclosion architecturale dans une matière qui semble inconnue. Bauer n’a pas été inférieur à sa tâche. Il a peint aussi la Cathédrale de Strasbourg et des vues de Paris (Musée Mesdag).
Il est ensuite un groupe de paysagistes qui s’est créé une certaine réputation à la .même date. Ce sont : W. B. Tholen, W. de Zwart, Jan Voerman et Verster.
Ecole hollandaise.
Willem Bastiaan Tholen est né à Amsterdam le 13 février 1860. Il débuta dans l’art vers 1880, influencé alors par Gabriel, par Mauve et par W. Maris. Il s’assouplit bientôt dans une voie plus personnelle et exposait en 1888 une série de bateaux et de carrières de sable qui furent remarqués. Il se livra, l’année suivante, à des études de boucheries et d’abattoirs, telle la Bête morte (1890). Sa couleur, qui montait de ton, devenait chaque jour plus ardente, comme il apparaît dans les ouvrages ultérieurs L'arbre jaune (1892), La grange (1895), Le port (1897) et jusque dans ses portraits de fillettes, datés de 1893. Sa palette se calme ensuite, son exécution est plus affinée, plus allégée et ses dernières œuvres, Une
J an Toorop. — Les trois Épouses.
Kermesse à Monnikendam (1906), ses vues de fleuves, marines, paysage divers, ont une délicatesse poétique.
Willem de Zwart est né à La Haye en 1862 ; il étudia à l’Académie de cette ville et sous la direction de Jacob Maris. Ses premières peintures sont fines, blondes et distinguées ; sa manière se colore ensuite puissamment, suivant l’évolution qui semble marquer la dernière période du paysage hollandais contemporain. C’est un riche tempérament pittoresque. Il a peint des vues de villes, prises particulièrement aux environs de La Haye, des groupes d'animaux au milieu des routes, des figures de femmes et de beaux paysages animés, des aspects
La Peinture au XIXe siècle.
de marchés aux bestiaux, peuplés de vaches tachetées, comme cette mare, sous le ciel clair, près de laquelle un paysan trait une vache dans un groupe de paisibles ruminants. De Zwart est également graveur. Voerman (J an) né à Ivampen, en 1857, appartient au même milieu. Il étudia à l’Académie d’Amsterdam, débuta avec des tableaux de figures, puis, vers 1885, peignit des vues de villes et principalement des fleurs, avec un sentiment d’intimité très, émue. Vers 1890, sa manière se modifie et se simplifie, avec une largeur qui rappelle en quelque manière le style des grands Japonais. Ses Reflets sur l’ Y selle montrent toute la délicatesse de sa vision. Floris Verster, né à Leyde en 1861, s’affirme dans les mêmes tendances fortement colorées ; ses harmonies sont singulières et même violentes, sa manière
est d’abord brusque, vive et nerveuse.
Il a commencé par des animaux :
vaches, chevaux, sous l’influence de Breitner. Il lave ensuite de magistrales aquarelles de volailles plumées,, de roses trémières, etc., d’une facture large et pleine d’éclat puis, comme Voerman, se modifie et peint des natures mortes, quelques fleurs dans un vase ou des coins de ville, telle la vieille église de Leyde, avec un grand sentiment, malgré le travail menu, patient et attentif. On cite volontiers parmi ses meilleurs ouvrages, avec les Casseurs de pierres de 1887 ; sa maisonnette aux pots de fleurs, 1885.
Nous arrivons maintenant à une des figures les plus extraordinaires et les plus discutées de l’art moderne, non seulement pour la Hol lande, mais pour la France, car elle appartient autant à notre École qu’à son pays d’origine. C’est celle de Vincent van Gogh. Lorsqu’on le place à côté de ses confrères hollandais plus jeunes, que nous venons de voir, on s’explique, à la fois, l’influence Johan Hendrik Haverman. — Libellule. qu’il a eue sur eux et cette tendance
générale de la j eune École néerlandaise vers toutes les ardeurs de la lumière et la vivacité des colorations. Le ton pur y règne en maître et le pauvre Vincent, ainsi qu’il a signé toutes ses œuvres de France, est mort victime de cette hyperesthésie du sens visuel qui lui fit poursuivre jusqu’à la fin, dans les affres de l’impuissance, la chimère, non d’interpréter et de transposer, — ce qui nous est seulement permis — mais de reproduire et de fixer les splendeurs et les fantasmagories de la nature avec les pauvres moyens matériels bornés à la palette du peintre.
Vincent van Gogh est né à Groot-Zundert (Brabant néerlandais) le 30 mars 1853. et il est décédé en France, à Auvers-sur-Oise, le 29 juillet 1890. Il était fils d’un ministre protestant qui le destinait au commerce. Dès qu’il fut d’âge de choisir un état, il fut placé, en.
École hollandaise.
effet, chez son oncle Van Gogh, marchand de tableaux, attaché à la Maison Goupil de Paris.
Il y resta jusqu’en 1876. A cette date il partit pour Londres, afin de se vouer, avec une sorte de foi apostolique qui annonce le caractère généreusement exalté de son esprit, à l’enseignement du peuple dans les quartiers ouvriers. Il y prêche, suivant l’usage, dans les rues. L’année suivante, il revint à Amsterdam avec la pensée d’y faire ses études en théologie et d’aller prêcher, cette fois, les mineurs du borinage. C’est à ce moment qu’il paraît commencer à dessiner. En 1880, on le trouve chez son père à Etten, où il se voue à l’art, avec la même foi ardente qu’il avait montrée pour les choses de la religion. Il étudie quelque temps à La Haye, sous l’influence de Mauve, se rend en 1885 à Anvers, puis bientôt à Paris. Il y travaille quelque temps et y subit fortement l’action des milieux impressionnistes et néo-impressionnistes, bien que ses maîtres de prédilection fussent Rembrandt, Delacroix et Millet, dont il se plaît à transposer certaines œuvres, à la manière dont usent les compositeurs sur les ouvrages des maîtres. Au printemps de 1886, il se rend en Provence, la Provence claire et lumineuse des bords du Rhône, et s’installe à Arles, à St-Remy puis aux Saintes-Maries. Il y travaille avec l’ardeur passionnée qu’il apportait à toute chose, et se surmène tellement dans la poursuite douloureuse de son idéal inatteingible que, malade et découragé, il remonte vers Paris, se fixe à Auverssur-Oise, en mai 1890, pour y mourir subitement trois mois après.
L’œuvre de Van Gogh comprend deux manières distinctes :
celle de Hollande, dans le sentiment des vieux maîtres, où il s’essaie, comme il dit, à traduire , ,1e clair dans le brun”; la manière française, où l’on sent les influences mêlées ou juxtaposées, d’abord de Courbet,
de Millet, de Delacroix, puis de Corot et des divers Maîtres impressionnistes : Sisley ou Pisarro, Renoir ou Cézanne, voire Toulouse-Lautrec et Gauguin ; il s’en dégage bientôt pour créer cette vision personnelle, exaltée et comme frénétique où il joint aux exagérations expressves les plus outrées du dessin, des harmonies violentes mais savoureuses et parfois des accords très délicats et très subtils de tons. Parmi ses figures on cite son propre portrait, le ■Gardien de l’ hôpital, le Facteur ; dans ses paysages ou intérieurs, les l 'ignés en Provence, les Oliviers, l’Intérieur de sa chambre à coucher. La halte des Bohémiens (appartient à M. Druct), •que nous reproduisons ici, est un de ses morceaux les plus brillants de lumière et de coloris.
Le mysticisme de Mathieu Maris avait paru un phénomène tout à fait unique dans
2jS
La Peinture au XIXe siècle.
pagnie des Indes néerlan- Th. v. Duyl Schwaktze. Président Kruger. daises. Mais le goût des arts
l’emporta sur l’attrait d’une
profession commerciale ; sa famille ne s’opposa pas à cette vocation à la condition qu’il s’inscrivît à l’Académie d’Amsterdam. Il y resta deux ans, se rendit ensuite à Bruxelles avec une pension du gouvernement et entre dans l’atelier de Portaëls, près de qui il resta deux ans. En 1884, il exposait une vaste toile romantique : Respect à la mort. On le vit ensuite participer activement aux diverses sociétés artistiques belges de tendances avancées : l’Essor, les XX, à côté d’Ensor et de Khnopff. Il fit de fréquents voyages à Paris, où il subit l’influence des pointillistes ; en Angleterre, où celle de William Morris se fit sentir tant au point de vue socialiste qu’au point de vue décoratif. Il retourna en Hollande, marié
l’histoire de l’art en Hollande. Il paraît, cependant, qu’un certain malaise s’est produit dans la pensée des jeunes peintres hollandais des générations suivantes, comme chez leurs confrères de France, de Belgique, d’Allemagne et d’ailleurs. L’inquiétude de l’art hollandais ne s’est pas manifestée seulement dans l’orche des préoccupations positives de lumière et de couleur. On avait, semble-t-il, besoin d’autre chose, et comme on avait vécu dans la belle et robuste simplicité d’un art un peu matériel, on eut la nostalgie d’une esthétique plus compliquée, plus raffinée, plus spirituelle. C’était ,, l’esprit nouveau” qui se manifestait chez nous, au Salon de la Rose -(-Croix. Le mysticisme ou plutôt le sentimentalisme romantique et poétique de
Mathieu Maris était le produit sincère d’une idiosyncrasie intellectuelle et morale, le mysticisme plus récent de l’art hollandais offre un caractère plus artificiel, plus composite, formé d’alliages étrangers mal amalgamés avec le fonds national.
Le type le plus particulier de ces tendances est le peintre Jan Toorop. Il est né à Poerworedjo (Java), Indes néérlandaises, le 20 décembre 1860, d’un père colon, d’origine norvégienne, et d’une mère javanaise, d’origine anglaise. Il fit ses études scolaires à Batavia jusqu’à l’âge de quatorze ans et ce premier milieu si fortement exotique agit sur son imagination et devait l’impressionner pour l’avenir. En 1874, on l’envoya en Hollande où il devait étudier, à Delft, dans une école spéciale afin d’entrer ensuite dans la Com-
Ecole hollandaise.
avec, une Anglaise en 1887 et, après quelques va-et-vient entre la Hollande et la Belgique, il se fixe à Katwijck. Son mysticisme se déclara en 1889, à la suite d’une grave maladie ; il se convertit même au catholicisme. Sa peinture se ressentit de ces modifications morales et intellectuelles. Au début, elle s’étale au couteau, à la façon de Courbet, puis procède par division du ton, à la manière pointilliste, enfin sa manière symbolique revêt un aspect linéaire, agité et tourmenté, où se mêlent les anciens souvenirs javanais avec les dénaturations expressives, les combinaisons décoratives des Ensor, des Khnopff, des Odilon Redon ou des Carlos Schwabe. A ce moment on lui doit la Sphynge, Jardin des souffrances, Les trois Epouses, reproduites, ici même, où l’on peut voir l’union de tous ces éléments pour traduire la pensée mystique, exaltée et confuse d’ui néo-bouddhisme ésotérique. Toorop qui est graveur, ornemaniste, décorateur, a exécuté aussi des portraits et a été chargé de décorer la nouvelle Bourse d’Amsterdam. Ses décorations, en sgraffiti ou en grès émaillé, reproduisent au moyen de sujets allégoriques le Passé, le Présent et l’Avenir.
Cet esprit mystique est, comme il est arrivé, chez nous, fortement teinté d’archaïsme. C’est cette tendance plus particulière que l’on remarque dans le talent de Haverman ou de Jean Veth.
Hendrick Johann Haverman est né à Amsterdam en 1857 J il se forma à l’Académie Royale en même temps que Voerman ; en 1879, il se rendait à Anvers, où il étudiait sous la direction de Verlat. En 1890, il accomplit un voyage en Espagne, au Maroc et en Algérie, d’où il rap porta de très intéressantes études. Il a exécuté des figures nues, ce qui est assez rare en Hollande, et des portraits très expressifs et caractéristiques SuzE Bisschop-Robertson. - — Jeune fille dormant,
dans un art précis et serré à la
manière des vieux maîtres allemands. C’est en particulier le souvenir de Holbein, qui semble dominer l’inspiration de Jean Veth. Cet artiste est né à Dordrecht en 1864 C’est une des personnalités les plus intéressantes du milieu jeune hollandais, tant par ses travaux artistiques que par ses écrits sur l’art d’aujourd’hui et d’autrefois. Jean Veth a fondé, en 1885, avec quelques amis, le Néerlandsch Ets Klub, où l’on exposait des eaux-fortes. Son domaine est le portrait qu’il traite en peinture, dessin, gravure et lithographie ; la plupart ont été publiés dans la revue de Kroniek, il s’est attaché surtout à reproduire de hautes physionomies de son pays et de l’étranger. Il a peint et gravé la figure fine, bienveillante et compréhensive de Jozef Israëls, avec une brosse ou une pointe douée de la plus intelligente sympathie.
La Peinture au XIXe siècle.
Le groupe des peintres-graveurs est particulièrement nombreux en Hollande: Les Isiaëls, les Jongkind, les Maris ou Mauve ont de plus, un œuvre gravé plus ou moins étendu. Plus tard, à côté de Bauer, de W. de Zwart, de Toorop, de J. Veth, il faut signaler encore Witsen, Boch, Dupont, et plus particulièrement Storm van ’s Gravesande et Zilcken. Le premier est né en 1841 à Bréda. Après avoir étudié à Leyde, il se rendit à Bruxelles, travailla sous la direction de Roelofs et fut mis par Alma-Tadema en rapport avec Rops. Ce fut l’origine de son orientation vers la gravure ; il a longtemps séjourné en France, où ses estampes sont très estimées. Le Musée du Luxembourg en possède un certain nombre, ainsi qu’une peinture représentant une Vue de Dordrecht. Quant à Philippe Zilcken, il est né à La Haye, où il réside, en 1857. Après avoir terminé ses études classiques, il entra .à l’Université pour étudier en vue de devenir avocat mais il renonça bientôt à cette carrière et s’inscrivit à l’Académie des Beaux-Arts; il reçut les conseils de Mauve et les encouragements d’Israëls et de Mesdag. Le Luxembourg possède son œuvre gravé qui est considérable et varié, en même temps qu’une petite peinture, très fine, dans le sentiment de Corot, Un coin de Paris, vu du Pont-Neuf. Zilcken a également beaucoup écrit en hollandais et en français soit sur les maîtres néerlandais d’aujourd’hui, qu’il a contribué le plus activement à vulgariser chez nous, soit sur divers sujets littéraires : souvenirs de voyage, correspondance avec Verlaine, etc.
Dans ce milieu si fécond en artistes, où l’on devrait encore citer les noms de Pieter ter Meulen, né à Bodegraven en 1843, élève de Van de Sande Backhuysen, peintre de paysages et de troupeaux ; de Lodewijk Apol, né à La Haye en 1850 ; de J. Christian Klinkerberg, né à La Haye en 1852 ; de J. S. H. Kever né à Amsterdam en 1854 > de Ten Cate, décédé à Paris, en 1907 ; de L. Van Soest ; de Briet, etc., il reste à signaler quelques noms de femmes peintres qui se sont conquis une place très estimée dans l’École. C’est, à la suite de Margaretha Rosenboom, 1843-1893, de Henriette Ronner, née Knip (1821-1909) célèbre par ses scènes de chiens et surtout de chats, et de Mme Mesdag-Van Houten, Mme Van Duyl-Schwartze et Mme Bisschop-Robertson. La première est née à Amsterdam le 20 décembre 1852 ; elle est fille du peintre portraitiste Jean George Schwartze, qni est mort en 1874. Elle étudia à Munich, puis à Paris et se fixa à Amsterdam. Elle s’est fait connaître par des portraits des figures d’orphelines, avec leurs vêtements mi-partie noir et rouge, de communiantes, de paysannes, qu’elle fixait avec gravité dans leurs costumes pittoresques. Sa couleur est chaude et sa facture a quelque chose de viril. On a vu d’elle, l’Exposition de 1900, le portrait du Général Joubert. Elle était vouée aux grands hommes du malheureux et brave peuple boer, car elle a tracé l’effigie du président Krüger avec sa bonne, droite et sérieuse figure hollandaise, la main appuyée sur la Bible.
Mme Suze Robertson, femme du peintre Richard Bisschop, qu’elle épousa en 1892, est née à La Haye le 17 décembre 1857. Elle suivit les cours de l’Académie de cette ville et enseigna le dessin durant cinq ans à l’Ecole supérieure de Jeunes filles de Rotterdam. Elle étudia ensuite pendant deux ans dans l’atelier de P. van de Velde. Elle fut professeur de dessin à Amsterdam, puis se décida à renoncer au professorat pour se donner entièrement à la peinture. Dans ce but, elle se rendit à La Haye. Elle a subi, avec l’influence des maîtres anciens, celle des maîtres de l’Ecole de La Haye et de Breitner. Sa manière est large et libre, son coloris très intense et très expressif. Elle a peint des figures comme cette Jeune fille dormant, des études de son atelier, des paysages de maisons, de cours et de rues, tels •que la Ruelle ou la Maison Blanche, morceau très apprécié, qu’elle a repris plusieurs fois.