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vain, qui se distinguaient des produits de l'école de Wappers en ce que la couleur locale, et non l’anecdote narrative, y avait la première place. Cette connaissance intime des milieux, à laquelle il s’attacha, il l’a trouva surtout chez les vieux Hollandais, chez Pieter de Hooch et Terborg. Sa Noce au XVII° siècle montre une abondance de draperies chatoyantes, de précieuse vaisselle, de meubles ancestraux qui encadrent des banqueteurs et des musiciens de l’époque de Terborg. Il se rattachait encore surtout à Mieris lorsqu'il peignait, en 1845, le Rétablissement du culte dans l’église de Notre- Dame d'Anvers. On s’habitua à le considérer comme un petit maître hollandais ressuscité et on le célébrait, comme celui qui le premier avait dirigé l'attention vers la grande civilisation nationale du xvr° siècle.
Cependant, bien que ses œuvres lui procurassent des hommages et de la gloire, il ne resta pas confiné dans le style hollandais, mais il continua à évoluer. Durant un voyage qu'il fit en Allemagne en 1852, il apprit à connaître Dürer et Cranach. Au Musée de Bruxelles se trouvent les grands tableaux de Bouts et Quentin Metsys. Dès lors ces maîtres furent ses guides. C'’est-
à-dire qu'il fit le même pas que fit en Allemagne Wilhelm Leibl, lorsqu'il passa de la peinture largement brossée de ses premiers temps au pinceau pointu et minutieux de ses œuvres postérieures. La note du gothique domine bien plus dans les villes belges que celle du baroque. Ces étroites maisons à pignons aigus, qui penchent curieusement vers les tortueuses ruelles, leurs bretèques ajourées et leurs petites fenêtres, demandent à être animées par les figures pittoresques qui y ont vécu, il y a des siècles. Leys se transplanta dans cette époque de Marie Grubbe. Et l'on ne peut nier, qu'il ait évoqué d’une façon très vraisemblable le XVI‘ siècle avec ses figures carrées et noueuses, ses ruelles tortueuses, ses églises élancées et ses vieilles tavernes pittoresques. Toute la canaïlle grotesque, à laquelle l’on songe lorsque l’on parle de l'époque des guerres religieuses, — boiteux, bossus, bourreaux, crétins, pèlerins, baladins et charlatans, joueurs de cornemuse et vendeurs d'indulgences, bouffons, lansquenets et vagabonds — ressuscite dans ses œuvres. L’on voit des cortèges de noces qui, au son des fifres, précédés de vieilles bannières de gildes et d'enfants qui sèment des
fleurs, parcourent les rues étroites d’une vieille ville hanséatique. Ou bien c’est le marché de Noël. Une neige épaisse couvre les toits pointus des vieilles maisons, et plus bas cela fleure les aiguilles de sapin, le pain d'épices et les brioches de Noël. C’est toujours le bon vieux temps, tel qu'il vit dans notre imagination. L'on songe à Luther et à la Wartburg, à Till Eulenspiegel, à tante Marthe et à Valentin. Jamais il ne tombe dans le romantisme doucereux de Julius Wolff, maïs reste toujours puissant et âpre.
Que l’on considère entre autres l'Atelier de Franz Floris, tous ces hommes en justaucorps et maillot, ces femmes en coiffe blanche et en fraise empesée, qui vivent dans ce monde de vieux meubles, de vieux cartons et de vieux tableaux. Que l’on considère le Serment de joyeuse entrée de l’archiduc Charles d'Autriche. Ce tableau prouve que Leys a fait une profonde impression sur Edouard von Gebhardt ainsi que sur Sattler et Schwaiger. Il sut regarder avec beaucoup d'intelligence les robustes maîtres du début du xvi° siècle, Quentin Metsys et Lucas de Leyde, le maître de Saint-Séverin et Hans Holbein, et accumule dans ses œuvres ces mêmes figures médulleuses que l’on
voit dans les œuvres des anciens. Voilà les lansquenets avec la hallebarde et le berret empanaché, qui font songer à Holbein, et aussi des jeunes femmes dont la mise évoque celle des dessins de costume d'Holbein.
Mais, plus encore que par ces maîtres du début de la Renaissance, il semble avoir été fasciné par les gothiques Dirk Bouts, Gérome Bosch et Roger van der Weyden. C’est à ceux-ci qu'il emprunte les vieilles femmes amaigries, les moines mendiants affamés, et les faces patibulaires des truands, qu'il aime à peindre. Il est gothique jusque dans les mouvements. Pas de beaux gestes arrondis.
Tout est anguleux et compassé. On n’est pas seulement frappé par la vérité qu'il a su donner à la résurrection des époques défuntes et par son grand savoir archéologique. L'on est étonné du coloris puissant et éclatant auquel il atteignit en allant à l'école des anciens. Sa Trentaine de Berthold de Haze, peinte en 1854, est encore un peu dans la tonalité historique. La couleur y est brun jaunâtre, enfumée, molle. Mais plus tard il atteint, en juxtaposant presque, sans les atténuer, des couleurs fortes et séveuses, un effet d’éclatante mosaïque digne d’'Holbein. La diversité des couleurs ne l’effraie
Juif et Chrétien.
FÉLICIEN Rops
pas. Comme les Van Eyck, il étale sur les escaliers et les balustrades de vieux tapis d’un beau dessin. Les costumes chatoient dans toutes les couleurs. Néanmoins toute dispersion est évitée. Ses tableaux ont l’harmonie bienfaisante que nous admirons dans les vitraux gothiques. Et lorsque, comme dans la Proclamation des édits de Charles- Quint, il se confine dans une gamme presque monochrome, c’est alors que l’on sent bien qu'avec Leys commence une nouvelle époque du coloris belge. Cela fait du bien de voir ces couleurs âpres et pleines de sève, lorsque l’on vient des tableaux bitumineux et sans goût des peintres d'histoire.
Voici la signification qu’eut Henri Leys :
à une époque où l’on n’aimait que trop la beauté banale, il raffolait de l’âpre, du prude, de l’austère, du savoureux, il opposait à l’idéalisme embellisseur des autres, la ligne tourmentée, les attitudes anguleuses et les visages ridés tout comme en ce tempslà, les préraphhélites le faisaient en Angleterre. Avec ceux-ci il a de commun l'amour pour la couleur fraîche et brillante. Au lieu d’arroser ses tableaux de la sauce brune de l'époque baroque, il leur donne la luminosité colorée du quattrocento. C'était, d’ailleurs
56 LA PEINTURE BELGE déjà un haut fait, tandis que tous les peintres n'étaient que des littérateurs déguisés, que d'attirer l'attention sur l’art pur et de chercher à garder une tenue soignée à tous ses tableaux. Un nouveau chapitre de l’histoire de la peinture en Belgique commence, car dès à présent les jeunes sont poussés à attacher moins d'importance au côté anecdotique qu’à l'excellence de la peinture. Ils se plongent dans l’étude des œuvres des anciens coloristes et cherchent à pénétrer leurs secrets ; soit qu'ils représentent également des scènes du passé, soit en mettant des scènes de la vie moderne au diapason des anciens.
Lies passa par la même évolution que Leys : de la peinture largement brossée, il en vint à la minutie d'un pinceau pointu. Et bien qu'il soit plus doux et moins noueux, ses tableaux donnent cependant une impression gothique. Aussi bien dans son tableau les Maux de la guerre que dans la Justice pour les faibles, qui dépeint un épisode du règne de Baudouin à la Hache, l'on voit de sveltes pages en maillot, des chevaliers accompagnés d’un cortège barriolé de lansquenets, de vivandiers, de bouffons, d'ivrognes et de vieilles femmes. Le fond est constitué par des châteaux forts gothiques
LA PEINTURE BELGE 57 et des maisons aux pignons pointus. Toutes ces figures ne sont pas de son invention, mais empruntées à de vieilles estampes de Schongauer, Beham et de Lucas de Leyde.
Il faut d’ailleurs quelque esprit pour saisir l'esprit des temps écoulés. Lies occupe en Belgique la place qu'a en Allemagne, Wilhelm Diez, qui, lui aussi, à en partage la couleur savante et noble des vieux maîtres.
A la suite, dans ce groupe des primitifs, viennent se ranger les deux frères De Vriendt. Albrecht De Vriendt a commencé par être peintre d'histoire. Son tableau de l'Excommunication de Bouchard d’Avesnes tient environ le milieu entre Delaroche et Laurens. Cependant, l’on dirait d’un gothique sévère dans les belles fresques de l'hôtel de ville de Bruges, dans lesquelles il narre, avec un archaïsme si sincère, les épisodes de la vie médiévale de la cité. Juliaan De Vriendt est plus doux. Il à été plutôt impressionné par la douce et tendre atmosphère de légende, l'intimité et la grâce printanière des primitifs. Entre autres, le tableau Chant de Noël est fort gentil, Marie, entourée d’anges, assise dans une chaumine couverte de neige, est adorée par des paysans qui ne sont pas empruntés à la réalité, mais à.
d'anciens vitraux ou à l’œuvre de Stéphan Lochner. Étudier les œuvres des suivants, c’est faire une promenade historique à travers l’art du XvI° au xvir° siècle, de l’époque de la Réforme à celle du rococo. F. Pauwels, qui devint plus tard si doucereux, a dans sa jeunesse étudié Quentin Metsys avec grand succès. Son œuvre, qui représente la Veuve de Jacques Van Artevelde offrant ses bijoux à sa patrie, est un tableau vigoureux et d'une belle couleur qui rappelle des œuvres de jeunesse de l'Allemand Loefftz:les têtes sont âpres et naturelles, les mouvements calmes, les costumes et les joyaux anciens, les vieux bahuts et les vases sont peints dans une tonalité chaude. Le tableau de Félix De Vigne, Dimanche matin en hiver, nous montre une scène de rue médiévale : des maisons de paysans aux pignons pointus recouverts de neige, une église gothique recouverte de neige également. Des femmes en longue mante noire, des gamins en maillot et de vieux mendiants aveugles en sortent. Le caractère du bon vieux temps à été finement saisi, et le coloris est celui que l’on rencontre dans les excellents tableaux de Pierre Brueghel.
Maintenant viennent ceux — ils sont nom-