‹ La peinture au XIXième siècleChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ÉCOLE FRANÇAISE

Première Période. — De 1801 a 1830.

AVID peut être appelé justement le père de l’art au XIXeme siècle. S’il n’a pas, à

proprement parler, suscité la révolution qui a reconstitué l’art moderne sur des bases définitives, il l’a, du moins, fait aboutir. Et ce rôle est d’autant plus méritoire, qu’il n’a pas été seulement instinctif et spontané, mais conscient et volontaire, et que David s’est appliqué avec une énergie farouche à détruire tout ce qui restait des pratiques déplorables d’un passé d’élégances maniérées et de techniques faussées, pour assainir l’enseignement et relever la peinture dans la dignité de sa haute mission. On sait, en effet, qu’il poursuivit de sa haine l’ancienne Académie royale et qu’il parvint à la faire dissoudre.

On a pu lui reprocher, sans doute, d’avoir créé à son tour, par l’exagération de l’esprit de système, un académisme nouveau aussi insupportable que l'autre, contre lequel les générations nouvelles s’insurgeront. Il n’en est pourtant pas entièrement responsable, et ce sont surtout certains de ses disciples, qui ont répandu ces dogmes commodes pour abriter leur médiocrité et leur impuissance. Les élèves si divers qu’il a formés et qu’il n’a cessé d’encourager dans la voie où les portait leur tempérament personnel, non seulement les Girodet, les Gérard, les Ingres, mais encore les Gros, les Granet, les Léopold Robert, les Drolling, les Isabey, les Schnetz, montrent bien quelle était l’étendue de son libéralisme. Maintenant que nous le jugeons à distance, avec l’impartialité de l’histoire, nous comprenons mieux son caractère d’intelligence, de raison, de volonté, ce réalisme positif, mais élevé, qui savait puiser à toutes h s sources du Beau, s’adressant, tour à tour, aux vigoureux rhétoriciens de Bologne ou de Naples, aux antiques de Rome ou d’Herculanum, aux peintures d vases grecs et, encore, aux primitifs florentins ou aux anciens flamands.

C’est, d’ailleurs, de son atelier que sortiront toutes les tendances qui vont se faire jour peu après.

Jacques-Louis David est né à Paris le 30 août 1748. Il était fils de gens aisés — son père tenait un commerce de fer — qni lui donnèrent une bonne éducation classique. Il montra de si bonne heure des dispositions pour le dessin que sa mère, devenue veuve, cédant aux instances de parents et d’amis, se décida à le faire présenter au vieux peintre Boucher, qui était un ancien ami de la famille. Celui-ci s’adressa à Vien, alors dans tout l’éclat de sa réputation. Le Jeune David fit dans cet atelier de rapides progrès et, après divers essais infructueux au concours de Rome, il obtint le grand prix en 1774 II accompagna à Rome son maître, Vien, qui venait d’être nommé Directeur de l’Académie de France. David avait alors vingt-sept ans. Les tableaux exécutés avant son départ sont tout à fait conçus dans l’espiit du XVIIIème siècle, des Boucher et des Van Loo, qu’il attaquera si vivement plus tard. A Rome, sous l’influence du milieu nouveau où il se trouve, parmi les érudits qui ont préparé, dirigé ou suivi le mouvement récent d’études archéologiques, par l’observation patiente, attentive, éclairée des maîtres italiens, qu’il choisit un peu à tâtons, pour l’instant, en commençant

La Peinture au XIXe siècle.

par les Bolonais et les Napolitains, son dessin se réforme, sa manière s’agrandit et il se dépouille presque entièrement de ce qui restait en lui des habitudes de son passé C’est à cette date qu’appartient la Peste de Saint Roch, qui est placée dans la Chapelle de la Santé, à Marseille. Agréé de l’Académie royale, puis reçu académicien en 1783, il retourne en Italie et peint à Rome son tableau des Horaces, qui fixe la nouvelle orientation de l’art.

De retour à Paris, il continue dans cette voie avec La Mort de Socrate, Les fils de Brutus, Paris et Hélène. Lors des événements de 1789, il prend une part active au mouvement révolutionnaire. Nommé membre de la Convention, où il siégea parmi les ,, Montagnards”, compromis avec le parti de Robespierre, il fut même incarcère au Luxembourg où il resta

Jacques-Louis David. — Les Horaces (Musée du Louvre).

plusieurs mois, durant lesquels il ne cessa de travailler. Rendu à la liberté le 4 brumaire an IV, il renonça à la politique, mais s’attacha bientôt à la fortune du premier consul qui, devenu empereur, en fit son premier peintre. Sous la Restauration, compris sur la liste de proscription du 16 Janvier 1816, qui atteignait les régicides, David se fixa à Bruxelles, où il mourut le 29 Décembre 1825.

Le tableau du Serment des Horaces est le point de départ de l’art nouveau que David inaugurait. Il semble même qu’il devance l’idéal révolutionnaire auquel il répondait si pleinement, c’est pourtant le fruit d’une commande de la royauté. Le sujet avait été agréé dès 1783. David exécuta son tableau à Rome en 1785. Il l’avait conçu d’après la tragédie de Corneille, qui l’avait toujours très vivement frappé: mais un premier projet, auquel il ne s’arrêta pas.

École française.

comportait une autre scène, celle où le vieil Horace défend son fils, meurtrier de sa sœur, devant le peuple. L’influence du milieu romain avec ses grands souvenirs, la société des savants qui l’avait déjà transformé à son premier voyage, furent particulièrement favorables à ce travail. David l’acheva en onze mois, en se faisant aider par son élève de prédilection, le jeune Germain Drouais. Exposée dans son atelier, cette toile eut un succès énorme au point que le pape pût désirer qu’on la lui portât au Vatican. Au Salon de 1785, le succès ne fut pas pas moins considérable. David ne se méprenait pas, cependant, sur les défauts de cette œuvre: il la jugeait plus tard assez sévèrement, reconnaissant la division du tableau en deux effets qui en rompaient l’unité, la composition théâtrale, le dessin qu’il trouvait petit et la couleur contestable. L’enthousiasme qu’il déchaîna tenait à l’exaltation ardente et mal

Jacques-Louis David. — Les Sabines (Musée du Lcuvre).

contenue des esprits, mais on ne peut lui contester, avec le mérite circonstanciel de la nouveauté et de l’imprévu par rapport aux ouvrages antérieurs de l'hcole, un caractère d’héroïsme qui frappa vivement les contemporains, nourris d’antiquité, et qui 11e laisse pas de nous toucher encore. Ce tableau a été payé à David 6.000 francs.

La Mort de Socrate et Les Fils de Brutus établirent universellement l’influence du maître et l’engagèrent dans la mêlée politique. Son activité productrice est momentanément ralentie par l’exercice de sa vie publique et toute reportée sur les grandes réalités du jour C’est à cette heure que, partageant cette sorte d’enivrement républicain et patriotique qui était général, il dédie à la Convention les images de Lepeletier de Saint-Fargeau, tombé sous les coups d’un assassin, du jeune Bara et de Marat.

La Peinture au XIXe siècle.

Le lendemain de la mort de Marat, comme une députation de la section du Contrat Social venait présenter à la Convention les regrets du peuple, un de ces délégués, faisant allusion à la précédente peinture de David, celle de Lepeletier, s’écria; ,,Où es-tu, David? il te reste un tableau à faire. — Je le ferai !” s’écria David, qui, de tout temps, s’était montré un partisan fanatique du farouche ,, Montagnard”. Il se mit en effet à l’œuvre sans tarder, se servant pour la tête du moulage qu’il avait fait faire sur nature, et représentant Marat tel qu’il l’avait vu après le coup fatal. ,,I1 avait près de lui, dit David, un billot de bois sur lequel étaient placés de l’encre et du papier, et sa main, sortie de la baignoire, écrivait ses

dernières pensées pour le salut du peuple”.

David annonça le il octobre 1793 (20 vendémiaire), que son tableau était achevé et, le 24 brumaire, il l’offrait à la Convention.

Rentré peu après en sa possession et resté après sa mort dans sa famille, ce tableau a été offert en 1893, par son petit-fils, au Musée de Bruxelles.

Le Musée de Versailles en possède une répétition par son élève Langlois.

Ces quelques tableaux révolutionnaires, franchement inspirés par des réalités immédiates, par des faits d’actualité, préparent admirablement David au rôle essentiellement moderne que lui assignera la volonté impériale. Néanmoins, il ne perd pas de vue son premier objectif.

Il poursuit toujours la recherche de ce qu’il appelait le beau visible et tente de fixer les caractères éternels de grandeur et de beauté du type humain, en se soumettant à l’étude respectueuse de la Nature, mais en s’éclairant sur les chefs-d’œuvre des anciens et cette fois, non plus des Romains, mais des Grecs. C’est dans cet état d’esprit qu’il attaqua son tableau des Sabines, auquel il pensait déjà du fond de sa prison du petit Luxembourg. Il avait entrepris, disait-il, une chose toute nouvelle, il voulait ramener l’art aux principes qu’on suivait chez les Grecs : il devait, en particulier, restaurer le culte du Nu.

Il est vrai de dire que cette période du Directoire, pendant laquelle ce tableau fut entrepris, se déroula comme une vaste orgie antique. C’était la détente inévitable après tant de lourds cauchemars. David suivit le mouvement qu’il avait contribué à créer, et même, il semble avoir également subi l’influence de quelques-uns de ses propres élèves ; ce petit groupe des penseurs ou des primitifs, réuni autour de l’un d’eux, Maurice Quay, qui, précédant de loin les Nazaréens allemands ou les préraphaélites anglais, déclaraient que la décadence de l’art avait commencé à partir de Phidias.

Jacques-Louis David. — Napoléon au Mont St-Bernard (Musée de Versailles).

Jacques-Louis David. — Le Sacre de Napoléon et de Joséphine (Musée du Louvre).

École française.

David se mit de suite à l’œuvre. Sa toile, commencée en 1795, fut terminée en 1799: elle représente non pas l’Enlèvement des Sabines, ainsi qu’on le voit chez Poussin, mais les Sabines, devenues mères, apportant leurs enfants, à la suite d’Hersilie, femme de Romulus, au milieu de la bataille entre les Romains, leurs époux, et les Sabins, leurs frères, pour apaiser le différend survenu entre les deux chefs: Romulus, qu’on voit à droite, dardant son javelot, et Tatius, à gauche,, qui se baisse pour éviter le trait.

Cette toile était déjà célèbre avant d’être terminée. Quelques privilégiés avaient été admis à la voir dans l’atelier et l’on disait couramment que plusieurs dames de la haute société n’avaient pas hésité à offrir à l’artiste le concours de leurs charmes. Il paraît vrai seulement que la tête de la jeune femme brune, agenouillée au premier plan, a été reprise

Jacques-Louis David. - — Portrait de Mm<= Récamier (Musée du Louvre).

d’après le visage d’une très jolie jeune femme à la mode, Mme de Bellegarde. Ce tableau ne fut exposé au Salon qu’en 1808 ; il obtint la première mention lors du concours décennal de 1810. Mais l’auteur avait eu l’idée, prise aux coutumes d’ Outre-Manche et qui a été si souvent suivie depuis, de faire de son tableau une exposition privée, spéciale et payante. Elle eut lieu dans une des salles du Louvre, dura cinq ans et rapporta 65.627 francs. Les Sabines furent acquises en 1819, de M. de la Haye, avec le Léonidas aux Thennopyles, pour la somme de 50.000 francs.

Passionnément loué et critiqué, ce tableau représente sinon le plus grand effort, du moins le plus heureux du peintre dans ce style héroïque. Si l’on fait la part des conventions de ce genre quasi sculptural et de ce ton un peu solennel, on ne peut nier qu’il ne nous touche

La Peinture au XIX^ siècle.

par un mélange de noblesse et de charme, une beauté fière qui n’a pas encore la pureté mélodique, l'imprévu discret de nature du style définitif que trouvera son élève Ingres, mais qui l’annonce hautement. La couleur est sobre, mais sans aigreur ni froideur : la composition, elle-même, si discutée pourtant, est d’un beau désordre logique. C’est une mêlée corps à corps, mais sans trouble pour le regard, où le rôle de chacun est nettement assigné et où le mouvement, du moins chez les femmes, a un certain élan qui n’est pas coutumier au maître.

Lorsque Bonaparte revint en France, après le traité de Campo-Formio, David s’empressa

de renouer avec lui leurs relations déjà anciennes. Bonaparte ne manqua point d’attacher à sa fortune un homme qui devait être si nécessaire à sa gloire. Il consentit à poser, pour David, un portrait dont la tête, enlevée en une séance de trois heures, fut seule achevée. Elle servit au peintr à exécuter le tableau; Le premier consul franchissant le mont Saint Bernard (20 mai 1800), placé au Musée de Versailles et dont il existe quatre autres répétitions. Bonaparte, suivant son désir et ses propres termes, est représenté ,, calme sur un cheval fougueux”. A ses pieds, sur le rocher, sont écrits les noms d’Annibal et de Charlemagne. Ce tableau a été peint en 1805.

Devenu le premier peintre de l’Empereur, David eut à exécuter quatre tableaux, qui devaient représenter chacuu une des quatre principales cérémonies ayant marqué l’avènement au trône^de Napoléon :

le Sacre, l’Intronisation, la Dis- Jean-Baptiste Régnault. — Les Trois Grâces (Musée du Louvre). tribution des Aigles, la Récep-

tion de l’Empereur à l’Hôtel

de Ville. Deux seulement de ces compositions furent exécutées : la première et la troisième.

Le Sacre de Napoléon et le Couronnement de Joséphine à l’Eglise de Notre Dame est, assurément, la composition qui domine l’œuvre de David comme elle est aussi une de celles qui dominent tout l’art contemporain. Elle a été exécutée de 1805 à 1808, non sans avoir subi quelques changements exigés par le protocole impérial. Unité de composition, unité de clair-obscur et d’harmonie, unité d’intérêt et d’émotion recueillie, tout y est réuni et combiné pour rendre la solennité exceptionnelle de ce spectacle grandiose.

Au pied de l’autel est assis le pape Pie VII, ,,ce vrai prêtre, humble et pauvre”, dont

David avait peint peu avant le portrait avec cette dédicace : ,,Bonarum artium patroni” , entouré du cardinaldégat Caprara, du cardinal Braschi, debout, mitre en tête, et de son clergé. En arrière sont les ambassadeurs; sur le premier plan, à droite, l’architrésorier (Lebrun) tenant l’aigle, l’archichancelier (Cambacérès) tenant la main de Justice, et le prince de Neufchâtel, portant le globe impérial sur un coussin ; puis c’est Talleyrand, prince de Bénévent; le vice-roi d’Italie, appuyé sur son sabre ; le grand écuyer Caulaincourt, le prince de Ponte Corvo, le Cardinal Fesch en avant d’un groupe de prêtres et d’enfants de chœur.

Pierre Guérin. — Le retour de Marcus Sextus (Musée du Louvre).

Au milieu, les deux acteurs principaux. Napoléon, revêtu du grand manteau impérial de velours pourpre, un laurier d’or dans les cheveux, a pris la couronne des mains du pontife et la pose sur la tête de Joséphine agenouillée sur les degrés de l’autel. Son manteau impérial est tenu par ses dames d’honneur, Mmc de La Rochefoucauld et Mmc de la Valette. Derrière elles on aperçoit l’archevêque de Paris, accompagné de ses vicaires généraux, puis le général Junot, la famille de l’Empereur, la reine de Naples, la reine de Hollande tenant son fils par la main, la princesse Bacciochi, la princesse Borghèse, la grande-duchesse de Berg, le roi de Naples et le roi de Hollande. En arrière les maréchaux et les chambellans et, au

IO

La Peinture au XIXe siècle.

milieu, dans une tribune devant laquelle sont debout quelques autres maréchaux, Serrurier, Moncey, Bessières, est assise la reine-mère.

Dans cet ensemble si parfait, l’individualité des figures, le caractère propre de chacun des personnages est magistralement traduit, depuis les héros de cette imposante solennité jusqu’aux plus humbles desservants ou enfants de chœur, marquant discrètement, derrière les hauts lampadaires de l’autel, leur intérêt ou leur curiosité.

Juste en face du Sacre, à côté des Sabines, se trouve, dans la Salle des Sept Cheminées, au Louvre, un portrait inachevé, mais qui est d’un charme extrême de grâce, de simplicité et d’abandon. Heureux fut le contre-temps qui l’arrêta en route ! C’est le portrait de cette

Anne-Louis Girodex. — Le Sommeil d’Endymion (Musée du Louvre).

délicieuse Mme Rêcamier, célèbre autant par sa bonté que par sa beauté. La jolie et capricieuse créature, après avoir posé pour David, s’était laissé toucher par le succès de son élève, Gérard, vers qui montait la vogue ; David, dépité, abandonna ce travail. La toile fut acquise à sa vente posthume pour 6.130 francs.

Au moment où il exposait les Sabines, David, si souverain qu’il parut être dans l’empire des arts, avait pourtant un rival, peu dangereux d’ailleurs, et qui, quoi qu’il pût faire ou qu’il pût croire, subit l’action générale exercée par le maître: C’était Jean-Baptiste Régnault.

Ce peintre, né à Paris en 1754, avait eu l’enfance la plus aventureuse et s’était vraiment formé lui-même. Son père s’embarqua un jour pour l’Amérique avec toute sa

École française. i i

famille et le confia à un capitaine au long cours en qualité de mousse. Il avait alors dix ans. Son père mort, sa mère 1 entrait en France, et ce n’est qu’au bout de cinq ans qu’elle découvrit son fils, qui fut ramené à Paris. Un amateur, qui avait encouragé ses goûts précoces pour le dessin, goûts qu’il n’avait point laissé perdre, le fit entrer chez le peintre Bardin ; celui-ci l’emmena avec lui à Rome oü il fit toute son éducation artistique. Il revint en France pour prendre part au concours du grand prix, qu’il obtint en 1776. Agréé de l’Académie en 1782, il fut nommé académicien en 1783. Formé spécialement en Italie, sous l’influence particulière des Carrache, Régnault affectionne les effets de clair-obscur et, chose curieuse pour son époque, il s’est même inspiré de Rembrandt, comme en témoigne telles de

Anne-Louis Girodet. — Atala au Tombeau (Musée du Louvre).

ses rares eaux-fortes. En dehors de ses grandes compositions mythologiques ou religieuses, Régnault, surtout dans la dernière partie de sa carrière, s’est plu à exécuter des tableaux de genre sur ces mêmes sujets, avec des qualités imprévues de luministe intelligent. 11 a exécuté aussi 140 dessins pour les métamorphoses d’Ovide.

En l’an VIII, pour protester contre l’exposition des Salines, il eut l'idée, plutôt fâcheuse, d’exposer de la même façon son tableau des Trois Grâces, exécuté dans ce dessein. Traitées avec un naturalisme élégant, mais assez proche du modèle, ces trois jeunes beautés essayent de protester contre les tendances artificielles du système sculptural de David et de réaliser, sans y parvenir, ce que Ingres saura trouver plus tard : l’union de la beauté et de la

vérité, de la réalité et du style. Ce tableau fait partie de la collection léguée au Louvre par L. La Caze. Régnault, comblé d’honneurs, créé baron, mourut à Paris le 12 novembre 1829.

Comme David, Régnault avait tenu école. Son élève le plus connu est Pierre Guérin, né à Paris le 13 Mars 1774. C’était un esprit délicat et modeste, distingué et cultivé. Il obtint le grand prix et, bien que les événements ne permissent pas de se rendre à Rome, il exécuta les travaux prescrits par le règlement. En 1797, il exposa son tableau : Le Retour

de Marcus Sextus, personnage purement imaginaire, échappé, censément, aux proscriptions de Sylla, qui trouve, à son retour, sa fille en pleurs près de sa femme morte. La composition savamment calculée, la mimique sobre et fortement expressive, le clair-obscur qui frappe en pleine lumière le cadavre étendu sur le lit et le charmant et triste visage de la jeune fille agenouillée, pour envelopper, avec une discrétion émue, dans la pénombre transparente, tout le drame qui se joue" sur le visage douloureusement contracté du proscrit, font de cette toile, malgré sa facture trop impersonnelle, suivant la formule de l’époque, une œuvre d’art vraiment tragique, dans la grande tradition du Poussin. Cette peinture eut, d’ailleurs, par son mérite propre, mais surtout par les allusions politiques qu’on voulut y voir, un succès sans précédent. Les ennemis de David, qui croyaient lui avoir trouvé un rival, y contribuèrent de leur côté. Mais Guérin ne se laissa pas griser par le succès. Cette toile fut acquise en 1830, sur la liste civile, au prix de 3.005 francs. Le Louvre possède encore de cet artiste, dont le caractère tendu, théâtral, d’une recherche aiguë, se rapproche des tendances de la petite secte des primitifs archaïsants de l’atelier de David, cinq autres ouvrages, parmi lesquels Phèdre et Hippolyte, Enée et Didon, et surtout Clytemnestre se préparant à assassiner Agamemnon, derrière un rideau rouge dont les reflets éclairent la scène d’une lueur sanglante, sont justement considérés. Créé baron, membre de l’Institut, de la Légion d’honneur et de l’ordre de Saint-Michel, Guérin fut encore nommé Directeur de l’Académie de France à Rome. Mais son état de santé ne lui permit pas d’accepter ce poste. Il fut remplacé par Horace Vernet, qu’il accompagna en Italie, où il mourut le 16 juillet 1833. ;

François Gérard.

— Portrait du peintre^Isabey et sa fille (Musée du Louvre).

Kcole française.

Parmi les élèves de David, il en est trois qui occupent une place à part dans l’Ecole et dont la gloire personnelle contribua à accroître celle du maître. Ce sont Girodet, Gérard et Gros. On ne peut voir, au reste, natures plus dissemblables, ce qui montre combien l’apparente uniformité de cette période artistique n’est qu’un préjugé, légué par les rancunes romantiques.

Anne-Louis Girodet de Roucy, par exemple, est vraiment une nature très singulière. Artiste, lettré, érudit, poète même, avec les qualités et les travers de son époque, mais sensible, spontané et même compliqué, mystérieux et fantasque. Né à Montargis le 5 janvier 176 7, il devint orphelin de bonne heure et eut pour tuteur et père adoptif M. Trioson, médecin des armées, dont il prit le nom pour le joindre au sien. Après différents concours sans succès, il obtint le grand prix en 1789, resta cinq ans en Italie, où il courut de grands dangers à l’occasion de l’émeute autour de l’Académie de France à Rome. Il y peignit le Sommeil d’Endymion en 1792, exposé au Salon de la même année avec un succès considérable. Endymion est endormi au pied d’un platane, couché sur son manteau et sur une peau de tigre. L’Amour, sous la figure de Zéphire, écarte doucement le feuillage pour que les rayons d’Hécate viennent se poser sur les lèvres et la poitrine du jeune et beau chasseur. La délicatesse de l’allégorie, le réel charme de nature, l’effet mystérieux et insinuant de ces jeux de lumière nocturne en font une œuvre rare pour son époque ; elle ne fut pas sans toucher un songeur solitaire, qui poursuivait à l’écart son grand rêve corrégien : Prud’hon.

Ému par toutes les idées nouvelles, Girodet sacrifia au culte d’Ossian, le héros septentrional, rendu célèbre par le fameux pastiche de l’écossais Mac Pherson, que tout le monde lisait ; il fut, de même avec son Atala au tombeau, portée par Chactas et le père Aubry avec une douleur d’une grandeur simple et touchante, le plus éloquent interprète de Chateaubriand, dont le Génie du Christianisme fut aussi un des évangiles de l’époque. Les deux précédents tableaux, ainsi que le Déluge, également placé au Louvre, furent acquis pour le prix de 50.000 francs en 1818. Girodet était mort le 21 mars 1816. Il était membre de l’Institut ; la croix d’officier de la Légion d'honneur fut placée sur son cercueil.

François Gérard. — Psyché recevant le premier baiser de l'Amour (Musée du Louvre).

14 La Peinture au XIXe siècle.

La physionomie de François Gérard est assurément moins personnelle. Mais peu de carrières furent aussi brillantes. Son art, abondant, facile, intelligent, formé d’habiles compromis entre les tendances opposées, s’imposa sans peine à tous les yeux. C’était, en même temps, il faut l’avouer, — ce qui ne contribua pas peu à son succès — un parfait homme du monde, d’un esprit judicieux, fin et cultivé. Il naquit à Rome, où son père était ambassadeur, le 4 mai 1770. Après avoir étudié le dessin chez divers maîtres, entre autres le sculpteur Pajou, il entra chez David en 1786. Il concourut pour le grand prix, mais ne put obtenir que le second, en 178g, et dut renoncer à concourir par suite de la mort de son père et d’autres chagrins ou revers domestiques qui l’obligèrent à gagner sa vie et celle de sa famille. Parti pour l’Italie en 1790, il rentra en France en plein dans les événements de la Terreur et échappa par une maladie feinte à l’honneur redouté de siéger dans le tribunal révo-

Antoine-Jean, Baron Gros. — Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau (Musée du Louvre).

lutionnaire. Les succès de ses premiers tableaux ne lui donnant pas les moyens de vivre, il fit alors de nombreuses illustrations. Ce ne fut guère qu’avec l’empire que commença sa réputation, bientôt universelle, comme peintre de portraits. Dès ce moment, de tous les points de l’Europe, les membres de la plus haute société: rois, princes, généraux, savants, femmes à la mode, veulent être peints par lui. C’est dans ce genre, assurément, qu’il montra, sinon le plus d’originalité, du moins le plus d’aisance, de distinction, d’élégance aristocratique.

Le portrait de son ami, le peintre Isabey, tenant sa fillette par la main, qu’il exécuta en 1795 et qu’il exposa l’année suivante, surpasse de beaucoup, par sa simplicité, son naturel, son joli éclairage discret, son décor, qui est le milieu accoutumé du modèle, toute la collection de ses plus nobles effigies impériales ou royales. Gérard a peint, comme tous ses confrères, de grandes toiles à la gloire de l’Empire ou de la Restauration, qu’on retrouve au Musée de

Antoine- Jean, Baron Gros. — Le Général Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (Musée du Louvre)

École française.

Versailles. Dans son œuvre, Psyché recevant le premier baiser de V Amour montre un aspect de son talent qui évoque lui aussi, le souvenir du groupe archaïsant de l’atelier de David. Ce tableau distingué, d’un charme un peu froid, annonce de son côté l’œuvre prochaine d’Ingres qui, d’ailleurs, l’appréciait comme ,,le plus beau tableau depuis David”. Il a été exposé en 1798 et acquis en 1832, à la vente du général Rapp, pour la somme de 22.100 francs.

Le nom de Gros a une signification plus spéciale dans l’évolution de l’École. Il représente en effet la continuation des tendances historiques, réalistes et actuelles de David et il est, inconsciemment il est vrai, et même contre sa volonté, le point de départ de la réaction violente qui va se produire pour remuer et colorer le ciel glacé et figé de la Peinture. Gros a été le précurseur du Romantisme.

Antoine-Jean, Baron Gros, est né à Paris le 16 mars 1771. Il était fils d’un peintre en miniature. Entré dans l’atelier de David en 1785, il concourut pour Rome sans succès, dut interrompre ses études à la mort de son père, pour gagner sa vie en faisant des portraits, et se décida à aller de lui-même en Italie, où il ne put guère se rendre, en raison de la gravité des événements politiques, qu’à Florence et à Gênes. Il fut très frappé, dans cette ville, par les peintures de Rubens et de Van Dyck. 11 y connut Joséphine Bonaparte, qui le mit en relations avec le général; il fut attaché à l’armée et peignit le portrait de Bonaparte au pont d’Arcole, aujourd’hui au Louvre. Pendant l’expédition d’Egypte, Gros revint d’Italie avec beaucoup de peine et arriva même malade à Marseille.

Rentré à Paris, il remporta le prix

dans le concours institué par les Consuls pour célébrer la victoire de junot à Nazareth. Cette toile ne fut pas exécutée, mais il reçut la commande des Pestiférés de Jaffa, de la Bataille d’Aboukir et de la Bataille d’Eylau, qui établirent hautement sa réputation et sont ce qu’on peut appeler ses chefs-d’œuvre. Il a peint un grand nombre de portraits, des toiles historiques, la coupole du Panthéon, etc. Comblé de titres et d’honneurs, considéré comme leur chef par les jeunes générations qui levaient la bannière de l’indépendance, il fut effrayé du rôle qui

Antoine-Jean, Baron Gros. - Portrait du Lieutenant-Général Fournier- Sarlovèze (Musée du Louvre).

lui était échu et, en élève soumis des principes de David, essaya de réagir. L’insuccès des ouvrages qu’il tenta de produire dans cet esprit fut tel, qu’il en conçut un vif chagrin et se donna la mort en se noyant dans un bras de la Seine, au Bas-Meudon, le 26 juin 1835.

Les Pestiférés de Jaffa furent commandés à Gros en 1803. Au milieu d’une mosquée convertie en hôpital, qui laisse entrevoir, à travers ses arcades, tout un extraordinaire paysage d’Orient, au ciel voilé par les fumées lointaines de la poudre, Bonaparte, accompagné des généraux Berthier et Bessières, de h administrateur en chef Daure et du médecin en chef

Pierre Prud'hon. — La justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime (Musée du Louvre).

Desgenette, touche sans crainte les tumeurs pestilentielles d’un marin, debout, demi-nu, au milieu des malades qui gémissent et des agonisants qui râlent.

Avec la puissance communicative de sa couleur, l’exotisme profond de son paysage, qui, certainement, fut le point de départ de la formation de l’École orientaliste en France, avec son parti pris de clair-obscur puissant et mystérieux, le rôle suggestif de ce décor et de ce spectacle, vus par les yeux intérieurs de l’âme comme par un véritable voyant, avec cette liberté et cette énergie toutes nouvelles dans la technique, hardie, personnelle, mouvementée, cette toile d’un pathétique inattendu, qui parlait un langage depuis longtemps inconnu ou désappris, causa un enthousiasme indescriptible et unanime. Elle allait devenir comme le point de ralliement des jeunes révolutionnaires qui commençaient à se soulever contre

École française.

l’étroitesse tyrannique de l’enseignement qu’on leur donnait, et en effet, à ce salon de 1804, eut lieu la première manifestation de cet esprit nouveau. Les artistes réunis vinrent solennellement attacher une palme au cadre, qui fut couvert de couronnes.

Napoléon visite le champ de bataille d' Eylau (q février 1807) avant de passer la revue des troupes. Cette toile est le résultat d’un concours qui eut lieu en 1807 et où Gros obtint le prix. C’est un spectacle grandiose, d’un pathétique aussi émouvant que les précédentes compositions du maître, avec le rôle toujours suggestif du paysage et une nouvelle mise en scène à la fois éclatante et sinistre. L’empereur, revêtu de sa pelisse de fourrure, monté sur son cheval blanc, est entouré de brillants officiers aux uniformes chamarrés, caracolant autour de lui, tandis que, à chaque pas, des blessés râlent ou supplient, couchés sur la neige en des amoncellements indescriptibles, avec le fond blafard où serpentent les lignes de troupes, où montent les fumées noires de l’artillerie.

C’est un des plus beaux et des plus navrants spectacles de bataille qu’on ait évoqués.

A côté de ces grandes toiles mouvementées, Gros a fait nombre de portraits devenus célèbres. Le Louvre permet d’admirer, entre autres, avec le portrait de Bonaparte, celui du Lieutenant-Général Four nier - Sarlovèze (exposé au Salon de 1812) dans son costume rouge tout soutaché d’or, debout au milieu du champ de bataille de Lugo en Galice et celui de Christine Boyer, première femme de Lucien Bonaparte, frère de Napoléon. Cette belle créature songeuse, vêtue de blanc, avec

/ , j a • ■ Pierre Prud’hon. — l’Enlèvement de Psyché (Musée du Louvre).

une echarpe de crepe cramoisi pailleté d’or, dans ce paysage

humide d’arbres et d’eau, qui regarde mélancoliquement une rose glisser le long du courant, était la sœur d’un petit aubergiste chez qui Lucien logeait à Saint-Maximin, et qu'il épousa en 1794, alors qu’il n’était guère encore qu’un maigre ambitieux très remuant. Elle mourut en 1800 en laissant à Lucien deux filles. Ce portrait, qui appartient aux premières années de la carrière de Gros, est d’un charme de nature, de couleur et de poésie qui lui permet de rivaliser avec les meilleurs portraits de l’École anglaise, tant vantée.

Il y a encore dans l’École, comme à l’écart il est vrai, une physionomie exceptionnelle

La Peinture au XIXe siècle.

qui montre combien, en art, la vertu de la personnalité est plus forte que toutes les doctrines et que tous les enseignements. C’est celle de Prud’hon. Né à Cluny (Saône-et-Loire) le 4 août 1758, Pierre Prud’hon, fils d’un pauvre maçon qui avait eu déjà douze enfants, devint orphelin de bonne heure. Les moines de l’Abbaye s’intéressèrent à lui par charité et l’évêque de Mâcon l’adressa à M. Devosge qui dirigeait l’école de dessin de Dijon. Prud’hon avait alors seize ans.

En 1780, il vint à Paris, puis concourut pour le prix triennal fondé par les États de Bourgogne et l’obtint, bien qu’un mouvement trop généreux de solidarité ait failli le faire

donner à un concurrent qu’il avait aidé, mais qui eut le scrupule de ne pas accepter. Il partit donc pour Rome en 1782 et resta sept ans en Italie. C’est là qu’il fut frappé par le Corrège, Léonard de Vinci et André del Sarte et qu’il les prit pour guides ; phénomène assez singulier, comme il arriva pour Gros, dans ce courant tout gréco-romain. Ce n’est pas que Prud’hon fût insensible aux beautés du monde antique. Tout au contraire et l’antiquité n’a pas eu, dans les temps modernes, d’interprète plus exquis, plus pénétré des pures voluptés du rêve païen. Prud’hon est comme un petit-fils ressuscité de Virgile et d’Ovide. Mais il dut à ces maîtres qu’il avait adoptés de mieux comprendre la grâce et la beauté antique et de la traduire avec cette enveloppe, cette morbidesse, ce charme profond qui n’a point été dépassé.

Malheureusement, marié trop jeune à une jeune femme acariâtre et vulgaire, cette union fut pour lui la cause de nombreux T, T ,T ... T . soucis et de chagrins. Rentré à

Pierre Prud hon. — L Impératrice Joséphine a la Malmaison # °#

(Musée du Louvre). Paris, pauvie et inconnu, il fit,

pour vivre, de nombreux dessins de vignettes. Le succès vint, quoique un peu tard. Nommé chevalier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut, il fut aussi choisi comme professeur de l’impératrice Marie-Louise. Mais sa fin fut douloureuse. Une de ses élèves, Mlle Constance Mayer, avait pris à son foyer, par son dévouement inlassable, la place qu’occupait la femme dont il s’était séparé. Dans un moment d’égarement elle se suicida, le 26 mai 1821. Prud’hon ne se remit pas de cette secousse et mourut deux ans après, le 16 février 1823.

La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime peut justement passer pour un de ses chefs-d’œuvre. Dans un milieu abrupt et sauvage, sous la clarté froide de la lune, qui

1 héod' : :: C: ricault. — Le Radeau de la Méduse (Musée du Louvre).

École française.

semble se lever pour éclairer l’horreur du forfait, un être farouche, le poignard à la main, fuit rapidement en jetant un regard d'épouvante vers le cadavre nu qu’il vient d’étendre à ses pieds. C’est le premier crime, le fratricide de Caïn. Dans le ciel orageux et comme irrité, volent la Justice, impassible, tenant son glaive et sa balance symbolique et la Vengeance, qui lui montre le chemin avec une torche et tend sa main comme pour saisir le meurtrier.

Cette toile émouvante, où l’allégorie revêt un caractère si dramatique, fut commandée à Prud’hon par M. Frochot pour la Chambre criminelle du Palais de Justice. Elle figura au Salon de 1808 et aussi de 1814. Remplacée au Palais de Justice par un crucifix, elle fut cédée par la Ville, par voie d’échange. Elle demeura au Musée du Luxembourg jusqu’en 1823

L’ Enlèvement de Psyché, ou, pour l’appeler comme le livret du Salon : Psyché, exposée sur le rocher, est enlevée par les Zéphyrs qui la transportent dans la demeure de V Amour, est un legs de la Comtesse de Sommariva à notre grand Musée National. C’est, ainsi que le précédent, un envoi du Salon de 1808, comme si Prud’hon eût voulu montrer, par ce contraste, que son pinceau était aussi propre à rendre les chastes voluptés de cette féerie antique que le tragique poignant de sa sinistre allégorie. Le Mystère, ici, est léger et délicieux. Les Zéphyrs, agitant leurs ailes irisées de libellules, soulèvent doucement ce beau corps jeune et pur sur lequel la clarté complice de la lune se répand avec amour. C’est là qu’il semble bien que Prud’hon, qui a pensé à Corrège, ait pu penser aussi à Girodet.

C’est toujours le mystère,

mais le mystère de la réalité, qui

noie le beau paysage dans lequel

Joséphine songe, solitaire, au milieu

du parc de la Malmaison. Quelle

ombre de mélancolie passe dans le Théodore Géricault. — Officier de la Garde impériale

r (Musée du Louvre).

regard de cette reine heureuse et

choyée qui eut la fortune la plus singulière du monde? Est-ce l’ombre, encore imprécise, de l’avenir prochain qui l’attend? C’est, plus encore peut-être que le portrait de Christine Boyer, une de ces images qui font honneur à l’École française-)

Le Salon de 1819 vit naître une œuvre qui, depuis, a pris une place considérable dans l’histoire de la peinture moderne. C’est Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Nous sommes maintenant sous la Restauration, -en plein dans une génération nouvelle. Le ferment d’indépendance qui agitait sourdement l’école sous le règne de David va bientôt lever. Le romantisme est en pleine marche; il a trouvé, cette fois, son chef, un chef, hélas! qui n’aura

La Peinture au XIXe siècle.

pas l’honneur de le conduire à la victoire, car la mort le fauchera trop tôt. Géricault (Théodore) est né à Rouen le 26 septembre 1791. 11 montra de bonne heure des dispositions pour le dessin et du goût pour les chevaux. Bien que sa famille ne le destinât point aux arts, elle ne mit pas un obstacle insurmontable à sa vocation. Il entra chez Carie Vernet, puis chez Guérin où il eut pour camarades ceux qui devaient devenir, à sa suite, les principaux champions du romantisme : Delacroix, Champmartin, Léon Cogniet, Ary Scheffer. En 1814 il s’engagea dans les mousquetaires, mais il regretta bientôt son acte et, son régiment étant licencié, il reprit ses pinceaux. Animé d’une curiosité inlassable, de scrupules de conscience jamais apaisés, il ne se contentait pas d’étudier la nature avec le crayon, le pinceau et même l’ébauchoir, mais il se plaisait à interroger les maîtres les plus divers d’Italie, de France ou des Flandres. Il voyagea en Italie, puis à Londres où il se plut à vivre, partout, au milieu de la vie présente et des chefs-d’œuvre du passé. Son âme ardente, impétueuse et généreuse rêvait de créer un art vivant et humain, une peinture subjective, qui prît sa part dans toutes les émotions, les joies et les souffrances des hommes. C’est pourquoi il choisit, avec cette scène de naufrage, d’autres sujets aussi pathétiques, tels que la Traite des Nègres, V Ouverture des Portes de l’Inquisition, etc. A Londres ou en revenant de Londres, il peignit ou lithographia un grand nombre de sujets de chevaux et de scènes populaires tel le Derby d’Epsom. Malheureusement, atteint d’un mal aggravé par ses imprudences, il meurt à Paris, le 18 janvier 1824, après onze mois de souffrances courageusement supportées.

L’idée du Radeau de la Méduse était venue à Géricault d’un fait divers qui avait porté l’horreur dans tous les esprits. La frégate la Méduse, accompagnée de trois autres bâtiments, avait quitté la France, le 17 juin 1816, pour transporter à Saint-Louis du Sénégal le gouverneui et les principaux employés de cette colonie. La Méduse avait à bord près de quatre cents marins ou passagers. Le 2 juillet elle heurtait un banc et ne pouvait, après cinq jours d’efforts, être remise à flot. On construisit un radeau qui reçut cent quarante-neuf personnes. Les autres prirent place dans des canots qui devaient le traîner à la remorque. Mais bientôt les canots coupèrent les amarres qui les reliaient au radeau et celui-ci erra à la dérive dans l’immensité. Alors la faim, la soif, le désespoir, armèrent ces hommes les uns contre les autres et, le douzième jour, quand l’ Argus les recueillit, ils n’étaient plus que quinze mourants.

Ce sujet était tout un programme révolutionnaire, bien que Géricault, respectueux des maîtres, ne se flattât point de faire une révolution. Il peignait un fait, tout d’actualité, non pas dans les dimensions attribuées au ,, genre” , mais dans le format de ,, l’histoire” ; il protestait contre la théorie du ,,beau visible” de David par la recherche du beau expressif, né de l’unité des accords et de l’émotion ressentie, et il employait lui aussi le nu, mais, dans ce cas, pour des raisons vraisemblables. Tout le pathétique qu’il emprunte à Gros se double ici d’une énergie nouvelle. Un grand souffle tragique d’épouvante et de pitié traverse cette scène de détresse au milieu des éléments déchaînés. Une étape nouvelle est ouverte à l’art, qui va palpiter, souffrir, sentir, aimer avec l’humanité et l’humanité de son temps.

Cette toile ne produisit pas au Salon tout l’effet qu’on eût pu attendre et le Directeur des Musées Nationaux, le Comte de Forbin, eut toutes les peines du monde à la faire acquérir et n’y parvint qu’à la mort de l’auteur, pour le prix de 6.000 francs.

L’ Officier de chasseurs à cheval de la garde, chargeant et le Cuirassier blessé quittant le feu sont aussi deux toiles populaires de Géricault. Le premier est un portrait. Il fut exposé en 1812, puis en 1814 avec le second. Tous deux avaient été enlevés au bout du pinceau en une douzaine de jours. Ils furent acquis à la vente du roi Louis-Philippe, leur premier acquéreur, le 29 avril 1851, pour la somme de 23.400 francs.

LD

oo

Page 1