CHAPITRE VI
ÉCOLE FRANÇAISE
Quatrième Période. — De 1870 a 1900.
T A période qui s’étend sur les trente dernières années du siècle a été particulièrement favorable au développement des arts. Elle est, par la force même des choses, l’aboutissement de tous les efforts accumulés au cours des précédentes étapes. Mais les événements nouveaux dont la nation fut le théâtre exercèrent, de leur côté, leur action énergique sur la conscience générale. Les diverses manifestations de la pensée en furent fortement ébranlées et, après la littérature et l’art dramatique, la peinture en reçut directement le violent contre-coup.
La date de 1870 est, en effet, particulièrement solennelle. Elle marque l’heure d’un grand déchirement, mais elle ouvre aussi celle d’une ère nouvelle de liberté démocratique et de progrès social. La grave leçon qui se dégageait de ces jours critiques porta immédiatement ses fruits. LTne animation intense régna partout, dans tons les ordres de l’activité nationale ; c’était plus qu’un réveil, c’était une résurrection.
L’art français s’était relevé, aussitôt avec une énergie extrême; les Jules Lefebvre. — Nymphe et Bacchus (Musée de Lyon). Salons reprenaient immédiatement leurs
cours et, dès 1873, à l’Exposition internationale de Vienne, il affirmait hautement sa vitalité en prenant la première place entre tous les concurrents. Les maîtres qui s’étaient produits au cours des générations antérieures étaient dans toute la maturité triomphante de leur talent ; de nouveaux venus surgissaient qui venaient grossir ces glorieuses cohortes. De tous cotés, du milieu traditionnel, comme des groupes indépendants, l’ardeur était égale et vive.
Dans le développement régulier de l’école, une génération nouvelle marchait dans les traces des précédentes avec des artistes de talent souple et divers qui touchaient à toutes les
La Peinture au XIXe siècle.
cordes de l’inspiration et gardaient, en s’efforçant de la renouveler, la tradition de la peinture d’histoire, du nu et du portrait. Les aînés étaient Jules Lefebvre et Tony Robert-Fleury
Né à Tournon (Seine-et-Marne), le io mars 1836, dans une famille de gens modestes, Jules Lefebvre, après avoir commencé ses études de dessin dans sa ville natale, vint à Paris à l’âge de seize ans, avec une recommandation de l’évêque d’Amiens pour Paulin Guérin, qui, de son côté, l’adressa à Léon Cogniet. Celui-ci l’admit dans son atelier. Il vécut pendant plusieurs années avec une petite pension de la ville d’Amiens, concourut quatre fois pour Rome, obtint le second prix en 1859 et enfin le grand prix en 1861. Son premier Salon date de 1861. Il envoyait, de Rome, un groupe, Nymphe et Bacchus, qui fut exposé au Salon de 1866 et fut acquis par l’État pour le Musée du Luxembourg, où il resta longtemps accroché avant d’être attribué au Musée de Lyon. Cette charmante composition, dans le goût antique, et vue à travers les maîtres de la Renaissance, a été reproduite en tapisserie par les Gobelins. J. Lefebvre, d’ailleurs, se plaçait bientôt à côté des Henner, des Cabanel, des Delaunay, des
Baudry, par ses figures isolées ou groupées de femmes nues et contribuait, par ses études d’un dessin épuré et d’une grande distinction, à la conservation de ce genre particulièrement cher à l’École française. Sa Femme couchée, 1868sa Vérité, 1870, aujourd’hui au Luxembourg, lui valurent de grands succès, rappelés par sa Diane surprise, Psyché, etc.
Comme ses prédécesseurs, Jules Lefebvre s’est plu également à la peinture de ces têtes d’expression, empruntées souvent aux types populaires d’Italie, Pensierosa, la Limonara ou Mignon, l 'Orpheline,etc. Il a surtout excellé dans le portrait, genre dans lequel il a montré au plus haut point ses qualités de haute élégance et de style. Les principaux sont Miss Laurance, M. Pelpel, le Prince Impérial, la princesse de Caraman-Chimay , Melle Yvonne Lefebvre, sa fille, au Musée du Luxembourg, etc. Jules Lefebvre est membre de l’Institut depuis 1897 et commandeur de la Légion d’honneur depuis 1895.
Tony Robert-Fleury est le fils du célèbre peintre d’histoire. Il est né à Paris en 1837, Ie Ier septembre. Élève de Delaroche et de Léon Cogniet, il eut naturellement sous les yeux les exemples de son père, si ce n’est ses conseils et ses leçons, puisqu’il eut la bonne fortune de le conserver jusqu’à un âge très avancé. Il renonça à concourir pour Rome, mais s’y rendit en 1862. Son premier Salon date de 1866, avec un tableau à la fois historique et tout d’actualité brûlante, qui marquait, chez le fils, cet enthousiasme pour les causes des grands sacrifiés qui avait entraîné le père : C’était Varsovie, le 8 avril 1861, accompagné d’une peinture d’observation de la vie populaire: les Vieilles de la place N avoue, qui fut acquise pour le Luxem-
Tony Robert-Fleury. — Les derniers jours de Corinthe; fragment.
Picole française.
Viennent ensuite, par la date de leur naissance, Humbert et Benjamin Constant, Cormon, Maignan et Luc-Olivier Merson.
Ferdinand Humbert est né à Paris le 8 octobre 1842. Comme celle de Tony Robert- Fleury, sa carrière présente deux aspects très marqués. Line première période dans laquelle l’artiste s’engage avec intelligence dans la voie traditionnelle et une deuxième dans laquelle sa sensibilité très aiguë, son esprit très délié poussent son talent vers les nouveautés, si passionnément discutées, de la recherche de l’atmosphère, de l’enveloppe et de l’accord des figures avec le décor environnant. Il a, de plus, évolué des sujets d’histoire ou de peinture religieuse vers la peinture décorative, puis vers le portrait, genre dans lequel il s’est rapproché heureusement de l’Ecole anglaise.
Il fut élève de Picot et de Cabanel, mais reçut surtout de précieux conseils de Fro- Ferdinand Humbert. — Les quatre cultes de l'homme, mentin. Il exposa pour la première fois, au Salon
de 1865, avec une Fuite de Néron et obtint aux Salons suivants une série de succès, affirmés par des médailles et confirmés par sa Messaouda, figure orientale, du salon de 1869. En 1874 sa Vierge et l’enfant Jésus, d’une belle coloration distinguée, était acquise pour le Luxembourg. Appelé à participer à la décoration du Panthéon, il sortit des sujets historiques, commandés par la destination primitive de l’édifice et développa, dans les quatre panneaux mis à sa. disposition, ce thème d’ordre philosophique : Les quatre cultes de l'homme, qu’il traita dans la manière décorative de Puvis de Chavannes, en se souvenant, lui aussi, très à propos de toutes
bourg. En 1870 il exposait sa grande composition Les derniers jours de Corinthe, qui lui valut la médaille d’honneur. Cet épisode de l’histoire antique de la Grèce est emprunté à un passage de Tite-Live. Le consul Mummius, triomphant, entre dans la ville, évacuée et sans défenseurs. Les femmes et les enfants, qui se prosternent en suppliant, sont vendus comme esclaves tandis que la ville est pillée et livrée aux flammes. Tony Robert-Fleury continua à s’adonner à la peinture d’histoire et aussi à la peinture décorative. Dans ces dernières années, son esprit curieux, éveillé par les productions des milieux indépendants, chercha une forme d’art plus libre, plus dégagée de la vision traditionnelle, en même temps que des sujets plus intimes pris dans la réalité contemporaine. L’Anxiété, du Musée du Luxembourg, a été conçue sous cette nouvelle orientation.
Tony Robert-Fleury a été président de la Société des Artistes français et il est président de cette si utile association qu’on appelle vulgairement du nom de son fondateur, l’association Taylor. Il est commandeur de la Légion d’honneur depuis 1907.
La Peinture au XIXe siècle.
Benjamin Constant (Jean Joseph). — Les derniers Rebelles (Musée du Luxembourg).
les tentatives qui avaient été faites pour traduire les phénomènes de l’atmosphère et de la lumière. Enfin, il se révélait sous un avatar nouveau comme portraitiste d’élégances aristocratiques. Le Luxembourg possède, dans cet ordre de peintures, deux portraits de fines tonalités grises d’une grande distinction. Ferdinand Humbert est membre de l’Institut depuis 1902 et commandeur de la Légion d’honneur depuis 1906.
Bien que né à Paris, le 10 juin 1845, Benjamin Constant (Jean Joseph) appartient à ce qu’on appelle l’École de Toulouse. Il fut, en effet, élevé dans cette ville, y apprit les
Fernand Cormon. — Caïn (Musée du Luxembourg).
École française.
éléments de son art à l’École des Beaux-Arts et ayant, en 1866, obtenu le prix de la Ville, il vint à Paris où il entra, l’année suivante, dans l’atelier de Cabanel. Il appartenait à la vieille famille languedocienne des Constant de Saligné, apparentée, au XVIIe siècle, avec les Constant de Rebecque, d’où était sorti l’illustre homme d’État dont il portait le nom. Il était allié par son mariage à la famille Arago, ayant épousé une des filles d’Emmanuel Arago, sénateur et ambassadeur à Berne.
Son premier Salon date de 1869, avec un Hamlet, très romantique. Peu après, il partait pour l’Espagne, où il rencontra Fortuny, qui exerça sur lui le prestige de sa palette éclatante et chatoyante ; passa au Maroc et fut conquis par ce pays. Dès lors, à partir de 1873, il expose toute une série de scènes orientales, prétexte à des effets dramatiques et au déploiement d’une virtuosité extraordinaire de peintre : Entrée de Mahomet à Constantinople, les Chérifas, au Musée de Carcassonne, et la Justice du Chérif (Musée du Luxembourg): les derniers Rebelles, au même Musée (Salon de 1860), qui sont ses ouvrages les plus typiques dans ce genre d’orientalisme où semble passer le souffle, à la fois tragique et magnifique, de Leconte de Lisle. Le même goût fastueux et dramatique le porta vers l’Orient ancien, avec Judith, Hérodiade, Justinien et Théodora. Il a été chargé de grandes décorations murales, notamment à la Sorbonne ; à la fin de sa vie il s’adonna surtout au portrait, voyagea en Amérique et en Angleterre, où il peignit diverses hautes personnalités :
Éacly Hélène Vincent Lord Dut" Albert Maignan. — IDantc rencontra. Matilda (Musée d Amiens).
ferin, la reine Victoria. Le Luxembourg possède le portrait de son fils et celui de sa tante qui sont parmi les exemplaires les plus recueillis de cette forme de son talent. Membre de l’Institut en 1893, médaille d’honneur en 1896, commandeur de la Légion d’honneur en 1900, Benjamin Constant est mort à Paris le 26 mai 1902.
Fernand Cormon, fils de l’auteur dramatique, connu par de nombreux succès, est né à Paris le 22 décembre 1845. Ses dispositions précoces pour le dessin furent encouragée ; par son père qui le confia au peintre anversois Portaëls. Il entra ensuite chez Cabanel et
La Peinture au XIXe siècle.
reçut les conseils de Fromentin. Il exposa pour la première fois en 1870, avec une scène des Noces des Niebelungen et continua, les années suivantes, dans cette note d’orientalisme somptueux et farouche, inventé en littérature par Leconte de Lisle et par Flaubert, et à laquelle avait sacrifié, nous l’avons vu, Benjamin Constant. C’était Sitâ (1873), La mort de Ravana (1875). Il obtenait, cette même année, le prix du Salon, de fondation toute récente, partait pour la Tunisie et en rapportait de nombreuses études. En 1880 il obtenait un succès considérable avec son Caïn, inspiré du poème de Victor Hugo, qui est resté son œuvre la plus populaire. Il montrait certaines qualités épiques dans cette marche haletante et rapide, à travers le désert brûlant, du vieux réprouvé, suivi de sa famille harassée, fuyant on ne sait où, toujours le geste incertain, perdu dans son rêve et dans son remords. Cette vaste composition fut acquise par l’État et placée au Musée du Luxembourg. Cormon parut, dès lors, se vouer à ces sujets d’humanité primitive. Il exposait Le Retour d’une chasse à l'ours (1884) au
Photo Braun, Clément Cie.
Luc-Olivier Merson. — Saint François prêchant aux poissons.
Musée de Saint-Germain ; Les Funérailles d’un Chef de l'âge de fer (1892) et tout un ensemble de décorations dans cette donnée pour le Muséum d’histoire naturelle. Une grande toile, les Vainqueurs de Salamine, qui lui valut la médaille d’honneur en 1887, fut placée au Musée du Luxembourg et, depuis, a .été attribuée au Musée de Rouen.
Cormon, qui a beaucoup voyagé, lu et vu, s’est aussi volontiers tourné vers d’autres genres. Il a peint des intérieurs, des fleurs, des sujets d’histoire moderne tels que les Grenadiers de la garde à Essling, et surtout des portraits, remarquables par leur tenue sérieuse, sobre et leur caractère expressif. (Henry Maret, Lehoux, M. Emile Loubet, ces deux derniers au Luxembourg). Lernand Cormon est membre de l’Institut depuis 1898 et officier de la Légion d’honneur depuis 1889.
A la même génération et au même milieu d’intelligente culture appartiennent Albert Maignan et Luc-Olivier Merson. Le premier, né à Beaumont (Sarthe) le 14 octobre 1845, est
Détaillé (Édouard, Jean-Baptiste). — Le Rêve (Musée du Luxembourj
École française.
Aimé-Nicolas Morot. — Rezonville (Musée du Luxembourg).
mort à Saint-Prix le 29 septembre 1908. Après ses études de droit, il s’adonna à la peinture et travailla dans l’atelier de Luminais qui avait, un des premiers, traité ces sujets de l’époque mérovingienne, mis à la mode par les récits d’Augustin Thierry. Son premier Salon remonte à 1867. Il débuta par des paysages, des intérieurs, puis, après un voyage en Espagne, revint avec le goût de la couleur, suivit son maître et sembla se rapprocher de Jean-Paul Laurens, par le choix de ses sujets historiques et dramatiques : Frédéric Barber ousse aux pieds du pape (1876), L’ Attentat d’Anagni (1877), Louis IX console un lépreux (1878), Derniers moments
sec du Luxembourg).
Raphaël Collin.
Floréal (Mu:
1 6 2 La Peinture au XIXe siècle.
de Chlodobert (1880) ; Dante rencontra Matilda (1881), aujourd’hui au Musée d’Amiens après avoir figuré au Luxembourg.
Esprit lettré, curieux et ouvert, Maignan a touché aux sujets les plus variés. Il s’est plu, entre autres, à des formes d’allégories renouvelées comme les Voix du Tocsin (Salon de 1888, au Musée d’Amiens), L’ Absinthe, la Fortune qui passe, et surtout Carpeaux , qui lui valut la médaille d’honneur en 1892 et est exposé au Musée du Luxembourg. Maignan était officier
de la Légion d’honneur depuis 1895.
Luc-Olivier Merson est né à Paris le 21 mai 1846. Il est le fils d’Olivier Merson, qui a laissé un nom estimé comme critique d’art.
Il était donc déjà à bonne école et trouva aussitôt tous les encouragements que réclamait sa vocation.
Elève de Chassevent et de Pils, il remporta le grand prix de Rome en 1869. En Italie, il s’attacha avec une prédilection marquée aux œuvres de ceux qu’on appelait encore les primitifs; Masaccio et fra Angelico, Ghirlandaio et Botticelli. On comprend qu’il fût frappé par la légende de Saint-François d’Assise, qui a inspiré tant d’artistes.
Elle convenait au naturalisme délicat d’un peintre, dont le talent s’éveillait au milieu de toutes les discussions sur le naturalisme nouveau qui allait revivifier l’école. Le loup d’ Agubbio, du Salon de 1878, reprise d’une petite esquisse envoyée de Rome, valut à l’auteur un premier succès. Il fut accru, l’année suivante, par un autre charmant sujet religieux qui devint vite populaire, Le Repos en Egypte et, en 1880, il revenait à son sujet de prédilection, avec un Saint François prêchant aux poissons, œuvre d’un art à la
Gabriel Ferrier. — Le Général André (Musée du Luxembourg). , . , , .
fois archaisant et précieux, imprévu et subtil, traitée avec le sentiment de pure émotion d’un artiste touché vraiment par son sujet. Olivier Merson a peint nombre d’autres petites toiles où il traduit avec la même sensibilité naturaliste et poétique les légendes religieuses. Mais il s’est surtout donné à la décoration et a exécuté des travaux importants à la Cour de Cassation, à l’Hôtel de Ville, à l’Opéra-Comique, au château de Chantilly. Il a composé beaucoup de cartons de vitraux et nombre d’illustrations. Luc-Olivier Merson est membre de l’Institut depuis 1892 et officier de la Légion d’honneur depuis 1900.
École française.
Un peu plus jeune est Détaillé (Édouard, Jean-Baptiste) qui est né à Paris le 5 octobre 1848. C’est le peintre populaire de l’armée française. Il manifesta de bonne heure des goûts pour la peinture et notamment pour la peinture militaire. Cette vocation ne fut pas contrariée par sa famille, mais on lui fit d’abord achever ses études. Bachelier à dix-sept ans, il fut conduit chez Meissonier, qui se l’attacha comme élève et aussi comme ami. Jusqu’en 1870, il le suit pour ainsi dire pas à pas dans ses sujets militaires et dans ses scènes de genre, choisies de préférence à l’époque du Directoire. Comme il revenait d’un voyage en Espagne et en Algérie, la guerre éclate ; il s’engage comme simple soldat dans les mobiles et assiste à toute la lutte héroïque autour de Paris. Son talent en fut fortement impressionné et, dès lors, avec son ami Alphonse de Neuville (1836 — 1885), qui fut pour lui comme un frère intellectuel et moral, ils relèvent les cœurs des vaincus d’hier par toutes cesjtoiles vibrantes de patriotisme et vivantes de réalité vécue. Le panorama de Champigny, dont l’épisode principal est conservé au Musée de Versailles, unit dans une étroite collaboration le talent des deux amis. De ce jour Détaillé agrandit sa manière et développe au format de la nature ses nouvelles compositions, telles que la Reddition de Huningue et Le Rêve du Musée du Luxembourg. Cette dernière toile est comme le couronnement de toutes ses études sur l’armée française moderne, le petit troupier qu’il a si bien connu. Elle a valu, au Salon de 1888, la médaille d’honneur à son auteur. Détaillé a peint des décorations pour l’Hôtel de Ville, le Panthéon et fait quelques portraits militaires, entre autres celui du prince de Galles à cheval (depuis Edouard VII). Il est membre de l’Institut (1892) et commandeur de la Légion d’honneur (1897).
Aimé Morot et Raphaël Collin sont si proches contemporains qu’ils se suivent dans la vie à un jour seulement de distance. Aimé-Nicolas Morot est né le 16 juin 1850, à Nancy, où son père exerçait la profession de tapissier. Ses goûts pour le dessin se manifestèrent à l’école de sa ville natale, qui l’envoya comme pensionnaire à Paris. Il entra à l’atelier de Cabanel et remporta le grand prix en 1873. Cette date est également celle de son premier Salon. Ses succès furent rapides, car il enlevait progressivement toutes ses médailles, y compris la médaille d’honneur en 1880, pour son Bon Samaritain. Il s’est distingué dans les divers genres de l’histoire, de la décoration, du portrait Ç le prince d' Arenberg, Gérôme, li. Hébert, celui-ci au Musée du Luxembourg), et il s'est créé, à son tour, une place comme peintre militaire, avec les toiles pleines d’énergie et de mouvement.
Paui. Baudry. — La Fortune et le jeune enfant (Musée du Luxembourg).
de Reischoffen, au Musée de Versailles, de Rezonville, 16 août 1870, au Musée du" Luxembourg. Ce tableau représente la charge célèbre. Au premier plan, un groupe de quatre ou cinq cuirassiers prussiens fuient à gauche, en se retournant contre quelques cuirassiers français, mêlés dans leurs rangs. Au fond, à droite, le régiment français charge par un mouvement tournant, dans un élan furieux. Ce tableau a figuré au Salon de 1886.
Aimé Morot a fait aussi de la sculpture et il exécute à cette heure le monument de son beau-père, Gérôme. Il est membre de l’Institut (1898) et officier de la Légion d’honneur (1900).
Raphaël Collin est donc né le 17 juin 1850, à Paris. Il y fit d’abord ses études au Lycée Saint-Louis, puis les continua à Verdun, où il se rencontra avec Bastien Lepage. Il se décida, comme son camarade, pour la peinture et, revenu à Paris, il entra dans l’atelier de
Bouguereau, puis dans celui de Cabanel,, où il se retrouva avec son ami et avec Morot, Cormon et Benjamin Constant.
Son premier Salon date de 1873; il y obtenait d’emblée une deuxième médaille, avec le Sommeil (Musée de Rouen), qui marquait son sentiment délicat des formes nues. Il l’affirma par mainte autre toile : une Idylle (1875); Daphnis et Chloé (1877); une autre Idylle (1882); Eté et enfin Floréal, acquis par l’État au Salon de 1886 et placé au Luxembourg. C’est une des plus charmantes, études de nu en plein air de l’école actuelle. Une jeune femme nue est étendue sur le gazon printanier, mordillant un brin d’herbe, les yeux légèrement voilés par la griserie de l’air et de la lumière qui se répand sur son corps, laiteux. Raphaël Collin est officier de la Légion d’honneur depuis 1899. Il est le dernier élu (1909) des membres de l’Institut.
Paul Baudry. — Les Quatre heures du jour (fragment). Son prédécesseur immédiat dans
cette illustre compagnie est Gabriel Ferrier, élu en 1906, qui est né à Nîmes le 29 septembre 1847. Il fit sa première éducation artistique dans cette ville, vint à Paris, suivit les leçons de Lecoq de Boisbaudran, puis fut élève de Pils et de Hébert. Il obtint le grand prix de Rome en 1872 et fut médaillé à son premier envoi au Salon : David vainqueur de Goliath (1876), au Musée de Nîmes. Il obtint un nouveau succès avec sa Sainte Agnès martyre (1878), Musée de Rouen. Il a exécuté, avec des tableaux d’histoire, nombre de décorations, telle La Glorification des Arts, à l’Ambassade de France, à Berlin, et enleva la médaille d’honneur en 1903 avec sa Piéta et surtout avec le vigoureux portrait de belle tenue du Général André, alors ministre de la guerre, (Musée du Luxembourg). Gabriel Ferrier est officier de la Légion d’honneur depuis 1903.
Le plus jeune, comme âge, des peintres membres de l’Institut, est François Flameng,
Kcole française.
fils du célèbre graveur Léopold Flameng, né à Paris le 6 décembre 1856. Il est élève de Cabanel et de Jean-Paul Laurens. Son premier Salon date de 1875. En 1879 il remportait, avec une deuxième médaille, le grand prix du Salon.
Il a peint des sujets historiques et s’est plu particulièrement à l’époque de la Révolution, comme en témoigne sa Bataille d ’Eylau, du Musée du Luxembourg. Il s’est livré aussi au genre et, en dernier lieu, a obtenu en France et en Angleterre de grands succès avec des portraits, conçus sous l’inspiration des maîtres anglais du XVIIIe siècle, notamment de Gainsborough. Officier de la Légion d’honneur en 1896, François Flameng est membre de l’Institut depuis 1905.
A côté du processus régulier de l’école dans la voie traditionnelle, deux faits principaux dominent la production artistique de cette dernière période : i° dans l’inspiration d’ordre imaginatif, le grand mouvement de la peinture monumentale ; 20 dans l’inspiration, basée sur l’observation, le développement exceptionnel de la peinture de paysage, son action prépondérante et ses conséquences sur la peinture de figures à l’extérieur.
Depuis les grandes décorations de Delacroix, de Chassériau et d’Hippolyte Flandrin, la peinture monumentale n’avait plus guère brillé d’un pareil éclat. Le gouvernement du second empire tenta bien quelques efforts en vue d’encourager cette manifestation de l’art, qui est bien la plus haute, mais il était impuissant à faire naître des chefs-d’œuvre du milieu académique auquel il accordait ses préférences.
Toutefois ce renouveau se prépare dès la fin de la période précédente, avec deux maîtres qui occuperont, dans la période actuelle, une place tout à fait à part. Ce sont Paul Baudry et Puvis de Chavannes.
Paul Baudry est né à La Roche-sur-Yon le 7 novembre 1828 et il est mort à Paris le 17 janvier 1886. Il était fils d’un humble sabotier qui élevait courageusement les six enfants qui lui restaient des treize qu’il avait eus. Sa famille rêvait pour lui la profession de violoniste et, en
effet, le jeune Baudry apprit le violon, gagnant, dès l’âge de treize ans, sa vie avec son instrument. Mais le goût du dessin était venu et l’emporta sur la musique. Baudry, encouragé par le professeur de dessin du Lycée, obtint de ses parents de se livrer à sa vocation. Après ses premières études à La Roche-sur-Yon, il vint à Paris en 1844, avec une pension municipale, entra à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Drôlling, obtint le second prix de Rome en 1847 et le grand prix en 1850, en même temps que Bouguereau.
Photo Braun, Clément cS- Cic.
I’aui- Baudry. — Uranie.
La Peinture au XIXe siècle.
Baudry trouva en Italie les maîtres qui devaient diriger l’inspiration de toute sa vie. Il s’attacha d’abord aux primitifs, puis se tourna vers Raphaël, Corrège et surtout vers les Vénitiens. Le beau, calme et séduisant tableau du Musée du Luxembourg, La Fortune et le jeune enfant, du Salon de 185 7, affirme cette parenté, qu’il ne cherche pas à déguiser, avec Titien. On y retrouve, dans la chaleur ambrée des carnations, dans ces beaux accords de rouges et de bleus profonds, dans la composition et les attitudes, le souvenir vivant de la célèbre toile du palais Borghèse, connue sous le nom de V Amour sacré et V Amour profane.
A partir de 1865, malgré les succès répétés de ses envois, il cessa d’exposer, afin de se consacrer entièrement à l’œuvre colossale qui lui était échue et qui semblait devoir remplir
sa vie : la décoration du foyer de l’Opéra, reconstruit par Ch. Garnier. Il y travailla douze ans. Pour s’y préparer il voyagea successivement à Rome, en 1864, en Angleterre et en Espagne en 1868, à Venise en 1870, d’où il revient brusquement, à la déclaration de guerre, pour s’engager dans les compagnies de marche. Il retourne ensuite à Rome, hanté, cette fois, par Michel- Ange, qu’il étudie et qu’il copie passionnément. Enfin prêt, il se met à l’œuvre et, en 1874, on put voir, exposé à l’École des Beaux-Arts, cet ensemble vaste et magnifique, de trente-trois peintures, consacrées à exprimer le triomphe de la musique et surtout de la musique de théâtre. Cette exposition fut un événement capital pour la gloire de notre école et l’honneur de notre pays, au lendemain de ses P.-C. Puvis DE Chavannes. — L’Été (fragment). désastres. C’est que, si le
souvenir des grands Italiens
de la Renaissance l’avait guidé et soutenu, Baudry n’en avait pas moins, avec une haute indépendance, créé un art tout à fait sien et tout à fait moderne, art d’une souveraine élégance, d’une grâce à la fois fière et piquante, qui renouvelait l’allégorie par je ne sais quel beau rythme ardent, plein de mouvement et de vie. Baudry, qui fut chargé ultérieurement des décorations à la Cour de Cassation, au château de Chantilly, s’était essayé, au moment de se mettre à l’œuvre pour l’Opéra, dans les décorations des Quatre heures de jour, pour l’hôtel d’une célèbre personnalité demi-mondaine, mariée au Comte Henckel de Donnersmarck, connue sous le nom de la Païva, avenue des Champs-Elysées.
Intelligence libre, curieuse et inquiète, Baudry n’était pas seulement sensible aux œuvres des maîtres, il était ouvert à toutes les nouveautés qui se produisaient autour de lui.
Photo Braun, Clément &■ Cie.
Ecole française.
Aussi, sur la fin de sa carrière, sa manière s’était-elle modifiée dans le sens de la clarté. La Vérité, du Luxembourg, est un des plus charmants exemples de cet aspect frais et argentin de son talent. Il a exécuté aussi nombre de portraits. Élu membre de l’Institut sans s’être présenté, en 1870, il fut fait commandeur de la Légion d’honneur en 1875.
Près de Baudry, il est un autre artiste qui, bien que vivant à l'écart des expositions, exerça une certaine influence sur le mouvement décoratif, par ses qualités de forte culture, d’esprit méthodique et de goût, c’est Victor Galland (né à Genève de parents français en 1822, mort à Paris en 1892) dont le Luxembourg possède une aimable petite composition: Le jour des Cuivres, mais qui fut surtout chargé de décorations importantes pour l’Hôtel de Ville, le Panthéon, l’Hôtel Continental, l’hôtel de M. Van der Bilt, à New-York, les Gobelins et divers hôtels privés.
Mais celui dont l’œuvre monumentale domine entièrement notre époque est Puvis de Chavannes. Né le 14 décembre 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des mines, Pierre-Cécile Puvis de Chavannes était bourguignon d’origine et de tempérament. Après ses études terminées au lycée Henri IV, il sembla hésiter entre l’École Polytechnique et le droit, mais, à la suite d’un voyage en Italie, il résolut d’être peintre. Il étudia avec Henry Scheffer et Couture, toutefois sa direction artistique lui vint d’un second voyage en Italie, en 1848. Il s’inspira d’abord des maîtres du XVIe siècle, en particulier des Vénitiens et aussi des décorateurs de l’école de Fontainebleau, subit, en même temps, les influences opposées d’Ingres et de Delacroix et, surtout, celle de son ami Chassériau qui les avait confondues ; il remonta ensuite vers les premiers Florentins qui, avec les antiques, eurent plus tard une action décisive sur son inspiration.
Il avait débuté en 1850, fut refusé aux salons suivants et reparut seulement en 1859, avec le Retour de chasse, encore incertain, du Musée de Marseille. C’est en 1861 seulement qu’il s’affirma, et pour ainsi dire du premier coup, par une œuvre qui est restée une de ses plus séduisantes créations, fut accueillie avec enthousiasme et servit même, près de ses détracteurs, à discréditer ses œuvres ultérieures, plus indépendantes. C’est le premier groupe du magnifique ensemble décoratif du Musée d’Amiens, comprenant six grandes compositions, accompagnées de quatre figures monumentales et de décors accessoires en camaïeu, qui occupe une place exceptionnelle dans sa carrière. La Paix et la Guerre avaient été conçues sans but déterminé. L’architecte Diet, qui construisait le Musée d’Amiens, comprit le parti admirable qu’il en pouvait tirer et, avec le concours de l’Etat, mais surtout grâce au désintéressement
La Peinture au XIXe siècle.
de l’artiste, assura leur sauvegarde. Rien n’est plus exquis que cette grande vision élyséenne de la Paix, belle comme un rêve antique et qui évoque les noms de Virgile et de Poussin, ces deux noms qui hantaient déjà l’esprit de son initiateur, Chassériau.
En dehors de ce vaste ensemble d’Amiens, auquel il travailla encore à trois reprises, avec le Travail et le Repos (1863) ; Ave Picardia nutrix (1865), Ludus pro patria (1882), Puvis a exécuté des décorations célèbres à Marseille (1870), à Poitiers (1874-75), au Panthéon : L’enfance de Sainte Geneviève (1878 et 1879) et sa dernière œuvre, le Ravitaillement de Paris (1897-1898) ; au Musée de Lyon, à la Sorbonne (1887), au Musée de Rouen (1890-1891) ; à l’Hôtel de Ville de Paris (1893) et pour le palais de la Bibliothèque de Boston (1895). Lorsqu’en
1876 apparut le premier panneau de l’Enfance de Sainte Geneviève, Sainte Geneviève en prière, ce fut une véritable surprise dans la critique et le public qui, depuis le succès de La Paix, gardaient rancune à l’artiste et ne comprenaient pas son évolution. On fut séduit par ce charme de jeunesse, de fraîcheur, de sincérité, d’émotion contenue, par cet accord si heureux et si inaccoutumé des figures et du paysage. Dès ce jour sa réputation s’établit et son influence s’exerça sur le mouvement de peinture murale, qui se produisait à un moment où tous nos édifices, relevés des ruines de l’incendie, ou construits pour les besoins nouveaux de la démocratie, offraient aux décorateurs tant de murailles vierges. Ce charme de rêve et de réalité si heureusement confondues, de vérité et de beauté, de convention et de vraisemblance, parut encore plus pénétrant dans ces compositions d’ordre tout à fait général, Jean-Charles Cazin. — Agar et Ismaël (Musée du Luxembourg). comme l’Hiver et l’Eté, de l’Hôtel
de Ville, avec ses belles femmes qui s’ébattent au bord du fleuve; le Bois sacré, cher aux Muses ; Vision antique, la Sorbonne, ou les Muses inspiratrices qui acclament le Messager de lumière, de Boston. Mais toute l’acuité de sa pensée, de cette philosophie sérieuse et mélancolique, où la grâce se mêle à l’austérité, est peut-être encore plus sensible dans ses toiles de chevalet, longtemps discutées, même après ses succès. Tel est le Pauvre Pêcheur, du Musée du Luxembourg ; il dit, dans sa parabole aisément déchiffrable, par son dessin un peu fruste, son âpre paysage, ses accords si savants et si subtils, la poésie navrée de la vie qui se consume sans résultats, tandis que l’enfance, au milieu des dunes stériles, trouve le moyen de cueillir les pauvres fleurs rares de l’Espérance.
Puvis de Chavannes est mort à Paris le 24 octobre 1898.
Jean-Charles Cazin. — Souvenir de Fête (Appartient à la Ville de Paris).
Le paysage joue un rôle harmonique important dans l’œuvre de Puvis de Cha vannes, il est un des grands éléments de charme et de persuasion. Il affirme le caractère moral de ses compositions. Elles semblent appeler nécessairement le décor qui les entoure, les complète et en quelque sorte les explique. Chez Jean-Charles Cazin, le phénomène est opposé. Cazin est essentiellement paysagiste. Mais, à de certains moments, la nature prend pour lui une âme, qui semble se résumer et se concentrer en quelque figure ou quelque scène, exprimant, sous la forme humaine, l’impression de l’heure et des lieux. C’est ainsi que, dans cette lande désolée, au milieu des ajoncs et des genévriers, notre imagination, comme la sienne, place inévitablement ce petit groupe émouvant de la mère chassée, avec son jeune fils, d ’Agar et
Édouard Manet. — Le Déjeuner sur l’herbe (Collection Moreau).
Ismaèl. Ce tableau, qui appartient au Musée du Luxembourg, fut exposé au Salon de 1SS0. Cazin était alors dans tout son succès, assez récent d’ailleurs, car il ne s’était manifesté bien nettement qu’en 1876 II avait alors trente-neuf ans, étant né le 29 mai 1841 à Samer (Pas-de-Calais). Ses débuts, sans être agités, furent cependant mouvementés. Fils d’un médecin du pays, il fit toutes ses classes soit à Boulogne soit, en partie, en Angleterre, obtint de venir étudier la peinture à Paris et fut l’élève de prédilection de Lecoq de Boisbaudran, à la ,, Petite École” de dessin. Il professa lui-même, un instant, à l'Ecole d’architecture fondée par Prélat, puis à Tours, où il fut directeur de l’Ecole et conservateur du Musée ; c’était au moment de la guerre. Il sauva le fameux Mantegna. Parti pour l’Angleterre, avec sa femme, Mmc Marie Cazin, et son jeune fils Michel qui, plus tard, continueront ses traditions et son œuvre, il se livra, à ce
La Peinture au XIXe siècle.
moment, à son goût pour la céramique et fut un des précurseurs les plus distingués de la renaissance moderne des Arts du feu. Revenu en France, ses premiers tableaux surprirent par leur mélange de nature et de poésie, de paysage et de légende, leur originalité de mise en toile et la transposition, avec des éléments modernes de costume, des scènes de la Bible et de l’Évangile. Mais on ne put résister longtemps à ce charme insinuant, à la tendresse émue de ces accords, à Édouard Manet. — Olympia (Musée du Louvre). CG mélangé de gravite et de
suavité.
Le Souvenir de Fête, qui appartient à la Ville de Paris, est un essai de décoration. Car Cazin se sentait l’âme d’un décorateur et, dès son arrivée à Paris, il avait voulu travailler avec Puvis de Chavannes. C’est une sorte d’allégorie républicaine, au lendemain de l’institution de la fête nationale du 14 juillet, des rêves et des espoirs nés de l’union du Courage, de la Science et du Travail, pour établir le règne de la Concorde. Mais, dans l’allégorie comme dans la légende, tout le charme de Cazin provient non de rébus et d’emblèmes, mais toujours de la poésie qui émane de la réalité elle-même. Cette toile avait été exposée en 1881.
Cazin fut un des fondateurs de la Société Nationale des Beaux-Arts ; il avait été promu commandeur de la Légion d’honneur en 1900. Il est mort au Lavandou le 17 mars 1901.
A la date de 1870, ce qu’on appelle la peinture de paysage avait pris une importance chaque jour accrue.
'Quelques-uns des maîtres antérieurs vivaient encore, entourés d’une auréole de gloire. Leur exemple avait fait naître un pullulement de vocations. Il n’est plus possible ici que de citer des noms, tant le talent est répandu communément dans cette vaillante armée toujours à l’avant de l’art.
Toutes les acquisitions du romantisme, du naturalisme et du réalisme, mêlées et confondues, donnaient à l’école une richesse et une variété extrêmes. De tous ces efforts
Édouard Manet. — La Serre (Musée de Berlin).
École française.
multiples et passionnés pour surprendre les secrets et les lois de la nature devait sortir une formule nouvelle, plus subtile, plus aiguë, plus pénétrante encore, qui allait caractériser la fin du siècle : C’est V Impressionnisme.
L’histoire de l’Impressionnisme a été faite de bien des façons. Suivant les points de vue où l’on s’est placé, on y a apporté des passions contraires. Il n’en pouvait guère être autrement, en pleine fumée du combat. Rien n’est plus simple à démêler, pourtant, que ses origines. Les Impressionnistes, comme les Romantiques et les Réalistes, furent, au début, des artistes indépendants qui se groupèrent soit par sympathies personnelles, camaraderies d’atelier, affinités de goûts, soit par besoin de protester contre les sévérités des jurys ou contre les tendances générales d’un enseignement conventionnel et déprimant. Ces fondateurs de l’impressionnisme étaient presque tous déjà dans le camp réaliste. Nous les voyons figurer dans les tableaux de Fantin, autour de Delacroix ou à côté de Zola, et celui-ci les qualifie expressément de réalistes, dans son Salon de 1866. Ce sont d’abord, Manet, Claude Monet et Renoir, dont les origines marquent nettement l’influence première de Courbet ; de même Pissarro ou Cézanne, les paysagistes qui se joindront à eux, ainsi que Sisley, camarade d’atelier de Renoir ; puis Bazille, tué pendant la guerre de 1870; ensuite Degas, sorti d’un tout autre milieu et revenu depuis peu d’Italie.
Fantin, alors, faisait comme on l’a vu, cause commune avec eux. Enfin des transfuges de tous les camps, plus ou moins réguliers, tels que Boudin,
Lépine, Bracquemond, Boulard, Cals, Gustave Colin,
Guillaumin, Desboutin, l’Italien de Nittis. On y eut même trouvé des hommes plus j eunes tels que Raffaëlli, Lebourg, ou même Forain et La Touche. On y vit aussi la belle-sœur de Manet, cette exquise artiste que fut Mme Berthe Morizot, l’Américaine Miss Cassatt et celui qui servit si utilement leur cause en constituant une salle spéciale au Luxembourg : Gustave Caillebotte.
Au début, avant les expositions combatives, organisées en manière de protestation chez Nadar et chez Durand-Ruel, on se réunissait au café Guerbois, boulevard des Batignolles. La personnalité qui dominait à ce moment était celle de Manet. Edouard Manet, en effet, avait déjà un passé. Il était né à Paris le 23 janvier 1832, dans une famille bourgeoise, d’aisance cossue. Le père était magistrat et le jeune Edouard était voué au barreau ; après quelque résistance de la part de sa famille, il finit par obtenir de suivre sa vocation et entra dans l’atelier de Couture. Il n’y fit pas grand profit, se mit à voyager et fut attiré par
La Peinture au XIXe siècle.
Rembrandt, [ Franz Hais, Titien et Vélasquez, les mêmes maîtres qui avaient passionné ses amis Fantin et Whistler Les Espagnols l’emportèrent près de lui et il commença par peindre et par exposer des sujets d’Espagne. C’est une première manière très déterminée dans son œuvre. Après quelques vicissitudes dans les Salons, où il ne cessa de se présenter et de lutter pour obtenir ses titres officiels, Manet exposa, en 1863, le Déjeuner sur l’herbe ou, plus exactement, du titre qu’il lui avait donné alors : le Bain. Comme il pouvait s’y attendre, il
fut exclu et sa toile alla grossir le scandale de l’exposition des Refusés.
Elle y fit sensation, on se doute dans quel sens. Elle est pourtant à cette heure au Louvre, grâce au don généreux de M. Moreau-Nélaton. Manet y reprenait, suivant une de ses coutumes favorites, le sujet d’un maître d’autrefois, en l’espèce le Concert champêtre de Giorgione, qu’il adaptait à notre temps. C’était une jeune femme, sortie de l’eau et assise près de deux jeunes gens, — l’un, celui de gauche, était Armand Gouzien, critique et inspecteur des Beaux-Arts, — qui causent, demi-couchés sur l’herbe, en attendant de faire la collation, tandis qu’une autre jeune femme est en train de se rhabiller. Cette association du nu et du costume moderne n’était pas nouvelle; Courbet l’avait tentée déjà, nous l’avons vu. Fantin lui aussi en avait été obsédé.
Deux ans plus tard, en 1865, Manet atteignit au paroxysme du scandale avec un tableau de nu dans lequel il énonçait franchement son évolution de peinture nouvelle par larges échantillonnages localisés et par ,, modelés dans le clair”. C’était, au fond, la vieille formule d’Ingres, mais rajeunie par un peintre ayant le sentiment de la matière et des harmonies.
Cette Olympia, qui fit tant couler Edgar-Hilaire-Germain Degas. Femme a sa toilette. d’encre, fut offerte en 1890 par un
comité d’admirateurs du maître, non sans bruit d’ailleurs, aux Musées Nationaux qui s’empressèrent, quoi qu’on en ait dit, de l’agréer et de la placer au Luxembourg. Depuis un an, elle est accrochée au Louvre, où elle fait excellente figure au milieu des chefs-d’œuvre de l’art moderne.
La Serre appartient au Musée de Berlin. C’est un des morceaux de la manière ultérieure de Manet. Il a été exposé en 187g. Manet est tout à fait dans sa période de ,, plein air”. La mort de Millet et d Corot en 1875, puis celle de Courbet en 1877, avaient donné un
École française.
nouvel élan au mouvement paysagiste en permettant de considérer à leur mesure ces trois grands noms et ces trois grandes œuvres exceptionnelles. Manet avait été un des premiers à se préoccuper de revenir sur ces délicats problèmes de la lumière et de l’enveloppe, qui tourmentaient tant d’artistes. Il les résolut avec une fraîcheur rare de palette, ramena la vision obscurcie de ses contemporains vers la clarté et la légèreté et exerça de ce chef une influence considérable sur toute la suite de l’évolution moderne.
Les deux personnages représentés sont Mme Guillemet, femme du peintre paysagiste, qui figure, lui, dans le Balcon, au Luxembourg, et le frère même de Manet. Manet est mort
Renoir (Auguste). — Madame Charpentier et ses enfants (Musée Métropolitain de New- York).
le 30 avril 1883. Il avait obtenu, peu auparavant, en 1881, une deuxième médaille et en 1882 la croix de la Légion d’honneur.
S’il ne créa pas, au sens propre du mot, une formule unique, c’est-à-dire si l’impressionnisme ne correspond pas vraiment à ce qu’on appelle une doctrine, ce groupement ne manqua pas de produire chez ses adhérents une certaine unité d’orientation. Ces adhérents provenaient en majorité du milieu réaliste ; ils continuèrent à puiser leurs inspirations dans les réalités vivantes. Elles étaient, d’ailleurs, à cette date, puissamment exaltées par la littérature et le théâtre, notamment par les principaux romans du grand cycle épique et populaire de Zola. Le succès et le scandale de l’ Assommoir (1878) et de Nana (1880), multipliés par la scène,
La Peinture au XIXe siècle.
eurent, entre autres, une influence très active sur le milieu artistique. Si Nana est peinte par Manet, V Assommoir offre les sujets de ses Blanchisseuses à Degas, qui leur consacre toute une série célèbre, comme il inspire à Renoir ses scènes populaires de guinguettes et de bals publics. Le premier de ces deux artistes est une des plus singulières figures du groupe et, mieux, de l’art contemporain tout entier. Au sens qu’on donne à ce mot, il n’a absolument rien d’un impressionniste et nul ne se rattache plus sûrement et plus ostensiblement à la tradition, mais à la vraie tradition. Il est, sur ce point, bien plus parent des Fantin, des Legros, des Bracquemond, des Puvis que des paysagistes du groupe, bien qu’il ait été on ne peut plus sensible aux lois de l’enveloppe, aux jeux des jours et des reflets, de même
Renoir (Auguste). — Le Moulin de la Galette (Musée du Luxembourg).
qu’il réunit à la fois les mérites, qui semblaient inconciliables, d’un dessinateur inimitable et d’un rare coloriste. Né à Paris le 19 juillet 1834, Edgar-Hilaire-Germain De Gas, qui signe simplement Degas, entra à l’École des Beaux-Arts en 1855, dans l’atelier de Lamothe, mais, comme les vrais artistes de ce temps-là il se forma surtout au Louvre, où il copia beaucoup. Il visita l’Italie, fit un voyage en Amérique, au cours duquel il peignit le curieux tableau du Musée de Pau : Intérieur d'un comptoir de coton à la Nouvelle-Orléans. Il exposa une première fois, au Salon de 1865, un sujet assez romantique : Scène de guerre au moyen âge, exécuté au pastel, procédé qu’il emploiera le plus volontiers désormais. En 1866, il envoya une scène du steeple-chase, prélude de toute la série qu’il consacrera à ces études d’observation du
École française.
cheval sur le turf, avec le vif bariolage des jockeys dans l’atmosphère grise. Il reprenait et continuait la tradition de Géricault, comme elle fut reprise de lui par John Lewis Brown. En 1868, il exposait le portrait de Mlle E. F., à propos du ballet de la Source et c’est peut-être là l’origine de toute l’extraordinaire série des Danseuses, pleine de morceaux d’un charme unique, comme l’exquise Danseuse sur la scène de la collection Caillebotte, ou marqués au coin d’une étrange ironie. Car le caractère de l’art de Degas, au point de vue philosophique, est une objectivité outrée et, au milieu du printemps merveilleux de ces fraîches colorations délicieusement épanouies, une sorte de pessimisme mordant qui se plaît à montrer dans la femme, objet du culte de l’homme, les tares des formes épaissies, la ridicule puérilité des gestes, tout le côté purement animal. C’est ainsi que près de ces ,, étoiles”, il a peint les Figurants grotesques du Luxembourg, et tout un cycle de femmes à la toilette, ,, femmes se peignant, se lavant ou s’essuyant”, inspirées probablement par les suites japonaises de courtisanes, d’actrices et de femmes à leur toilette d’Outamaro et de Kiyonaga. Car le Japon, découvert récemment par l’un d’entre eux,
Bracquemond, eut sur tout le groupe des réalistes et surtout sur les impressionnistes, une influence considérable, soit dans la mise en toile, dans la présentation des sujets, soit dans les colorations juxtaposées en des harmonies franches et hardies, soit dans les sujets eux-mêmes. Le paysage impressionniste en fournit la preuve par tous les aspects nouveaux qu’il apporte.
Quant à Renoir (Auguste) c’est là une physionomie tout autre.
Son art, tout optimiste, n’a jamais dit que le charme de la beauté, la grâce de la jeunesse et de l’enfance, les splendeurs des paysages lumineux et l’éclat des fleurs. Il est né à Limoges le 25 février 1841. Son père était tailleur. On lui fit apprendre l’industrie du pays, et il commença par peindre sur porcelaine. Il peignit ensuite des stores, mais le goût s’était développé avec le métier, il voulut se perfectionner dans l’art de peindre, entra chez Gleyre où il connut Claude Monet, Sisley et Bazille. Refuse en 1863, son premier Salon, sur un sujet tout romantique il persévère assez longtemps à figurer aux expositions officielles. Nul n’a été plus mobile ni plus impressionnable et n’a donné la sensation d’un imprévu plus continuel. Il a peint des portraits, des nus, des scènes populaires de cabarets, de canotage et de danse, des sujets d’Algérie, des femmes, des enfants, des paysages, des natures mortes, portant partout la spontanéité heureuse de sa nature, douée du don de l’éternelle ingénuité. Le portrait de Mme Charpentier est un de ses chefs-d’œuvre classiques, dans l’ordre du portrait. Exposé en 1874, chez Nadar, Boulevard des Capucines, il n’intéressa guère que quelques
Renoir (Auguste). — Femme nue.
La Peinture au XIXe siècle.
amateurs et amis et l’éditeur Charpentier parut avoir fait preuve d’une grande hardiesse en donnant à l’artiste cette commande. Il a été acquis, il y a deux ans, par le Musée Métropolitain de New-York, pour la somme de 93.000 francs. Cela indique les changements du goût.
Le moulin de la Galette ou, d’après le titre antérieurement donné, Le bal à Montmartre, fut exposé chez Durand-Ruel en 1877. Il figure au Luxembourg dans l’ensemble de la collection léguée par Caillebotte. C’est un des exemplaires les plus séduisants des tentatives
du maître pour traduire les mouvements des êtres dans la mobilité des lumières et des ombres. A. Renoir a été décoré en 1900.
Le grand impressionniste par excellence ou, du moins, celui qui a été cause du baptême de ce groupe par suite d’un de ses tableaux qu’il avait appelé: Impression ; soleil levant, est Claude Monet:
Claude-Oscar Monet est né à Paris le 14 novembre 1840. Il passa son enfance au Havre et y fut encouragé par le peintre Eugène Boudin (né à Honfleur le 12 juillet 1824, mort à Paris le 8 août 1898), qui est le père du paysage impressionniste, comme son ami le peintre hollandais, Jongkindt, en est le grand-père.
Les parents de Claude Monet étaient dans le commerce et voulurent y faire entrer leur fils. Celui-ci persista dans son idée de se faire peintre et, n’ayant pas été remplacé à la conscription, partit pour l’Algérie accomplir son service militaire. Ce ciel pur et cette Claude Monet. — La Cathédrale de Rouen (Musée du Luxembourg). grande lumière commencèrent
à opérer sur sa vision. Mis en
rapport par Boudin avec Amand Gautier et Troyen, il fut mêlé de bonne heure au milieu des artistes indépendants, débuta dans la voie réaliste de Courbet et se développa peu à peu sous la double influence de ce maître et de Corot. Un voyage en Angleterre le mit en contact avec Constable et surtout Turner. En même temps, il subit avec ses camarades, le prestige de l’art japonais. Il résulta de tout cela un art d’une sensibilité extrême qui percevait les effets les plus fugaces de la nature, les jeux les plus subtils des rayons, le rôle mystérieux et enveloppant des couches atmosphériques. Il est le poète de l’heure, qu’il nuance avec une
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infinie délicatesse, tandis qu’il a été, également à force de pénétration des phénomènes naturels, un des lyriques les plus vibrants du grand spectacle des choses. Argenteuil, de la collection Faure, est une des toiles vives, fraîches et colorées des débuts de sa période impressionniste, avant 1878. Bientôt, pour marquer davantage l’importance de ce choix de l’heure et la nécessité de peindre un effet de nature dans sa stricte durée, si l’on veut conserver à la peinture sa juste harmonie et sa véritable unité, il emploie uniformément le même motif pour traduire toutes les variations de la lumière aux diverses périodes du jour. Il accomplit ainsi une suite de séries, devenues célèbres, des Meules, des Peupliers, des Cathédrales, des Nymphéas, des Vues de la Tamise, qui, individuellement, semblent les analyses les plus raress
Claude Monet. — Le pont d' Argenteuil.
d’un œil doué d’une puissance exceptionnelle d’observation et de perception, et qui, dans leurs ensembles, constituent comme de magnifiques symphonies à la gloire de la lumière.
Claude Monet avait adopté, comme technique, le système, employé d’ailleurs par bien des maîtres antérieurs, de la décomposition du ton. Les découvertes de ( hevreul sur ,,le contraste simultané des couleurs” aval nt suscité toutes sortes de problèmes optiques qui passionnèrent les artistes. Claude Monet se basait sur cette fameuse loi des , .complémentaires d’après laquelle chacune des couleurs primordiales du prisme appelle les deux autres réunies et est exalté par leur voisinage, c’est-à-dire que le bleu est exalté par le voisinage de l'orangé, mélange de rouge et de jaune, le rouge par le voisinage du vert, mélange de jaune et de bleu et réciproquement. La juxtaposition de ces couleurs, au lieu de leur mélange, décuplait ainsi,
La Peinture au XIXe siècle.
Camille Pissarro. — Soleil couchant au Val Hermé.
la puissance expressive de la palette. Un de ses confrères, Camille Pissarro (né le 18 juillet 1830 à St-Tnomas, aux Antilles, de parents français, mort à Paris le 12 novembre 1903) reprit cette donnée et exagéra la méthode par l’emploi systématique de la division du ton, qu’on a appelé le [< pointillisme. D’ailleurs, tandis que ce procédé arbitraire était continué par un certain nombre d’artistes — quelques-uns comme Seurat, Signac, le peintre belge Van Rysselberghe l’ont fait non sans talent, — il revenait à une manière plus libre et, après avoir peint des vergers, des potagers, des coins de
Alfred Sisley. — Les Moulins; Moret.
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campagne domestique, avec l’accent d un Millet moins grandiose et moins mystique, mais plus objectif et plus véridique, il a fixé, à la fin de sa vie, des vues cavalières de Paris, qu’il peignait du haut de sa fenêtre, son état de santé ne lui permettant plus de sortir.
Près de ces premiers paysagistes, Alfred Sisley, né à Paris le 30 octobre 1839, de parents anglais, mort à Moret, où il se fixa et où il peignit ses principaux tableaux, le 29 janvier 1899, s’est montré comme un des organismes les plus délicats qui se soient rencontrés parmi les peintres de la nature. Il en saisit toutes les grâces, en note les plus fines harmonies, avec une exquise distinction d’accords. Puis, on ne peut oublier la figure assez
Paul Cézanne. — La Route.
fruste, très austère et assez à part de Paul Cézanne (né à Aix-en-Provence le 19 janvier i839< mort dans cette ville le 23 octobre 1906), qui a pris, tout d’un coup, une importance capitale sur les dernières générations. C’est une physionomie, assurément très incomplète, mais qui a séduit les jeunes déliquescents, trop saturés de culture de Musées, par ses qualités natives de probité âpre, de droiture brutale, de pratique robuste et franche dans la matière et les colorations, et qui préféra ses insuffisances, peut-être par trop exaltées aujourd’hui, aux coquetteries et aux compromis.
Au moment où elles étaient le plus discutées, et pour cette raison même, les nouveautés hardies des impressionnistes passionnaient diversement tous les ateliers où elles gagnaient peu
La Peinture au XIXe siècle.
à peu du terrain. On se rendait compte de ce qu’ils apportaient de sain et de neuf dans le fonds des vieilles routines surannées sur lesquelles vivait l’école, mais on n’osait pas les suivre directement. On cherchait un compromis entre la tradition et la révolution. Cette transaction fut trouvée et elle aboutit parce qu’elle n’était pas le produit d’une opération concertée, qu’elle était l’œuvre toute spontanée, toute naturelle d’un jeune artiste, qui se trouvait dans les conditions voulues pour accomplir cette fusion difficile. Cet artiste c’était Jules Bastien-Lepage, né à Damvilliers (Meuse) le Ier novembre 1848, mort à Paris le
10 décembre 1884. Il fit ses études à Verdun, prit son baccalauréat et vint à Paris, où il fut élève de Cabanel. Fils de paysans, élevé dans un milieu rural, il n’oublia pas, au milieu de l’enseignement conventionnel de l’atelier, les leçons plus hautes qu’il avait reçues du ciel natal au cours de ses vagabondages d’écolier. Ami de Zola, il subit, lui aussi, son influence, comme il subissait celles des événements qui portaient tous les esprits vers les choses du peuple. Il sut concilier son amour de la nature avec son respect des maîtres; ses insuccès même à l’école — il ne put obtenir le prix de Rome — le ramenèrent quelque temps à son village et le rattachèrent davantage à son milieu originel. L’apparition du portrait du Grand-père, en 1874, fut une date pour la jeunesse.
La formule cherchée était trouvée et l’école du ,, plein air” se développait entre les conservateurs et les indépendants, gagnant bientôt toute l’École française et même les Écoles étrangères. Ce fut désormais une évolution universelle vers les études analytiques de la lumière et de l’atmosphère (1). Dans cette œuvre, interrompue trop tôt par la mort, où figurent de délicats et intelligents portraits conçus dans l’esprit des vieux Italiens, et surtout des vieux Français du XVIème siècle, des compromis entre l’histoire et la réalité, comme sa Jeanne d’ Arc et des scènes toutes rustiques, son tableau des Foins, du Salon de 1878, est sa toile la plus caractéristique. Elle souligne sa formule personnelle, de naturalisme qui ne proscrit pas la poésie, de hardiesse qui n’exclut pas le savoir, et d’ambiance qui s’associe avec la fermeté et la netteté de la technique.
Bastien-Lepage avait été décoré en 1879.
(1) Parmi les paysagistes qui se sont signalés dans cette période il convient de signaler, autour du doyen Harpignies, les noms de Busson, Bareau, L. de Bellée, Victor et Adolphe Binet, Damoye, Desbrosses, Dufour, Gagliardini, Antoine Guillemet, Hanoteau, Lavieille, Le Sénéchal de Kerdréoret, Aug. Lepère, graveur et peintre, Montenard, peintre de la Provence, ainsi que Olive et Allègre, Quignon, Quost, peintre de fleurs, Auguste Pointelin, les peintres de paysages animés: Adan et Demont ou les animaliers Van Marcke, de Vuillefroy, Veyrassat,
Barillot, etc.