ÉCOLE RUSSE
La Russie qui, il y a deux cents ans à peine, était une vaste réunion de provinces d’une civilisation tout orientale, a montré, dans la culture des arts, la rapide faculté d’assimilation dont elle a fait preuve pour les autres manifestations de la vie et de la pensée. On sait le soin qu’apportèrent les souverains et surtout les souveraines de ce pays, entre autres la grande Elisabeth, puis Catherine II, pour attirer en Russie d’excellents artistes de l’étranger. La France y contribua par nombi'e de ses meilleurs peintres et sculpteurs, tels que Toqué, Lagrenée, Falconet et plus tard la vagabonde Mme Vigée-Lebrun. En 1757, Elisabeth fondait une académie des Beaux-Arts à Saint-Pétersbourg et bientôt se distinguaient des artistes locaux
relevant encore directement des milieux étrangers, mais, comme Dmitri Levitzky (1735-1822) et Vladimir Borovikovsky (1758- 1826), peintres de portraits heureusement doués, offrant un point de départ excellent pour l’avenir.
Au XIXe siècle, chose curieuse pour un pays si à l’écart, semblet-il, des mouvements européens, se produisent les mêmes évolutions, les mêmes entraînements, les mêmes réactions que l’on constate dans les autres écoles continentales. Ainsi le début du siècle est marqué par un engouement pour les choses de l’antiquité qui établit dans ce pays les principes de David et le style de l’envahisseur. Une réaction romantique et sentimentale se produit ensuite et met au jour une première physionomie intéressante au point de vue russe, celle d’ALEXis Venetzianow (1780-1847), peintre de sujets populaires qui, malgré les imperfections de sa technique, est le précurseur de l’École réaliste moderne. On pourrait, à ce moment, relever les noms du portraitiste Charles Brullow (1799-1852), qui travaille dans le sentiment d’Ingres et Th. Bruni (1800-1875), le décorateur delà cathédrale Saint-Isaac. Toute une abondante éclosion de peintres de genre suivit, entre les influences de Düsseldorf et de Paris ; le plus notoire est Paul Fédotow (1816-1852). Nous avons connu en France, où plus d’un a travaillé et même a vécu, Henri Siemiradsky (1843-1902), Constantin Makowsky, né en 1839, Alexis Bogoliuboff (1824-1896). Nous arrivons au moment où la pensée russe va prendre une part exceptionnelle aux préoccupations de l’humanité contemporaine et une place de premier ordre dans le mouvement des idées par les grandes figures d’écrivains qui ont illustré les lettres russes. La puissante impulsion que les Tourgueniew, les Tolstoï et les Dostoiewsky donneront dans le domaine de la philosophie et de la morale, dans la compréhension mystique
École russe.
et religieuse du devoir social, la lucidité de leur vision objective, la délicatesse de leur sensibilité émue devant les spectacles de la nature, leur sympathie évangélique d’un esprit de solidarité inconnu jusqu’à ce jour, tous ces éléments sinon nouveaux, du moins renouvelés avec une profonde originalité, sont loin encore de se découvrir dans l’art. Le monde des images est plus difficile à pénétrer que le monde des idées; toutefois, surtout après les événements de Crimée, on perçoit un essai de mouvement nationaliste avec Vassien Sourikof, né en 1848, peintre d’histoire sur la vie nationale, Victor Vasnetzow et Nicolas Rôhrich, tandis que, ici Vereschagin, la Nicolas Gay et Répine, ces deux derniers, portraitistes et amis de Tolstoï, inaugurent la péiiode contemporaine avec un art qui commence à être touché par la parole de ce nouveau messie des temps modernes. Leur œuvre veut porter en elle une signification morale et humaine.
Vassily Vassiliewitch Vereschagin est né à Tscherepovet (Gouvernement de Novogorod) le 26 octobre 1842. Entré d’abord dans la carrière militaire, sa vocation se révéla au cours de ses voyages; il travailla de 1861 à 1865 à Saint-Pétersbourg, puis à Paris près de Gérôme, dont l’enseignement a beaucoup influé sur la formation de son talent. Il suivit en 1867 le Général Kauffmann chargé de réprimer la révolte du Turkestan, résida au retour quelques années à Munich, puis repartit en 1875 pour l’Inde et le Thibet. Il retourna à Paris, mais n’y séjourna pas longtemps, car il suivait en 187g les opérations de la guerre russo-turque. Amoureux d’aventures, il s’était, de nouveau, fait attacher à l’état-major dans la guerre russo- japonaise ; il y périt à Port-Arthur en 1904, dans l’explosion du cuirassé Petro-Paulowsk. Il a été très connu en France, où il y a eu plusieurs expositions de ses œuvres. Ses randonnées militaires ne lui firent pas aimer la guerre et la plupart de ses toiles ont été conçues avec le désir d’en rendre sensible le côté odieux et douloureux. Tels sont ses tableaux de Y Empereur arrivant à Moscou, de la Retraite de V Empereur , et surtout la Pyramide de Crânes (Musée Tretiakof à Moscou). Il s’est, montré un orientaliste intelligent, curieux, éveillé, et les travaux rapportés de ses voyages dans les Indes et en Palestine sont demeurés célèbres, en particulier la fameuse Muraille de Salomon où les pèlerins juifs viennent par centaines prier sur les ruines de leur temple.
Ilja (Elie) Jesimovitch Repine est né à Tchuguew (gouvernement de Charkow), le 25 juillet 1844. Il était fils d’un pauvre officier et reçut sa première instruction dans l’école du village, dirigée par sa mère; il entra ensuite dans une école militaire, dissoute comme il avait treize ans. Intéressé par le travail d’un peintre d’icones, il apprit de lui à dessiner et gagna
La Peinture au XIXe siècle.
bientôt sa vie en Limitant. Il se rendit ensuite à l’Académie de Saint-Pétersbourg, où il resta six ans. Il obtint une bourse de voyage, alla à Paris et à Rome, où il étudia les anciens maîtres. Son premier succès date de 1873 avec ses Haleuvs de bateaux, exposés à Saint-Pétersbourg, qui sont une des premières manifestations du réalisme russe et le premier témoignage artistique de sympathie virile pour les humbles. Toute l’œuvre de Répine a ce caractère mâle, énergique, ardent pour les causes des opprimés, qui transparaît dans la plupart de ses œuvres d’histoire ou de genre : Ivan le terrible, Saint Nicolas arrêtant une exécution, Retour de Sibérie, etc.
Il a peint avec la même vigueur, la même forte et savante technique, nombre de portraits: ceux de Rubinstein, de Moussorgski, et en particulier celui de Léon Tolstoï, dans sa blouse de moujik.
Nicolas Gay (1831-1894), petitfils d’un Erançais expatrié en Russie à l’époque de la Révolution, étudia à l’Académie de Saint-Pétersbourg et peignit d’abord des sujets de genre dans le goût du temps. Il séjourna longtemps à Florence, au milieu des nombreux agitateurs et littérateurs russes fixés dans cette ville cosmopolite, et se pénétra de bonne heure des sentiments d’altruisme et de solidarité que devait répandre le nouvel évangile de Tolstoï, dont il fut le fidèle ami. H peignit donc, avec un sens réaliste, expressif et populaire, des sujets de la vie du Christ : Jésus à Gethsémani , le Christ et Pilate, le Crucifiement (Musée du Luxembourg), etc.
Dans la génération suivante, il est, tout à fait à part du mouvement russe et relevant plus exactement de l’École française, une touchante physionomie universellement connue par les dons qu’elle a montrés, la carrière qu’elle promettait et la mort qui vint faucher cette jeune vie à peine éclose : Michel Wroubel. — Koupava. c’est ceqe ^e MARIE BaSHKIRTSEFF.
Fille d’un maréchal de la noblesse, elle est née à Poltawa en 1860 et morte à Paris en 1884 ; elle commença à peindre en 1878 et s’y mit avec toute l’ardeur de sa nature, fit des progrès très rapides et pouvait bientôt exposer une série d’études de la vie parisienne en plein air, dans le sentiment de son maître Bastien Lepage, qui préparèrent sa réputation. Le Meeting, qui figure au Musée du Luxembourg, avec deux fermes et expressifs portraits au pastel et une statuette de Psyché en bronze, est une des œuvres les plus répandues de ce Musée. Marie Bashkirtseff a laissé également un Journal, publié en 1887, qui montre mieux encore les dons de cette nature d’élite.
Répine avait été, à son apparition, comme une sorte de Courbet. Toute la jeune école
Ecole russe.
suivit cette direction, puissamment réaliste et expressive, qui ouvrait toute grande une voie personnelle à l’art russe. Vers 1890 se produisit une dérivation naturaliste, plus objective, moins tendancieuse, et même, suivant le mot d’un des jeunes historiens de l’art russe, le peintre Alexandre Benois, , .purement esthétique”. Les protagonistes en sont : le peintre Serow, (Valentin), né le 20 janvier 1865 à Moscou, élève de Répine, peintre de sujets et de portraits, souple et brillant, dans de vifs ou délicats effets de lumière; Constantin Korovine et Isaac Lovitan. Ces deux derniers artistes en particulier, sont considérés par la jeune Russie comme les initiateurs de l’art nouveau. Constantin Korovine est né en 1861 ; il a été de bonne heure en contact avec les impressionnistes français et il leur doit cette sensibilité particulière dans la lumière et dans la couleur, qui faisait contraste avec les manières lourdes et brunâtres de l’ancienne école et fut, par suite, traitée de velléité révolutionnaire dans les milieux académiques. Il a voyagé de divers côtés, en France et en Espagne, et il a rapporté de ce pays des études charmantes de finesse et d’accords délicats. Il s’est fait à Moscou et à Saint-Pétersbourg une grande réputation par ses décors originaux d’opéra et, en 1900, il fut chargé de la décoration du Pavillon national russe.
Isaac Levitan est né en 1861 dans une famille israélite. Il est mort en 1900.
Il est le premier grand paysagiste russe. Élève de Sarrasow, qui était déjà un précurseur, il a donné au paysage russe une direction on peut dire nationale en intéressant les yeux à la nature propre de ce pays, la nature médiocre, misérable et presque désertique de la Russie centrale.
Il a tiré, avec une sensibilité profonde, des sensations et des émotions inconnues de ces steppes mornes et de ces vagues bouleaux, avec la même poésie subtile que chez nous Cazin devant les vulgaires potagers aux rangées de choux et de betteraves.
A côté d’eux il faut placer une figure exceptionnelle dans une direction purement idéaliste ou décorative, celle de Michel Wroubel, né en 1856, aujourd’hui aveugle et atteint d’aliénation mentale. Il a peint de grandioses décorations pour la cathédrale de Saint-Vladimir à Kiew, et toutes sortes de songes étranges et mystérieux où se rencontrent toutes les cosmogonies et toutes les mythologies, et, à côté des visions terribles de l’enfer chrétien, les plus exquises et imprévues apparitions de personnages rêvés de contes orientaux ou de légendes russes. Telle est cette figure de Koupava, empruntée à un conte russe, la princesse-cygne couronnée d’un haut diadème de diamants et de perles sur ses grands yeux noirs et se mouvant au milieu de ces vagues blancheurs où l’on devine des ailes.
Vers 1900 une nouvelle génération s’avançait dans la voie de la précédente, mais avec des préoccupations encore plus subtiles : d’une part on trouve un dillettantisme délicat
La Peinture au XIXe siècle.
et raffiné qui combine avec toutes les acquisitions nouvelles de la palette, les souvenirs du passé et notamment d’un XVIIIe siècle iococo, vu à travers l’ironie un peu tendre d’un Verlaine. Le principal représentant de ce genre est Constantin Somof, né en 1869. Il est le chef d'un petit groupe, soutenu par une revue, Mir Iskoutsva, qui a beaucoup contribué au développement des Aits en Russie et dont le directeur, Serge Diaghilew, a été le promoteur, à Paris, de l’exposition russe de 1906, au Salon d’automne, et des représentations théâtrales et musicales à l’Opéra et au Châtelet, de 1908 et 1909. Il a été aidé dans cette entreprise par un très intelligent et délicat artiste, membre de ce groupe, Alexandre Benois, domicilié à Paris, peintre et écrivain de talent, qui a tracé en charmantes aquarelles, comme ses amis Somof et Eugène Lanceray, des ,, conversations galantes”, des illustrations et toutes sortes de fantaisies écloses entre Versailles et Trianon. Somof a exécuté aussi d’exquises petites
figurines en porcelaine sur ce mode spirituel et moqueur.
Parmi les Moscovites, les uns sont plus portés à la peinture monumentale, comme le peintre de décors Alexandre Golovine ; parmi les autres, plus réalistes et rappelant nos néo-impressionnistes, il faut signaler Igo Grabar, peintre et écrivain, et Victor Moussatof. Enfin un peu en dehors de ces courants Léonide Pasternack, né en 1863, s’est fait un nom par ses intelligentes peintures de genre (la Veille de l’examen, au Musée du Luxembourg) et surtout par ses belles et émouvantes illustrations pour Résurrection de Tolstoï. Puis Philippe Maliavine, né en 1869, aux environs de Moscou, qui s’est fait remarquer, à l’ Expostion de 1900, par une superbe étude
de Paysanne en rouge, et par le Rire, audacieuse peinture pleine de lumière, d’éclat, de gaieté, d’une vaillance endiablée, qui a été acquise pour la Galerie Moderne de Venise.
Alexandre Benois.
Le Pavillon.