CHAPITRE IL
ÉCOLE FRANÇAISE
Première Période. — De 1801 a 1830 (Suite).
T 'ANNÉE 1824 est exceptionnelle dans l'histoire de la lutte entre Classiques et Romantiques. C’est l’année de la mort de Girodet qui ralliera un instant les élèves de David depuis longtemps désemparés, c’est l’année de la mort de Géricault qui, de son côté, semble laisser sans chef le parti des indépendants. C'est, enfin, la date d’un Salon qui fut le champ de bataille où se régla l’action décisive et où les deux adversaires trouvèrent chacun leurs chefs définitifs.
Du côté romantique Delacroix est conduit à prendre la place de Géricault; du côté classique surgit presque soudainement Ingres.
Jusqu’à ce jour, en effet, l’ancien élève de David, retiré à Rome ou à Florence, n’avait guère fait parler de lui et les envois qu’il avait adressés antérieurement aux salons, peu goûtés des milieux officiels, n’étaient vraiment appréciés que d’un petit nombre d’artistes, parmi lesquels il faut même signaler Delacroix. Les sujets qu il choisis- Jean- Auguste-Dominique Ingres. — Madame de Sénonnes
sait, pris tantôt dans les temps (Musée de Nantes),
antiques, tantôt et encore assez souvent dans les temps modernes et même dans l’histoire anecdotique, semblaient le désigner plutôt comme un adepte des idées nouvelles que comme un esprit étroitement académique. Il avait déjà produit, à cette date, quelques-uns de ses plus indiscutés chefs-d’œuvre, tel son Œdipe dévoilant l'énigme, exécuté à Rome en 1808, simple figure d’envoi du jeune pensionnaire, qui ne fut pas exposée au salon, et ne devint célèbre qu’à l’Exposition Universelle de 1855, où l’on se rendit compte de ce que Ingres avait réalisé. Acquis en 1839 par le duc
La Peinture au XIXe siècle.
d’Orléans, puis passé chez le comte Duchâtel, il fut légué par cet amateur au Louvre.
Ce que David avait laissé échapper pour s’être trop préoccupé de la statuaire, ce que quelques-uns de ses élèves, avaient cherché en étudiant les peintures des vases grecs, ,, étrusques” disait-on alors, ce que son rival Régnault tentait vainement en s’appuyant de trop près sur la réalité du modèle, Ingres, mieux préparé, plus sensible surtout, le découvre en regardant la nature avec amour et en étudiant religieusement les maîtres qui l’ont le plus hautement comprise.
Né à Montauban le 29 août 1780, d’un père qui était sculpteur ornemaniste, Jean- Auguste-Dominique Ingres, hésita d’abord dans sa carrière et commença à. gagner sa vie avec son violon.
Il vint à Paris en 1796, entra bientôt dans l’atelier de David et obtint le grand prix en.
1801. Mais en raison des circonstances politiques il ne put se rendre en Italie qu’en 1806.
Il s’y établit, d’ailleurs, assez longtemps, tantôt à Rome jusqu’en 1820, tantôt à Florence jusqu’en 1824, dans une situation, à plusieurs reprises, proche de la misère, au cours de laquelle il vivait surtout du prix modique de ces merveilleux portraits au dessin, disputés aujourd’hui par les grandes collections publiques ou privées.
Pénétré de la beauté des antiques, vivant au milieu des fiers naturalistes florentins du XVeme siècle, que son maître avait pressentis seulement.
Jaen-Auguste-Dominique Ingres. — La Source (Musée du Louvre).
Jean-Auguste-Dominique Ingres.
Vtru de Louis XIII (Cathédrale de Monlauban)
Kcole française.
mais qu’il est le premier à comprendre dans leur génie de force, de grâce ou de vérité, conduit bientôt vers Raphaël, qui deviendra son dieu, par ce culte mélodique de la ligne, ce sens à la fois si précieusement ingénu et si supérieurement conscient de la forme, dans les caractères imprévus de charmante inégalité qu’elle revêt dans la nature, alors que les principes de David tendaient constamment à une correcte et froide symétrie, Ingres est vraiment l’instigateur d’une sorte de renaissance du sens de la beauté plastique.
Il est alors si mal compris des représentants de l’académisme que son dessin fait naître toutes sortes de railleries et, justement, dans ce camp même qu’il va bientôt diriger. On le traite de Gothique, de Chinois, parce qu’il se plaît à admirer nos vieux peintres français des livres d’heures ou encore les miniatures persanes ou indiennes.
La période d’Italie est aussi, pour Ingres, la période de ses plus beaux portraits : de la belle Zélie ; de Mme Devauçay, de Granet, et en particulier de cette exquise figure de Madame de Sénonnes, qui appartient au Musée de Nantes. C’est un ouvrage exécuté entre 1806 et 1810.
Tout le charme de l’art d’Ingres dans l’étude de la physionomie humaine est concentré dans ce portrait, où le dessin a traduit avec grandeur et délicatesse ce qui distingue particulièrement ce visage de femme, ce qui le fait propre et interdit de le confondre avec tout autre. Et ce n’est point, certes, par la minutie, par le détail, pas plus que par la recherche d’une correction savante qu’il arrive à ces incomparables résultats, mais par cette intelligence rare du caractère qui désigne à son pinceau les éléments essentiels, les seuls qui méritent d’être retenus et, en même temps, par ce haut esprit de sacrifice qui
lui fait dédaigner et rejeter tous les autres comme inutiles à l’expression du modèle. Ingres a aussi retrouvé le procédé de Holbein et de Clouet du ,, modelé dans le clair” qui, après lui, sera poursuivi par des héritiers bien inattendus, nés dans ce milieu révolutionnaire de l’avenir qu’on appellera l’Impressionisme. Il n’est pas jusqu’à la couleur, dont la localisation franchement voulue n’ait une forte valeur expressive. L’ Odalisque, qui figure aujourd’hui orgueilleusement au Louvre, est encore une des œuvres d’Ingres qui furent les plus discutées. L’un trouvait qu’elle n’avait ,,ni os, ni muscles, ni sang, ni vie, ni relief”, l’autre qu’elle possédait quelques vertèbres en trop. Cette exquise synthèse de la beauté féminine, ,,ce sujet gracieux et un peu étrange” ainsi que le maître qualifiait son charme exotique, trouva même à peine un
Jean-Auguste-Dominique Ingres. — Œdipe dévoilant l’énigme (Musée du Louvre).
La Peinture au XI Ke siècle.
Jean-Auguste-Dominique Ingres. — L’Odalisque (Musée du Louvre).
acquéreur. Elle avait été commandée par la reine Caroline Murat, en 1813, et peinte en 1814. Les circonstances politiques lui firent changer de destination ; elle fut acquise par M. de Pourtalès pour le prix de 800 francs. Elle figura au Salon de 1819. Ce sujet oriental montre encore combien Ingres était ouvert à tous les souffles de l’inspiration du moment.
Jean-Auguste-Dominique Ingres. — La Stratonice (Musée Condé, à Chantilly).
Ibcole française.
C’était donc avec tout ce bagage passé et bien d’autres chefs-d’œuvre que Ingres apparaissait au Salon de 1824, où il exposait le Vœu de Louis XIII. Bien qu’il fût alors méconnu des siens, il était loin d’être un jeune homme ; il avait alors quarante-cinq ans. Son adversaire, Delacroix, au contraire, n’avait guère, lui, que vingt-six ans. D’une culture plus générale, d’une intelligence plus étendue en dehors de l’horizon des préoccupations professionnelles, d’une vision philosophique plus haute, le jeune romantique pouvait se montrer assez libre pour admirer son vieux rival. Celui-ci, ulcéré peut-être par un trop long oubli, ne put ou ne voulut jamais comprendre les chefs-d’œuvre les moins discutables de Delacroix, qu’il jugeait avec des mots malheureux qu’on doit oublier, et ne désarma jamais devant ce qu’il appelait ,,la tourbe romantique”. C’est le sentiment d’orgueil et peut-être de rancune qui le poussa, dans une bouffée de gloire tardivement venue avec le succès de son tableau, à prendre la tête de la réaction.
Malgré les réminiscences ou, si l’on veut, les transpositions trop évidentes, et d’ailleurs si franchement avouées, de Raphaël, au point qu’ Ingres écrit : ,,-Je n’épargne rien pour rendre la chose raphaëlesque et à moi” cette œuvre, vraiment forte, méritait le succès qu’elle eut et les honneurs qu’elle valut à son auteur, nommé, la même année, chevalier de la Légion d’honneur et membre de l’Institut. Elle avait été commandée par le Ministère de l’Intérieur pour la Cathédrale de Montauban, au prix de 3.000 francs, qui fut, du reste doublé, en raison du succès du Salon, et commencée, en 1821, à Florence. Ingres s’y mit d’abord avec mécontentement, fâché de ce mélange de réalité et de rêve, dont le contraste, pourtant, le séduira dans son Apothéose d’Homire ou dans son portrait de Cliérubini. Peu à peu il sentit ce qu’il pouvait obtenir de la figure du roi, vivante d’une vie concrète et déterminée, faisant repoussoir à celle de la Vierge, qui soulève d’un charmant geste maternel son enfant divin sur les genoux, tandis que deux anges, aux corps d’adolescents, vêtus de robes blanches, écartent brusquement les courtines qui semblaient la voiler. Ce vœu de Louis XIII est celui que le roi fit à la Vierge de son sceptre et de sa couronne pour qu’il lui fût donné un héritier. L' Apothéose d’Homire a aussi son histoire. Elle est celle des principaux chefs-d’œuvre d’Ingres. Elle fut, à l'origine, mal accueillie et ce 11e fut qu’à l’exposition de 1855 qu’on en comprit la portée. Exécutée en 1827, en un an, condition expresse de la commande, pour être placée en plafond dans une des salles du Louvre, elle y fut remplacée par une copie due à deux de ses élèves et. après le Salon, accrochée au Luxembourg.
Jean-Auguste-Dominique]Ingres. — L’Apothéose d’Homère (Musée du Louvre).
La Peinture au XIXe siècle.
C’est une sorte de reprise de l’idée de l'École d’ Athènes de Raphaël, qui groupe autour d’Homère, couronné par la Victoire, et au pied de qui sont assises, comme ses filles, l’Iliade et l’Odyssée, tous ceux, savants, artistes, poètes, orateurs, qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont illustré la pensée humaine. Si l’exécution se ressent un peu de la hâte du travail dans les portraits des personnages, les figures allégoriques centrales, par leur grandeur, leur simplicité, leur signification personnelle, pour tout dire leui style, appartiennent à ce que Ingres a réalisé de plus élevé dans la poursuite de son idéal de beauté.
Cette recherche de la beauté dans ce qu’elle peut offrir à la fois de plus rare et de plus pur est encore marquée d’une manière incomparable en deux toiles qui se placent pourtant, chacune, à des époques bien différentes de la vie de l’auteur. L’une est la Stratonice, l’autre
la Source. On connaît le sujet de la première. David l’avait déjà traité avant Ingres et d’autres encore Antiochus, fils de Séleucus Ier, l’un des successeurs d’Alexandre, est devenu follement amoureux de Stratonice, deuxième femme de son père. Appelé à reconnaître la maladie, le médecin Erasistrate en devine la cause en voyant l’émoi extraordinaire du malade lorsque passe, dans la chambre où il est couché, Stratonice, lente et songeuse. Cette ,, grande miniature historique” comme il l’appelait, donna à Ingres un mal infini et on le comprend en voyant tous les détails auxquels il s’était minutieusement soumis. C’était une commande du duc d’Orléans, en 1834, pour servir de pendant à la Mort du duc de Guise de Delaroche. Ingres s’y mit aussitôt et ne termina cette peinture qu’en 1839, ..après lui avoir donné jusqu’au dernier moment les soins les plus tendres”. Dans cette petite toile où il s’est plu à tracer scrupuleusement un riche intérieur antique, tel que le concevait l’érudition de cette époque, Ingres n’a pas perdu de vue ses personnages et surtout cette délicieuse figure de Stratonice, qui s’avance avec hésitation par la chambre, la tête appuyée sur sa main, comme si elle se sentait pénétrée par les effluves de ce violent amour.
Quant à la Source, elle fut bien, sans doute, commencée à la fin de son premier séjour en Italie, comme une simple étude, mais elle ne fut reprise qu’en 1853. Ingres avait alors soixante-quinze ans. Cette toile, que le Louvre doit encore à la générosité du comte Duchâtel, reste, pourtant, l’expression la plus haute de l’idéal d’Ingres et de l’idéal de beauté qu’aura conçu notre temps.
Comblé d’honneurs jusqu’à ses derniers jours, Ingres mourut à Paris le 14 janvier 1867; il survivait de quatre ans à son glorieux adversaire envers lequel son obstination intolérante ne désarma jamais
Eugène Delacroix. — Dante et Virgile (Musée du Louvre).
Ecole française.
Eugène Delacroix, en effet, mourut à Paris en 1863, le 13 août. Il était né à Charenton le 26 avril 1798, fils d’un diplomate qui devint préfet et petit-fils d’un général de l'Empire. Ingres était un enfant du peuple ; Delacroix, fils de haute bourgeoisie, reçoit une éducation classique complète. Son esprit cultivé est avide de connaissances dans tous les ordres divers de la pensée ; il se passionne pour la littérature, essaie lui-même de faire des vers, suit le théâtre, adore la musique dont il associe les sensations à celles de son art, mais en grand harmoniste, tandis que Ingres, musicien lui aussi, n’a subi l’influence de la musique que par le côté mélodique. Tempérament septentrional, doué d’une imagination qui est peut-
Eugène Delacroix. — L’Entrée des Croisés à Constantinople (Musée du Louvre).
être la plus ardente qu’on ait connue dans les arts, son cerveau est, en même temps, si ordonné, sa raison si disciplinée, son jugement si clairvoyant qu’il a écrit des pages de critique de premier ordre. Il avait connu Géricault à l’atelier Guérin, où se rencontrèrent, nous l’avons dit, les principaux adeptes des idées nouvelles. Il fut un peu son élève et surtout son ami. Les circonstances allaient l’appeler à lui succéder.
Son premier envoi au Salon date de 1822. ,, Dante et Virgile’ conduits par Phlégias, traversent le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dité. Des coupables s’attachent à la barque et s’efforcent d’y entrer. Dante reconnaît parmi eux des florentins”. Tel est le libellé exact du titre inscrit au livret de ce salon. Le sujet, à lui seul, était une
déclaration de romantisme. Cette toile grandiose, par son dessin tourmenté, par l’éloquence véhémente de ses harmonies colorées, par je ne sais quelle puissance communicative qui gagne entièrement le spectateur, eut aussitôt un succès immense. Elle était le prolongement du pathétique inauguré par les Pestiférés de Jaffa et continué par le Radeau de la Méduse, avec une chaleur et une hauteur poétique nouvelles. L’œuvre enthousiasma le public et la critique et elle fut achetée pour le Musée du Luxembourg au prix de 1.200 francs.
C’est que, pas plus que pour les débuts de Gros ou de Géricault, on n’avait deviné ce qu’annonçait cette première toile et ce que promettait ce commençant. On ne tarda pas à
Eugène Delacroix. — La Barricade (Musée du Louvre).
ouvrir les yeux. Les idées romantiques, cependant, avaient fait du chemin, soit dans les lettres, soit dans les arts et lorsque, au salon de 1824, Delacroix exposa les Massacres de Scio, le gouvernement, qui venait de décorer Ingres, se rendit acquéreur de cette admirable et émouvante peinture, pour le Luxembourg et au prix de 6.000 francs.
C’était la toile que le romantisme opposait au Vœu de Louis XIII. Les événements de Grèce remuaient toutes les consciences, ardentes, surtout dans un pays sans cesse en ébullition pour les idées de liberté. L’imagination de Delacroix en fut fortement secouée et en produisit plusieurs chefs-d’œuvre.
Cette puissance d’évocation d’un pays qu’il ne connaissait pas, de scènes doulou-
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reuses qu’il n’avait point vues, où l’éclat du ciel, la richesse et le pittoresque des costumes, la beauté des êtres, le piquant de cette singularité exotique, et, comme l’écrivait Théophile Gautier, l’un des participants de ces grandes luttes ,,ce dessin fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse qui soulevaient l’indignation des classiques, enthousiasmaient les jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté, que rien ne faisait pressentir”. On raconte que, ce tableau étant achevé et porté au Louvre, Delacroix aperçut les envois de Constable, qu’on venait d’apporter. 11 fut tellement frappé de la puissance de leur technique si audacieuse et si fière qu’il obtint de faire descendre son tableau et d’y retoucher.
Lorsque, au Salon de 1831, apparut le tableau de la Barricade (le titre exact était : le 28 juillet 1830 ) la cause romantique était gagnée. Les événements politiques avaient aidé à la victoire. Delacroix, comme la plupart des artistes, vibra à ce souffle de liberté qu’ Auguste Barbier avait fait passer dans ses ïambes. On en retrouve comme un écho dans la Barricade. Delacroix inaugurait ici une manière nouvelle.
11 sortait du monde de son imagination, peuplée des songes des poètes, des historiens et des romanciers, pour s’attaquer, à son tour, à un grand tableau de réalité et même d’actualité, avec toutes les difficultés que paraissait soulever l’emploi du costume moderne. Gros, en pareil cas, s’était toujours tiré d’affaire avec les uniformes, Géricault avec le nu ou le demi-nu de ses naufragés. Delacroix aborda et résolut hardiment ce problème pittoresque, que Courbet et ses successeurs, Manet et Fantin-Latour, entre autres, résoudront définitivement plus tard, en dissipant le préjugé d’après lequel le costume de nos jours n’était acceptable en art
que dans le portrait. Le brave Etienne Arago, plus tard maire de Paris, qui devait mourir à quatre-vingt-dix ans conservateur du Musée du Luxembourg, et qui ne manquait jamais l’occasion d’un coup de feu sur un tas de pavés, démontre victorieusement, dans cette toile, avec sa redingote et son chapeau haut-de-forme, que ces prétendues difficultés 11e provenaient guère que de la pusillanimité des artistes. L’Etat acquit également cette toile pour le Luxembourg, d’où elle est allée au Louvre avec les précédentes.
Les Massacres de Scio montrent combien Delacroix était sensible à la poésie exotique
Eugène Delacroix. — Héliodore chassé du Temple (Chapelle des Saints Anges à l’Eglise Saint-Sulpice).
de la civilisation orientale qui grisait alors toutes les imaginations des écrivains et des artistes à quelque camp qu’ils appartinssent. Nous avons vu que Ingres avait, lui aussi, sacrifié à ce culte. On juge de ce que put être pour lui le voyage qu’il effectua en 1833 au Maroc, voyage de quelques mois qui remplit toute sa vie de chefs-d’œuvre. Son imagination fut vivement ébranlée par ce qu’il appelait ,,ce sublime vivant et frappant qui court ici dans les rues et vous assassine de sa réalité”. Les femmes d’ Alger, nonchalantes dans leur intérieur bariolé de faïences et de tapis, au milieu de cette harmonie singulière de verts, de blancs et d’orangés,
est une des plus calmes et des plus exquises orchestrations dues au pinceau de ce grand musicien de la couleur.
Ce tableau, exposé au Salon de 1834, fut acquis par l’Etat au prix, fort médiocre, étant donnée la réputation de Delacroix à cette époque, de 3.000 francs, pour le Luxembourg. Mais, comme compensation, on lui donnait la commande de l’Entrée des Croisés à Constantinople.
Cette toile devait lui fournir une occasion exceptionnelle de traduire le grand rêve de poésie orientale qui ne cessait de se déverser en toutes sortes de menues compositions. Delacroix n’a pas eu besoin d’aller jusqu’à Constantinople, ce Stamboul qui faisait déjà l’enchantement de Théophile Gautier, pour voir avec les yeux du dedans cette magnificence d’une nature privilégiée. Est-il, dans toute la peinture vénitienne, une composition d’un pittoresque aussi saisissant, aussi impressionnant par l’imprévu de l’arabesque des silhouettes et la richesse intense de la couleur et qui vous frappe comme si l’on contemplait, tout d’un coup, avec les yeux de la tête, cet admirable et émouvant spectacle?.
Eugène Delacroix. — Jacob luttant avec l’Ange Le comte Baudouin fait son
(Chapelle des Saints Anges à l'Eglise Saint-Sulpice). entrée sur un cheval qui hennit en
reniflant l’odeur des cadavres ; il est suivi de quelques cavaliers, casqués et armés comme lui, la lance droite aux oriflammes agités, tous vêtus d’acier, d’or ou d’étoffes à la fois somptueuses et barbares. Leur silhouette singulière se découpe à contre-jour sur le fond magique de la Corne d’or, avec ses coupoles blanches, ses collines bleues, sa mer étincelante et son ciel brouillé par toutes les fumées des incendies. A leurs pieds, sous les portiques, se pressent des vieillards, des enfants, des femmes demi-nues, poursuivis par les sauvages guerriers, qui agonisent au milieu des trésors éparpillés sur le sol ou implorent la pitié des vainqueurs.
L’entrée des Croisés est une des plus extraordinaires évocations de la peinture moderne
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et, peut-être, bien que sa carrière abonde en chefs-d’œuvre, la toile qu’on peut appeler la maîtresse-œuvre de Delacroix.
Ce tableau, signé et daté de 1840, avait été commandé pour le Musée de Versailles avec la Bataille de Taillebourg, qui est restée dans ce Musée. L’importance de cette composition dans l’histoire de notre École apparut telle qu’on la porta au Louvre et qu’elle fut remplacée à Versailles par une copie.
Delacroix a exécuté, pour nos édifices publics, un assez grand nombre de peintures murales : à l’Hôtel de Ville, par exemple, où elles ont péri dans l’incendie de cet édifice ;
Eugène Delacroix. — L'Éducation d’Achille (Bibliothèque de la Chambre des Députés).
au Palais du Luxembourg et au Palais-Bourbon, notamment dans la Bibliothèque de la Chambre des Députés. L’éducation d’Achille occupe le deuxième pendentif de la première coupole de ce magnifique ensemble. C’est un des morceaux auxquels Delacroix attachait le plus de prix. On connaît le plafond célèbre de la Galerie d’Apollon, au Louvre, mais on connaît moins la décoration de la Chapelle des Saints Anges, à l’Église Saint-Sulpice, qui est, assurément, une des plus belles conceptions de ce genre pittoresque. Elle avait été commandée en 184g, mais, tout en y pensant, Delacroix ne se mit guère à l’ouvrage qu’en 1853 et ce n’est même que de 1857 à 1861, après maintes interruptions dues à son état de santé qui s’accommodait mal de la fraîcheur du local, que le maître y travailla régulièrement.
La Peinture au XIXe siècle.
L’un des panneaux, à gauche, représente Jacob luttant avec V Ange. La scène se passe dans un large paysage occupé presque entièrement par le développement d’un chêne magnifique, qui semble symboliser la puissance d’Israël. Elle offre une impression singulièrement émouvante d’irréel et de nature. L’énergie de Jacob et la noblesse simple, la force calme de l’Ange forment un contraste saisissant, en même temps que la solennité de cette lutte qui va consacrer le père des douze tribus du peuple élu, est accusée par la splendeur du décor.
C’est un autre décor, aussi splendide, mais un décor d’architecture, qui forme le théâtre de la scène qui occupe le panneau de droite de cette chapelle: Héliodore chassé du Temple. Nous sommes car il semble toujours qu’on y est vraiment, devant le vestibule du Temple,
Sigalon (Xavier). — La Courtisane (Musée du Louvre).
tel qu’une imagination comme celle de Delacroix pouvait le concevoir, coupé, au milieu, de hautes colonnes qui portent la cage d’un vaste et majestueux degré. Des fidèles, des femmes, des lévites, entourent le grand prêtre Onias, sur le palier supérieur, tous saisis de stupeur et d’admiration devant le miracle qui s’accomplit, en bas, sous leurs yeux. Car le lieutenant de Séleucus Philopator, Héliodore, pour avoir voulu s’emparer des richesses du Temple, est frappé par les verges d’airain d’une troupe changes volants, descendus du ciel, et son corps est foulé par les sabots d’un beau cheval gris de fer, portant sur ses reins le plus noble et le plus charmant cavalier, cuirassé et casqué d’or, qui s’avance, sceptre en main, avec toute la .grâce, toute la jeunesse et toute la majesté céleste du roi des archanges. Consacré désormais
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depuis l’Exposition Universelle de 1855, où il apparut dans toute sa puissance et sa gloire, Delacroix était enfin accepté par l’Institut en 1857. H mourut le 13 août 1863.
Ce fameux camp des romantiques qui marchait, en 1824, à la victoire derrière la bannière de Delacroix, comprenait l’armée la plus diverse, la plus hétéroclite. Du reste, la bataille gagnée, chacun reprit sa voie et l’on verra bientôt quelques-uns de ceux qui étaient au premier rang des révolutionnaires faire leur entrée à l’Institut, comme H. Vernet ou Paul Delaroche. Celui-ci même évoluera peu à peu par de tels compromis qu’il devint, par son atelier, l’héritier de l’enseignement d’Ingres. A cette heure, il y avait le pauvre Sigalon (Xavier), né à Uzès en 1788, qui avait étudié à Nîmes et près d’un élève de David, connu
Horace Vernet. — Mazeppa aux Loups (Musée d’Avignon).
surtout pour avoir fait partie du petit cercle des Primitifs, Monrose, et qui était venu à Paris avec quelques économies. Il se distingua par son tableau de la Courtisane , acquis au prix de 2.000 francs pour le Luxembourg et placé aujourd’hui au Louvre, puis par la Locuste. du Musée de Nîmes, qui eut un énorme succès au Salon de 1824. Il végéta longtemps dans la misère, et comme il commençait à se tirer d’embarras par ses copies de la Chapelle Sixtine, de Michel-Ange, qui décorent la Chapelle de l’École des Beaux-Arts de Paris, il mourut du choléra en 1837, à Rome, où il allait continuer ses travaux.
Horace Vernet (né à Paris en 1789) fils de Carie, et petits-fils de Joseph, eut une carrière autrement heureuse. Il avait reçu une médiocre éducation classique, mais, dès l’enfance, dans l’atelier paternel, il passait son temps à dessinailler des soldats. Tout jeune,
La Peinture au XIXe siècle.
il gagnait déjà sa vie avec des vignettes ou des dessins de mode. Mais il vivait surtout au milieu de militaires et, bien qu’il eût été exempté du service, il aimait à en prendre les airs. Il donna d’abord dans le romantisme, s’inspira de Walter Scott et de Lord Byron, et son Mazeppa, peint en 1825, est peut-être une des meilleures toiles de ce genre.
Sa fécondité était inépuisable et il a touché à tous les sujets, mais c’est surtout par le troupier, et le troupier d’Afrique au moment de la campagne d’Algérie, que sa popularité est devenue universelle. Le Musée de Versailles, où ses ouvrages abondent, comprend deux, salles presque entièrement réservées à cette période de l’artiste. Les divers tableaux du Siège de Constantine, et surtout l’immense toile de la Prise de la Smala, exposée au Salon de
1845 et qui mesure 21 mètres 39 de largeur, en sont les morceaux les pluscélèbres. Cette dernière composition, une des plus vastes qui aient été peintes,, montre avec toutes ses qualités et tous ses défauts, l’esprit pittoresque de l’artiste, abondant, plein de verve et d’entrain, mais d’un esprit anecdotique,, terre à terre et superficiel. Dans cette suite, plus ou moins habilement bien reliée, d’incidents parfois vaudevillesques, il en est d’un piquant facile mais assez heureux comme celui des femmes du Chérif essayant de se sauver dans leurs palanquins. Horace Vernet eut tous les honneurs, et même d’assez inattendus pour son talent, comme celui de Directeur de l’Académie de France à Rome. Ce bon romantique était d’ailleurs de l’Institut dès 1826.. Il mourut à Paris en 1863, le 17 janvier.
Léon Cogniet est né à Paris en 1794 et mourut dans la même ville en 1880. Il a laissé un nom surtout par son enseignement qui a formé d’innombrables élèves.
Prix de Rome en 1817, chevalier de la Légion d’honneur en 1823, ses débuts furent tout à fait ceux d’un peintre classique. Il s’enrôla bientôt dans la phalange plus vivante des indépendants et exposa, en 1824, un épisode du Massacre des Innocents qui eut un vif succès ; plus tard, en 1845, le Tintoret peignant sa fille morte mit le comble à sa célébrité.
Il a peint de nombreux tableaux pour le Musée de Versailles et notamment le Départ de la garde nationale en 1J92 (Salon de 1836), des décorations au Louvre et à l’Hôtel de Ville, des portraits, des sujets militaires, etc. Comme la plupart des lutteurs de la petite troupe romantique, son tempérament pondéré reprit le dessus après la bataille gagnée, et ses tableaux sérieux, réfléchis, bien composés, sont de sages compromis entre les tendances les plus diverses. Bailly proclamé maire de Paris, qui appartient aux collections municipales du Petit-Palais, est un des meilleurs spécimens de son talent.
Horace Vernet. - Les Palanquins, détail de la prise de la Smalah (Musée de Versailles).
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Le même caractère incertain marquera l’œuvre de deux autres combattants de la même époque, Ary Scheffer et Paul Delaroche. Ils durent peut-être même leur vogue à cet esprit de juste milieu impropre, sans doute, à la création des chefs-d’œuvre, mais plus de nature à plaire à la foule qui est heureuse d’y trouver ses goûts de conservatisme et ses demi-hardiesses pusillanimes. Ary Scheffer est né en 1795, à Dordrecht, en Hollande, où un Musée est consacré à son œuvre et où sa mémoire est gardée par un monument. Mais il s’établit en France avec son frère Henry, qui a laissé une certaine réputation comme peintre. Les parents, d’ailleurs, le père et la mère, cultivaient les arts. Ary débuta comme un
Léon Cogniet. — Bailly proclamé Maire de Paris (Musée de la Ville de Paris).
petit prodige, car, dès l’âge de douze ans, il exposa à Amsterdam un tableau d’histoire. La famille vint à Paris, lors de la réunion de la Hollande à la France ; Ary avait alors quinze ans. Il étudia à l’atelier de Guéron où il connut les principaux membres du futur groupe romantique. Il ne se rallia pourtant point tout de suite à ces tendances. Il débuta au Salon de 1812 par des sujets de genre classique, mais peu à peu fut entraîné dans le mouvement et cette période de sa vie se marque par des tableaux qui, soit comme couleur, soit comme sujet, se rattachent directement à l’inspiration romantique. Telles sont, par exemple, ses Femmes Souliotes, du Salon de 1827, qui furent acquises par l’Etat pour le Musée du Luxembourg, et qu’on voit
La Peinture au XIXe siècle.
aujourd’hui au Louvre. C’est un de ces tableaux suggérés par les événements de Grèce, comme nous en avons vu chez Delacroix. Les jeunes héroïnes grecques, voyant leurs maris défaits par les troupes d’Ali pacha de Janina, prennent la résolution de se précipiter du haut des rochers dans la mer. Mais bientôt cette chaleur, ce mouvement, cette couleur vont disparaître de sa palette; Ary Scheffer tournera son inspiration vers les poètes de l’Allemagne et peutêtre trop vers les peintres. Sa peinture s’anémie dans le mysticisme et les rêveries extatiques, un peu troublée aussi par les grandes songeries des saints-simoniens et des fouriéristes, comme il arrivera à mainte autre noble intelligence, à la veille des événements de 1848. Après les sujets empruntés aux héroïnes de Goethe, Marguerite ou Mignon, ses deux toiles lés plus célèbres dans ce nouveau gerne, qui se rapprochent tout à fait de l’école des élèves
d’Ingres, sont Dante et Béatrice et surtou Augustin et sa m're Monique, du Salon de 1846, aujourd’hui au Louvre. Ce tableau, sage de dessin et froid de couleur, a, en effet, une certaine grandeur par la simplicité de la composition et je ne sais quel attrait qui provient de l’expression d’un sentiment vraiment éprouvé. Il y a bien des noms encore à citer dans ce petit camp si vivant, si grouillant et si turbulent des romantiques, des noms intéressants à retenir et qu’on est ici dans la nécessité de sacrifier. A côté d’ Ary Scheffer, son frère Henry ; les frères Devéria, Achille et Eugène, le premier connu surtout par ses lithographies et ses dessins; le second élève de Girodet, qu’on aurait peut-être oublié comme peintre si le Louvre ne conservait sa Naissance de Henri IV Puis Louis Boulanger, cher à Victor Hugo, volontiers porté vers le fantastique, les trois frères Johannot et surtout les deux derniers, Alfred et Tony, devenus célèbres comme illustrateurs.
Tony s’est fait aussi une petite place comme peintre et sa Mort de Duguesclin a été revue avec plaisir à l’Exposition Universelle de 1900. Il y avait encore Charlet, dessinateur populaire des vieux grenadiers de la Garde, peintre superbe à ses heures comme dans sa Retraite de Russie, du Musée de Lyon. Il y avait enfin le petit Poterlet, qui faisait de si charmantes pochades d’après les vieux maîtres de Flandre et de Hollande et qu’estimait fort Delacroix. Mais les seconds grands rôles après le jeune et ardent chef du romantisme, étaient tenus par Paul Delaroche et Jean Gigoux.
Paul Delaroche (ou, pour être plus exact selon son état civil, Hippolyte, dit Paul) est né à Paris le 6 juillet 1797. Il était fils d’un expert en tableaux très connu et fut élevé avec tous les avantages de l’éducation bourgeoise d’un milieu fortuné. Son frère aîné avait, lui aussi, commencé par la peinture et Paul ne fut autorisé par son père à l’aborder à son
École française.
Paul Delaroche. — • La Mort d’Élisabeth d’Angleterre (Musée du Louvre).
tour que lorsque l’aîné y renonça. Il avait débuté par le paysage et concourut même pour le grand prix spécial attribué au paysage historique, concours dans lequel il fut battu par Michallon. Il passa ensuite chez Gros où il se mit à étudier la figure et où il fut en contact
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avec les principaux artistes qui allaient figurer dans le groupe romantique : les Carter, les Bonington, les Roqueplan, les Bellanger, etc.
Delaroche exposa pour la première fois en 1822. Il reçut, à cette occasion, les conseils de Géricault, puis subit bientôt l’influence du jeune maître dont l’aube commençait à rayonner si vivement et allait guider de sa clarté fulgurante tout le mouvement nouveau : Eugène Delacroix. Son premier succès date de cette fameuse année 1824, si glorieuse pour le romantisme, avec une Jeanne d’ Arc et un Saint Vincent de Paul , dans lesquels il montrait déjà, en face des belles folies de son chef ou des froideurs académiques, des partisans du groupe opposé ces qualités de mesure, d’ordre, de sagesse, qui firent sa réputation près de cette haute
Paul Delaroche. — Les Enfants d’Édouard (Musée du Louvre).
bourgeoisie que le roi bourgeois lui-même appelait le parti du ,, Juste-milieu”. Le , .Juste milieu” c’est là, en effet, le caractère de cet art ingénieux, savant, discret, qui ne s’aventure jamais trop loin dans l’histoire ou dans le drame, là s’attachant à l’épisode piquant, se cantonnant dans les intimités de l’anecdote, ici redoutant la violence des conflits armés ou des effusions de sang, se tenant toujours, comme au théâtre, en deçà ou au delà du moment critique; combinant, enfin, prudemment le dessin d’Ingres avec la couleur de Delacroix, soignant le détail et le pittoresque. Il devint rapidement célèbre, dès 1830, avec la révolution qui amenait l’avènement de la bourgeoisie; il en fut le peintre privilégié. Chevalier de la Légion d’honneur en 1828, Delaroche était élu membre de l’Institut en 1832 et était nommé
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professeur à l’École des Beaux-Arts en 1833. Il s’était marié à Rome en 1835, avec la fille unique d’Horace Vernet, qui mourut en 1843. Delaroche mourut, lui-même, le 4 novembre 1856.
Paul Delaroche a produit un grand nombre d’ouvrages : sujets historiques, sujets religieux, — principalement à la fin de sa vie — quelques décorations, et surtout la grande décoration de l’hémicycle de l’École des Beaux-Arts, rendue célèbre par la gravure d’Henriquel-Dupont. Il a laissé aussi quelques bons portraits, tels ceux de Guizot, de M. de Salvandy, de M. de Rémusat, de F. Delessert, d’Emile Péreire, de Thiers, de M. de Pastoret. Suivant le goût du temps, éveillé par les romans de Walter Scott et par l’orientation politique de la bourgeoisie française, tournée vers l’Angleterre parlementaire, Delaroche choisit volontiers ses sujets dans l’histoire de ce pays.
C’est tantôt la Mort d'Elisabeth, tantôt celle du petit roi Edouard V et de son frèife le duc d’York ; tantôt Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier et •contemplant son ennemi défunt ; Jane Grey ; Strafford conduit au supplice, etc.
Mais les sombres tragédies de ces périodes troublées ne lui inspirent point de •ces œuvres palpitantes et passionnées comme les concevait Delacroix ; il en fait des spectacles de sentiment, où l’horreur est toujours exclue, et où la raison s’associe toujours à l’émotion.
La Mort d’Élisabeth d' Angleterre,
■exposée en 1827, qui appartient au Louvre, n’est pas assurément, au point de vue de la compréhension du sujet, un de ses meilleurs ouvrages; mais c’est l’un de ceux qui lui valurent, à l’origine, le plus de succès par les qualités qu’il révélait et aussi par des défauts qui étaient faits pour flatter le mauvais goût public. Le drame qui se joue par la mort de cette vieille reine, intelligente mais égoïste, insensible et méchante, avide de pouvoir et insatiable de vie, est tout perdu dans l'avalanche des velours, des brocarts, des satins, des tentures, des coussins et des somptueux costumes, dans lesquels le peintre essayait sa virtuosité naissante. Mais Delaroche s’était vite ressaisi et arrêté sur la pente dangereuse de ce dilettantisme facile, il revient à une manière plus sobre, plus grave, plus expressive, plus conforme à son tempérament pittoresque et à son naturel moral. Les Enfants d’Édouard, exposés en 1831, qui furent placés au Luxembourg, puis au Louvre, caractérisent tout à fait cette manière qui est bien sa manière propre. On connaît le sujet de ce petit drame que son pinceau a rendu si touchant et qui fut repris sur le théâtre, deux ans après, en 1833, par la tragédie de Casimir Delavigne. On se plaisait, d’ailleurs, à trouver des analogies entre le talent du peintre et celui de l’auteur dramatique. Les deux malheureux fils d’Édouard IV, le jeune roi Edouard V,
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âgé de treize ans et son frère le duc d’York, ont été enfermés à la Tour de Londres par ordre de Richard de Gloucester, qui usurpa le trône sous le nom de Richard III. Assis sur le bord du lit, enlacés l’un à l’autre, dans la terreur de la solitude et le pressentiment de leur triste sort, ils lèvent la tête du saint livre dans lequel ils puisent de pieuses consolations, en entendant le bruit sourd, derrière la porte, du pas des assassins envoyés pour les égorger. Cette petite scène muette, d’une éloquence si simple dans sa mimique sobre, le choix discret des accessoires, toujours rendus avec un accent voulu de vérité réaliste, l’idée ingénieuse du petit chien qui se précipite vers la porte et annonce ainsi la venue des sombres valets de l’usurpateur, tout cela resta dans le souvenir du public et assura à l’auteur une popularité qui dure encore.
Jean-François Gigoux est né à Besançon le 8 janvier 1806. Son père était médecin vétérinaire et le destinait à la même profession. Mais sa vocation pour le dessin s’était
Louis-Léopold Boilly. — L’Arrivée d’une diligence dans la cour des Messageries (Musée du Louvre).
manifestée de bonne heure à l’Académie de Besançon où il étudiait et avait été encouragé par le succès que lui valurent quelques premiers portraits exécutés à ce moment dans sa ville natale. Il obtint enfin de se rendre à Paris, où il entra à l’École des Beaux-Arts en 1828. Il débuta d’abord par des lithographies commerciales, puis par des illustrations, comme celles du Gil Blas, qui sont demeurées célèbres. Il exposa pour la première fois, au Salon de 1831. des lithographies et des dessins. En 1833 parut le portrait du général polonais Dwernicki, que le Luxembourg a cédé au Louvre, image expressive et vivante dans laquelle le jeune peintre montrait la vaillance et la souplesse d’une technique nerveuse, fluide et colorée, comparable aux plus beaux morceaux de l’École anglaise. En 1835, il exposa sa Mort de Léonard de Vinci, aujourd’hui au Musée de Besançon, qui confirma sa réputation comme peintre. En 1836, il envoyait au Salon le portrait de Charles Fourier, fondateur du Phalanstère, que MM. V. Considérant et Juste Muiron, disciples du philosophe socialiste, offrirent au Musée du Luxembourg qui l’a, récemment, cédé au Louvre.
École française.
Fourier était un compatriote de Gigoux. Il mourut le g novembre 1835 à soixantetrois ans. Le portrait ayant figuré au Salon de 1836, on peut se demander s’il a été exécuté d’après nature, avant cette date, ou si c’est une composition ultérieure à la. mort du fondateur du Phalanstère et commandée par ses disciples. Il est pourtant vraisemblable que Gigoux connut Fourier. Les artistes, d’ailleurs, étaient assez pénétrés par ce mouvement utopiste d’idées nouvelles, qui s’alliait avec les idées prises dans leur milieu démocratique originel et leurs espérances professionnelles. Saint-Simon, Fourier et Auguste Comte eurent des adeptes parmi les peintres, les sculpteurs et même les musiciens et, de plus, il y eut, nous le verrons en une autre occasion, un essai d’art phalanstérien. Quoi qu’il en soit, la peinture de Gigoux ne
Martin Drôlling. — Intérieur de Cuisine (Musée du Louvre).
sent pas l’ouvrage fait après coup avec des documents. Le philosophe, assis de trois quarts sur un rocher, en pleine lumière sur un fond de ciel orageux, la tête, austère et songeuse, émergeant du haut jabot blanc, est une noble image pleine de grandeur et de vérité.
Un des principaux éléments de réaction contre l’absolutisme des dogmes classiques et contre l’étude abusive et mal comprise de l’antiquité fut l’influence des idées septentrionales, répandues, soit par les manifestations des lettres, soit par celles des arts. On était revenu vers Rembrandt et vers Rubens comme on allait vers Shakespeare, vers Goethe, vers Lord Byron et Walter Scott. Au point de vue des habitudes de l’observation et de la technique, la fréquentation des Musées contribua beaucoup à cette orientation nouvelle vers les Flamands
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et les Hollandais. Le Luxembourg, entre autres, par les chefs-d’œuvre recueillis durant le règne précédent, fut la véritable école de tout le monde de petits-maîtres qu’on voit se remuer, dès le début du nouveau siècle, à l’ombre des guerriers casqués de David. On les voit jusque dans son atelier et, il faut l’avouer en faveur du libéralisme de sa pensée, encouragés par lui dans leur voie plus intime et plus humaine. Ils procèdent, de leur côté, par un travail lent et sûr, au mouvement d’émancipation de l’art, et le préparent à son nouveau rôle de traducteur de la vie contemporaine. Aussi les Teniers, les Metsu, les Mieris, les Pieter de Hooghe, les Van Ostade furent-ils les guides de ces premiers peintres de genre, peintres de mœurs ou d’intérieurs, qui, sans se préoccuper des vastes élucubrations héroïques ou lyriques du classicisme et du romantisme, dirent tout bonnement, à l’imitation des braves petits Flamands ou
François-Marius Granet. — Intérieur d’une Salle d’Asile (Musée d’Aix-en-Provence).
Hollandais, les simples actes de la vie de tous les jours et créèrent, de cette façon, le courant qui, en grossissant, deviendra la principale source d’inspiration de l’art moderne.
Parmi ces petits Hollandais de France, le plus en vue à coup sûr, et sans doute le plus plaisant, est Louis-Léopold Boilly. Il naquit à la Bassée, près de Lille, le 5 juillet 1761 et mourut à Paris le 5 janvier 1845, c’est-à-dire à quatre-vingt-quatre ans, tenant toujours sa palette en mains. Son père était sculpteur sur bois. Elevé dans ce milieu modeste de petite bourgeoisie, Boilly resta le peintre des petits milieux bourgeois. Il se forma tout seul, près de son père, sans maîtres et débuta en faisant des portraits, dès l’âge même de douze à treize ans. En 1774, il alla à Douai où il exécuta quelques travaux chez le prieur des Augustins, et, trois ans plus tard, à Arras, appelé par M. de Couzié, évêque de cette ville, où il resta deux ans, y exécutant plus de trois cents portraits, qu’il enlevait chacun en deux heures. Vers 1787, il s’établit à Paris ; il obtint au concours divers prix, entre autres une première
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médaille au Salon de 1804 ; il fut fait chevalier de la Légion d’honneur en 1833. On fixe à cinq mille le nombre de ses portraits. Celui de ses tableaux de genre est également considérable. Il a peint, d’un petit pinceau vif, alerte, abondant et facile, un peu trop parfois sans doute, les gros et menus incidents de la vie quotidienne au milieu de ces grandes époques troublées de la Révolution et de l’Empire. Il est le spectateur aimable, amusé, un peu superficiel, des scènes de la rue, des jardins, des lieux publics, dans lesquels grouillent ses petits personnages au visage enfantin et pouponnier. L’Arrivée d’une diligence dans la cour des Messageries, qui appartient au Musée du Louvre, est, assurément, un de ses meilleurs tableaux, tant par l’heureux arrangement de la composition, le paysage piquant de vieilles bâtisses formant décor, que par les jolies petites scènes spirituelles, sentimentales et pittoresques auxquelles donne lieu cet événement, qui comptait du temps de nos pères : chevaux dételés, bagages que l’on descend, effusions, embrassades, à travers les chiens qui aboient et les poules qui
Victor Sctinetz. — Vœu à la Madone (Musée du Louvre).
criaillent. Exécuté en 1803, il a été exposé au Salon de 1804 et c’est lui qui valut sa première médaille à Boilly. Le roi Louis-Philippe l’acheta, en 1845, des héritiers du peintre qui l’avait conservé jusqu’à sa mort. Il fut payé 2.000 francs.
Parmi ces Hollandais de la première heure, il en est deux autres qui méritent une place à part dans l’histoire de ce temps: l’un est Drôlling, l’autre Granet. Le premier est encore un homme du Nord. Martin Drôlling est né, en effet, à Oberbergheim, près de Colmar, en 1752 ; il est mort à Paris en 1817. Ses ouvrages sont assez rares et ils se rapprochent de très près des anciens Hollandais, qu’ils arrivent, parfois, presque à pasticher tels ces petits sujets encadrés dans la fenêtre chère aux Gérard Dou, aux Metsu et aux Mieris. Son art est un art d’imitation pure, mais comme il est fait de simplicité, de sincérité, de fidélité émue ! L 'Intérieur de Cuisine, du Musée du Louvre, en est un charmant exemplaire, digne des maîtres qu’il rappelle. C’est un des derniers ouvrages de l’artiste. Exécuté en 1815, il fut exposé en 1S17, date de la mort de Drôlling et acquis, la même année, à son fils pour la somme de 4.000 francs.
La Peinture au XIXe siècle.
Quant à François-Marius Granet, c’est un homme du Midi, car il est né à Aix-en- Provence le 17 décembre 1775, et il est venu y mourir en 184g, le 21 novembre. Mais, de bonne heure, il avait été porté à aimer les sujets d’intimité, grâce à quelques estampes d’après Téniers, qui lui avaient été prêtées dans son enfance, qu’il se plut à copier et dans lesquelles il avait trouvé, disait-il, ,,la manière d’apercevoir la nature”. Fils d’un maître maçon, qui le plaça à l’école du paysagiste Constantin, il travailla d’abord comme peintie en bâtiments dans l’Arsenal de Toulon. Revenu ensuite à Aix, il s’y lia d’une étroite amitié avec le comte de Forbin, qui devint plus tard directeur des Musées Nationaux. Il vint à Paris avec celui-ci et, grâce à son intervention, entra dans l’atelier de David. Le maître ne découragea point Granet dans sa voie, déjà toute tracée. Bien au contraire et il appréciait particulièrement ses qualités de clair-obscur et de couleur. En 1802, il partit pour Rome et il y fit un séjour de dix-sept ans, puisqu’il ne rentra à Paris qu’en 1819. Les tableaux
Léopold Robert. — L’Arrivée des Moissonneurs dans les Marais Pontins (Musée du Louvre).
qu’il exécuta dans les milieux populaires et pittoresques de l’Italie lui valurent un succès considérable et commencèrent la vogue de ces sujets de paysanneries romaines, qui dura si longtemps dans notre école. Granet retourna à Rome à plusieurs reprises, ne pouvant se détacher du charme de la Ville Eternelle. Après la Révolution de 1848, il se retira à Aix, et c’est là qu’il mourut, laissant à sa ville natale sa fortune et ses tableaux.
C’est justement à cette collection qu’appartient cet Intérieur d'école, dont le clairobscur paisible, l’intimité recueillie font songer aux meilleurs ouvrages de Pieter de Hooghe.
Décoré en 1819, chevalier de l’Ordre de Saint-Michel, conservateur des tableaux du Louvre en 1826, membre de l’Institut en 1830, Granet a exercé une réelle influence sur son temps, soit dans la peinture dite ,,de genre”, soit dans celle de genre historique, soit sur la , , peinture d’intérieurs”, qui deviendra plus tard la peinture de la vie moderne. A ces divers titres, il a précédé Robert Fleury, Meissonier et Bon vin.
École française.
Granet a été également l’initiateur de deux peintres qui sortaient comme lui de l’atelier de David, que les deux camps opposés se disputèrent et dont le rôle, un peu trop méconnu aujourd’hui, a été singulièrement utile à la formation de notre école dans sa voie toute moderne. N’ont-ils pas été, en effet, les précurseurs de Millet et de Jules Breton et de tous les peintres de la vie rurale et populaire, qu’ils firent accepter alors sous couleur d’exotisme? Ce sont Victor Schnetz et Léopold Robert.
Tous deux étaient intimement liés, dès l’atelier de David où ils se rencontrèrent ; ils étaient même jusqu’à un certain point compatriotes. Victor Schnetz, plus âgé de sept ans que son camarade, était né à Versailles le 14 avril 1787, mais il était d’origine suisse ; il mourut à Paris le 16 mars 1870. Schnetz, après quelques succès aux salons, où il obtint une première médaille en 1819, avec des scènes de genre et des sujets religieux, partit pour Rome,
Léopold Robert. — Le Retour du pèlerinage à la Madone de l’Arc (Musée du Louvre).
où il connut Granet. Celui-ci l’encouragea, ainsi que son camarade qui était venu le rejoindre, à peindre la vie populaire de l’Italie, qui l’avait lui-même si profondément passionné. Schnetz suivit ses traces et s’attacha à la grande Cité antique et catholique, où il devait revenir plus tard deux fois, de 1840 à 1847 et de 1852 à 1866, comme directeur de l’Académie de France. Il se fit une spécialité de manière italienne en grandissant ces sujets populaires au format de l’histoire et en s’efforçant de leur donner le caractère et le style que l’on était habitué à réserver aux sujets prétendus nobles. Sa Diseuse de bonne aventure assura son succès au Salon de 1824. Dès lors, pendant des années, il se livra à l’étude des mœurs des contadini et des brigands de la campagne de Rome et de Naples, dont le Vœu à la Madone du Musée du Louvre, exposé au Salon de 1831 et placé ensuite au Luxembourg, donne une juste et forte idée, avec ses figures nettement écrites dans une forme peut-être trop correcte et ses colorations chaudes, mais un peu monotones.
La Peinture au XIXe siècle.
Léopold Robert, lui, était né à la Chaux-de-Fonds le 13 mai 1794. Il était fils d’un horloger et avait appris le dessin et la gravure près de Charles Girardet. Il suivit son maître à Paris, entra chez David et concourut, comme graveur, pour le grand prix de Rome. Une première fois, il n’obtint que le second ; une deuxième fois il fut exclu comme étranger, le comté de Neuchâtel ayant été détaché de la France après le retour des Bourbons. Il put, néanmoins, se rendre à Rome, conduit par un amateur de son pays, qui lui avança les frais du voyage. Il y trouva ses amis Schnetz et Navez, le peintre belge, également élève de David. Encouragé lui aussi par Granet, il peignit les brigands emprisonnés au Château Saint- Ange et s’adonna tout entier à la peinture de ces mœurs, dont il s’efforça de traduire la grandeur primitive et la noblesse ingénue avec le style consacré aux sujets héroïques. Nature profondément sensitive et mélancolique, — il avait eu un frère qui s’était suicidé juste dix ans avant
Alexandre-Gabriel Decamps. — La Sortie de l’École turque (Musée du Louvre; Collection Moreau).
sa propre mort, — il mit fin à ses jours le 20 mars 1835, dévoré par une passion secrète, à laquelle il ne voyait point cl’issue, pour la princesse Charlotte, fille aînée du roi Joseph Bonaparte.
En outre des tableaux de genre disant les mœurs, les passions, les joies, les deuils, les espoirs et les angoisses de cette vie demi-sauvage des brigands et des paysans italiens, il avait conçu une sorte de cycle répondant à la fois aux quatre saisons et aux quatre principales races de l’Italie. Le Retour du pèlerinage à la Madone de lArc, exposé au Salon de 1827, avec un succès considérable et qui fut acquis par le roi pour le Luxembourg au prix de 4.000 francs, répondait au printemps et à la province de Naples. L 'Arrivée des Moissonneurs dans les Marais Pontins, exposée d’abord au Capitole, à Rome, puis au Salon de 1831, où elle produisit une grande sensation et fut acquise au prix de 8.000 francs par le roi Louis-Philippe, qui le donna plus tard au Louvre, représentait l’été et le peuple de Rome. Ces deux toiles sont devenues
École française.
classiques. Elles ont eu une influence considérable sur la pensée de leur temps, aussi bien au point de vue des idées qu’à celui de l’art. Si démodées, momentanément, qu’elles paraissent et malgré les réserves qu’impose leur technique, elles sont de très précieux documents pour notre histoire.
Si ces deux précédents maîtres se rattachaient indistinctement à l’un ou à l’autre parti, il est, non loin d’eux, un artiste, de beaucoup leur cadet il est vrai, qui se montra aussi indépendant, bien que ses sympathies le portassent plus près du camp romantique. C’est Alexandre-Gabriel Decamps. Né à Paris le 3 mars 1803, il mourut à Fontainebleau, des suites d’une chute de cheval, le 22 août 1860. Il était élève de Bouchot et d’Abel de Pujol. maître classique par excellence. Mais, de bonne heure, il travailla suivant son caprice et
Alexandre-Gabriel Decamps. — Le Rémouleur (Musée du Louvre).
devant la nature. Il débuta par nombre de lithographies, sujets de genre ou pièces satiriques, dont certaines sont devenues célèbres. Son premier salon date de 1827, au plein milieu de la bataille romantique, mais il se garda de s’enrégimenter dans aucun camp, même dans celui de ses amis. Ses premiers envois étaient des scènes de la vie des animaux et des aspects de campagne, qui répondaient aux souvenirs, toujours vifs, de son enfance assez sauvage. Entre 1827 et 1830, il entreprit un premier voyage en Orient, d’où il rapporta diverses compositions, notamment sa Patrouille turque, un peu caricaturale et fort rembranesque, qui eut un succès énorme près de la jeunesse romantique. On peut dire que Decamps a été le père de l’orientalisme au XIXL'me siècle. La Sortie de V Ecole turque, que le don généreux de M. Moreau-Nélaton a fait entrer au Louvre, est un des plus libres et des plus charmants échantillons de cette manière, avec sa bande joyeuse d’enfants qui s’égaille par la cour de
l’école, en se bousculant de plaisir dans un vivant rayon de soleil, tandis que, dans l’ombre de la porte ouverte, luisent les lunettes sévères du magister enturbanné.
Mais Decamps ne s’arrêta point à un seul genre. Avec une curiosité ardente et inlassable, il toucha à tous les sujets comme il se préoccupa de tous les raffinements des techniques les plus savantes. Il a traité l’antiquité païenne et les temps bibliques avec un style grandiose et un accent local et farouche ; il a, en même temps, aimé la vie dans ses aspects les plus familiers, se plaisant au paysage, aux animaux, à l’existence des humbles. Le Rémouleur , de la collection Thomy-Thiéry au Louvre, donne une excellente idée de cette manière, aux oppositions puissantes de clair-obscur, à la mimique fortement expressive. A ce dernier titre, il est le continuateur de Géricault, le précurseur de Millet. Il a été le vrai
Isabey (Eugène). — L’Arrivée au Château (Musée du Louvre).
guide de toute la génération de petits peintres qui ont évolué, entre 1830 et 1848, du romantisme au réalisme : les Roqueplan, les frères Leleu, les Jeanron, etc.
Pour terminer parmi ces manifestants de la première heure du romantisme, il faudrait ne pas oublier cet Eugène Lami (Paris 1800 — 1891) petit imagier, si vif, si brillant et si coloré, et surtout cet Isabey (Eugène), né à Paris en 1804 et mort dans cette ville en 1886, fils du célèbre miniaturiste, Jean-Baptiste Isabey, qui fut, dans ses tableaux papillottants le type du romantique pittoresque, le devancier des Diaz et des Monticelli, comme en témoigne cette Arrivée au Château, du Louvre, et devint plus tard, par ses études de marine, l’annonciateur des premiers impressionnistes, Jongkindt et Boudin.