‹ La peinture au XIXième siècleChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉCOLE FRANÇAISE

Troisième Période. — De 1848 a 1870 (Suite).

■; E gouvernement impérial, qui succéda si rapidement à la deuxième république, essaya, à sa façon, d’encourager les arts. Il distribua les décorations, fonda un prix de 100.000 francs, mais favorisa surtout l’éclosion d’une sorte d’art de cour, d’art officiel, dont nous avons signalé précédemment les plus illustres représentants. Toutefois l’administration des Beaux- Arts offre à son actif maintes mesures libérales comme l’organisation, en 1863, de la fameuse Exposition des refusés, qui répondait aux intolérances des Jurys, et la réorganisation, l’année suivante, de l’enseignement de l’École des Beaux-Arts. Il créa même les grandes manifestations récapitulatives des expositions décennales, qui furent d’un utile enseignement et semblèrent marquer, dans l'avenir, les étapes du développement artistique. La première exposition, celle de 1855, en mettant hors de pair les deux illustres adversaires qui occupaient

Ernest Hébert. — La Malaria (Musée du Luxembourg).

La Peinture au XIXe siècle.

chacun un des pôles opposés de l’art, en apportant une sorte de consécration unanime aux grands paysagistes, romantiques et naturalistes, exerça une sérieuse influence sur les esprits.

Au demeurant, depuis 1848, l’impulsion était donnée et, dans la confusion de l’école, où se coudoient, se croisent et se mêlent toutes les anciennes formules, où se multiplient les adroites transactions et les louches compromis, on va voir se dégager peu à peu, et d’abord à l’écart, deux groupes, qui occuperont une place exceptionnelle dans cette nouvelle période, en répondant aux plus hautes aspirations des esprits élevés du temps.

Un même culte pour la vérité et pour la beauté les rapprochait l’un de l’autre, jusqu’à les confondre sur leurs limites. Ils s’attachaient, avec le même intérêt passionné, à la contemplation de la nature et à l’étude des maîtres, désavouant l’un et l’autre les traditions de seconde main dans lesquelles s’abâtardissait l’école et se préoccupant, dans l’aveulissement général du métier, des fortes et savantes techniques.

Dans la réalité, les artistes du premier groupe recherchaient surtout les caractères essentiels de la beauté humaine, reprenant le grand rêve anthropomorphique d’Ingres et de Delacroix, à cette heure dans toute leur gloire, que venait d’exalter encore leurs ensembles à l’Exposition Universelle, et continuant l’heureux compromis de leur précurseur reconnu, Chassériau. Ils s’attachaient de préférence, dans un rêve à la fois plastique et expressif, à la traduction des idées générales, aux conceptions héroïques, et Photo' Braun Clément & Cie. c’est parmi eux que se recrutent

Ernest Hébert. — Aux héros sans gloire. les plus illustres décorateurs de

ce temps. C’est le groupe des

grands imaginatifs, des fervents de l’idéalisme. D’autre part, leurs maîtres de prédilection étaient surtout les fiers Florentins du XVe siècle, les premiers Vénitiens si singuliers et si colorés, comme ce Carpaccio, pour ainsi dire découvert par eux, ou le hautain Mantegna.

Les autres s’intitulaient eux-mêmes fièrement les Réalistes et, en effet, ils s’étaient groupés dans le sillage de Courbet, affirmant, à sa suite, leur foi dans la mission de l’art à donner l’expression la plus haute de la vie contemporaine et s’attachant à dégager, du spectacle des 'réalités voisines, leur beauté méconnue ou cachée et leurs caractères expressifs. Ici, les

Ecole française.

maîtres préférés étaient surtout, avec les Vénitiens aussi, sans doute, qui ont été si amoureux des choses extérieures, les Espagnols et les Hollandais, qui ont si puissamment exalté la vie.

Dans le premier groupe, celui qui était le plus ancien et qui est resté, jusqu’à ces dernières années, le doyen de l’école est Ernest Hébert, né à Grenoble le 8 novembre 1817 et décédé à la Tronche (Isère) le 4 novembre 1908. Son père était notaire. En 1835 il quitta le collège pour préparer son droit à Paris, tout en se faisant inscrire à l’École des Beaux-Arts, car ses goûts étaient déjà très décidés pour la peinture. Il avait été élève, à Grenoble, d’un ancien disciple de David, directeur de l’École de dessin et du Musée, Benjamin de Rolland. A Paris, il fut élève de Monvoisin, de David d’Angers et de Delaroche. Mais ce fut surtout l’atelier du grand statuaire, les conseils du maître et le milieu ardent qu’il y trouva, qui agirent le plus sur sa vocation. En 1839, il avait eu la satisfaction d’enlever sa licence ès-lettres avec son grand prix. Il partait pour Rome en compagnie de Gounod, avec qui il se lia d’une amitié si étroite, qu’ils semblaient représenter, chacun, sous deux modes différents, le même caractère d’inspiration. Hébert, du reste, comme son vieil ami Harpignies, était un musicien accompli et un excellent exécutant.

Cette même année 1839, Hébert exposait pour la première fois au Salon.

On était encore en plein dans la mêlée romantique. Il s’y engageait discrètement en envoyant un Tasse en prison visité par Expilly (au Musée de Grenoble), où se marquait l’influence de Delacroix. Les événements de 184S exercèrent à leur tour leur action réaliste sur cet esprit clairvoyant et il envoyait à ce Salon, au moment même où Millet exposait son Vanneur, une Jeune femme battant du beurre. Mais le séjour de Rome avait modifié la direction de sa pensée.

Il s’était étroitement attaché à ce pays, plein de si augustes souvenirs et à ce peuple qui, dans sa distinction native, dans sa grâce et sa mélancolie, semblait garder la nostalgie de ce glorieux passé. Il ne pouvait plus s’arracher de Rome, il n’en revint que huit ans après et, plus tard, sa plus grande joie fut d’être nommé Directeur de cette Académie, de même que son grand chagrin fut d’être obligé de céder la place à un successeur. A Rome, le Directeur, Schnetz, l’encouragea dans une voie où il avait eu tant de bonheur lui-même. C’est de là que vint cette Malaria, exécutée à Paris, au retour, comme pour se consoler du paradis quitté. Elle fut exposée au Salon de 1850. Son succès fut considérable et c’est un des rares succès qui, après cette longue épreuve de près d’un demi-siècle, ne se soit pas démenti. Nul n’avait dit encore, parmi tous les chantres passionnés de l’Italie, cette poésie languide de la maremme, cette beauté mélancolique de la race, avec des accents aussi musicalement émus. Nul n’avait encore, dans ce genre exotique, qu’il réveilla avec une vivacité nouvelle, fait sentir avec de si chaudes harmonies,

Gustave Ricard. — Madame de Calonne (Musée du Luxembourg).

La Peinture au XIXe siècle.

l'accord des figures avec le paysage. C’est que, un peu avant d’envoyer ce tableau au Salon, Hébert avait reçu de précieux conseils d’un des plus illustres harmonistes du paysage : Jules Dupré, intéressé par un paysage du jeune artiste, exposé au Salon précédent. Hébert reprit son tableau sur ces indications, qu’il n'oublia plus jamais.

La Malaria fut suivie de nombre de compositions populaires et poétiques empruntées à l’Italie, telles que les Cervarolles, les Fienaroles, les Filles d’Alvito, les Trois âges de la vie, le Matin et le soir de la vie, la Lavandara, la Zingara, etc. A la suite d’un vœu, qu’il fit

au lendemain des douloureux événements de 1870, il exécuta une Vierge de la Délivrance, placée dans le chœur de l’église du village de la Tronche, oh se trouvait sa propriété paternelle; Il se souvint, dans ce type oriental d’une grâce maladive, des figures byzantines qu’il avait contemplées, avec son ami Papety, dans les catacombes de Rome. De ce jour, tant le succès fut grand près du public, suivit tout un peuple de Madones songeuses : la Vierge de Léon XIII, la Vierge au Jardin, la Vierge au baiser, etc., qui le firent surnommer le Bellini moderne. Il exécutait, en même temps, nombre de beaux portraits de femmes d’un charme aristocratique un peu morbide et d’exquises figures d’expression, très à la mode dans ce milieu idéaliste, suivant le goût des Florentins de la Renaissance.

La noble allégorie : Aux

héros sans gloire appartient à cette catégorie de créations poétiques et musicales. Assise sous un bouquet d’arbres, la chevelure dénouée, les grands yeux baissés noyés dans l’ombre, une belle jeune créature, Eugène Fromentin". — - La Chasse au faucon en Algérie couronnée de lauriers, S appuie

(Musée du Louvre). contre un cippe, qu’elle protège de

son bras droit en le couvrant de fleurs de volubilis. Cette toile, exposée au Salon de 1888, fait partie de la collection de Mme Grandin, une admiratrice fervente du maître Ernest Hébert était membre de l’Institut depuis 1874 et grand-croix de la Légion d’honneur depuis 1903.

En revenant de Rome, retenu à Marseille par suite d’un accident, Hébert eut occasion de se lier avec un singulier jeune homme, qui devait exercer sur ce groupe le prestige de sa forte culture, de son admiration si compréhensive des maîtres, de ses recherches passionnées du caractère dans la physionomie humaine et de sa préoccupation rare de subtiles techniques.

C’est Gustave Ricard, longtemps méconnu comme une sorte de dilettante exquis mais impuissant, qui, depuis, a été remis à sa vraie place et dont on distingue l’iniluence jusque chez des maîtres étrangers, comme Lenbach.

Ricard est né à Marseille le Ier septembre 1823 et il est mort à Paris le 23 janvier 1873. Son père était changeur et affineur de métaux. Dès que l’éducation du jeune homme fut terminée, il fut placé dans la petite boutique paternelle, près du vieux port. Il avait commencé à dessiner dans l’institution où on l’avait placé; il continua à l’École des Beaux- Arts de la ville et obtint, à dix-sept ans, un prix de modèle vivant. Son père finit par céder à cette vocation obstinée. Il travaille alors avec une opiniâtreté nouvelle, est autorisé à partir pour Paris, où il entre dans l’atelier de Cogniet et concourt sans succès pour Rome.

Mais, alors, son laboratoire devient le Louvre.

Il y vécut des années, comme beaucoup, du reste, y vivaient alors, dans l’étude ardente des maîtres, dont il analysait les chefsd’œuvre avec une patience faite d’admiration, de respect, de tendresse et d’envie. Il décomposait et recomposait les techniques les plus savantes, non point dans le but stérile et vain de parvenir à l’établissement de recettes commodes, mais pour pénétrer le secret de la beauté. Il copia beaucoup, surtout des portraits, car c’est la physionomie humaine qui le tenta le plus. Van Dyck,

Titien, Rembrandt, Corrège, et Léonard furent ses guides de prédilection. Il vécut pendant près de dix ans, à Paris, cette vie de dilettantisme enthousiaste, voyagea à Venise, où il trouva une seconde patrie et un confrère, Ziem, qui devait devenir son meilleur ami. Il retourne à Marseille en 1847, °ù ü se lie avec Hébert, puis parcourt la Belgique, la Hollande, l’Angleterre, pour retourner se fixer à Paris en 1850.

Il expose au Salon seulement à partir de cette date, et toujours des portraits ; il enlève presque aussitôt, en 1851 et 1852, ses médailles de seconde et première classe.

Il avait envoyé, en 1850, un portrait de Mme Sabatier, singulier et séduisant modèle — la seule figure de femme qui sut inspirer Meissonier. — Ce portrait, très admiré par les artistes, assura aussitôt sa réputation.

Ses principaux ouvrages sont répandus dans la société marseillaise, où il avait gardé de la famille et de très intimes amis, tels que M. Jules Charles- Roux, dont il peignit la jeune femme et pour qui il exécuta, la dernière année de sa vie, son propre portrait. Le Musée de cette ville possède celui de Loubon, son maître, et de Chenavard, qui fut le compagnon préféré de ses tournées artistiques et un guide très suivi et très cher près des maîtres. Il a peint surtout avec amour des figures de femmes. Il en est une dont nos Musées gardent la précieuse effigie. C’est celle de Mmr de Calonne, dont un portrait assis, à mi-corps est exposé

Gustave Moreau. — Orphée.

126 La Peinture au XIXe siècle.

au Louvre, et dont la tête de face appartient au Luxembourg, où elle entra en 1885. Cette dernière image est une des plus mystérieuses peintures qui soient dues à la magie de ses pinceaux. Elle est datée de 1852. La jeune femme est de face, tournée à peine vers la droite. Son corsage noir est échaneré en carré au cou et garni de dentelles. Les cheveux noirs, séparés en bandeaux ondulés sur le front et retenus par un ruban noir, qui pend derrière. Les yeux noirs, grands ouverts, profonds et troublants, regardent en face. Cet étrange et fascinant visage a évoqué maintes fois, sous la plume des écrivains le souvenir de Léonard, et nul ne

l’a fait plus justement.

Eugène Fromentin, né à La Rochelle le 27 octobre 1820, appartient à la même génération et au même milieu social, cultivé et lettré. Son père était médecin, son grandpère avocat au parlement.

Pour continuer les traditions de la famille, son frère fut destiné à la médecine et lui au barreau. Après de brillantes études au lycée de la ville, au cours desquelles il publia quelques vers dans les feuilles de la localité, d vint à Paris en 1839, entra chez un avoué et se fit inscrire à l’École de Droit. Mais il continuait à s’occuper d’art et de littérature et envoyait à une Revue de La Rochelle un Salon, celui de 1845, et quelques articles sur la poésie. Au moment de commencer son doctorat, il parvint, avec l’appui d’un ami, à persuader son père de Gustave Moreau. — Hercule et l’Hydre. le laisser se livrer à la pein-

ture. Il entra donc chez le

paysagiste Rémond, puis chez Cabat, qui fut surtout son maître.

Tenté par les pays du soleil, il hésita entre l’Italie et l’Algérie et se décida pour cette dernière région, toute nouvelle encore et pour ainsi dire toute vierge aux yeux des artistes. En 1846, il partit donc pour l’Algérie avec son ami Armand du Mesnil, dont il devait bientôt épouser la nièce. A son retour, en 1847, il exposait, pour la première fois, au Salon, avec un paysage des environs de La Rochelle, deux tableaux d’Algérie : Une Mosquée près d' Alger et les Gorges de la Chiffa. Il continua les années suivantes, et en 1850, il envoyait même onze tableaux pris dans la région de Biskra. C’était une poussée nouvelle de l’orientalisme, qui devait fleurir tout particulièrement, à cette date, avec les Belly, les Dehodencq, les Ziem, les Tournemine ; mais elle s’offrait sous un aspect à peu près inédit, celui de cette civilisation musulmane, qui gardait encore les caractères chevaleresques de la domination, assez récente

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Gustave Moreau.

L’Apparition (Musée du Luxembourg)

École française.

alors, des deys Omar et Hussein. Les deux volumes : Un été dans le Sahara et Une Année dans le Sahel, qu’il rapporta d’un second voyage en Algérie, avec sa jeune femme, en 1852, ajoutèrent un grand éclat à sa réputation et l’on ne savait lequel l’on devait priser le plus hautement, de l’artiste ou de l’écrivain, qui s’étaient partagé le domaine des sensations, de nature si diverse, écloses dans ce singulier pays, au milieu de ces mœurs singulières, et sous un ciel dont la lumière faisait poser au peintre tant de questions inquiètes. Fromentin, dans ces deux livres, ainsi que dans les Maîtres d’ autrefois, a donné la mesure de l’élévation de son jugement et de la clairvoyance de son esprit critique. Rien ne lui a échappé des problèmes nouveaux que soulevait la traduction de ces pays exceptionnels. Il appartenait à

Eue Delaunay. — La Peste à Rome (Musée du Luxembourg).

ses successeurs de les résoudre plutôt qu’à lui-même. Son éducation classique, ses habitudes des maîtres du passé, toute sa culture même l’empêchèrent d’oser assez et l’on se demande si, ainsi qu’il paraît en avoir eu conscience lui-même, l’écrivain ne restera pas supérieur à l’artiste. Il n’en a pas moins été comme l’inventeur de l’Algérie, dont il a traduit, avec une brosse nerveuse et savante, et une palette rare et distinguée, un dessin fier et élégant, les nobles aspects et les grandioses spectacles. La Chasse au faucon en Algérie fut exposée au Salon de 1873, d’où elle entra au Luxembourg. C’est un des exemplaires achevés de son art. Fromentin s’y est plu à cette union de l’homme et du cheval, qu’il avait réalisée, d’autre part, dans une série de compositions, dont le Centaure, l’homme-cheval, cette création du génie antique qu’il admirait particulièrement, était le prétexte. La Chasse au faucon est

La Peinture au XIXe siècle.

placée au Louvre depuis 1886. Fromentin, officier de la Légion d’honneur en 1869, est mort accidentellement à La Rochelle, le 27 août 1876.

Les deux individualités artistiques qui se sont manifestées le plus hautement dans cette orientation de l’idéalisme sont, sans contredit, Puvis de Chavannes et Gustave Moreau. Nous reparlerons du premier, comme nous ferons également de Baudry, qui appartient à la même famille, lorsque nous serons parvenus à la période suivante, dans laquelle leur œuvre a été le point de départ du subit renouveau de la peinture monumentale. Puvis de Chavannes, comme Gustave Moreau, relève directement de la double tradition plastique et expressive d’Ingres et de Delacroix, confondue et unifiée par Chassériau. Celui-ci fut vraiment leur initiateur et leur maître. Gustave Moreau l’a reconnu publiquement par le touchant hommage de sa composition : Le jeune homme et la mort, dédiée à cette grande et séduisante mémoire.

Né à Paris, le 5 avril 1826, dans une famille bourgeoise et aisée — son père était architecte, — Gustave Moreau reçut une excellente instruction. Entré à l’École des Beaux-Arts en 1846, dans l’atelier de Picot, il concourut pour le prix de Rome, mais échoua et y renonça. Il n’en fit pas moins, un peu plus tard, le voyage d’Italie, au cours duquel il se lia intimement avec Delaunay, pensionnaire à la Villa Médicis, depuis la fin de l’année 1856. Il s’attacha tout particulièrement à l’étude des hardis et élégants naturalistes poétiques du XVe siècle, florentins, lombards ou vénitiens, en particulier Mantegna et surtout Carpaccio, dont le souvenir est marqué longtemps dans ses œuvres, avec les francs et éclatants rehauts de rouge qui en réveillent les harmonies graves et profondes. Son premier Salon date de 1852, avec une Piéta, qui est à la cathédrale d’Angoulême. Il exposa d’abord régulièrement aux Salons, puis, à la suite de deuils et de chagrins intimes, il se renferma dans la tour d’ivoire de son atelier de la rue de la Rochefoucauld, converti aujourd’hui en Musée. Il ne sortit de la solitude qu’à la fin de sa vie, lorsqu’il fut nommé professeur à l’École des Beaux-Arts. Il se voua alors avec passion à son enseignement et nous verrons plus tard quels en furent les résultats. Chevalier de la Légion d’honneur en 1875, officier en 1883, il fut élu membre de l’Institut en 1889. Il est mort à Paris le 19 avril 1898.

Son art complexe est fait, comme celui de toute sa génération et de ce milieu, peintres ou sculpteurs, formés principalement en Italie, du don précieux de la sensibilité uni à un grand fonds de culture. Il procède par une assimilation intelligente des maîtres, et des maîtres les plus divers et les plus opposés, aussi bien les Allemands comme Cranach ou les Hollandais comme Rembrandt, que les Italiens ou les Persans eux-mêmes. Il se sert

Elie Delaunay. — Madame Toulmouche.

École française. i 3 1

de leurs formes comme d’un inépuisable vocabulaire pour revivifier les légendes de la Bible ou les Mythes de l’antiquité, dégageant, avec les magnificences de son verbe, tout ce qu’il y a d’essentiellement et d’éternellement humain au fond de ces vieilles croyances et de ces obscurs symboles. Il s’était créé comme une sorte de philosophie ésotérique, à la fois esthétique et morale, exprimée en quatre grands cycles ; le cycle de l’Homme, le cycle de la Femme, le cycle de la Lyre et le cycle de la Mort.

Orphée ou, ce qui serait plus exact, Jeune fille trouvant la tête d’Orphée, est une des œuvres de la toute première manière de G. Moreau ; elle date de 1865 et a été exposée en 1866. Elle est, par le dessin, très parente encore des figures de Chassériau, de l 'Esther ou de la Vénus Anadyomène ; la coloration tout en se rattachant encore à Delacroix, modifiée par l’influence de Léonard de Vinci, si manifeste dans le paysage, est déjà personnelle, avec cette

Jean-Jacques Henner. — La Naïade (Musée du Luxembourg).

richesse, que le maître -appelait ,,la richesse nécessaire”. Elle annonce déjà la formation de ce cycle de la Lyre, destiné à exalter les dieux, les héros, les poètes et les conducteurs de peuples, qui se sont voués à répandre par le monde la grande clarté de l’Esprit pur.

Hercule et l'Hydre et l’ Apparition sont postérieurs d’une douzaine d’années, ayant été exposés tous deux en 1876, et sont tout à fait dans la grande manière originale du maître. Ces peintures singulières eurent un succès considérable. L 'Apparition, vaste aquarelle qu’on peut considérer comme son chef-d’œuvre, coïncidait avec une toile représentant la Danse de Salomé. La Salomé devint bientôt célèbre et a été décrite avec amour dans le curieux roman de J. -K. Huysmans, A Rebours, comme un des échantillons les plus extraordinaires de l'art moderne. Hercule et l’Hydre rentre dans le cycle de l'Homme ou de l’héroïsme. La perfide et adorable figure de Salomé domine tout son cycle de la Femme.

La Peinture au XIXe siècle.

Orphée et l' Apparition appartiennent au Luxembourg, ce dernier chef-d’œuvre a été donné au Musée par Charles Hayern, admirateur enthousiaste de Gustave Moreau, avec treize autres peintures ou aquarelles du maître.

Elie Delaunay est né à Nantes le 12 juin 1828. Il est mort à Paris le 5 août 1891. Il fut élevé dans un milieu de très modeste bourgeoisie — son père était cirier — mais dans un foyer très religieux et très uni. Il resta toujours étroitement attaché à sa famille comme à sa ville natale, où il a prodigué ses travaux. Il étudia d’abord dans une maison ecclésiastique, il y marqua ses premiers goûts pour le dessin, combattus d’abord par son père, puis acceptés sur les instances de sa mère et de ses tantes. Après une préparation près d’un professeur de la localité, il fut envoyé à Paris et placé dans l’atelier d’Hippolyte Flandrin, en 1848.

L’influence de ce maître, dont le talent et le caractère convenaient si bien au jeune artiste, se marqua très fortement sur les débuts de sa carrière. La trace en resta longtemps sensible, comme il paraît encore dans cette Communion des Apôtres, du Luxembourg, exécutée en 1861. Son premier Salon date de 1853, année où il obtint le second grand prix de Rome. En 1856, il n’eut également que le second, mais bénéficia de ce que le prix n’avait pas été donné l’année précédente, et partit pour l’Italie. Ce séjour, comme à tous ses coreligionnaires artistiques, donna une empreinte définitive à son talent. A Rome, il se lia avec Gustave Moreau et ces rapports se rencontrèrent, toute leur vie, dans leurs œuvres orientées vers le même idéal plastique et expressif. Il s’adonna, à son tour, aux mythes de l’antiquité et se passionna pour les grandes figures symboliques d’Orphée, de Diane, de Persée, d’ Andromède, etc. Il a exécuté un certain nombre de décorations murales, à Nantes, à l’Opéra, à Compïègne, au Conseil d’Etat, à la Trinité, à Saint-François-Xavier, etc. Officier de J. -J. Henner. 1- idylle (Musee du Luxembourg). ja p4gjon d’honneur en 1878, il fut élu membre

de l’Institut en 1879.

La Peste à Rome date de 1869. Ce sujet emprunté à la Légende de Saint-Sébastien, dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, montre, dans une rue de l’antique Rome, sous un ciel chargé d’orage, un ange drapé de rouge, aux ailes d’un blanc sinistre, un glaive à la main ; il indique, en passant, dans un vol rapide, la porte d’une maison à un génie funèbre, qui la frappe d’un pieu. Line femme se tord dans l’agonie en menaçant la statue du dieu impuissant ; un jeune homme grelotte dans ses haillons près de la porte ; de tous côtés, au milieu du sol jonché de cadavres, des figures fuient avec épouvante. On ne peut, après Poussin, de qui l’artiste s’est souvenu sans faiblesse, exprimer une pareille scène avec un accent aussi tragique.

Comme Hébert, comme Ricard, et comme presque tous ses camarades, Delaunay, s’attache avec une sorte de fièvre passionnée à la traduction de la physionomie de ses contemporains. Us étaient là dans la plus forte tradition du génie français, qui développe sur le

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portrait toutes ses qualités profondes ou délicates d’observation. Delaunay, dans ce genre, a accompli des œuvres incomparables et qui eussent suffi à sa gloire. Il a donné, même à côté de Ricard, un caractère inoubliable à ses portraits, tant par leur psychologie pénétrante que par leur technique savante et personnelle, tantôt grave et paisible, tantôt inquiète et

Photo Braun, Clément &• Cie.

Léon Bonnat. — Le Martyre de Saint Denis (Panthéon).

tourmentée, toujours si expressive de l’individualité du modèle. Le portrait de sa mère est un des plus sobrement et des plus pieusement conduits. Celui de Mme Toulmouche, dans sa grâce exquise et sa rareté, reste son chef-d’œuvre.

11 est peu d'artistes, au cours de ce siècle, qui aient été aussi épris de la beauté que

La Peinture au XIXe siècle.

J. -J. Henner. Depuis Prud’hon, nul n’avait ressenti avec un pareil frisson le charme de la forme et la splendeur de la matière. Il est telles pièces de son œuvre, comme la Naïade ou l’ Idylle, du Luxembourg, la Biblis, du Musée de Dijon, Y Eglogue du petit Palais et d’autres encore, qui demeureront comme les témoignages les plus coucluants que notre temps de science et d’industrie, de houille et de fumée, n’a pas été moins sensible que les plus grandes époques de l’art aux émotions du beau. Si simple et si une, en apparence, que soit cette physionomie artistique, elle est, cependant, plus complexe qu’on ne pourrait croire, du

moins pour ses origines ; car si Henner peut se rattacher au milieu des idéalistes par toute cette œuvre plastique dans laquelle il a plus particulièrement exalté la beauté de la femme, ses débuts le présentent comme un réaliste convaincu, s’attachent étroitement à la vérité, au caractère et suivant plutôt les traces de Holbein que du Corrège, qui devint plus tard, ainsi que Titien, son guide préféré.

Les commencements de sa carrière ne faisaient pas, en effet, présager les suites qui l’ont rendu célèbre. Né à Bernwiller, Haute- Alsace, ancien département du Haut- Rhin, le 5 mars 1829, Jean-Jacques Henner était le plus jeune des six enfants d’une famille d’honnêtes et laborieux cultivateurs, qui firent tous les sacrifices pour son éducation. A la mort de son père, qui le laissa orphelin de bonne heure, ce furent sa sœur et son frère aînés qui prirent soin de son avenir. Il étudia d’abord à Altkirch, sous la direction de Goutzwiller, à qui il garda toujours une vive gratitude et, à Strasbourg, sous celle de Gabriel Guérin. Venu à Paris en 1846, il entra dans l’atelier de Drôlling, puis dans celui de Picot, mais reçut surtout les conseils de son compatriote Heim. Il parut, d’abord, s’acclimater fort mal au régime de l’école et retourna dans son pays, où, de juin 1855 à février 1857, il produisit quelques compositions de sujets populaires et des portraits, tel Y Abbé Hagard du Luxembourg, qui marque l’influence profonde produite sur lui par la contemplation, à Bâle, des chefs-d’œuvre de Holbein. En même temps il semble avoir été très frappé par la manière de Courbet et s’intitule lui-même assez fièrement réaliste. De retour à Paris, il enlève le prix de Rome en 1858 et là, devant les chefs-d’œuvre des maîtres italiens, il subit une transformation radicale, qui est affirmée

Photo Braun, Clément & Cie.

Léon Bonnat.

Le Cardinal Lavigerie.

École française.

par son envoi de Rome, la Suzanne, actuellement au Luxembourg, b' Idylle, exposée en 1872, est le premier ouvrage sur ce mode, dans lequel Henner se montre entièrement lui-même avec les caractères essentiels de son talent. Le beau rythme simple de lignes, le grand éclat très intense et très doux des chairs, l’accord des figures et du paysage, l’impression de suavité grave et de charme profond qui s’en dégage, se retrouvent au suprême .degré dans la petite Naïade couchée, du Salon de 1878, qui est une des perles du Luxembourg.

Henner a été, de même, sensible quelquefois au pathétique ou du moins à la grande beauté silencieuse de la Mort. La figure du Christ, de Holbein, l’a hanté souvent, mais il l’a reprise dans sa nature propre, en cherchant l’émotion par la beauté de la plastique, la noblesse des lignes et la puissance du modelé dans l’unité de la grande lumière.

Photo Braun, Clément <&• Cie.

Jean-Paul Laurens. — L'Excommunication de Robert le Pieux (Musée du Luxembourg).

Henner est mort à Paris le 23 juillet 1905, membre de l’Institut depuis 1889 et commandeur de la Légion d’honneur depuis 1898.

Il est deux autres personnalités artistiques, qui semblent occuper une place intermédiaire entre le groupe des idéalistes et celui des réalistes, par leur double préoccupation de style et de vérité. Parmi les maîtres, qu’ils ont choisis dans le passé comme guides, leurs préférences sont pour les grands réalistes espagnols. Ce sont Léon Bonnat et Jean-Paul Laurens.

Léon Bonnat est né à Bayonne le 25 juin 1833. Sa famille ayant été se fixer à Madrid, il y fut frappé par les chefs-d’œuvre des maîtres, obtint de se vouer à la peinture et entra dans l’atelier de Frederico da Madrazo. Ce point de départ de sa carrière 11e sera jamais oublié. Rappelé en France par la mort de son père, il vient à Paris et entre à l’Ecole des

136 La Peinture au XIXe siècle.

Beaux-Arts, dans l’atelier de Léon Cogniet, en 1854. En 1857 il concourt pour Rome, ne se voit décerner que le second prix, mais est envoyé, néanmoins, à Rome, aux frais de sa ville natale. Il s’y lia, dès lors, avec les pensionnaires présents, tels que Henner et Delaunay. Cette même année 1857 est la date de son premier envoi au Salon avec deux portraits. Avec quelques sujets de style, qui affirment les tendances de son goût espagnol pour les scènes tragiques ou pathétiques: le Bon Samaritain (1859), Adam et Eve trouvant le corps d’Abel mort (1861), le Martyre de Saint- André (1863), il commence à se faire connaître, à son tour, après Hébert, par des sujets d’inspiration populaire italienne, qui obtinrent un très vif succès. Sa Pasqua Maria, du Salon de 1863, est restée célèbre. Ses Pèlerins aux pieds de la statue de saint Pierre dans l'église Saint-Pierre de Rome furent acquis par l’Impératrice (1864).

Jean-Paul Laurens. — L’État-Major autrichien devant le corps de Marceau.

A la suite d’un voyage en Orient, accompli vers 1870, Bonnat se fit connaître sous une nouvelle note exotique avec des toiles très remarquées : Une rue à Jérusalem (1870), Cheik de V Akabah (1872), Barbier turc.{ 1873), Barbier nègre à Suez (1876), etc.

Mais c’est en 1866 que commença l’ascension de cette carrière, particulièrement brillante, dont chaque étape est marquée par quelque succès et qui a été couronnée par les suprêmes honneurs, avec son Saint Vincent de Paul prenant la place d’un galérien. Compris dans la liste des maîtres chargés de participer à la décoration du Panthéon, par Ph. de Chennevières, en 1874, il fut chargé de peindre le Martyre de Saint Denis, qu’il exposa au Salon de 1885. Le bourreau vient d’accomplir son œuvre, le sang des martyrs jaillit de tous côtés des cadavres décapités. Le tour de saint Denis est arrivé, mais aussitôt que sa tête a

Henri Fantin-Latour. — L’Hommage à Delacroix (Musée des Arts Décoratifs; Collection Moreau).

été séparée par la hache, le saint s’est précipité et l'a ramassée tandis qu’une lueur surnaturelle cache l’horrible blessure et que les spectateurs et les auteurs de ce drame, épouvantés, s’enfuient de toutes parts. Un ange descend du ciel dans un nuage et apporte au martyr la couronne et la palme. C’est une des œuvres les plus significatives des qualités de vigueur, de relief et de puissance de réalisation de ce maître ; mais le genre qui lui a valu, par-dessus tout, sa haute réputation, c’est le portrait. Il a été le peintre de ses contemporains les plus illustres : depuis Mme Pasca, grand succès de 1875, suivie de Thiers, Grévy, Carnot, jusqu’à E. Loubet; tous les présidents de la République, ainsi que tous les souverains, ont tenu à avoir leur effigie de son pinceau. Ses portraits de Victor Hugo, Puvis de Chavannes, Alexandre Dumas, Jules Ferry, sont restés célèbres. Le Luxembourg possède le portrait qu’il fit de son maître vénéré, Léon Cogniet et qu’il offrit en hommage au Musée, ainsi que celui du Cardinal Lavigerie, du Salon de 1888. L’illustre prélat est assis de face, à côté d’une table chargée de papiers, dans sa robe rouge éclatante, avec l’attitude fine et batailleuse de diplomate et de conquérant, qui consacra cette physionomie si originale.

Léon Bonnat est membre de l’Institut depuis 1881, grand croix de la Légion d’honneur depuis 1900. Il est actuellement Directeur de l’École des Beaux- Arts et Président du Conseil des Musées.

Jean-Paul Laurens est né le 29 mars 1838, dans le petit village de Fourquevaux, dans la Haute-Garonne. Son enfance se passa dans ce milieu rustique. Il en fut tiré par une troupe de peintres italiens ambulants, qui étaient venus décorer la chapelle du village. Le jeune homme en fut si émerveillé qu’il fut autorisé à suivre la troupe, engagé parmi les barbouilleurs ; mais lassé de cette existence nomade et de la dureté de son maître, il se sauva à Toulouse, où il fut recueilli par un parent. Il entra à l’École des Beaux-Arts de cette ville en 1860, emporta le prix qui donnait droit à la bourse d’étude à Paris et, là, entra à l’atelier de Léon Cogniet. Son premier Salon date de 1863, mais c’est en 1872 que se dessina sa carrière avec Le pape Formose et Etienne VII , dans lequel se marquait son goût pour les scènes tragiques de l’histoire et ses dispositions pour les fortes techniques des maîtres espagnols. En 1875 il exposait, avec Y Interdit, Y Excommunication de Robert le pieux, aujourd’hui au Luxembourg, qui montre avec quels moyens discrets, mais avec quel sentiment profond de la réalité, il savait revivifier l’histoire. La scène est choisie au moment le plus pathétique. Le clergé se retire au fond, par la porte à droite, et la reine épouvantée se jette sur l’épaule du roi, hébété de douleur, tandis que fume lentement le cierge jeté à terre, symbole de l’excommunication du sein de l’église.

J. -P. Laurens a excellé dans cette restitution vivante de notre histoire nationale; il était le peintre tout trouvé pour Augustin Thierry, dont il a illustré les récits. Il 11’a pas moins réussi dans les sujets modernes et principalement dans ceux qui s’offraient à lui avec.

La Peinture au XIXe siècle.

un caractère pathétique. C’est ainsi que Y État-Major autrichien devant le corps de Marceau lui valut justement la médaille d’honneur en 1877. Cette sorte de solennité militaire autour du lit de parade du jeune héros, rigide dans sa tenue de combat, revêt un caractère de simple grandeur et de forte émotion contenue, par son accent de réalité violente, sous ce grand jour morne qui éclaire les uniformes blancs aux broderies d’or, serrés dans l’étroite chambre, et surtout par ce ton de conviction sincère qui s’impose au spectateur. Personnalité fortement trempée, Jean-Paul Laurens n’en a pas moins montré la souplesse toute méridionale de son talent par les travaux les plus divers, entre autres par ses grandes décorations de l’Hôtel de Ville de Paris, ou du Capitole de sa ville natale. Il a fondé, par son enseignement et mieux par son exemple, avec les sculpteurs Falguière, Mercié, Idrac et Marqueste, ce qu’on a pu appeler l’École de Toulouse.

Membre de l’Institut depuis 1891, Jean-Paul Laurens est commandeur de la Légion d’honneur depuis 1900.

Vers cette date de 1860, les Jurys des expositions qui, après maintes vicissitudes, étaient redevenus les maîtres, avaient montré une telle intolérance que le Gouvernement se crut obligé d’intervenir et organisa, en 1863, la fameuse exposition des Refusés. Le catalogue comprenait entre noms particulièrement subversifs ceux de Cals, de Chintreuil, d’Harpignies, de Jongkind, et même de Jean-Paul Laurens On y trouvait encore quelques noms, assez nouveaux alors, mais qui ne tardèrent pas à s’illustrer : c’étaient ceux des graveurs Bracquemond, Gaillard, et des peintres Fantin- Latour, Legros, Whistler, Manet, Henri Fanxin-Latour. — Edwin Edwards et sa femme Ribot, Vollon, Pissarro, Cazin, etc., les

(National Gaiiery de Londres). jeunes artistes, qu’on appelait déjà,

avec'une horreur sacrée : les réalistes.

L’ostracisme dont ils étaient victimes durait depuis quelque temps. En 1859, comme Legros, Fantin, Ribot et Whistler venaient d’être proscrits, l’excellent Bonvin, qui avait considéré avec sympathie leurs premiers envois et qui les accompagnait de ses conseils au Louvre, où tout ce monde se réunissait alors, le brave Bonvin eut l’idée de faire dans son propre atelier une exposition de ces ouvrages, y attira des visiteurs et y conduisit Courbet, à qui il présenta la petite, bande. Ils n’hésitèrent pas à s’enrôler sous la bannière du maître, qui représentait au plus haut point l’idée d’indépendance. Courbet eut même, quelque temps, un atelier où quelques-uns, Fantin en re autres, travaillèrent. -..y , fe

Ecole française.

Le jeune Fantin était alors le plus ardent de la pe ite phalange. Henri Fantin-Latour était né à Grenoble, le 14 janvier 1836, d’une bonne famille de bourgeoisie dauphinoise, du côté paternel, et d’une mère russe, Hélène de Naidenoff, fille adoptive de la comtesse Zoloff. Son père Théodore était peintre, d’un talent estimable et c’est près de lui que se forma son fils. La famille étant venue à Paris en 1841, le jeune Fantin compléta son éducation à l’école de dessin de la rue de l’École-de-Médecine, où professait alors Lecoq de Boisbaudran, et où il connut ses premiers amis : Legros, Ottin, Guillaume Régamey, et surtout au Louvre, où il se lia avec Whistler, avec Ricard, avec Carolus Duran et avec Melle Victoria Dubourg, qu’il

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Henri Fantin-Latour. — Les Danses (Musée de Pau).

devait épouser en 1876. Ce jeune révolutionnaire conquit de bonne heure une certaine notoriété dans les milieux artistiques par la grande tenue de ses œuvres ; son influence s’exerça autour de lui sur quelques-uns de ses camarades et, entre autres, sur les débuts de l’Américain Whistler, dont nous parlerons ultérieurement. Fantin commença par des portraits, ceux de scs sœurs en particulier, telles ces Brodeuses, si attentives et si recueillies, qui appartiennent à Mme V. Klotz et qui furent refusées au Salon de 1859 ; puis par des compositions groupées dans le genre des grands Hollandais : Rembrandt, Franz Hais ou Van der Helst. Fantin a exécuté cinq de ces grandes compositions, qui réunissent, chacune, une dizaine de personnages. 11 en est une, le Toast, qu’il a détruite lui-même. Les autres sont : V Hommage à Delacroix (1864),

La Peinture au XIXe siècle.

Y Atelier aux Batignolles (1870), le Coin de table (1872) et Autour du piano (1885). Ces quatre toiles mériteraient chacune une notice spéciale par la place qu’elles tiendront dans notre histoire. Il en est deux, les premières, qui sont plus particulièrement importantes, par le caractère d’art, par les personnages qu’il a mis en scène et par la signification de ces groupements.

L 'Hommage à Delacroix fut conçu au lendemain de la mort du maître, dont l’admiration des jeunes révoltés avait fait le réaliste par excellence. Fantin conçut ce tableau comme une œuvre de piété et de dévotion à la mémoire du maître Alphonse Legros. — L’Ex-voto (Musée de Dijon). et COimne une démonstration ,, réa-

liste”. Il réunissait, en effet, autour du portrait du grand romantique, ses principaux fervents, qui étaient aussi les premiers rôles de la petite troupe : Bracquemond et Legros, Manet et Whistler, celui-ci un bouquet à la main, les écrivains Champfleury, Duranty et Baudelaire, représentant le ,, réalisme” et le ,, modernisme”, puis deux autres amis, qui n’ont pas laissé de nom dans la suite, Cordier et de Balleroy ; enfin Fantin lui-même, en bras de chemise, palette à la main, ^prêt à l’attaque.

Cette peinture magistrale et si peu révolutionnaire, tant elle procède des plus grandes et des plus pures traditions, a été donnée au Louvre par M. Moreau-Nélaton et figure dans la collection exposée au Musée des Arts décoratifs.

Dans le nombre de ces figurations si intenses de vie, d’une technique si simple, si savante et si belle, qui chaque jour semblent prendre une place plus haute dans notre art contemporain, il faut citer en première ligne le double portrait du graveur Edwin Edwards et de sa femme, exécuté en 1875, que celle-ci a légué à la National Gallery de Londres. Il s’y tient avec éclat près des chefs-d’œuvre de tous les temps. Fantin se lassa un jour de ces importants travaux, si difficiles à mener à bien, ne fût-ce qu’en raison des exigences des modèles. Alphonse Legros. — L’Amende honorable. (Musée du Luxembourg).

Alphonse Legros. — Jeunes Femmes en prière (Tate-Gallery; Londres).

École française.

Il peignit des merveilles de fleurs et il s’abandonna à tout un genre de sujets d’imagination romantique et d’allégories ou mythologies, conçues dans le goût du Corrège, de Watteau ou de Fragonard, en de chaudes harmonies enveloppées. Il s’adonna surtout à des inspirations musicales prises dans le monde héroïque ou fabuleux de Wagner, de Berlioz, de Rossini ou de Brahms, car Fantin fut toute sa vie, lui aussi, un ardent mélomane. Les Danses, du Musée de Pau (Salon de 1891) sont une reprise d’un pastel du Salon de 1888, qu’il reprit une troisième fois en 1893, en précisant sa signification musicale inspirée du Ballet des Troyens, de Berlioz.

Fantin-Latour, longtemps méconnu du grand public, a pu jouir, à la fin de sa vie, de cette gloire qui n’a cessé de croître. Il est mort le 25 août 1904, dans sa propriété de Buré (Orne). Il était officier de la Légion d’honneur depuis 1900.

Thf.odule Ribot. — Saint Sébastien, Martyr (Musée du Luxembourg).

Son camarade de jeunesse, Alphonse Legros, est né à Dijon le 8 mai 1837. H était fils d’un petit comptable et le deuxième de ses sept enfants. Après avoir étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, il fut placé à treize ans chez un peintre en bâtiment, d’origine italienne, qui coloriait des images de sainteté. Parti en 1851 pour Paris, où il pensait occuper une place, il s’arrêta six mois à Lyon ; il y fut employé pour la première fois à quelques travaux élémentaires de décoration. A Paris, il travailla chez le décorateur Carnbon et surtout avec Lecoq de Boisbaudran qui, par la méthode du dessin de mémoire, forma une si belle génération d’artistes. Legros, comme aussi Cazin, également son élève, continua scs enseignements. Ses premiers travaux, inspirés de Holbein et ses eaux-fortes eurent un très grand succès dans le petit milieu réaliste. Mais la vie était fort difficile pour lui et, sur la proposition de

La Peinture au XIXe siècle.

Whistler, qui avait déjà entraîné, quelques mois, leur camarade Fantin, il se rendit à Londres en 1863. Grâce à l’amitié dévouée de quelques-uns de ses nouveaux amis d’Outre-Manche, il y trouva une situation honorable comme professeur, s’y maria et y est demeuré fixé. L’œuvre de Legros s’étend sur la peinture, la sculpture et la gravure, voire la gravure en médaille. La peinture occupe surtout la première partie de sa carrière, avant qu’il fût par trop absorbé par le professorat. Son œuvre comprend un certain nombre de portraits, comme celui de Gambetta, que Sir Charles Dilke lui commanda et que l’illustre et généreux homme d’Etat anglais a donné d’avance à la France, et des scènes populaires, principalement prises dans le milieu des choses religieuses comme Y Ex-voto, les Femmes en prières, ou quelques sujets plus généraux touchant aux légendes sacrées ; comme le Retour de l'enfant prodigue, le Songe de Jacob, le Christ mort et Y Amende honorable.

James Tissot. — La Rencontre de Faust et de Marguerite (Musée du Luxembourg).

R’ Ex-voto appartient au Musée de Dijon ; il y a été placé par l’État. Il fut exposé en 1861 et produisit une grande sensation au Salon, où il fut accueilli de façons très diverses. Les uns y virent le développement prochain d’un esprit profondément religieux, les autres, plus clairvoyants, distinguaient l’influence de V Enterrement d’Ornans et accablaient le jeune artiste sous l’épithète injurieuse de réaliste. Cette influence est manifeste, mais à côté des robustes qualités que Legros empruntait à Courbet, il offrait en propre un sentiment intense d’émotion contenue, de foi profonde, avec une distinction et une tenue dans le dessin qui devaient le conduire bientôt vers Ingres. Cette progression se marque avec une maîtrise calme et grandiose, un style sobre et digne, une impression de beauté et de recueillement dans cette admirable toile des Jeunes femmes en prières de la Tate Gallery, à Londres, qui date de 1882.

Ecole française. 147

Quant à Y Amende honorable, elle fut exposée au Salon de 1868 et mérita à l’artiste une médaille. C’est une scène de l’Inquisition, dans laquelle l’influence de son maître de prédilection à cette date, Holbein, se confond avec celle des Espagnols. L’austérité des figures y fait contraste avec l’éclat argentin des couleurs et produit cette impression de majesté froide et de sérénité inflexible, qui est le caractère de l’Église espagnole et qu’il semblait emprunter à la palette de Zurbaran.

Car les Espagnols furent, avec les Hollandais, les maîtres préférés de ce groupe. Manet, Whistler ou Carolus Duran s’attacheront à Vélasquez, que Fantin eut le regret de ne pouvoir aller admirer sur place. Mais l’un de ceux qui semblent s’en être inspirés de plus près est Ribot.

Carolus Duran. — L’Assassiné.

Théodule Ribot naquit à Breteuil (Eure) le 8 avril 1823 et il est décédé à Paris le 11 septembre 1891. Son père était ingénieur. Orphelin à dix-sept ans, il entra comme comptable chez un tailleur d’Elbeuf. Marié de bonne heure, il vint à Paris en 1844 et entre dans l’atelier de Glaize, en faisant un peu tous les métiers pour vivre. Il séjourna même trois ans à Oran comme contremaître d’un entrepreneur en bâtiments. Son premier Salon date de 1861, avec des scènes de cuisine qui le firent particulièrement remarquer. En 1865, il exposait le Saint Sébastien, Martyr, qui fut récompensé d’une médaille et acheté pour le Luxembourg. Cette robuste et savante peinture, d’une rare maîtrise d’exécution, montre bien le rattachement de Ribot à Ribera. Il était officier de la Légion d’honneur depuis 1887. Il faut relever encore, dans ce milieu, Voi.lon (Antoine), né à Lyon en 1833, décédé à Paris le 25 août 1900, admirable peintre de natures mortes, qui se rapproche des Hollandais

et notamment de Franz Hais; Roybet (Ferdinand), né à Uzès le 20 avril 1840, qui reprit la donnée des personnages costumés de Meissonier : reîtres, mousquetaires, buveurs, avec une palette riche et puissante, de belles matières grasses triturées d’une brosse vaillante. Sa Jeune fille au perroquet, du Musée du Luxembourg, appartient à ce qu’on peut appeler son ancienne manière, celle de petit format, car plus tard il s’est plu à reprendre ces mêmes scènes avec des portraits de personnages connus et de grandeur naturelle.

James Tissot appartient également à cette génération et à ce groupement. Né à Nantes le 15 octobre 1836, il étudia d’abord avec Flandrin et Lamothe, mais il subit tour à tour d’autres influences qui se sont marquées sur ses œuvres.

C’est, d’abord, celle du peintre belge, Henry Leys, dont les fortes harmonies suggestives ont de sonores échos dans la Rencontre de Faust et de Marguerite du Musée du Luxembourg (Salon de 1861), puis celle de Courbet, dans Les deux Sœurs (Salon de 1864). A la suite des événements de la Commune où il craignait d’être compromis, pour avoir organisé une ambulance dans son hôtel, il partit pour Londres et il y demeura fixé assez longtemps. Il y était d’ailleurs allé en 1863, en même temps que Fantin, Legros, et aussi Stevens, qui touche à ce milieu, et il ressentit déjà le contact des maîtres anglais contemporains, tels que Sir John E. Millais. Il reparut à l’Exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts, en 1894, avec 290 aquarelles sur la Vie de N. -S. Jésus- Christ, qu’il était allé recueillir pendant dix ans, en Palestine. Elles furent suivies d’une série consacrée à l’ancien Testament. Tissot est mort à Paris en 1902. Il est encore, dans ce voisinage, deux personnalités qui sont devenues illustres. L’une est Claude-Ferdinand Gaillard, né à Paris le 5 janvier 1834, mort dans la même ville le 19 janvier 1887. Celui-ci s’est fait non seulement un nom exceptionnel comme graveur et, à ce titre, il occupe dans son art une place de premier ordre, mais, comme peintre, il a laissé un certain nombre d’ouvrages d’un art austère, et d’une rare puissance expressive. On ne peut oublier, une fois qu’on les a vues, ni cette face vulgaire au visage éclairé de bonté, de sa tante, ni la hautaine et mordante physionomie du prélat aveugle, Mgr de Ségur. Gaillard était né dans une famille très modeste. Ses goûts furent développés par les siens. Il étudia d’abord chez les frères du

Photo Braun, Clément Cie.

Carolus Duran. — La Dame au gant (Musée du Luxembourg).

Kcole française.

Gros-Caillou, puis à la ,, Petite École”, près de Lecoq de Boisbaudran. David d’Angers s’intéressa également à lui. Il obtint le second, puis le premier prix de Rome (1856), passa cinq ans en Italie et reconcourut, à son retour, mais sans succès, pour le prix de Rome de peinture. Il s’était enrôlé volontairement pendant la guerre et se battit à Buzenval. Très religieux, il a surtout peint ou gravé des portraits de personnages ecclésiastiques, et il est mort affilié lui-même à un ordre religieux.

Quant à l’autre, Carolus Duran, si ses débuts furent difficiles, nulle carrière ne s’est montrée plus brillante ni plus fertile en heureuses productions. La bonne fée de la peinture était penchée sur son berceau, le 4 juillet 1837, jour où la ville de Lille le vit naître. Le jeune Charles-Auguste-Emile, qui se donna le nom romantique de Carolus, étudia d’abord dans sa ville natale, puis, subventionné par le Conseil Municipal, il vint se perfec-

Photo Braun, Chinent & Cie.

Carolus Duran. — L’Éveil.

tionner à Paris. La ville de Lille l’envoya également à Rome, où il se rendit en 1861. Mais il s’isola surtout pour travailler et il s’enferma pendant six mois entiers dans le couvent de Subiaco, où il peignit La prière du soir et cette toile si pathétique, d’une si mâle et fière exécution : IJ assassiné (1866). Carolus Duran y montrait ses dons exceptionnels de peintre et sa clairvoyance, qui lui avait ouvert les yeux sur le maître d’Ornans, si discuté encore, et sur les grands Espagnols, Flamands ou Vénitiens. Car Titien, Rubens et Vélasquez furent ses maîtres et, semble-t-il, ses ancêtres. Il a retrouvé le secret de leurs audaces et de leurs bonheurs. Il a peint quelques décorations, comme le plafond A la gloire de Marie Médicis, primitivement destiné au Luxembourg, aujourd’hui placé au Louvre, et quelques tableaux de style ; mais il s’est fait, surtout, une réputation universelle comme peintre de portraits. Il a traduit avec fermeté nombre de physionomies d’hommes, mais c’est avec les effigies de femmes qu’il a montré toute la richesse de sa nature pittoresque si primesautière. Nul n’a

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La Peinture au XIXe siècle.

rendu avec plus d’éclat la somptuosité des étoffes et la splendeur de cette pulpe divine de la chair, et, cependant, sa palette s’assagit et sa brosse se calme pour traduire le recueillement de ses modèles. C’est ainsi qu’à côté des brillants portraits de femmes des Musées de Lille et de Bruxelles, la Dame au gant, du Luxembourg, se présente avec le plus simple appareil de charme et de gravité, de noblesse et de grâce. C’est une œuvre qui date dans son œuvre et dans ce temps.

A côté de ces images de femmes, dans lesquelles sa famille tient une grande place (Mme Carolus Duran, Melle Cvoizette, sa belle-sœur, Mme Feydeau, sa fille, etc.) Carolus Duran ne pouvait manquer d’être sollicité par le nu. Ce fut, d’ailleurs, nous l’avons vu, un goût commun à toute sa génération. Il a donc peint, lui aussi, des Andromède, des Marie-Madeleine.

Guillaume Régamey. — La Batterie de tambours des grenadiers de la Garde (Musée de Pau).

des Danaé. L'Eveil, exposé au Salon de 1886, est une de ces jeunes et fraîches créations, jaillies comme spontanément sous la caresse ardente de ses pinceaux.

Carolus Duran est actuellement Directeur de l’Académie de France à Rome. Il a été président de la Société Nationale des Beaux-Arts, dont il est l’un des fondateurs. Il a obtenu, en 1879, la médaille d’honneur et a été élu membre de l’Institut en 1904. Il est grand officier de la Légion d’honneur depuis 1900. Son enseignement a formé de nombreux élèves, notamment dans l’école américaine. Il faut signaler parmi eux, en première ligne, John Sargent.

Plus modeste, certes, est la figure de Guillaume Régamey. L’exposition de 1900 et le Musée de Luxembourg l’ont réhabilitée, mais elle n’est pas encore à sa vraie place car.

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dans un milieu de beaux peintres, ce fut, lui aussi, un vrai peintre. Il était né à Paris, le 27 septembre 1837. H avait deux autres frères qui se vouèrent aussi à la peinture. Il suivit, avec Fantin et Legros, les cours de la ,, Petite École” de dessin et eut, à côté, pour maître Bonvin qui l’aimait et l’appréciait beaucoup. Comme ses camarades, il débuta au Salon de 1859. Dès 1863 il essayait un de ces tableaux de militaires dans lesquels, en restant toujours sous le point de vue vraiment pittoresque, en employant une technique robuste et colorée, il savait donner une sorte de grandissement héroïque à ses soudards d’Italie, de Crimée ou d’Afrique. Le Musée du Luxembourg garde une excellente petite toile de cuirassiers attablés dans un cabaret. Plus heureux, le Musée de Pau conserve la Batterie de tambours des grenadiers de la Garde; campagne d’Italie, du Salon de 1865, qui est une forte et superbe peinture. Guillaume Régamey travailla quelque temps à Londres, où il a donné beaucoup de dessins pour les journaux illustrés. 11 fut très affecté par les événements de la guerre de 1870 et s’éteignit à Paris, peu après, le 3 janvier 1875.

Une des plus douloureuses victimes de ces tristes jours a été Henri Régnault, qui fut tué le 19 janvier 1871, à Buzenval, par une balle perdue, alors qu’il persistait à rester sur le champ de bataille.

Ce deuil fut vivement ressenti par la France entière, à l’heure, cependant, où elle ne comptait plus les deuils. C’est que peu de natures se montraient aussi généreuses, aussi vaillantes et s’annonçaient avec un aussi magnifique avenir. Il était né, à Paris dans les murs du Collège de France, le 30 octobre 1843, deuxième fils du célèbre savant Victor Régnault, membre de l’Académie des sciences, qui dirigea un certain temps la manufacture nationale de Sèvres. La vocation de Régnault fut si précoce qu’elle semble tenir du prodige ; dès l'âge de trois ans, on ne pouvait le faire tenir tranquille qu’avec un crayon et un bout de papier. Son père exigea qu’il terminât toutes ses études avant de se donner à la peinture. En sortant du collège, en 1869, il entra chez Lamothe, élève de Flandrin, mais il n’avait jamais cessé de dessiner, surtout des animaux, qu’il allait voir au Jardin des Plantes et qu’il croquait de mémoire en rentrant chez lui. Ses progrès furent très rapides ; il enleva le prix de Rome et partit dans cette ville en 186b. Son premier envoi, Automédon domptant les coursiers d’ Achille, fit sensation ;

Henri Régnault. — Juan Prim (Musée du Louvre).

La Peinture au XIXe siècle.

on croyait retrouver, dans cette peinture impétueuse, la brosse énergique et emportée d’un nouveau Géricault. En 1868, il partit pour l’Espagne, qui l’attirait irrésistiblement. Il arrivait en pleine révolution. Il assista avec enthousiasme aux frénétiques débordements des passions populaires et il a tâché de les rendre autour de la figure du célèbre conspirateur Juan Prim. Ce tableau, qui fut exposé au Salon de 1869, produisit une profonde émotion et l’État l’acquit pour le Musée du Luxembourg, d’où il est passé ensuite au Louvre. Le jeune artiste montrait, dans l’image de cet extraordinaire aventurier, toutes ses qualités de fougue et de générosité natives. ,, C’est un petit homme maigre, d’une tournure très amusante et dont la tête est pleine de caractère”, écrit H. Régnault. , ,11 vient de gravir une pente ; arrivé au sommet, il arrête court son cheval, à la mode espagnole, et salue à la fois la liberté et sa patrie, qu’il lui est permis de revoir, non plus en proscrit, mais en maître”.

Régnault retourna à Rome, d’où il envoya sa Judith et sa Salomé, puis il repartit pour l’Espagne, visita Grenade et passa au Maroc ; il y fut séduit, à son tour, après Delacroix par le pittoresque prodigieux de ces mœurs et de ces types et par la splendeur de ce ciel. Il revint en Erance, vers le milieu de septembre 1870, en hâte pour entrer à Paris avant l'investissement. Il s’engagea dans un bataillon de marche, où il voulut rester comme simple soldat. Il fut frappé en plein bonheur, car il venait de se fiancer, et en plein talent, car il était de ceux dont on pouvait beaucoup attendre

Claude-Ferdinand Gaillard. — Portrait de femme (Musée du Luxembourg).

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