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CHAPITRE Vil

ÉCOLE FRANÇAISE

Quatrième Période. — De 1870 a igoo {Suite et fin).

T 'INFLUENCE de Bastien-Lepage fut donc générale et immédiate. Ce compromis sincère engloba toutes les énergies indépendantes de la jeunesse et créa, parallèlement au mouvement impressionniste, un foyer ardent d’études analytiques, d’observations désintéressées de la nature et aussi de l'humanité, examinée sous toutes les formes de son activité et de sa modernité. Le paysan et surtout, maintenant, l’ouvrier, depuis les succès d’Émile Zola et depuis les premiers conflits entre ce qu’on appelait le Capital et le Travail, en sont les principaux héros; les Salons furent bientôt tellement inondés de sujets ruraux ou populaires qu’on appela ce genre l'Ecole de la blouse bleue. Cette inspiration, de caractère tout objectif, ne manqua pas de tomber peu à peu dans la médiocrité du terre à terre, mais elle avait

La Peinture au XIXe siècle.

nettoyé la vision de l’École, elle l’avait ramenée vers la vérité, vérité un peu étroite et un peu vulgaire, sans doute, mais dont on s’était par trop éloigné et que les audaces impressionnistes étaient alors impuissantes à faire admettre. Elle permit en outre à quelques fortes personnalités de trouver leur voie

En première ligne il faut citer celle d’ALFRED-PHiLiPPE Roll qui a gardé son rang jusqu’à la génération présente. Né à Paris le io mars 1847, d’une famille de souche alsacienne, Roll semblait destiné à continuer l’industrie d’ébénisterie que son père dirigeait, faubourg Saint-Antoine. C’est même en vue de cet avenir qu’on lui fit apprendre les éléments du dessin. Ses études classiques terminées, il se sentit porté vers la peinture, vocation qui ne fut point contrariée, et entra dans l’atelier de Gérôme, à l’École des Beaux-Arts. Il n’y fit point un long séjour et ne tira guère profit de cet enseignement. Mais il se lançait déjà de lui-même,

regardait beaucoup, aussi bien les maîtres que la nature, et étudiait avec une telle énergie que son éducation était bientôt formée. Il fut d’abord porté d’instinct vers le paysage et les animaux, subissant plus que tout autre, pai son indépendance même, l’influence des grands naturalistes, consacrés définitivement d’hier par la mort. Il exposait, en 1875, un groupe de deux cavaliers, un français et un allemand, aux prises dans un violent corps à corps, enlevé avec une fougue généreuse qui évoquait le nom de Géricault; deux ans après, en 1877, il s’imposait plus fortement à l’attention par

une grande toile conçue sous le même mode pathétique : L' Inondation dans la banlieue de Toulouse. Puis son inspiration se divise. Toujours orientée vers les réalités vivantes, elle se porte tantôt vers l’expression de la beauté nue, épanouie dans la splendeur de la lumière, dont les éclats s’amortissent doucement à travers l’épaisseur des couches atmosphériques ; tantôt vers l’observation directe de la vie populaire. La fête de Silène (1879), Bacchantes, Enfant et taureau, Eté, Les Joies de la vie, vaste peinture décorative placée à l’Hôtel de Ville ; Femme et taureau, se rapportent à cette conception optimiste, à cette vision joyeuse des formes humaines au milieu de la nature. Cette dernière toile est une des plus expressives en ce genre. Une belle jeune femme, aux chairs nacrées, à la chevelure d’or roux, se frotte avec câlinerie sur le garot d’un jeune taureau noir, aux naseaux dilatés, aux yeux ardents et troubles, au milieu d’un chaud paysage estival. C’est comme une variation imprévue de la fable de Jupiter et

Alfred-Philippe Roll. — Femme et taureau (Musée de Buenos-Ayres).

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Kcole française.

d’Europe, qui met aux prises, dans une scène rêvée, mais avec des éléments de réalité, les deux grands principes, mâle et femelle, de force et de grâce, de violence et de coquetterie. Cette toile a été exposée au Salon de 1885 ; elle appartient au Musée de Buenos-Ayres.

Lorsqu’il s’adonne à la peinture des sujets populaires, Roll est un de ceux qui incarnent le plus hautement l’idéal démocratique de sa génération. Cette partie de son œuvre correspond, en art, exactement au programme documentaire, scientifique — et, cependant, à de certaines heures et, comme malgré lui, lyrique et épique — de la grande œuvre littéraire de Zola. Il s’attache à traduire la vie du peuple des villes et des campagnes par l’expression des types individuels et sous le point de vue, tout à fait nouveau en art, de ,,la foule”. La Loule qui, pour la première fois, a été exprimée en littérature avec ses passions, ses violences, ses élans généreux, toute son âme enfin, turbulente et impressionnable, et à laquelle Roll ouvre les portes de l’art, avec la Grève des mineurs (1880), le Chantier de Suresnes (1884),

En avant (1887), Ie Centenaire (1893), la Pose de la première pierre du pont Alexandre III (1899), vastes compositions animées qui fixent chacune une page de l’existence du peuple, dans ses labeurs quotidiens, dans ses luttes et ses révoltes, dans ses grands devoirs et dans les exubérances de ses joies nationales.

Le Luxembourg possède deux toiles essentiellement caractéristiques de cette double forme de son inspiration populaire. Manda Lamétrie, fermière, dont la physionomie rurale est nettement déterminée, d’une brosse à la fois vigoureuse et souple, est une toile, datée de 1887, et exposée au Salon de 1888. En Avant est un épisode de la guerre, telle qu’elle est conçue dans les temps A.-Ph. Roll. — Manda Lamétrie, fermière (Musée du Luxembourg), modernes. Nous sommes loin des

jours où les peintres représentaient les batailles en exhibant au premier plan un général empanaché, suivi de son brillant état-major, au milieu de bombes qui éclatent, avec quelques cadavres étendus dans un coin pour préciser le spectacle, tandis que la masse des combattants est perdue au loin. Ici la guerre c’est encore la foule anonyme, disciplinée, avec ses engins scientifiques, ses chefs mêlés aux soldats. — Roll, qui est commandeur de la Légion d’honneur depuis 1900, est président de la Société Nationale des Beaux-Arts.

Dans cette même lignée de naturalistes formés à l’école de Bastion- Lepage, à côté de Ernest Duez (Paris, 1843-1896), qui peignit des scènes de la vie bourgeoise et mondaine

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et même des sujets religieux, sous des effets de pleiu air: d’ULYSSE Butin (Saint-Quentin, 1838-Paris 1883), qui fixait d’une brosse discrètement émue les épisodes dramatiques de la vie du marin ; de Lucien Doucet (1856-1895), qui suivait plus directement la tradition du maître en se divisant entre la vie des champs, les sujets mondains et les portraits, etc., se dessinent nettement quelques autres personnalités qui ont pris un rang distingué dans l’école. C’est d’abord Dagnan-Bouveret (Pascal-Adolphe-Jean), né à Paris le 7 février 1852. Il entra dans l’atelier de Gérôme en 1869, concourut pour le prix de Rome, mais n’obtint que le

second, en 1876; il avait exposé, dès — — 1875, au Salon, des sujets classiques,

qui ne marquaient pas encore l’orientation de son talent, lorsqu’elle fut décidée par l’influence de Bastien- Lepage, avec qui il était très lié. A partir de 1879, ^ exposa une série de scènes de la vie réelle, traitées d’abord avec un esprit d’observation piquante, comme la Noce chez le photographe, mais dont le style s’élargit chaque jour en même temps que le métier prenait plus de force et de sobriété. C’est ensuite Y Accident, qui lui valut, en 1880, une médaille de première classe, la Bénédiction des jeunes époux avant le mariage (1882), les Chevaux à l’abreuvoir, du Salon de 1885, qui figurèrent au Musée du Luxembourg, et le Pain bénit, du Salon de 1886, exposé au Musée du Luxembourg, qui caractérise le plus heureusement cette première manière, tout en annonçant déjà l’évolution prochaine vers un idéal plus expressif, plus poétique, pour ne pas dire plus mystique. C’est un coin d’une petite église de village où prient avec ferveur une dizaine de fidèles, femmes, „ T , jeunes et vieilles, en habit des

Dagnan-Bouveret. — Le Pain bemt (Musee du Luxembourg). J .

dimanches, les visages recueillis ; un enfant de chœur passe, en distribuant le pain bénit et sa robe rouge met une note religieuse éclatante dans cette sobre harmonie ; une fillette à gauche est comme perdue en extase.

Dagnan-Bouveret a peint ensuite des sujets bretons qui lui valurent de grands succès et même la médaille d’honneur, en 1889, avec le Pardon. Ils marquent sa direction nouvelle dans le sens poétique en même temps que vers une technique de plus en plus légère et subtile. La Cène, qui décore le fond de la salle de musique de la comtesse de Béarn, est son œuvre principale dans le genre religieux et mystique. Il s’est surtout adonné, dans ces dernières années, au portrait, et a peint, avec des recherches de distinction et de style, un

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certain nombre de dames de l’artistocratie parisienne. Dagnan-Bouveret est membre de l’Institut depuis 1900 et officier de la Légion d’honneur depuis 1892.

Au même moment, car ils sont tout à fait contemporains, apparaissait Henri Gervex, né à Paris le 10 décembre 1852. Elève de Brisset, de Fromentin et de Cabanel, il se trouva en contact avec Bastien-Lepage et adopta, avec l’esprit assez combatif d’indépendance qui marque ses débuts, les principes de la peinture claire, des nus en plein air. Il exposa pour la première fois en 1873. Dès 1876, il abordait une série de sujets, qui surprirent d’abord, mais qui bientôt firent école. Gervex peignait des portraits, et en particulier des portraits groupés, animés par une action déterminée, dans le jour clair des intérieurs et même sous les effets du plein air.

Son premier tableau dans ce genre est V Autopsie à l'Hôtel Dieu (1876).

Puis viennent : le Jury du Salon de peinture, exposé en 1885 et donné par Waldeck-Rousseau au Musée du Luxembourg, la Rédaction de la République française (1890), etc.

Avant l'opération (1887), entre autres, qui représente le grand chirurgien Péan entouré de ses élèves, appartient à ce genre de peintures d’hôpitaux, de cliniques, de laboratoires et de pharmacies qu’il avait inauguré et qui eut tant de vogue. Le Luxembourg possède également le portrait de Madame V altesse de la B igné (1889) conçu dans la note plus directe de Manet.

C’est un des premiers portraits en plein air. H. Gervex est officier de la Légion d’honneur depuis 1889.

Un des tableaux qui montre, avec des qualités exceptionnelles, jusqu’où peut aller cette formule réaliste d’observation attentive et de technique savante, inaugurée par Bastien-Lepage, est la Toussaint, qui est exposée au Musée du Luxembourg depuis 1889. Une famille en deuil, à la porte d’un cimetière, envahi par la neige; à gauche, un vieil aveugle emmitouflé dans un capuchon et sous sa couverture, à qui une fillette se prépare à donner un sou, voilà toute la scène. Les physionomies sont bourgeoises, un peu vulgaires. 11 n’v a là pas la moindre trace de sentiment. C’est un spectacle tel qu’on l’a vu sans rien y ajouter de soi. Mais il est traité avec une telle puissance de vérité, une telle décision dans l’expression picturale, que cette vision s’impose aux yeux comme une vision de réalité. Cette oeuvre valut à son auteur le prix du Salon et la croix de la Légion d’honneur; c’était la consécration d’une carrière encore bien courte, car l’auteur n’avait que vingt-six ans. Emii 1 Criant, en

'Émile- ‘Friant. — La Toussaint (Musée du Luxembourg).

effet, est né le 10 avril 1863, à Dieuze (Alsace-Lorraine). Après les événements de 1870, sa famille vint se fixer à Nancy, où il commença son éducation artistique.

Il fut envoyé à Paris, avec une bourse, par sa ville natale, entra chez Cabanel, concourut pour le prix de Rome, et n’obtint que le second. Mais il enlevait une mention dès son premier Salon de 1882, recueillait coup sur coup ses médailles et se voyait décerner une bourse de voyage en 1886.

Friant, depuis, s’est fait une place à part avec ses sujets empruntés à la vie contemporaine : U n peu de repos (1883), le Coin favori (1884), les Canotiers de la Meurthe (1888), Discussion politique { 1890), Ombres portées (1891), et diverses scènes de deuil, qui sont comme des échos de sa Toussaint, traités avec une sûreté de vision, et une précision de métier qui sont peu communes. Il a peint aussi et dessiné nombre de portraits. Il qst l’une des personnalités les plus marquantes de ce groupe provincial qu’on appelle l’École de Nancy — comme il y a l’École de Toulouse — qui comprend les Aimé Morot, les Victor Prouvé, les Henri Royer, etc.

Il est, juste face à face à la Toussaint, au Musée du Luxembourg, une œuvre qui mérite, ainsi que son auteur, d’être mise à part dans cette inspiration spéciale. C’est la Paye des Moissonneurs de Léon Lhermitte.

Cet artiste est, par la date de sa naissance, le doyen de tout ce groupe. Il est né, en

effet, à Mont-Saint-Père (Aisne) le 31 juillet 1844. Son éducation, de même, le rattache à des générations plus lointaines, car il fut, lui aussi, un élève et un des élèves favoris de Lecoq de Boisbaudran.

Il touche donc par certains côtés au milieu des ,, réalistes”, et il montre de bonne heure, grâce à la discipline vigoureuse d’enseignement à laquelle il avait été soumis, des qualités tout à fait exceptionnelles de dessinateur. C’est d’ailleurs ainsi qu’il débute, dès 1864, et il se fait rapidement une réputation par ses fusains et ses pastels, ou

T, T T „ ' , plutôt ces sortes de crayons noirs

Leon Lhermitte. • — La Paye des Moissonneurs * J

(Musée du Luxembourg). releves de pastel, dans le goût

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de Millet, qui fut, évidemment, son principal guide. Il s’est voué, lui aussi, presque exclusivement à la peinture des scènes de la vie rurale, mais loin de la manière synthétique et comme symbolique du maître, décrivant d’une vision tout objective, qui le rattache au groupe de Bastien-Lepage, les principaux épisodes des travaux des champs : Au 'pressoir, la Moisson (1874), le Lavage des moutons, la Vendange (1876), le Repos des moissonneurs (1890), la Mort et le Bûcheron (1893), etc. La Paye des moissonneurs (1882), est si caractéristique de sa manière personnelle que, malgré nombre d’ouvrages devenus célèbres, cette toile est restée sa composition la plus populaire. Lhermitte est officier de la Légion d’honneur depuis 1894, et membre de l’Institut depuis 1905.

Tous les artistes qui viennent d’être nommés au début de ce chapitre, appartiennent à la Société Nationale des Beaux-Arts, c’est-à-dire à la Société, fondée en 1890, par suite d’une scission, opérée dans la Société des Artistes français qui, depuis 1881, avait recueilli de l’État la mission d’organiser les expositions annuelles.

Ce petit événement, bien qu’il semble ne présenter qu’un intérêt professionnel, eut cependant une certaine influence sur l’orientation de l’école dans les dernières années du siècle. Il mit en effet, de part et d’autre, en évidence certaines personnalités qui jusqu’alors étaient moins dégagées dans le vaste ensemble de la production artistique. La sécession s’établit dans un des palais, encore debout, de l’Exposition de i88q, au Champ de Mars. La Société première resta au Palais de l’Industrie, aux Champs-Élysées, et ces deux expressions de quartier désignèrent bientôt les deux camps. Le parti traditionnel, avec tous les Membres de l’Institut, moins un, Me’ssonier, qui fut l’auteur principal de la séparation, restèrent aux Champs-Elysées. Les indépendants, ou soi disant tels, passèrent au Champ de Mars. Cette première scission sembla donc, sauf exceptions, marquer assez nettement les tendances. Au Champ de Mars, derrière Meissonier, c’étaient, parmi les peintres : Puvis de Chavannes, Carolus Duran, Bracquemond, Eoll, Cazin, Gervex, Ribot, Lewis Brown, Boudin, Whistler. Près d’eux, certaines autres personnalités plus jeunes allaient occuper tout d’un coup le rang exceptionnel qui leur était dû. Tel était le cas, par exemple, de Albert Besnard et d’Ernest Carrière.

P. -A. Besnard. — Femme qui se chauffe (Musée du Luxembourg).

Au point de vue de la complexion morale, on ne peut guère rêver deux physionomies plus dissemblables que ces deux hautes individualités artistiques Elles paraissent occuper chacune un des pôles opposes dans l’ordre du sentiment. L’un aime la lumière, la joie, le mouvement, la couleur, la splendeur de la nature et le luxe de l’industrie humaine ; il se plaît au milieu des nudités éclatantes, des fleurs cpii s’épanouissent, des chevaux élégants

qui piaffent, de tous les jeux et de tous les conflits des lumières du ciel et des lumières créées par l’homme. L’autre recherche la profondeur de l’ombre, la tiédeur des intimités, la douceur apaisante du silence, le recueillement dans le cercle étroit de la famille, car il se confine dans les intérieurs, laisse peu de place, dans son œuvre, aux manifestations de la nature, abhorre le mouvement, restreint sa couleur et fait toute son éloquence et sa force de sa sobriété ou, si l’on veut, de son apparente pauvreté. Mais il est un point sur lequel ces deux natures contraires de Besnard et de Carrière s’accordent entièrement : c’est sur la compréhension des formes. Ils ont, tous deux, à un rare degré, le sens de ce qu’on appelle le ,, modelé”, c’est-à-dire la détermination des volumes des corps dans l’espace, par le

Paul-Albert Besnard. — La Plastique (plafond pour le Petit Palais).

calcul savant des oppositions d’ombre et de lumière. Les corps qu’ils- créent ,, tournent” ; ils ont la plénitude des statues.

Cet admirable et inépuisable poème de la forme, Paul-Albert Besnard l’a dit dans une œuvre, qu’on peut juger d’ensemble à cette heure, bien qu’elle soit loin, on peut l’espérer, d’être close. Elle a débuté au Salon de 1868 où Besnard, âgé de dix-neuf ans — il est né à Paris le 2 juin 1849 — encore à l’école, n’hésitait pas à se lancer. Il appartient à une famille d’artistes : son père était élève d’Ingres et sa mère miniaturiste. Son père étant mort jeune, ce fut celle-ci qui l’éleva. Il entra à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Cabanel, mais il reconnaît surtout pour son maître, un peintre délicat, trop injustement

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oublié : Jean Brémond. Ses premiers essais sont naturellement des productions toutes scolaires, grâce auxquelles il finit par enlever le prix de Rome en 1874. A son retour de l’Académie, il épousa la fille du sculpteur Vital Dubray, sculpteur elle-même, qui a dirigé avec talent sa carrière près de la grande voie glorieuse de son mari ; il s’installe deux ans à Londres, où il reçoit toutes les émanations de l’art anglais et des grands Flamands, qui se mêleront subtilement dans son esprit aux effluves de l’art italien. Il revient en France en plein dans la floraison intense de l’impressionnisme et dans l’épanouissement plus sage de la fameuse École du plein-air. Ses facultés réceptives ne laissèrent rien perdre de ces rayonnements nouveaux. Il acquérait toujours sans rien perdre et assimilait tout ce prodigieux acquit, mêlé aux richesses de son fonds propre. Il s’en dégageait bientôt la plus étrange et la plus heureuse personnalité.

C’est en 1886 que se dessina nettement sa physionomie avec le portrait d’une jeune femme. Madame R. J. ( Madame Roger-Jourdain ), s’avançant sur une terrasse en brillante toilette de soirée et éclairée fantastiquement par les ors chauds des lustres luttant contre le jour bleuissant et froid du soir qui baissait. Il s’est longtemps plu à ces effets de jours contrariés et la Femme qui se chauffe, du Musée du Luxembourg (Salon de 1889), esf un des exemplaires les plus charmants et les plus significatifs de cette manière.

Ces sortes d’exercices achevèrent de donner à Besnard une souplesse incomparable pour traduire tous les aspects des formes et surtout des formes en mouvement.

Il employait, au besoin, les procédés les plus divers de l’huile, de la Adolphe Willette. — La Veuve de Pierrot,

détrempe, de l’aquarelle et du pastel.

Dans ce dernier genre, il a répandu d’innombrables études, qui rivalisent avec les chefsd’œuvre des vieux maîtres français, comme cette délicieuse fantaisie d’après le modèle, appartenant au Dr Pierre Delbet. Mais le triomphe de Besnard, sa faculté essentielle, c’est la décoration. Il y est porté non seulement par ses qualités de goût, de méthode et de logique, alliées à son riche tempérament d’artiste propre à couvrir de vastes murailles, mais aussi par l’essence curieusement philosophique de son esprit, qui lui fait concevoir l’allégorie sur des modes tout à fait nouveaux, en dehors des lieux communs du passé, et conformes aux conceptions que le développement scientifique moderne a inspirées à nos imaginations en face

des grands spectacles de l’ univers. Toutes ses décorations, à partir de celle de l’École de Pharmacie — (Plafond de la Salle des Sciences, du Théâtre-Français, de la Sorbonne, de l’Hôtel de Ville, la Plastique, plafond pour le petit Palais) montrent avec quelle aisance l’artiste se meut dans les sphères supérieures du rêve. Sa fantaisie y déploie toute sa sensibilité et toutes ses audaces, et atteint, comme dans son dernier ouvrage, qui réunit Pallas, Vénus, Apollon et Pégase, cabré dans l’éther, la plus sereine majesté. Albert Besnard est commandeur de la Légion d’honneur depuis 1903.

Dans ce domaine de la fantaisie et de la tradition,

Eugène Carrière. — Le sculpteur Devillez.

sur-Marne en 1857. H est chevalier de la Légion d’honneur

toute française, des Watteau et des Fragonard, il faut au nom de Besnard rattacher ceux de Jules Chéret et de Adolphe Willette. Ils se sont surtout illustrés, l’un et l’autre comme dessinateurs et lithographes. Mais ils ont été à l’occasion décorateurs et peintres. Chéret, avec ses affiches bariolées, n’a-t-il pas créé le vrai décor des rues?

Quant à Willette, s’il est célèbre grâce à ses dessins du Courrier français et de maint autre journal illustré, il s’est exercé diverses fois avec succès à la décoration murale, témoins ses peintures du cabaret du ,,Chat noir” et de la ,, Taverne de Paris”. La Veuve de Pierrot, qui a figuré à l’Exposition Centennale de 1900, est un heureux spécimen de cet art spirituel, plein d’humour et de verve, délicat jusque dans ses plus vives légèretés. Chéret est né à Paris en 1836 ; il est officier de la Légion d’honneur. Willette, qui fut élève de Cabanel, est né à Châlons-

Quant à Eugène Carrière, un seul mot dira l’importance de l’action qu’il a exercée sur les esprits de ses contemporains. Il a presque fondé une religion. Car il v a un culte de Carrière. La beauté morale de l’homme et la grandeur de l’œuvre, par leur austérité même abordables seulement d’un petit nombre, a fait naître des partisans très ardents qu’exaltaient davantage l’indifférence et les sarcasmes du public. On lui contestait, en effet, son parti pris de clair-obscur noyé dans l’ombre, son dédain de plus en plus prononcé pour les coquetteries

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de la couleur, l'apparente monotonie de ses éternelles maternités. L’Exposition posthume de maître, qui a expliqué le cours de sa vie et a montré le développement logique et fatal de son œuvre, l’ont mis cette fois à la portée du grand public. Carrière avait débuté avec de véritables dons de coloriste. Né le 29 janvier 1849, à Gournay-sur-Marne (Seine-et-Oise), il entra à l’École des Beaux-Arts, en 1869, dans l'atelier de Cabanel. Vint la guerre de 1870. Il s’engagea comme soldat, fut fait prisonnier à Neuf-Brisach et interné à Dresde. Il concourut pour Rome en 1876, année où il exposa aussi pour la première fois, mais renonça bientôt au concours. La hasard d’un séjour à Saint-Ouentin l’avait mis en présence des pastels de

Eugène Carrière. — La Maternité (Musée du Luxembourg).

La Tour, qui exercèrent une première influence sur son esprit. Il paraît aussi avoir reçu, au début, les conseils de Henner, qui ne pouvait que le diriger dans le même sens du modelé. Mais il fut surtout impressionné par Rubens et plutôt par Vélasquez. Toute sa première manière, délicatement pittoresque, où de fines colorations distinguées, roses, bleues, jaunes pâles, sont accordées avec des neutres bruns ou gris, relève de cette inspiration. Les sujets sont alors principalement des enfants plus ou moins accoutrés de vagues défroques du passé, tenant, ici un bock, là un plateau, ailleurs jouant avec un chien. Le Premier voile, du Musée de Toulon, en 1886, marque une orientation nouvelle dans un sens plus austère ; elle est

accentuée par le beau portrait en pied du sculpteur Devillez (1887), artiste doublé d’un amateur éclairé, qui a créé chez lui, à Mons, une sorte de vrai Musée Carrière. Ce portrait, profondément physiononrique, d’une richesse sobre de tons, qui jaillit en belle lumière limpide de la profondeur légère de l’ombre, peut compter parmi les chefs-d’œuvre du maître.

Mais peu à peu, il dépouille les grâces aimables du coloriste et évolue avec décision vers une compréhension plus virile et plus austère des formes, qui correspond à son nouvel idéal moral de philosophie humaine et attendrie. Il semble être alors influencé par la large

construction du dessin de Michel-Ange et il se rapproche parfois de Daumier par son arabesque sinueuse, qui, dans ses derniers dessins, va même jusqu’à une exagération cursive. Cette manière grave, sévère et tendre j à la fois, s’étend sur tout un cycle d’intimités familiales et de ,, Maternités”, dont le Luxembourg possède trois admirables exemplaires. La Maternité a été exposée à la Société Nationale des Beaux-Arts en 1893. Dans la pénombre vaporeuse d’un intérieur, une jeune femme tient sur ses genoux un enfant blond qu’elle presse contre son sein, et se penche pour baiser une fillette dont elle prend les joues dans la main tandis qu’une autre petite fille, qui a déjà reçu le baiser du soir, s’éloigne de la chambre. Carrière était officier de la Légion d’honneur depuis 1889. Il est mort le 27 mars 1906, après de longues souffrances, supportées avec le plus simple et le plus admirable courage.

Photo Braun, Clément Cie.

Tean-François Raffaelli. — Les Forgerons buvant. TT , x-

J v 0 Une autre figure excep-

tionnelle, qui se dégageait à la

même date de ce^milieu des sécessionnaires, est celle de Raffaelli. ,, Raffaelli, écrit Rodin, est un artiste pour lequel le mot ,, original” est fait”. Et il est, en effet, peu de physionomies aussi singulières dans l’École. Ses débuts ont été assez agités et son point de départ imprévu.

Jean-François Raffaelli est né à Paris le 20 avril 1850. Son père, qui tenait une maison de commerce, ayant été ruiné, il dut, très jeune encore, chercher une carrière qui lui donnât le moyen de vivre, tout en lui permettant d’apprendre la peinture, vocation qu'il sentait irrésistible en lui. Il fit donc toutes sortes de métiers, dès l’âge de quatorze ans.

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tirant parti de sa voix pour chanter dans les églises et au théâtre, donnant des leçons, et faisant lui-même son éducation générale et son instruction professionnelle avec une énergie extrême. Il entra quelque temps dans l’atelier de Gérôrne, mais son indépendance native était mal à l’aise dans cette geôle. Marié de bonne heure, il se met en route avec sa jeune femme, à travers l’Italie, l’Espagne, l’Algérie, et finit par s’arrêter dans la banlieue de Paris, à Asnières, où sa vision pénétrante, aiguisée par tous ces déplacements et toutes ces comparaisons, distingue un monde, nouveau pour l’art, méconnu sinon inconnu. Affilié d’abord aux impressionnistes, il participa à leurs premières expositions chez Nadar.

Mais il devait bientôt se détacher de ce milieu, comme du milieu réaliste, pour tracer sa voie tout à fait à part. Ce qu’il y a de curieux et de particulièrement instructif, au point de vue général de l’évolution historique de l’École, c’est que le point de départ de cette direction, désormais solitaire, est d’ordre philosophique. Ce n’est pas, sans doute, une philosophie de la nature de celle de Besnard, vaste panthéisme contemplatif, ni même de celle de Millet ou de Cazin, toute subjective, parfois jusqu’au mysticisme. Raffaëlli, à propos d'une exposition de ses œuvres, qu’il organisa en 1884,

28 bis Avenue de l’Opéra, a exposé, dans la notice qui précède le catalogue, son système de ce qu’il a appelé ,,le beau caractériste”. Et il arrivait à cette conclusion, qui nous amène à un rapprochement, bien imprévu, puisque c’est avec la doctrine de Chenavard : ,,que l’art du passé a dit tout ce qu’il y avait à dire sur la beauté purement plastique et que le devoir du peintre moderne était la recherche du ,,beau caractériste”, du ,,1 )cau essentiel” à une époque positiviste”. C’est-à-dire la recherche des ,, caractères”, ou encore ,,des lois morales et physiques déterminant les individualités et les phénomènes de la nature”. Et ee catalogue divisait ses sujets sous diverses rubriques où l’on rencontrait, entre autres, ,,les portraits types des gens du bas peuple” (chiffonniers, déclassés, buveurs d’absinthe, voleurs et receleurs, etc.), de petits bourgeois et de ,, caractères de la banlieue", paysages singulièrement expressifs, tracés avec une technique qui pourrait sembler la négation de la technique, tant c’est peu du , .métier” pour du métier, mais une sorte de langage résumé, rapide, abrégé, n’insistant que sur les éléments essentiels du caractère, bien que les soulignant avec une rare puissance significative.

Jean-François Raffaëlli. — Portrait de la fille de l’auteur.

La Peinture au XIXe siècle.

Les Forgerons buvant, exposés à l'Exposition centennale de l’Art français en 1900, sont un de ces morceaux classiques de types et de paysages populaires. Ce goût particulier de la poésie des choses humbles ou misérables n’a point ôté, cependant, chez M. Raffaëlli, le sens de la beauté et des plus délicates harmonies. Il a su le montrer dans cette exquise , .symphonie en blanc”, eût dit Whistler, qui s’appelle la Belle Matinée, et dans ce délicieux portrait de la fille de l’auteur, d’une distinction si rare, d’une tenue si sobre, si discrète, d’un charme de jeunesse et de virginité dans toutes ces blancheurs réunies.

Raffaëlli est officier de la Légion d’honneur depuis 1900.

Photo Braun, Clément (&• Cie.

Joseph Batl. — Les Dentellières.

De ce côté des Salons se signalaient encore à l’attention Guillaume Dubufe (né à Paris le 16 mai 1853, mort en mer sur la route de Buenos-Ayres le 23 mai 1909), Victor Prouvé, Fr. Auburtin, (peintures décoratives), Armand Berton (nus), René Billotte (né à Tarbes (Hautes-Pyrénées) le 24 j uin 1846, élève et allié de Fromentin (paysages et notamment vues délicates de la banlieue parisienne) ; Jean Béraud (peintures de genre et de mœurs, telles que la célèbre réunion de la Salle Graffard), Jeanniot et L. Legrand ; Helleu et C-aro- Delvaille (scènes et figures de la vie moderne); Ernest Laurent (portraits dans une note délicatement attendrie); Lobre (intérieurs de palais); Lerolle, Muenier, Eliot (figures et paysages); Lepère, Lagarde, Lebasque (paysages et paysages animés); Weerts (portraits

Ecole française.

décoration), etc., etc. De l’autre côté, aux Champs-Elysées, se distinguaient en dehors du peuple des paysagistes, indiqué antérieurement : Albert Dawant, né à Paris le 21 septembre 1852, élève de Jean-Paul Laurens ; premier Salon 1870 (sujets d’histoire et de la vie moderne, comme la Maîtrise d'enfants de chœur, du Luxembourg) ; Francis Tattograin, né à Péronne le 11 octobre 1852 (sujets d’histoire combinés au paysage; sujets de la vie maritime); Bordes, André Brouillelt, de Richemond, E. Renard (sujets divers, poitraits); Lecomte du Nouy (sujets classiques), L. Adan (scènes rurales), V. Gilbert (scènes populaires), René Gilbert (portraits); Guillonnet (décorations scènes exotiques). Et tout un monde de jeunes, très actifs, qui seront l’honneur des premières années du siècle suivant : les Avy, Paul Chabas,

Déchenaud, Dawambez, Hoffbauer, Henri Royer, Sabatté,

Troncy, du Gardier, d’Estienne,

Hanicotte, Aloert et J. Pierre Laurens, Laparra, F. Lauth, Zo.

Dans ce milieu il convient de distinguer à part certaines personnalités artistiques auxquelles le suffrage de leurs confrères a attribué la médaille d’honneur.

Cette haute récompense était accordée, en 1902, à Joseph Bail, pour son tableau des Dentellières. Né à Limonest (Rhône), le 22 janvier 1862, Joseph Bail appartient à toute une famille d’artistes. Il a été élève de Jean-Antoine Bail, son père ; son frère Franck est également peintre.

Joseph Bail se faisait connaître de bonne heure par des natures mortes d’une rare virtuosité d’exécution, comme les Bibelots du M usée de Cluny (1886), qui figurèrent longtemps au Luxembourg, où ils ont été remplacés

par un autre superbe morceau, la Georges Rochegrosse. — Vitellius traîné dans les rues de Rome Ménagère, occupée à préparer un par la populace (Musée de Sens),

bocal de condiments, du Salon de

1897. Il élargissait aussi sa manière et obtenait un succès grandissant à l’occasion de scs scènes de personnages dans des intérieurs, avec de puissants effets de clair-obscur, dans la manière hollandaise. A la suite de ses Dentellières, Le Bénédicité des dames de Beaune, du Salon de 1903, qui réunissait, au milieu des boiseries luisantes de leur réfectoire, les religieuses du célèbre hôpital, où rien n’a été changé du passé, en leur pittoresque costume du moyen âge, sous la lumière dorée du jour enveloppant, confirma la réputation que venait de se conquérir le jeune artiste.

Joseph Bail est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1900.

La Peinture au XIXe siècle.

En 1906 la même distinction exceptionnelle était votée en faveur de Georges Rochegrosse. Elle récompensait une carrière déjà débordante, bien que l’auteur ait atteint à peine sa cinquantième année. Rochegrosse est né le 2 août 1859, à Versailles, dans un milieu fait pour éveiller toutes ses curiosités précoces d’artiste. 11 est, en effet, le beau-fils de Théodore de Banville et quelque chose de ce prodigieux talent pittoresque et raffiné est resté dans son propre talent. Il produisit de très bonne heure et se lança d’abord dans l’illustration, genre auquel il est volontiers revenu. Le premier succès qui lui ouvrit la voie fut son Vitellius traîné dans les rues de Rome par la populace (Salon de 1882), toile où l’archéologie se faisait

vivante, où les passions de la plèbe déchaînée contre le corps pantelant de l’ignoble fantoche impérial, éveillait une forte sensation de réalité. Rochegrosse obtint une deuxième médaille ; son tableau, acquis par l’État, fut placé au Musée de Sens. L’année suivante, il disputait et enlevait à Henri Martin le prix du Salon avec son Andromaque. Depuis, il puisa soit aux sources d’inspiration de l’antiquité et, surtout, de l’antiquité orientale, comme dans sa Mort de Babylone (1891), Horde de Huns pillant une villa Gallo-romaine, soit à l’histoire du moyen âge, comme dans sa Jacquerie, unissant dans son art complexe, soucieux de vérité, l’esprit de résurrection des Th. Gautier et des Flaubert avec les dons d’archéologue et d’ethnographe des Gérôme et des Alma- Tadema. Rochegrosse a été décoré en 1892.

Son concurrent d’autrefois, Henri Martin, est né à Toulouse le 5 août 1860. Élevé dans un Marcel Baschet. — Henri Rochefort (Petit Palais). milieu très modeste, il manifesta

de bonne heure ses dons pour la peinture, étudia d’abord à l’École des Beaux-Arts de Toulouse et fut envoyé à Paris, où il entra dans l’atelier de son compatriote J. -P. Laurens. Ses travaux de début ne tranchent sur la production courante que par leur caractère de réaction poétique au milieu des tendances documentaires, presque universelles, de l’époque. Il expose une série de tableaux tour à tour inspirés par Dante ou Lord Byron, Alfred de Musset ou Baudelaire. Il était alors affilié à une petite coterie artistique : le Salon de la Rose+ Croix, qui défendait les droits de l’idéalisme; il affirmait pointant, dès ce moment, ses préoccupations de luministe, qui se marquèrent assez violemment dans sa Fête de la Fédération et l’Entrée du président Carnot. Ce fut une crise, crise réaliste, qui l’entraîna vers les procédés techniques de l’impressionnisme, mais

École française.

dont il sut tirer le parti le plus heureux dans les vastes décorations pour le Capitole de Toulouse, l'Hôtel de Ville de Paris, et la Caisse d’Epargne de Marseille, où l’allégorie évolue de plus en plus chaque jour, du passé de l’histoire aux réalités du présent et où les figures sont délicieusement accordées au paysage, sous les jeux à la fois les plus éclatants et les plus tendres de la lumière. Après toute une suite relative à Clémence Isaure, les Faucheurs, qui représentent un des âges de la vie dans la décoration du Capitole de Toulouse, composition toute naturaliste, émouvante de vérité dans sa gloire estivale et son labeur rythmé, est son œuvre la plus magistrale. Elle a figuré au Salon de 1903. Henri Martin a obtenu la médaille d’honneur en 1907 ; il est officier de la Légion d’honneur depuis 1903

Gustave Guillaumet. — La Séguia (Musée du Luxembourg).

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En 1908, la médaille d’honneur était atribuee à Marcel Baschet, né à Gagny,

(Seine et Oise), le 5 août 1862. Elle était enlevée, non sans lutte, par le succès du portrait de Henri Rochefort, d’une mâle probité de métier et d’une expression très intense. Cette distinction supérieure s’éten dait d’ailleurs à tout un passé, rempli par une production, toujours savante et loyale, d’aimables ou francs portraits. Marcel Baschet, qui est élève de Jules Lefebvre et de Boulanger, a obtenu le grand prix de Rome en 1883 ; il a été décoré en 1898.

Une des particularités, qui, à la fin du XIXe siècle et, plus activement encore au commencement du siècle suivant, va marquer l’organisation des arts, est la formation de nombreux petits groupes et le développement des expositions privées, qui arriveront bientôt au pullulement.

Produits, plus tard, en vue d’échapper à la cohue des grands salons, pour des raisons d’ordre économique ou par suite de divisions intestines au sein de certaines sociétés,

Dinet. — Abdel-Gheram et Nour-el-Aîn (Musée du Luxembourg).

204 La Peinture au XIXe siècle.

divisions suivies de scissions, ces groupements avaient primitivement pour but de réunir des artistes qui s’étaient spécialisés soit par l’emploi de certains procédés, tels les pastellistes, les aquarellistes, soit par la direction de leurs études, comme les orientalistes, ou simplement qui s’étaient associés par affinités de goûts et de tendances. Après avoir tendu longtemps vers une grande organisation unique et centralisée, l’Ecole penche donc aujourd’hui de plus plus vers l’individualisation, sinon des personnalités, du moins des petites familles artistiques. A cette heure il n’est plus guère possible de les compter, car chaque société existante en produit quotidiennement de nouvelles par une sorte de travail cellulaire. Mais il en est

Etienne Dinet. - — Le Fils du Saint Mrabeth.

quelques-unes qui ont continué leur évolution régulière, depuis leur formation dans les dernières années du siècle précédent, et qui ont eu une influence sur le cours de l’inspiration artistique par le lien qu’elles ont établi entre certaines individualités et la place que celles-ci ont prise dans l’histoire de notre temps.

Une de ces plus anciennes sociétés est celle des Peintres-Orientalistes. Elle avait été projetée dès la mort du peintre Gustave Guillaumet. Cet artiste s’était acquis, après Fromentin et les autres peintres de la vie arabe, une notoriété très grande par son interprétation nouvelle de ces sujets exotiques qui, depuis le début du siècle, avaient passionné

École française.

notre École Formé en pleine période de préoccupations naturalistes, après avoir hésité à la suite de D lacroix, été influencé quelque peu par Belly, il avait subi, à la fin, la direction de Millet et il avait voulu, à sa manière, résoudre les grands problèmes lumineux soulevés par ce ciel exceptionnel et traduire les grands côtés d’humanité des populations pastorales.

Laghouat (Salon de 187g), au matin, en hiver, avec ses indigènes encapuchonnés qui sortent pour s’imprégner des premiers rayons du soleil, et surtout la Séguia (le ruisseau) près de Biskra (Salon de 1884), avec ses robustes silhouettes à contre-jour, dans leurs valeurs exactement notées, leurs ombres mangées de reflets, leur large lumière diffuse, disent fortement la poésie âpre et virile de ces contrées. Ces deux tableaux appartiennent au Luxembourg.

Guillaumet était né à Paris le 26 mars 1840, dans une famille de riches teinturiers de Puteaux, qui Henri de Toulouse-Lautrec. — Au moulin de la Galette, ne firent point obstacle à sa vocation. Il avait été élève de Picot, puis de Barrias et était parti pour l’Algérie, où il fit sa carrière, un peu par hasard. Il est mort le 14 mars 1887.

Le prestige de son œuvre groupa donc quelques jeunes artistes, qui l’avaient suivi de près ou de loin dans ces pays de soleil et qui avaient formé une première tentative d’union, à l’occasion de l’Exposition de 1889, dans le pavillon spécial de l’Algérie. A la suite de Gérôme et de Benjamin Constant se constitua bientôt la société avec Ch. Cottet, Maurice Bompard, qui reportait à Venise sa vision colorée d’Algérie ; Chudant, peintre des nocturnes du désert ; Paul Leroy, subtil et délicat analyste des ardentes

lumières sahariennes, qu’il adaptait Paul Gauguin. — a Tahiti.

La Peinture au XIXe siècle.

à ses grandes compositions de figures ; Marius Perret (Moulins 1853 — Sindanglaija ; Java, 1900), dont le nom restera comme celui cl’un des plus exacts observateurs de ces effets de lumière; Maurice Potter (1865-1898) tué en revenant du Nil blanc; Lunois, universellement connu comme lithographe ; L. A. Girardot, qui a dit toute la poésie des crépuscules marocains et des cimetières israélites ; les frères Paul et Amédée Buffet, H. Vollet, J. de la Nézière et tant d’autres. Mais de ce groupe se détache une personnalité exceptionnelle :

c’est celle d’ETiENNE Dinet.

Cet artiste est né à Paris le 28 mars 1861. Après avoir fait toutes ses études, libéré du service militaire, il entra à l’Académie Julian et s’intitula d’abord élève de Bouguereau.

Son instruction technique fut rapide et il arriva très vite à une fermeté et à une souplesse de métier tout à fait rares. Il avait, dès l’origine, le don du dessin, le sens de la vie, de l’expression, du geste et du mouvement, qualités qu’il a portées au plus haut point dans ses œuvres ultérieures.

En 1882, il fut entraîné un peu par hasard, de même que Guillaumet, vers les côtes de l’Algérie. Il se proposait de partir pour l’Italie quand il se décida à suivre Lucien Simon et son frère, qui traversaient la Méditerranée. Il fut tellement captivé par ce premier voyage qu’il retourna en Algérie, l’année suivante, à l’occasion de la bourse de voyage qu’il venait d’obtenir. Depuis, pendant près de vingt-cinq ans, il n’a cessé d’y retourner et d’y séjourner, se pénétrant de plus en plus des caract ères locaux du paysage et des populations indigènes, et en extrayant tous les éléments pittoresques, avec une puissance de réalisation qui dépasse tout ce qui avait été tenté par ses plus illustres devanciers. Dinet restera comme le peintre et le poète de la vie arabe. Il y est entré non pas en occidental, mais en vrai oriental et comme avec une âme de musulman. Abdel-Gheram et Nour-el-Aîn, ainsi que le Fils du Mrabeth, appartiennent tous deux au même Salon de 1901. Ils résument chacun sa manière ; l’un, ce nocturne amoureux, sur le mode féminin et attendri de charme, de beauté et de rêverie; l’autre, cet enfant sacré, porté par une sorte de Saint Christophe, vers qui se précipite la fanatisme des fidèles, sur le mode viril de mouvement, de foule, de lumière ardente, de physonomies mobiles et expressives, de gestes violents ou tumultueux. Le premier de ces ouvrages, qui est comme l’illustration d’un poème de son compagnon de route et de travail. Si Sliman ben

Maurice Denis. — L’Histoire de Psyché.

École française. 207

Ibrahim Bamer, appartient au Musée du Luxembourg. Dinet est officier de la Légion d’honneur depuis 1905.

Vers 1895, on pouvait remarquer une certaine agitation parmi les jeunes. Ils protestaient, à leur tour, contre la stagnation de l'École dans l’observation étroite et le documentarisme morne. Une réaction se produisait, idéaliste ou coloriste ; elle provenait des milieux les plus divers. On voyait poindre le Salon de la Rose-j- Croix, sous le patronage du ,,Sâr” Joséphin Péladan, le groupe des néo-impressionnistes et symbolistes, qui ouvrait ses expositions rue Le Peletier. L’atelier de Gustave Moreau, d’autre part, était en pleine effervescence. Il serait aisé de rattacher tous ces mouvements artistiques aux mouvements littéraires et de marquer les rapports, conscients ou inconscients, de ces jeunes peintres avec les Stéphane Mallarmé, les Panl Verlaine, les Jean Moréas et les autres poètes plus jeunes, symbolistes ou décadents, sans parler de l’influence des Anglais Shelley et Swinburne, très appréciés par la jeunesse en ce moment Du milieu impressionniste, qui semblait alors le milieu indépendant par excellence, et auxquels s’étaient rattachés les esprits les plus ardents et les plus libres, sortirent quelques individualités, violemment discutées, mais qui finirent par s’imposer grâce au fort accent personnel de leur vision. Il faut citer en tête Henri de Toulouse-Lautrec et Paul Gauguin. Tous deux exposaient à la date indiquée dans la boutique du marchand Le Barc de Boutteville, 47, rue Le Peletier. Le premier, descendant d’une ancienne et illustre famille de France, est né à Albi le 24 novembre 1864. Ses études achevées, il s’adonna à la peinture pour laquelle il se sentait une véritable vocation. Il étudia avec le peintre animalier Princeteau, puis à l’atelier Cormon, mais, fut surtout attiré par les pastels de Degas et dirigé par les conseils de Forain. De terribles accidents, dont il fut victime dans le premier âge, l’avaient rendu difforme et cette infériorité physique était d’autant plus douloureuse que l’homme était doué d’une vive intelligence et animé d’une soif ardente de vie. Il eut aimé les chevaux, les sports et le reste. De dépit il sc lança dans une existence qui l’usa et l’enleva à l’âge de trente-sept ans, le 9 novembre 1901. Il a peint le monde' dans lequel il a vécu: turf, hôpitaux, cafés-concerts, bals publics et mauvais lieux, avec un dessin mordant, nerveux, expressif jusqu’à l’exaspération et les accords les plus rares et les plus délicats de colorations, à l’exemple dès Japonais. Il a surtout employé le pastel et la lithographie en couleurs.

Aman- Jean. — Portrait.

2oS

La Peinture au XIXe siècle.

L’horreur du convenu, un besoin profond de nouveauté et d’ingénuité, produisit, à la fin du siècle, chez certains jeunes artistes les mêmes tendances archaïsantes que celles qui s’étaient développées au sein même de l’atelier de David, Tantôt à la suite de Degas, tantôt derrière Puvis de Chavannes, puis à côté de Cézanne, mais très librement, et en regardant surtout vers ces primitifs tant prônés alors, la figure de Paul Gauguin émerge d’un groupe de déliquescents, amoureux des abréviations outrées et des synthèses décoratives.

Gauguin (1851-1903) eut une vie très accidentée. Né d’un père breton et d’une métisse péruvienne, il travailla d’abord en Bretagne, où il fonda, avec quelques disciples, ce qu’on appela l’École de Pont-Aven, en cherchant des juxtapositions franches de couleurs, montées de tons, mais délicates de rapports, dans un dessin volontairement simplifié jusqu’à en être fruste. L’exotisme de la Bretagne ne lui suffisant plus, pas plus que les primitifs de

Florence ou de la Grèce antique, il s’expatria en Polynésie et il essaya ce qu’il croyait une régénération de l’art en employant les moyens de la plus extrême simplicité. Quelle que soit cette affectation d’archaïsme rudimentaire, ses œuvres tahitiennes ont une fraîche et sauvage saveur exotique, ses harmonies une douceur attendrie et ses compositions offrent souvent un charmant aspect de fresques décoratives.

Des mêmes sources est jailli le talent de Maurice Denis, né à Granville (Manche) le 25 novembre 1870,

qui essaya de satisfaire ses premiers instincts d’idéalisme au Salon de la Rose-f Croix. Mais il apporta dans son développement plus de persévérance que Paul Gauguin, qui paraît avoir été son initiateur indirect. Un peu comme tout le monde, il avait étudié à l’Académie Julian ; mais il aimait les maîtres et surtout les naïfs et exquis Florentins. Ils lui servirent longtemps de guides, dans sa première période mystique, d’une ingénuité assez maniérée mais déjà très séduisante, avec le charme candile et raffiné, sensuel et religieux, des poèmes de Verlaine qu’il illustrait. L’Italie l’avait formé, la Grèce le paracheva et le conteur adorablement virginal et subtil des Madones, des Mages, de l’Imitation et de Saint François, des petits angelots bien sages dans leur paradis printanier tout fleuri de lys, est devenu le narrateur aussi délicieusement simple et singulier, tout à fait antique, par la grâce ingénue et jusque par la gaucherie charmante des formes, des ébats de Nausicaa et de Calypso, dans des paysages méridionaux merveilleux, bleus, rouges et or, verts et violets. Les panneaux

École française.

que ce décorateur — né a exécuté en dernier lieu pour un Mécène de Moscou, l'Histoire de Psyché, marquent une nouvelle étape, plus large, plus sûre, plus , .classique” pour prendre ce mot dans son acception la plus haute, dans l'évolution de cet artiste.

A cette date de 1895, parmi les jeunes artistes qui protestaient le plus ouvertement contre les tendances anémiées du milieu environnant, figurait un petit groupe qu’on baptisa bientôt la , .bande noire”, parce que leurs productions contrastaient par le ton monté de leurs colorations avec l’ensemble des Salons. Les uns étaient déjà des camarades d’atelier ou d’école, d’autres vinrent à eux, attirés par des affinités de goûts ou poussés par les excitations de la critique. On désignait les physionomies déjà distinctes d’Aman-Jean, de Cottet, de Simon, de René Ménard, de J. Blanche, de Prinet, suivis par André Dauchez, Henri Duhem, Lobre, Ulmann, avec des éléments nouveaux venus d’ailleurs. Ils fondèrent plus tard la Société Nouvelle, qui s’est reconstituée ensuite, dans les premières années du XXe siècle, sous la rubrique de ,, Exposition de peintres et sculpteurs sous la présidence de Rodin”. Le plus âgé de ces jeunes était Aman- Jean, né à Chevry-Cossigny (Seine-et-Marne) le 18 novembre 1860. Élève d’Hébert et de Puvis de Chavannes, il avait gardé de ces deux maîtres un sentiment des harmonies chaudes et vibrantes et un goût pour les sujets poétiques. Il débute, en effet, par des compositions prises dans le monde de la légende, de l’histoire ou de la fable, telles que Saint Julien V hospitalier , Sainte Geneviève ou Jeanne d’ Arc. Un voyage à Venise porta ce double esprit harmonique et poétique sur les réalités contemporaines et il peigrit des Vénitiennes,

puis des parisiennes avec toutes les

» , , .... , . , René Ménard. — Portrait de Louis Ménard

grâces les plus déliquescentes de leurs : (Musée du Luxembourg).

toilettes modernes, en des assemblages

de tons très rares, des combinaisons d’arabesques très expressives, évoluant chaque jour vers ce qui semblait être, dès ses débuts, sa vocation: la décoration sur le mode poétique. Aman- Jean, qui avait obtenu une bourse de voyage en 1885, est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1900.

Jacques Blanche est né le 30 janvier 1861. Ses premiers ouvrages le firent déjà remarquer par des dons qui marquaient une forte culture, un sentiment juste des conditions de son art et une distinction innée dans le goût. Il semblait, à ce moment, suivre plus volontiers la voie réaliste de Manet, mais mitigée par l’influence des maîtres anglais, notamment de Gainsborough, comme il apparaît dans ce portrait de la famille Thaulow, du Musée du Luxembourg, exposé au Salon de 1896, qui est un exemplaire typique de cette période aux tons gris, frais et argentés. Depuis, sa manière s’est échauffée, sa palette s’est enrichie, sa compréhension s’est encore étendue et il a exécuté, dans des accords imprévus et puissants, des portraits savants et forts et les plus désirables natures mortes. Le Luxembourg possède de cette époque le portrait du romancier Paul Adam, qui a un beau style classique.

La Peinture au XIXe siècle.

Né dans un cercle essentiellement lettré et cultivé, René Ménard est, lui aussi, un esprit de forte culture. Près de son père et de son oncle, le philosophe Louis Ménard, son intelligence ne pouvait que s’ouvrir à toutes les formes de la Beauté, dans la réalité ou dans le Rêve. Son premier Salon date de 1883; il hésita quelque temps entre les sujets antiques et les sujets modernes, visiblement influencé, comme tous ses camarades, par l’évolution naturaliste du moment. Puis vers 1890, il trouve sa voie dans laquelle il marche chaquee jour d’un pas plus assuré, entre le portrait, physionomique, attentif, fouillé, - — - tel celui de Louis Ménard, au Luxembourg — et des visions synthétiques de paysages aux colorations d’un éclat grave, sous des deux mouvementés, peuplés de troupeaux épiques ou de belles

femmes nues aux formes pures, qui se mirent dans les eaux. Un voyage en Sicile accentua son contact premier avec l’antiquité. De là ces belles toiles , .historiques” d ’Agrigente (1890), Terre antique (1901), etc. René Ménard est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1900.

Les deux personnalités qui prenaient, dès le premier jour, la tête du petit groupe par la vigueur de leur tempérament, leurs audaces et même leurs outrances, sont celles de Lucien Simon et de Charles Cottet. Le jugement public les associait déjà avant qu’une étroite amitié vînt les unir. Tous deux venaient de reconquérir la Bretagne, envahie déjà par tant de peintres, et donnaient une expression d’une énergie encore inconnue de la vie de ces populations maritimes à l’extérieur exotique et au caractère primitif. Tous deux, comme leurs autres camarades, appartenaient à des milieux bourgeois, aisés, et recevaient une instruction première très développée.

Lucien Simon, l’aîné, est né à Paris le 18 juillet 1861. Il enleva ses grades universitaires et parut hésiter un instant entre les lettres et les arts ; mais son parti fut vite pris. Il entra à l’Académie Julian, où il se trouva avec Dinet, Desvallières et René Ménard, et exposa dès 1885. Pendant quelques années il tâtonne, à son tour, entre les sujets scolaires et les aspects attirants de la réalité. Puis il se donne tout à elle. Tantôt il se consacre à la peinture des mœurs et des paysages bretons, qu’il traduit avec une puissance d’observation objective, une pénétration des types, des physionomies et jusque des caractères de la race, en portraitiste clairvoyant et implacable, à 1 ’œil duquel rien n’échappe et dont la main hardie, nerveuse, mais assurée est la serve obéissante du cerveau. Tantôt il se livre, comme jadis Pantin, à des groupements intimes de portraits, où ses facultés exceptionnelles s’assouplissent et se détendent sur le visage de personnes aimées, de parents, d’amis et en des combinaisons de lumière inattendues, d’un haut effet pittoresque.

Charles Cottet. — Au Pays de la Mer. — L'Adieu (Musée du Luxembourg]

École française.

La Procession (Salon de 1901), au Musée du Luxembourg, comme la Causerie du Soir (1902), cette toile si intense de vie dans sa double lumière, du Musée de Stockholm, sont des exemplaires typiques de ces deux formes de son inspiration. Lucien Simon a été décoré en 1900. Madame Lucien Simon est également peintre de talent.

Charles Cottet est né, le 12 juillet 1863, au Puy, où son père était alors juge de paix, mais d’une vieille famille savoyarde. Ses maîtres ou plutôt ses premiers conseillers furent Puvis de Chavannes et Roll, mais son esprit d’indépendance le porta à chercher tout seul sa voie. Il crut la trouver d’abord parmi les impressionnistes et exposa dans la boutique de la rue Le Peletier, avec Maurice Denis et Vuillard. Ses débuts sont d’esprit tout analytique, ce qui est dans la loi de l’évolution naturelle, et rappellent les paysages de Lépine. Son premier Salon date de 1889. Il est déjà établi en Bretagne, dans ce coin de Camaret, qu’il a rendu célèbre par ce premier paysage aux nuages cuivrés, acquis par l'État pour le Luxembourg et qui a été tant imité depuis.

En 1892, il allait en Algérie; en 1894 en Egypte, après l’attribution d’une bourse de voyage. Sa manière se colorait de plus en plus et en 1895 il arrivait avec cet Enterrement breton, aujourd’hui au Musée de Lille, qui fit scandale. Essentiellement peintre, mais peintre expressif, Cottet diffère de Simon par sa vision subjective. Il mêle les ardeurs généreuses de son âme à tous les spectacles qu’il contemple. De là la forte émotion qui émane de ces paysages et de ces sujets de la vie maritime et surtout de ces Deuils marins, si profondément poignants et humains. Le grand triptyque du Salon de 1898, qui résume sa série ,,Au pays de la mer”; Y Adieu ; ceux qui s'en vont; celles qui restent, est à la fois la composition la plus significative de son œuvre en même temps qu’une des compositions — avec la Procession de Simon ■ — les plus significatives de cette génération.

Cottet a été décoré en 1900.

Gaston La Touche et Henri Le Sidaner, bien qu’associés à ce groupe, sont loins d’être issus de la , .bande noire”. Ils sont partis tous deux du point opposé. Gaston la Touche, qui est un des aînés — il est né à Saint Cloud le 29 octobre 1854 — a toujours été préoccupé des problèmes luministes ; il exposait, jeune encore, chez Nadar avec les impressionnistes et longtemps il fut compris parmi eux ; mais il était accepté du public à cause de cette originalité, qui perçait déjà, et qui devait s’épanouir si heureusement en décorations de la plus aimable et de la plus alerte fantaisie. Il est de la vraie lignée de Watteau et de Eragonard. Line grâce bien française, où entre quelque chose des carnavals Vénitiens, marque,

Lucien Simon. — Causerie du Soir (Musée de Stockholm).

La Peinture au XIXe siècle.

en effet, toutes ces Conversations et ces Fêtes galantes, dont la Fête de Nuit, du Luxembourg, avec son feu d’artifice brisé sur les eaux, ses figures amoureuses glissant dans la barque, conduite par un vieux faune, est, pour ainsi dire, le bouquet. Cette toile a été exposée en

1906. Gaston La Touche est officier de la Légion d’honneur (1909).

Henri le Sidaner est né à l'Ile Maurice le 7 août 1862. Élève de Cabanel, il fut

entraîné de suite vers la peinture des réalités, mais il y portait un esprit mystique, qui se

modifia heureusement pour prendre ce délicieux caractère de poésie intime et familiale, si attirant dans ses tableaux de dessertes sous la lampe ou de jardins au soleil. Ce sujet de la

Lucien Simon. — La Procession (Musée du Luxembourg).

Table , avec ce que les éléments discrets de la nature-morte appellent de rêves sous les jeux des rayons lumineux, a été souvent repris par lui. Il s’en trouve deux exemplaires différents au Musée du Luxembourg. Le Sidaner est décoré depuis 1906.

Un des phénomènes les plus singuliers, qui se soient produits dans le développement de la peinture à la fin du siècle passé est la brusque évolution réaliste du petit milieu archaïsant formé par l’enseignement de Gustave Moreau. Il était apparu d’abord comme un des plus actifs éléments de réaction idéaliste ; il était saturé de l’œuvre des maîtres et ses membres opposaient volontiers les Musées à la Nature. Bientôt, à la mort de celui qui dirigeait si passionnément leur conscience artistique, on les vit abandonner le monde de la

Hcole française.

chimère, du rêve, de la fable, de la légende et de l’histoire pour se friser de modernité et renoncer aux conseils des vieux primitifs Florentins ou Vénitiens pour prendre leur mot d’ordre des Espagnols. Simon Bussy, Milcendeau, Du Gardier, E. Martel, Besson. Maxence, Béronneau, se lancèrent, chacun, suivant son tempérament, dans l’expression de la vie moderne. Bien mieux, quelques-uns se tournèrent vers les plus, outrés et l’on vit bientôt H. Matisse, Ch. Guérin, Flandrin, Rouault, et même Georges Desvallières, l’élève de prédilection de Delaunay et de Gustave Moreau, faire amende honorable de leur dilettantisme savoureux et bâtir chacun sa nouvelle maison sur un coin de la Thébaïde austère de Cézanne. C’est ce milieu qui forma, au début du siècle nouveau, en se combinant avec d’autres

Gaston la Touche. — Fête de Nuit (Musée du Luxembourg).

éléments, la dernière importante scission du Salon d’Autonme. On y trouvait, venus de l’Exposition des Indépendants, les néo-impressionnistes de jadis, Maurice Denis et E. Vuillard, celui-ci doué d’une si exquise sensibilité de vision, d’une si délicate originalité d’intimiste et de décorateur, ou d’autres, partis des milieux traditionnels, mais ayant évolué à la suite de Constantin Meunier et de Carrière, vers les tendances sociales et l’expression de la vie populaire, comme Jules Adler (né à Euxeuil, Haute-Saône le io juillet 1865), chevalier de la Eégion d’honneur en 1907, dont le Luxembourg possède le tableau caractéristique des Haleurs (Salon de 1904).

Une des personnalités, qui s’est le plus distinguée à côté des précédentes est celle de

La Peinture au XI Xe siècle.

René Piot (né à Paris le 21 janvier 1868), ancien élève de Gustave Moreau, revenu à son point de dépait, vers les maîtres, dont les fresques aux fortes harmonies évoquent le souvenir complexe des vieux Italiens de Padoue et de Ferrare confondu avec celui, plus moderne de Chassériau, dans des flores tropicales à la Gauguin.

On ne peut conclure sans signaler le mouvement féministe qui, dans les arts, a fourni des recrues si exceptionnelles depuis que l’enseignement s’est étendu également aux femmes comme aux hommes. Après Rosa Bon- Henri le Sidaner. — La Table. HEUR et VIRGINIE DeMONT-

Breton (née à Courrières, Pasde-Calais, en 1859). Mademoiselle Angèle Delasalle, Madame Chauchet-Guilleré, et particulièrement Mademoiselle Hélène Clémentine Dufau, se sont conquis une place élevée dans nos Salons. Mademoiselle Dufau est née à Ouinsac (Gironde) en 1869. Venue à Paris à l’âge de vingt ans, elle entra à l’Académie Julian, exposa pour la première fois en 1895,

et, tout de suite, se fit remarquer par la décision de son dessin, la souplesse de son métier de peintre, la fraîcheur et l’éclat de sa vision, qualités qu’elle développa encore, plus tard, dans des toiles de caractère décoratif, telle que Y Automne du Musée du Luxembourg (Salon de 1906), d’une haute distinction de conception et d’une exécution souple et voluptueuse, pleine de charme. Elle a été décorée enigop.

Ces dernières générations et ces derniers noms forment la transition entre le XIXeme siècle et le XXème. En considérant la direction de leur pensée et l’activité de leurs efforts, il est permis d’envisager sans inquiétude l’avenir de l’École française. Les derniers venus sauront se montrer Hélène Clémentine Dufau. — Automne (Musée du Luxembourg). dignes de leurs âmes.

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